Pensée plurielle
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4197-7
132 pages

p. 105 à 114
doi: 10.3917/pp.005.0105

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Dossier

no 5 2003/1

2003 Dossier

Présupposés, connotations et effets très pervers de conceptions et de pratiques du social

Denis Caudron  [1]
Des pratiques sociales, des politiques sociales, contribuent non intentionnellement au développement de l’idéologie et de l’agir de l’extrême droite. Deux axes de réflexion sous-tendent ce questionnement : le développement du particularisme et la dévalorisation du politique.Mots-clés : effet pervers, particularisme, universalisme, solidarité politique. DENIS CAUDRON.
Some social practices and policies contribute unwittingly to the development of the ideology and of the action of the extreme-right. Two main lines of reflection underlie this question: the development of idiosyncracies and the depreciation of the politics. Keywords : perverse effect, idiosyncracies, universalism, political solidarity.
« Pourquoi on ne peut pas être travailleur social et d’extrême droite »… C’est sous ce titre que la revue « Lien social » [2] présentait en 1998 un dossier à propos de la situation à Vitrolles, ville des Bouches-du-Rhône tombée aux mains du Front National à l’occasion des élections municipales de 1997. Le travail social y est présenté comme l’une des premières victimes de la mise en application des politiques de Bruno Mégret et de ses amis. Effectivement, que la référence aux divers codes de déontologie et déclarations de principes éthiques [3] faisant autorité dans la profession place les travailleurs sociaux en contradiction avec les positions de l’extrême droite constitue un fait d’une aveuglante évidence. L’histoire nous montre hélas que les textes exprimant une exigence morale constituent de faibles remparts face à la barbarie et que les compromissions les plus condamnables sont toujours possibles dans les faits avec un pouvoir peu soucieux du respect des Droits de l’homme. Nombre de médecins, philosophes, hommes d’Église, intellectuels et autres savants ont hélas illustré que, bon gré, mal gré, il est possible d’adopter en certaines circonstances historiques des comportements indignes de sa qualité professionnelle… pourquoi en irait-il autrement des travailleurs sociaux ? D’autant plus que certains de ceux-ci, négligeant toute approche critique, pourraient se laisser séduire par un discours populiste prétendant que l’extrême droite est préoccupée par le sort des plus démunis [4]. Sans minimiser, loin s’en faut, l’importance d’une réflexion sur le sens ou le non-sens d’une adhésion délibérée ou d’une soumission explicite d’un travailleur social aux idées et aux pratiques d’extrême droite, force est de constater que pareilles situations semblent, dans le contexte actuel et dans nos régions, heureusement assez marginales [5]. Dans le domaine du travail social, le questionnement le plus urgent à formuler à propos de l’extrême droite, parce que concernant davantage de circonstances, ne se situerait pas au niveau de ces situations limites, mais bien en amont. Il existe en effet dans le champ démocratique tant des politiques sociales que de l’intervention des professionnels du social des représentations, des discours, des politiques et des pratiques de terrain qui, tout en ne relevant pas en tant que telles de l’idéologie et de l’agir d’extrême droite, participent à l’enrichissement du terreau dans lequel cette sensibilité politique plonge ses racines. On fait très souvent et à juste titre référence aux circonstances économiques fertilisant les thèses de l’extrême droite et les dopant parfois jusqu’à lui permettre de réaliser des scores électoraux élevés. Sans aucun doute la lutte à mener contre cette idéologie politique doit-elle être portée dans le domaine socio-économique contre la pauvreté, mais négliger la nature des modalités politiques de cette lutte ou encore éluder les dimensions idéologiques et culturelles de cette entreprise la condamnerait à manquer sa cible. On connaît quelques exemples contemporains de régions [6] qui, tout en ne rencontrant pas de grandes difficultés économiques, paraissent se complaire ou s’enfoncer dans ce d’aucuns appellent le « fascisme ordinaire » dont l’homme de la rue est à la fois victime et coupable. Les idéologues de l’extrême droite l’ont bien compris, eux qui confirment qu’un combat qu’ils qualifient de métapolitique [7] pour l’hégémonie culturelle s’impose à eux.
