2003
Dossier
PAROLES DIVERSES
Pourquoi et comment
le travailleur social intègre-t-il de plus en plus
la création culturelle dans sa pratique ?
Hamel PUISSANT
animateur-formateur
De la naissance du désir artistique au sein d’un atelier culturel peuvent surgir
dans la vie, des changements profonds de comportements. L’ambition d’un travail d’atelier ne consiste pas à faire des artistes amateurs des professionnels,
mais n’exclut pas, à l’occasion, que des vocations se révèlent et que certains
désirent pousser plus loin leur initiation dans des lieux consacrés à la culture.
Ainsi, les partisans de la démocratie culturelle auront contribué plus que les
autres à la démocratisation de la culture.Mots-clés :
création, émancipation, décloisonnement.
HENRI PUISSANT.
In life, behaviours can be changed deeply just because of the birth of an artistic desire in
a cultural work. On the one hand, the purpose of the cultural workshop does not consist
into turning amateur artists into professionals, but on the other hand it does not exclude
the fact that vocations might be revealed and that some people will feel like initiating
themselves further in places devoted to culture. Thus, the partisans of the cultural
democracy will have contributed more than the other people to the democratisation of
culture.Keywords :
creation, emancipation, decompartementalize.
Deux traditions s'affrontent en Communauté française.
La question de la rencontre entre le travail social et culturel, contrairement
à ce que beaucoup pensent aujourd'hui, n'est pas nouveau. Elle existe depuis
toujours, mais ce n'est qu'avec la communautarisation de la culture en 1980,
qu'elle s'institutionnalise complètement. Depuis longtemps, en Communauté
française les politiques culturelles oscillent entre deux traditions :
-
une tradition de la promotion artistique, de la démocratisation culturelle
qui pourrait correspondre à une identification de la culture à l'art et à la création
tout en affirmant l'autonomie ou l'indépendance de ce champ ;
-
une tradition de la démocratie culturelle et du socioculturel qui s'inscrit
dans le courant de l'éducation populaire et dans une perspective d'émancipation
sociale.
Le premier courant considère l'art et ses destinataires comme deux réalités
qui sont externes l'une à l'autre, il s'agit de voir comment les rapprocher par une
éducation précoce à l'art, une meilleure promotion tout en rendant l'accès le plus
démocratique possible.
Le deuxième courant définit la culture d'une façon beaucoup plus large que
les œuvres d'art et le patrimoine. Il englobe des questions essentielles comme
celles de l'identité, du lien social, de la démocratie, du positionnement des
publics et ce non plus en termes de manque de culture mais, au contraire, en
poussant ceux-ci à produire leur propre culture, en s'affirmant et s'exprimant par
eux-mêmes.
La crise économique aidant, mais surtout les difficultés financières de la
Communauté française vont, au lieu de rapprocher ces deux tendances, les
éloigner de plus en plus, en pénalisant bien évidemment la deuxième. À côté de
cela, le monde associatif est en pleine évolution lui aussi : après avoir critiqué
dans les années 60- 70 le travail social individualisé, en prônant l'action communautaire et remis à l'honneur l'action culturelle et l'éducation permanente contre
l'instruction formative ouvrière classique, le travail social et socioculturel des
années 80-90 marque un abandon caractérisé de l'action collective et culturelle.
Les années 80 seront celles du retour en force du travail individuel intégrationniste et de la prédominance de l'insertion socioprofessionnelle. Les années
90, marqueront l'arrivé en force du contrôle social et de la prévention dans le
monde associatif.
Regain d'intérêt pour l'action culturelle en milieu marginalisé.
Moitié des années 90, un changement se produit. La montée en force de la
crise économique, des politiques de marginalisation et d'exclusion des milieux
populaires et des pratiques semi-obligatoires du contrôle social de l'État social
actif (chères aux néolibéraux et socialistes) vont saper le peu de réussite individuelle qui restait aux travailleurs sociaux. Dès qu'on trouve du boulot pour un
jeune, deux autres se pressent pour en faire autant. Dès qu'on réussit le passage
des examens avec un jeune, les autres continuent à rater. Dés qu'on a donné la
pilule du lendemain à une fille, plusieurs arrivent pour se faire avorter, etc. De
plus en plus de travailleurs sociaux sont en crise d'identité, de projet et se remettent en question. Deux pistes s'ouvrent à eux : la première sera celle du retour
au travail culturel et artistique. La deuxième, d'une façon moins nette, la réapparition du travail collectif et communautaire.