En quoi des présupposés anthropologiques ou éthiques sous-tendant implicitement certaines politiques sociales pourraient alimenter l’argumentaire de l’extrême droite, si on n’élucide pas l’horizon politique sur lequel celles-ci devraient se déployer pour ne pas compromettre la pérennité et le développement de la démocratie ? Comment en adhérant aux catégories et aux perspectives d’une certaine postmodernité on peut, en matière de travail social, contribuer à la diffusion de ce que Jean-Pierre Le Goff appelle la « barbarie douce » caractérisant nos sociétés et qui, sans coup férir, imprègne les mentalités et sape les valeurs démocratiques ? [8]
Deux axes de réflexion seront retenus ici pour organiser ce questionnement : le développement du particularisme et la dévalorisation du politique. Ces deux phénomènes qui sont, bien sûr, intimement liés dans une logique de promotion réciproque, participent l’un et l’autre à façonner les mentalités de telle sorte que nos sociétés risquent peut-être de s’apercevoir un jour comme ayant fait le deuil de la démocratie sans l’avoir voulu.
 
Le particularisme.
 
 
On pourrait concevoir ici la notion de particularisme comme caractérisant une attitude de repli d’une communauté sur son identité, mais également, en forçant un peu le concept, pour le rapprocher de celui d’atomisme social, dans le contexte de l’individualisme contemporain, comme caractérisant l’individu libéral soucieux de se démarquer pour manifester son indépendance en se dispensant de tout investissement dans toute réalité collective. Cette conception du particularisme unit ici sous un même vocable une chose et son contraire constituant les pôles dialectiques d’une même réalité. La valorisation de l’individu abstrait, délié de toute attache sociale, fruit du processus de privatisation libérale d’une part et la résurgence du thème de la communauté en tant qu’être holistique en réaction à l’atomisation de la société d’autre part peuvent être considérés comme les produits direct pour le premier, indirect pour le second de la logique libérale hégémonique dans nos sociétés [9]. Renvoyées dos à dos, ces représentations de l’homme et de la société partageant le même refus d’un « universalisme concret », constituent des menaces pour la démocratie et le socle paradoxal du totalitarisme. Considérer, générer ou vivre le social coincé dans une telle alternative, sans horizon de dépassement, c’est prendre le risque de contribuer à la mise en place des conditions d’émergence de pratiques antidémocratiques.
La valorisation de l’individualité conduit à expliquer les phénomènes sociaux par des comportements individuels ce qui empêche la compréhension du social en tant que social. Les problèmes sociaux risquent d’être abordés comme une collection de problèmes particuliers réalisant ainsi l’économie d’une analyse sociopolitique mais postulant le recours à une sensibilité plus psychologisante. Comme l’écrit Jean-Pierre Le Goff, « la polarisation sur le marché et la modernisation, l’hégémonie du discours économique et gestionnaire dans l’espace public sont symptomatiques de cette perte de signification sociale et de cette déliaison. L’érosion du collectif et de l’institution comme instances tierces, on l’a vu, entraîne les individus dans un processus destructeur. Les rapports sociaux dégénèrent en relations interindividuelles dominées par les affects et les pulsions, phénomène qu’à la fois exprime et entretient la notion de harcèlement moral. » [10] L’option d’une approche empathique ou d’une pratique valorisant la référence au vécu de la personne indépendamment de l’intelligence du contexte économico-socio-politique entraîne à accorder beaucoup d’importance au récit de vie individuel. Comme le signale Majo Hansotte, si ces récits sont « incontournables dans la formation de l’espace public (…) ils peuvent être le lieu d’un enfermement identitaire » et « il s’avère dès lors indispensable de clarifier les conditions méthodologiques du travail narratif en démocratie » [11]. Si cette clarification ne s’opère pas, on s’engage dans la voie d’une approche réductrice du social qui risque de générer une préférence pour les thèmes de victimisation et de sécurité d’une part et de responsabilité individuelle envisagée de façon décontextualisée d’autre part.