Petit à petit, des organisations de quartier et des institutions sociales manifestent une volonté croissante de s’impliquer dans des projets qui, grâce à un
support artistique, permettent aux plus démunis de reprendre la parole.
Parallèlement, des artistes, des institutions culturelles et plus tard des autorités
locales les suivront. Il faut également noter, qu’au niveau européen, le réseau
Banlieues d’Europe, créé au début des années 90 et qui organise annuellement
des rencontres entre acteurs de l’action culturelle en milieu populaire, influence
un petit groupe de personnes en Communauté française.
Au niveau de la politique culturelle, pour autant qu’elle existe dans ce pays,
ce sera « Anvers, capitale culturelle de 1993 » qui posera, en premier, le problème de manière à la fois provocatrice et ironique. « L’art peut-il sauver le
monde ? ». Cette phrase-couperet, qui servait aussi de support publicitaire, avait
le mérite le bien poser les enjeux : « La pauvreté s’accentue, on a tout essayé. Il
ne reste qu’à essayer l’art ».
En Communauté française, des contrats-programmes « d’appui à la création en milieu défavorisé » verront le jour en 1994 et l’opération « Quartier libre»
(programme d’appel aux projets lancés par le ministre de l’Éducation
Permanente, à montrer des créations artistiques avec la collaboration d’un artiste
et d’un lieu de diffusion culturelle) renforcera cette dynamique en 1996. Par
ailleurs, la Commission communautaire française (Cocof) à Bruxelles, souhaitant
ouvrir les portes des écoles plus largement aux créateurs et autres acteurs associatifs, lance ses premiers appels aux « projets novateurs » en milieu scolaire
en 1995.
La campagne ART 23, lancée par l'asbl Culture et Démocratie avec le soutien de la Fondation Roi Baudouin, permettra en 1997 de mettre sous les projecteurs toute cette nouvelle dynamique. Art 23 « se référant à l'article 23, al.5 de
la Constitution belge du 17 février 1994 (qui garantit à tout individu le droit à
l'épanouissement culturel) » s'inscrivait au départ, plutôt dans la lignée du
Rapport Général sur la Pauvreté. Celui-ci, soulignait que les personnes en situation de précarité avaient exprimé le besoin et l'envie de communiquer, non
seulement avec des mots, mais aussi par le biais d'autres formes d'expression :
arts de la scène, arts plastiques, photographie, vidéo, etc.
L'utilité de la démarche artistique pour le bien-être de tous.
En Grande-Bretagne, une recherche récente (1995-1997) a entrepris
l'étude de l'impact de programmes artistiques sur la société. L'étude s'est focalisée sur la participation aux arts, un domaine généralement considéré comme
favorable au développement personnel et communautaire. Voici le résumé des
quelques enseignements de cette recherche
[1]:
1. La participation aux arts est une voie efficace pour la croissance et le
développement personnel, qui mène à une confiance en soi accrue, à la constitution de savoir-faire et à des processus éducatifs qui peuvent améliorer les rapports sociaux et l'employabilité pour les bénéficiaires. Beaucoup sont parvenus à
s'engager dans d'autres activités au sein de la communauté ou se sont engagés
dans des formations personnelles et/ou professionnelles. Dans d'autres cas, la
pratique artistique a procuré à des groupes une occasion de réfléchir sur leurs
droits et sur leurs responsabilités sociales. Des enseignants remarquent des
effets éducatifs positifs sur 1 s élèves, dans plusieurs domaines, dont le
développement du langage, la créativité et les relations sociales. 84% se sentent
plus confiants sur ce qu'ils sont capables de faire, 37% ont décidé de s'inscrire
une formation professionnelle ou à des cours, 80% ont acquis de nouvelles compétences à la suite de leur participation.
2. Elle peut contribuer à la cohésion sociale, par le développement de
réseaux et par la compréhension mutuelle, ainsi que par la construction de
capacités locales d'organisation et de décision autonome. À la base, les projets
rassemblent des gens et offrent des espaces neutres oùdes amitiés peuvent
se développer. Certains projets ont comme effet de rapprocher les jeunes et les
anciens, d'autres aident à reconnaître les apports spécifiques de chaque composante (ethnique ) de la communauté. 91% se sont fait de nouveaux amis, 54%
ont acquis des connaissances sur les cultures des autres, 84% se sont
intéressés à quelque chose de nouveau.