Le phénomène de victimisation se développant au sein des démocraties encourage les peurs et conduit à rechercher à tout prix des coupables. La raison est dès lors contrainte de céder le pas à l’émotion. Comme le rappelle Marcel Gauchet, le primat accordé à l’individu, résultat de « la corrosion des appartenances et des dépendances communautaires traditionnelles sous l’effet de la double expansion de la citoyenneté et du marché » [12], sera à l’origine d’une demande du renforcement de l’État pénal devant garantir la sécurité des individus dépourvus de la protection d’une solidarité communautaire et cela au prix d’un désinvestissement des pouvoirs publics des domaines concernés par les politiques de l’État providence. Ce glissement vers des politiques sécuritaires auxquelles des travailleurs sociaux pourront être associés, encouragera sans doute dans certains cas le développement d’une forme de solidarité nouvelle mais, comme le signale Didier Vrancken, « cette solidarité ne sera plus du tout envisagée comme processus positif d’émancipation de la société, elle offrira un autre visage, celui de l’entretien et du partage de la peur contre une menace potentielle et sournoise que viendront rappeler à l’envi les mesures de sécurité. » [13] L’évocation récurrente de l’insécurité, l’exploitation de la peur et la revendication d’un État répressif fort constituent des thèmes essentiels de la rhétorique d’extrême droite. Le travail social s’inscrivant dans la mise en place et le fonctionnement d’un dispositif sécuritaire sans le recul critique nécessaire à une valorisation sociale pour tous les acteurs impliqués dans cette problématique présente un risque majeur d’une instrumentalisation des travailleurs sociaux par une droite musclée. Entrer consciemment ou non dans pareille logique sans se préoccuper des glissements et des dérives possibles c’est évidemment apporter de l’eau au moulin de ceux qui s’appuient sur l’angoisse de la population pour amener celle-ci à réclamer un pouvoir fort.
C’est sans doute dans le champ de la référence à la responsabilité individuelle qu’on peut placer les intentions du législateur en matière de politique sociale d’insertion s’appuyant sur la logique du contrat. L’économie du contrat amène l’usager à entrer dans une démarche dans laquelle, la plupart du temps, il maîtrise peu de paramètres lui permettant un décodage clair de la situation et est dépourvu d’outils pour accéder à la logique du donnant-donnant sous-tendue par une morale du mérite. En considérant la responsabilité individuelle comme une donnée initiale et non comme une fin vers laquelle il s’agit de tendre, le danger est grand de culpabiliser l’usager des services sociaux qui se serait montré incapable de s’en tenir à un budget domestique pour éviter le surendettement ou encore d’assumer un emploi censé participer à sa réinsertion. Comme le souligne Didier Vrancken, « En individualisant et en contractualisant les réponses (l’usager doit offrir une contrepartie à l’aide octroyée, par exemple : faire un travail ou une prestation d’intérêt général, suivre une formation ou une thérapie, prouver sa volonté de réinsertion professionnelle, etc.), les nouveaux dispositifs rompent ainsi avec la logique indemnisatrice de l’État social classique. Ce faisant, ils contribuent à brouiller les pistes entre le premier volet des politiques sociales (l’octroi de droits sociaux universalistes) et le second, celui de l’aide sociale particulariste (…). Dans le contexte actuel du brouillage des repères et de responsabilisation accrue auquel on assiste, le chômeur n’est plus perçu comme cet individu appartenant à une catégorie frappée par un risque inhérent à la société elle-même (…). Dans un tel cadre, le nouvel imaginaire convoqué renvoie davantage le chômeur à sa propre responsabilité et à ses propres choix de vie » [14]. On risque dès lors d’offrir des arguments de choix aux discours de stigmatisation de certaines catégories de la population, discours atteignant leur paroxysme dans la littérature des cercles extrémistes comme le montre cette déclaration de B. Mégret à l’Assemblée Nationale française : « Est-ce parce qu’on est chômeur qu’on devient délinquant, ou parce qu’on est délinquant qu’on ne trouve pas de travail? Ou ne serait-ce pas plutôt que certaines dispositions d’esprit conduisent à la fois à la délinquance et au chômage » [15].Le discours de l’extrême droite a le mérite d’être clair et on comprend que ce thème de la responsabilité individuelle peut entraîner vers de sombres dérives s’il n’est pas resitué délibérément dans une optique de promotion de la démocratie.
La désagrégation des vieilles solidarités sociales provoquée par la crise de l’emploi et la transformation sans précédent de la relation salariale va non seulement contribuer à l’atomisation des individus qui seront invités non plus à s’intégrer, mais à s’insérer [16], mais également par effet retour, à l’émergence d’une volonté de repli identitaire tant pour les catégories stigmatisées par les politiques discriminatoires et que pour celles se percevant comme menacées par celles-ci. C’est sans doute ici qu’il conviendrait de relever l’attention portée à la notion d’équité. Ce souci d’équité est certes louable dans une société qui se préoccuperait de la réduction des inégalités dans le cadre d’une recherche d’une plus grande justice sociale, mais il en serait tout autrement si la visée de l’équité marquait la fin du deuil d’une recherche d’égalité. Que penser dans ce contexte des diverses politiques de discriminations positives qui, loin de tendre vers leur autodestruction faute de raison d’être à terme, tendent à s’institutionnaliser ? Les clivages engendrés par des politiques sociales catégorielles génèrent alors des conceptions communautaristes éloignant les individus des préoccupations universalistes et du souci de l’égalité [17]. La dialectique pourtant très porteuse en terme de travail social entre communauté et société est grippée au profit du pôle communautaire. Une réflexion s’imposerait ici aux travailleurs sociaux sur le différentiel de bienveillance qu’ils se proposent d’accorder à ce qu’il est convenu d’appeler la solidarité froide et la solidarité chaude. Comme le précise Claude Dubar, « contrairement au « communautaire » (ma famille, mon clan, mes proches, mon milieu…), le « sociétaire » implique une relation spécifique à l’autre qui n’est pas celle de l’appartenance commune. L’altérité prime sur l’identité » [18]. Nul besoin ici de longs discours pour signaler qu’on se situe ici sur un terrain miné tant la valorisation des thèmes identitaires et le dénigrement des idéaux égalitaires constituent des repères organisateurs des vulgates de l’extrême droite.
 
La dévalorisation du politique.
 
 
La dévalorisation du politique, thème porteur à première vue paradoxal des politiques d’extrême droite, plonge certainement plusieurs radicelles dans la confusion entre le sociétaire et le communautaire. L’argumentation d’un Le Pen, par exemple, justifiant l’application de la « préférence nationale », point important figurant dans le programme du Front National, s’appuie sur la comparaison entre une situation vécue quotidiennement dans le domaine familial et une disposition politique en matière de gestion de l’État. [19] La confusion des sphères est sans doute à l’origine d’une application inadéquate dans la sphère politique d’une logique pertinente dans la seule sphère privée. Le politique exigeant un discours et une pratique ayant l’ambition de se déployer à un niveau concernant sans distinction l’ensemble de la population, perd toute consistance en se présentant confiné aux références particularistes. Comment assumer le vivre ensemble avec nos différences lorsque le politique faillit à sa tâche en se diluant dans une normativité qui n’est pas la sienne ? Certes la reconnaissance de sphères régies par des principes différents n’implique pas l’absence d’articulations ni l’impossibilité d’effectuer certains transferts entre celles-ci [20], mais elle postule le respect de leur relative autonomie afin de garantir la lisibilité des champs social et politique et empêcher l’émergence d’un totalitarisme larvé. Une entreprise ou une école, ce n’est pas une famille, de même qu’un État est autre chose qu’une nation. Participer au mélange des logiques, c’est rendre le travail plus aisé aux forces qui ne s’épanouissent que dans la confusion des idées et l’absence d’analyse. Ici aussi le travailleur social est interpellé : Où et quand situer sa démarche dans le registre de la « communauté » ou de la « société » ? Dans quelle mesure et dans quels cas est-il légitime d’utiliser des concepts et des critères relevant d’une sphère pour évaluer une situation relevant d’une autre sphère ? Comment se définir face à des politiques sociales qui risquent de légitimer la confusion des logiques ?