3. Elle donne des résultats positifs dans d'autres domaines, tels que la
préservation de l'environnement ou la promotion de la santé, et elle introduit un
élément de créativité dans l'organisation et la planification. 52% se sentent mieux
ou en meilleure santé, 73% sont plus heureux depuis qu'ils ont participé, 40% se
sentent mieux dans leur cadre de vie.
4. Elle produit du changement social qui peut être constaté, évalué et programmé. Elle représente un élément de la stratégie de développement communautaire, flexible, réactif et économique. 84% se sentent plus confiants sur ce
qu'ils sont capables de faire, 63% ont maintenant envie d'apporter leur aide à des
projets locaux, 86% ont essayé de faire des choses qu'ils n'avaient jamais faites
auparavant.
5. Elle renforce, au lieu de diluer, la vie culturelle britannique et constitue un
facteur essentiel de succès, plutôt qu'un choix secondaire des politiques
sociales.
Quelles sont les valeurs et les objectifs réels ou fantasmés mis en œuvre par la création artistique dans une
perspective d'émancipation sociale ?
La mise sur pied d'un atelier artistique dans une structure sociale a comme
objectif la production d'un objet artistique qui permet de changer l'image que l'on
a de soi et des autres. Au départ, l'objet doit faciliter la désacralisation de la création, rétablir la confiance en soi et favoriser l'expression. En bout de course, il doit
avoir des qualités esthétiques intrinsèques qui le dispensent d'un discours a
priori. C'est à cette seule et unique condition que l'objet peut sortir des murs,
du quartier, des circuits institutionnel, amical et familial où il est né. C'est parce
que cet objet est beau en soi, accompli et chargée de sens (force) qu'il peut vivre
sa propre vie, se mettre à bouger et induire des dynamiques qui font qu'en retour
chacun des participants devenus acteurs peut prétendre à une existence
autonome. Le regard porté n'est plus altruiste, compatissant, social mais de l'ordre du plaisir, de la rencontre et de la parole. Cela ne signifie pas - du contraire
- que l'objet ainsi créé efface sa source première (son vécu social et sa dimension culturelle), mais qu'il la transforme pour s'adresser aux autres et, par retour,
à soi.
Au départ, il est assez rare que la demande de monter un atelier artistique
provienne du public ou de l'institution sociale. Pourquoi alors un travailleur social,
surtout lorsque sa mission originelle n'est pas de cet ordre, monte-t-il un tel projet ? L'opportunité, grâce aux multiples appels aux projets, d'une première expérience artistique ? Parfois, d'y trouver une source de subventions ? La volonté
d'ouvrir un espace d'expression et de créativité libre ? L'envie de mettre ses talents cachés ou enfouis, en pratique ? Le désir de promouvoir et de valoriser son
public vers le reste de la société ? La conscience que la créativité culturelle est
une pratique basique de la résistance individuelle ou collective à l'aliénation et à
la domination ? La volonté, d'aller plus loin en faisant appel à un artiste, lorsque
de premières tentatives débouchent à une demande appuyée du groupe ? Les
motivations et les occasions ne manquent pas.
Du côté des artistes, soit ils sont eux-mêmes déjà ancrés dans une association, soit ils répondent à l'appel d'une structure, enfin parfois ils sont à l'initiative de la demande. Les motivations des artistes sont également multiples.
Prosaïquement, on peut dire qu'un nouveau marché s'est ouvert, qu'un nouveau
créneau est pourvoyeur d'emplois et de revenus. La motivation dominante n'est
cependant pas de cet ordre. L'artiste est bien souvent lui-même marginalisé et
atomisé. Il le vit à sa manière, car c'est souvent un choix personnel, contrairement aux autres, de vivre la précarisation sociale. Certains s'identifient aux
publics avec lesquels ils sont amenés à travailler (soit provenant du même milieu,
soit par choix idéologique), d'autres s'y investissent pour l'énergie créatrice et la
parole abandonnée de ces groupes de population.
Avant d'entamer le travail, il faut un lieu, un lieu de répétition, un espace de
rencontre qui, peu à peu, sera habité par la vie du groupe. On ne dispose pas
toujours aisément d'un tel lieu.