Allant de pair avec cette confusion du communautaire et du social au détriment du politique, il est un autre mélange des genres duquel la démocratie ne sort pas grandie : le moralisme se profile comme un mode du politique. Marcel Gauchet écrit : « Ne comptons pas pour rien, enfin, parmi les symptômes de cette étrange impotence [il parle ici de la désertion civique laissant le champ libre aux démagogies], la régression de l’esprit public dans un moralisme new-look encore plus inepte et mensonger que ses versions antérieures – la vertu aujourd’hui n’est plus seulement un masque, elle est de surcroît une marchandise. » [21] Didier Vrancken, pour sa part, souligne qu’« une sensibilité morale semble désormais tenir lieu de pensée politique dans un « creux » laissé patent par la distance continue entre les forces sociales et le pouvoir politique » [22].Ainsi par exemple, la référence répétée aux droits de l’homme présentés comme substitut au politique [23] ne possède en fait aucun caractère politique lorsqu’elle se propose comme fondement de la démocratie. Comme l’écrit Édouard Delruelle : « Les droits de l’homme ne ‘ fondent’rien du tout, ils opèrent au contraire une rupture. Cl. Lefort montre très bien que la démocratie est un type de société qui ne fait pas “corps”, qui ne s’incarne dans aucun chef, groupe ou institution, qui ne repose sur aucune légitimité assurée sinon « la légitimité d’un débat sur le légitime et l’illégitime – débat nécessairement sans terme et sans garant. » En d’autres termes, « nul n’occupe la place du grand juge, et à la place de ce dernier se constitue un espace public tel que chacun est suscité à parler, à entendre, sans être assujetti à l’autorité d’un autre ». Impossible de fixer le juste et l’injuste dans une formulation transcendante et définitive. Au contraire, l’invention de nouveaux droits est sans cesse relancée. » [24] Une référence aux droits de l’homme présentée comme échappant au débat pour fonder la démocratie revient à enlever aux droits de l’homme leur dynamique de projet émancipateur en tant qu’événement politique jamais définitivement accompli. Ainsi, dans un domaine aussi peu suspect d’être récupérable par l’idéologie d’extrême droite, le domaine des droits de l’homme, on voit se profiler une interprétation morale, ce qui en soit est évidemment légitime, interprétation morale qui, en imposant son hégémonie, submerge le champ politique, ce qui devient alors particulièrement dommageable. Il en va de même pour toute autre réalité qui serait présentée, à l’instar de la morale comme métapolitique. La conception totalitaire de la réalité humaine sous-jacente aux projets politiques non démocratiques manifeste cette propension à substituer au débat l’imposition de normes non susceptibles d’être soumises à la critique parce que considérées comme inéluctablement liées à la condition humaine. Accepter que pareille logique préside à l’élaboration de politiques sociales, c’est s’exposer au risque d’être dépossédé du pouvoir de remettre en question les présupposés anthropologiques de ces politiques. Que penser par exemple de l’affirmation péremptoire qu’il n’existe pas de droits sans devoirs ou que c’est la recherche de la maximisation de l’intérêt individuel qui constitue le moteur de l’activité humaine, ce souci de la poursuite de l’intérêt étant présenté comme une réalité relevant de la nature humaine. En appeler au « bon sens» en se gardant de débusquer le piège des préjugés instillés par un mode particulier de gouvernance sous le couvert de l’évidence universelle, équivaut à courtcircuiter la réflexion critique et le débat démocratique, ce qui, en dépit de dénégations répétées de ses propagandistes, entre bien dans la stratégie de l’extrême droite.
Lorsqu’on invoque un élément fédérateur transcendant les réalités sociales, on invite à entrer dans une conception consensuelle de la société en niant que des conflits soient autre chose qu’un simple phénomène de surface relevant davantage d’un dysfonctionnement que de la structure profonde de la société. Ici encore le champ du politique se voit singulièrement dévalorisé puisque dépossédé de cet outil structurant qu’est le conflit. La négation ou la non-prise en compte des oppositions de classes, thème traditionnel du discours de l’extrême droite, est également une vision de la société véhiculée par le libéralisme qui envahit l’espace social et ossifie le politique le limitant à la maîtrise d’une technique de gestion de la société. Cette réduction de la conflictualité sociale et politique, « à la différence de la dynamique mobilisatrice et intégratrice de la confrontation collective, procède d’une logique de la dispersion interindividuelle » [25] et, ce faisant, entraîne la déliquescence de la dimension politique. Ainsi que l’écrit Jean-Pierre Le Goff, « l’évitement de la confrontation sensée fait du « nous » collectif une référence formelle, creuse, sans consistance et dissout pareillement le « je ». »Sur le thème du « nous sommes tous dans le même bateau », combien de politiques et de pratiques dans le domaine du social ne mènent-elles pas à une dépolitisation en même temps qu’à une perte de repères préjudiciable à la constitution du sujet, situation dont risquent, tôt ou tard, de profiter ceux qui travaillent à l’émergence d’un ordre nouveau.
 
Pour un engagement lucide.
 
 
Que l’on comprenne bien le propos : il ne s’est agi nullement ici de prétendre que les politiques et les pratiques de travail social institutionnalisé dans nos sociétés libérales conduisent inéluctablement à un renforcement de l’idéologie de l’extrême droite, ce qui serait tout à fait absurde. On n’entend pas non plus affirmer que la démarche contractuelle en travail social, la prise en compte de la responsabilité individuelle, les politiques de discriminations positives, l’élucidation des vécus individuels, la mise en place de relations identitaires, la considération des émotions… sont là des pratiques qui nuisent à l’idéal démocratique ce qui serait tout aussi déraisonnable. L’objet de la réflexion présentée ci-dessus est simplement d’attirer l’attention sur le fait que le travail social n’est jamais politiquement neutre. Tant qu’à faire, si parti pris il y a de toute façon, autant que celui-ci soit conscient et réfléchi. Il y a effectivement du danger à ce que les pratiques évoquées plus haut n’alimentent l’idéologie néolibérale, celle de la barbarie douce ou participe à l’élaboration d’une réponse tout aussi inadéquate, en retour de balancier, celle de l’enfermement identitaire. L’alternative qui s’imposerait alors serait la suivante : ou on assume un état de guerre généralisé et on aide l’individu de tenir son rôle sur le champ de bataille ; ou on refuse l’atomisme de l’individualisme contemporain et on propose une perspective de repli communautariste. Que ce soit la valorisation d’un universel abstrait niant toute identité particulière (la logique technicienne du libéralisme) ou au contraire que ce soit le primat accordé au particulier individuel ou collectif au détriment de l’universel (la culture de la différenciation identitaire), dans les deux cas, il y a absence de mise en tension et d’articulation du particulier sur l’universel, ces deux pôles qui caractérisent la singularité humaine ; dans les deux cas, les conditions d’une mise à mal de l’idéal et de pratique démocratiques sont réunies. Ainsi donc, dans la situation actuelle, ce n’est pas tant le contenu du discours et de la pratique du travail social qui importe, et en ce sens les méthodes évoquées plus haut ne sont ni bien ni malfaisantes en soi, ce qui compte c’est la représentation de l’homme et de la société qui accompagne la mise en œuvre de ces méthodes, les circonstances dans lesquelles on les met en œuvre ainsi que l’horizon sur lesquelles on en définit la finalité. Encore faut-il que pour lever toute ambiguïté cet horizon soit tracé et dévoilé explicitement.
Plus que jamais c’est à un travail de rationalisation du vécu qu’il faut s’atteler, plus que jamais c’est à une véritable reconnaissance de l’autre dans sa singularité plus qu’à la promotion une tolérance passive qu’il s’agit de consacrer ses efforts. Le défi à relever est, pour reprendre la terminologie de Majo Hansotte : comment aider à la constitution d’un « je » et d’un « nous » qui n’empêche pas l’accès au « nous tous » ? [26] Marcel Liebman a écrit : « Ce ‘fascisme ordinaire’, pour reprendre le titre d’un film célèbre, cette espèce de fascisme ordinaire, ce fascisme à sa manière qui n’est pas celle des grands criminels, mais des petites gens, on peut le débusquer tous les jours, mais on se garde généralement de le faire. Quant à le traquer, ce ne serait pas une opération simple. Comment traque-t-on des préjugés, des attitudes mentales, des gestes, des invectives et des peurs, toute une mentalité qui existait avant le fascisme, que celui-ci a capitalisé et qui lui a survécu – pas comme une survivance : comme un socle idéologique gélatineux en sorte plutôt que granitique, mais d’une force diffuse et considérable » [27]. Et que dire lorsque, à leur corps défendant sans doute et par un singulier déficit de clairvoyance, certaines politiques sociales, par leurs présupposés, risquent d’induire pareilles représentations et attitudes.
Se convaincre de la nécessité d’exercer une vigilance active en faveur de la démocratie, surtout lorsqu’on occupe professionnellement un espace clé à la jointure du communautaire et du sociétaire c’est sans doute rencontrer cette question taraudant la conscience de plus d’un travailleur du social « le travailleur social doit-il être un militant ? »… et ne pas craindre d’y répondre de façon cohérente.
Haute École Charleroi-Europe
Département social
B - 6000 Charleroi
 
NOTES
 
[1] Licencié en philosophie, professeur.
[2] Lien social, n°447, juin 1998.