Le mot clef qui revient de manière récurrente parmi les objectifs visés est
celui du décloisonnement. Il fait d'abord écho à l'atomisation des vies provoquée
par la crise sociale et par la possibilité technologique au service des volontés
individuelles de s'affranchir du social.
En effet au niveau individuel, les gens sont de plus en plus seuls, totalement coupés les uns et des autres (les couples souffrent, les familles se disloquent, les amis se font rares) et s'enferment littéralement chez eux - par manque
d'argent, par honte de leur situation, par effet de déstructuration, par sentiment
d'échec et de peur.
Au niveau collectif, le quartier devient un territoire protecteur que l'on ne
quitte pratiquement pas. Ailleurs, c'est l'inconnu et le danger. Décloisonnement et
mobilité deviennent alors les effets recherchés de la démarche artistique, tant
pendant tout le processus de l'atelier (sortir des sentiers battus géographiquement et mentalement) que dans la phase de visibilité.
Le décloisonnement se produit également lors de la rencontre des associations sociales ou culturelles, des artistes et parfois du public participant (cela
dépend de la préexistence du groupe ou pas avant le démarrage de l'activité). Ce
qui permet de mettre ensemble toutes ces personnes provenant de milieux
divers est qu'ils vont, s'ils y arrivent, petit à petit se forger un « objectif commun».
Par nature, cette configuration annonce des tensions entre des intérêts de
groupe, des désirs individuels et, souvent même si c'est peu reconnu, des cadres
de références (normes, valeurs, croyances) différenciés. En conséquence, des
logiques peuvent parfois diverger : les logiques individuelles ne recoupent souvent pas les logiques du groupe des participants, la logique de l'artiste ne croise
pas toujours celle de la structure porteuse, les ambitions des groupes ne collent
pas exactement avec celles des animateurs ou des créateurs.
À côté de cette divergence de logique, un problème clé lors de la rencontre
entre un artiste et des publics marginalisés va être la gestion du temps. Les pouvoirs publics, misant tout sur la visibilité à court terme, poussent les artistes à
monter des projets qui ne tiennent pas compte du temps des participants. La contraction du projet sur un temps relativement limité (généralement une année)
contraint à une visibilité immédiate, sans respecter le rythme interne de l'expérience. Il y a condamnation à réussir... avec les effets pervers qui peuvent en
résulter
Produire un objet digne d'être considéré en soi concourt à la démultiplication des identités. On se soustrait à la stigmatisation, on quitte l'étiquetage posé
a priori sur des catégories de personnes : chômeurs, minimexés, SDF, usagers
de drogue, jeunes (issus de l'immigration), handicapés... Être mieux dans sa
peau permet d'avoir plus d'aplomb et d'entregent quand on cherche par ex. un
emploi. Se frotter à l'art, vivre une expérience artistique vise à une (ré)appropriation de la parole et aboutit à des changements comportementaux, mais
tout cela demande du temps.
Un projet devrait pouvoir se donner les moyens de ses objectifs. Les artisans du projet devraient pouvoir prévoir, dès le départ, les dynamiques possibles
et nécessaires qu'ils mettent en place. L'enjeu étant d'une telle importance que
l'artiste et l'animateur devraient se donner du temps pour apprivoiser et structurer les participants, ils devraient assurer le suivi social et psychologique, ils
devraient faire preuve d'imagination, monter des stratégies de détournement
pour arriver à leur but, tout en anticipant et accompagnant la diffusion.
Une telle diffusion représente en soi un travail qui est lié à l'esprit initial de
la production : celle-ci doit inclure dès le départ les conditions de diffusion.
Prendre des accords avec des lieux, prévoir des dates, avoir des budgets, préparer l'information... On réalise ainsi que la vie du projet est d'emblée inscrite
dans les conditions de départ de la production et de la foi en l'aboutissement du
processus. Il arrive encore trop souvent qu'un long, et parfois douloureux,
processus de création ne bénéfice pas de la visibilité à laquelle il pourrait prétendre.
Bref, qu’une fois le court temps des ateliers écoulé, on ne se contente de
passer à autre chose vu le manque de moyens (énergie, temps et argent)
accordés à la phase de diffusion. Le risque est grand que les participants se sentent une fois de plus rejetés, ramenés à l’état d’objet, alors qu’il s’agissait de les
rendre sujets de leur propre vie. Une production lacunaire, qui peut être aussi le
signe de n’y croire qu’à moitié, a des conséquences négatives pour tous les
partenaires. Mieux vaut alors s’abstenir.