[3] Voir notamment le document de la FIAS, Déclaration internationale des principes éthiques en T ravail social,1994.
[4] Justifiant sa volonté de s’affilier à un syndicat démocratique, un membre bruxellois du FN pou- vait affirmer « Nous ne sommes pas en contradiction avec l’objectif social, le FN s’intéresse aux plus démunis. », Le Soir,11.05.1995, cité par Mateo ALALUF, Programme social. Un populisme en quête de respectabilité,in Hugues LE P AIGE (Sous la direction de), Le désarroi démocra- tique, L’extrême droite en Belgique,Bruxelles, Labor, 1995.
[5] L’éventualité pour des travailleurs sociaux de se retrouver un jour avec un employeur d’ex- trême droite dans certaines communes flamandes n’est pas à négliger. Cette situation, comme à Vitrolles à l’époque et dans d’autres municipalités françaises, poserait en termes plus dra- matiques la question du travail social confronté à une idéologie non démocratique.
[6] Qu’on pense ici à l’Autriche ou à certains cantons suisses.
[7] Il s’agit, écrit en 1981 Guillaume FA YE, cofondateur du GRECE, groupe français d’intellectuels d’extrême droite, d’une « activité sociale en marge de la politique partisane (…). La métapoli- tique est une “méthode” de diffusion de normes et de valeurs par le biais de canaux culturels, de diffusion d’idées et d’opinions via d’autres voies, meilleures, que celles de l’activité politique partisane classique ». Cité par Marc SPRUYT, Le Vlaams Block et la Nouvelle Droite. Le détournement de Gramsci, in Hugues LE P AIGE (Sous la direction de), op. cit.
[8] « Cela nous oblige à penser le fait qu’il est possible de s’en prendre à la liberté, à l’autonomie et au pluralisme, tout en ne cessant de les mettre en valeur et de les exalter. La prétention à pacifier à tout prix les rapports sociaux, à faire intérioriser un modèle de « bon » comportement, marque une volonté d’uniformisation des individus et de la société que l’on peut à bon droit qualifier de barbarie douce. » Jean-Pierre LE GOFF, La démocratie post-totalitaire, Paris, La Découverte, 2002. Voir aussi, Jean-Pierre LE GOFF, La barbarie douce. La modernisation aveugle des entrepri- ses et de l’école,Paris, La Découverte, 1999.
[9] Dans Hugues LE P AIGE (sous la direction de), op. cit., Marc SPRUYT, Mateo ALALUF et Andrea REA indiquent que les mouvements d’extrême droite les mieux armés idéologiquement s’appuient sur le triomphe de l’« hyper-individualisme », produit de l’« ultralibéralisme », pour reprendre les termes utilisés par H. Le P AIGE dans l’introduction de cet ouvrage collectif.
[10] Jean-Pierre LE GOFF, op. cit.
[11] Majo HANSOTTE, Les intelligences citoyennes. Comment se prend et s’invente la parole col- lective, Bruxelles, De Boeck, 2002.
[12] Marcel GAUCHET, La démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard, 2002. Le texte de M. Gauchet dont est tirée la citation a été publié pour la première fois dans la revue Le Débat, n°99, 1998 sous le titre Essai de psychologie contemporaine I. Un nouvel âge de la person- nalité.
[13] Didier VRANCKEN, Le crépuscule du social, Bruxelles, Labor, 2002.
[14] Didier VRANCKEN, idem.
[15] Cité par Roger LALLEMAND dans son article À propos de l’extrême droite, l’Ordre fanstas- matique in L’extrême droite en Belgique. Analyser-Comprendre-Agir, Bruxelles, Les Cahiers du Libre Examen, mars 1992.
[16] Voir la distinction opérée par Robert Castel entre les politiques d’intégration (procédant par «directives générales dans un cadre national » et voulant « promouvoir l’accès de tous aux services publics et à l’instruction, une réduction des inégalités et une meilleure répartition des chances… ») et les politiques d’insertion (« obéissant à une logique de discrimination positive » et ciblant « des populations particulières et des zones singulières de l’espace social…). Robert CASTEL, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat,Paris, Fayard, 1995.
[17] Voir sur ce thème Dominique SCHNAPPER,La démocratie providentielle. Essai sur l’égalité contemporaine,Paris, Gallimard, 2002.
[18] Claude DUBAR, Qu’est-ce que le social ? Deux ou trois choses que je sais de luiin E. PRIEUR et E. JOVELIN (sous la dir. de), Quel social pour quelle société au XXIème siècle ? La société change, le social bouge, Paris, L’Harmattan, 2001.
[19] L’argument consiste en ceci : de la même façon que nul ne reprochera à un père de privilégier son fils par rapport à celui de son voisin, nul ne devrait reprocher à un État d’accorder une préférence aux nationaux par rapport aux étrangers en matière d’accès à l’emploi, au logement ou aux avantages sociaux.
[20] Il est sans doute nécessaire de discuter du risque d’un clivage absolu entre les sphères. Débat actualisé autour d’une approche telle que celle de Michaël WALZER, Sphères de justice, Paris, Seuil, 1997.
[21] Marcel GAUCHET, op.cit. Le texte de M. Gauchet dont est tirée la citation a été publié pour la première fois dans la revue Le Débat, n°60, 1990, sous le titre Pacification démocratique, désertion civique.
[22] Didier VRANCKEN, op. cit.
[23] Marcel GAUCHET, op. cit. Le texte de M. Gauchet auquel il est fait ici référence a été publié pour la première fois dans la revue Le Débat, n°110, 2000 sous le titre Quand les droits de l’homme deviennent une politique.
[24] Edouard DELRUELLE, L’humanisme, inutile et incertain ? Une critique des droits de l’homme, Bruxelles, Labor, 1999.
[25] Marcel GAUCHET, op. cit. Le texte de M. Gauchet dont est tirée la citation a été publié pour la première fois dans la revue Le Débat, n°99, 1998 sous le titre Essai de psychologie con- temporaine I. Un nouvel âge de la personnalité.
[26] Majo HANSOTTE, op. cit.
[27] Marcel LIEBMAN, Une espèce de fascisme très ordinaire. Réminiscences historiques et scènes de la vie quotidienne in L’extrême droite en Belgique. Analyser-Comprendre-Agir, Bruxelles, Les Cahiers du Libre Examen, mars 1992
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Licencié en philosophie, professeur. Suite de la note...
[2]
Lien social, n°447, juin 1998. Suite de la note...
[3]
Voir notamment le document de la FIAS, Déclaration internat...
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[4]
Justifiant sa volonté de s’affilier à un syndicat démocrati...
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[5]
L’éventualité pour des travailleurs sociaux de se retrouver...
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[6]
Qu’on pense ici à l’Autriche ou à certains cantons suisses. Suite de la note...
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Il s’agit, écrit en 1981 Guillaume FA YE, cofondateur du GR...
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[8]
« Cela nous oblige à penser le fait qu’il est possible de s...
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[9]
Dans Hugues LE P AIGE (sous la direction de), op. cit., Mar...
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[10]
Jean-Pierre LE GOFF, op. cit. Suite de la note...
[11]
Majo HANSOTTE, Les intelligences citoyennes. Comment se pre...
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[12]
Marcel GAUCHET, La démocratie contre elle-même, Paris, Gall...
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Didier VRANCKEN, Le crépuscule du social, Bruxelles, Labor,...
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[14]
Didier VRANCKEN, idem. Suite de la note...
[15]
Cité par Roger LALLEMAND dans son article À propos de l’ext...
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[16]
Voir la distinction opérée par Robert Castel entre les poli...
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[17]
Voir sur ce thème Dominique SCHNAPPER,La démocratie provide...
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[18]
Claude DUBAR, Qu’est-ce que le social ? Deux ou trois chose...
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[19]
L’argument consiste en ceci : de la même façon que nul ne r...
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[20]
Il est sans doute nécessaire de discuter du risque d’un cli...
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[21]
Marcel GAUCHET, op.cit. Le texte de M. Gauchet dont est tir...
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[22]
Didier VRANCKEN, op. cit. Suite de la note...
[23]
Marcel GAUCHET, op. cit. Le texte de M. Gauchet auquel il e...
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[24]
Edouard DELRUELLE, L’humanisme, inutile et incertain ? Une ...
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[25]
Marcel GAUCHET, op. cit. Le texte de M. Gauchet dont est ti...
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[26]
Majo HANSOTTE, op. cit. Suite de la note...
[27]
Marcel LIEBMAN, Une espèce de fascisme très ordinaire. Rémi...
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