Les rôles de chacun sont mis à rude épreuve.
Au jour le jour, un atelier met en relation un artiste, un travailleur social (ou
animateur socioculturel) et les participants. Si les attentes des uns vis-à-vis des
autres peuvent paraître claires au départ, les difficultés ne tarderont pas à surgir
en chemin et mettront ces rôles à l’épreuve.
De l’animateur, on attend qu’il soit responsable du groupe. Il en a la connaissance, il gère le quotidien.
C’est lui qui est le premier interlocuteur. De l’artiste, on attend qu’il soit compétent dans sa discipline, qu’il mène, dans la rigueur et la régularité, le projet à
bon port.
Mais il apparaît qu’un tel partage des rôles est, en bonne partie, abstrait. Il
y a une tension importante entre les visées (supposées) sociales de l’animateur
et les aspirations artistiques de l’artiste.
1. Ce qu'on attend de l'artiste
Sans pour autant s'y mouler, l'artiste doit faire preuve de réceptivité à la culture naturelle des participants. Il doit pouvoir se montrer ouvert à la diversité des
codes culturels et apte à l'intégrer dans ses propositions artistiques. S'il vient à
l'atelier avec un projet et des propositions fermes, il doit aussi se montrer capable de réélaborer sa pratique et ses finalités au contact des autres. Il est sensé
pouvoir s'effacer partiellement : à la fois imposer sa marque tout en accueillant
les apports respectifs. Tout artiste, quand bien même on peut lui reconnaître des
qualités de création, n'est pas nécessairement à même de mener un atelier. Un
sens de la pédagogie et des relations avec les participants est également un
élément requis. Sous peine d'être taxé par les autres partenaires « d'avoir le
beau rôle », « de gratter un maximum de fric » ou « de jouer la belle âme »,
l'artiste, en ayant une pratique d'atelier, prend le risque de changer ses pratiques
coutumières et de mettre en jeu la perception symbolique de son statut d'artiste.
L'artiste est ainsi amené à avoir également des talents d'animateur sans
jamais perdre de vue qu'il est là pour mener un travail artistique. Dans tous les
cas, il se défend d'être thérapeute (de l'individu comme du social). Bien souvent,
il revendique une logique de rupture face à une logique d'intégration. Tour de
force qui non seulement génère des tensions avec le travailleur social en place,
avec les participants généralement en recherche d'intégration, mais également
des tensions internes à l'artiste.
Présent pour accoucher d'une parole, il obéit à la logique de son travail qui
peut être en décalage avec la logique sociale et institutionnelle. Il arrive que
l'artiste se heurte à la vie de l'institution, que sa présence mette le doigt sur les
intérêts divergents et que ce qui paraissait être un objectif commun sur le papier
s'avère conflictuel au moment de la réalisation. Tous ces paramètres à gérer supposent une personnalité et un désir forts.
2. Ce qu'on attend du travailleur social (ou de l'animateur).
Si les paramètres sont différents en ce qui concerne l'animateur, le désir qui
l'anime, le sens du travail doivent être de même nature. Si on attend de l'artiste
qu'il soit inspiré, on attend du travailleur social qu'il soit lui-même animé. C'est de
la rencontre de désirs forts, et parfois contradictoires, que le travail peut avoir
lieu. L'animateur en gestion de groupe se refuse à jouer le rôle du gendarme.
Souvent, il se jette à corps perdu dans l'expérience. Par sa propre participation à
l'atelier, il retrouve un sens à son travail que les énormes difficultés du terrain
mettent rudement à l'épreuve. Voir le nombre d'animateurs qui ont amené des
groupes de jeunes dans des ateliers de la Zinneke Parade et qui sont restés
seuls au bout du compte, car leur public n’avait pas suffisamment été préparé,
motivé, impliqué, intégré aux projets artistiques. Par la nature de son travail, le
travailleur social peut se sentir sommé - contrairement à l'artiste - d'obtenir des
résultats quantifiables en matière de participation à la totalité du processus, d'emploi ou de réinsertion à la fin du projet. Il ne bénéficie que rarement, par ailleurs,
d'une formation spécifique en matière culturelle.
3. Ce qu'on attend des participants.
C'est rarement le désir artistique en soi qui motive leur présence. Si les
motivations de l'artiste et du travailleur social sont relativement cernables, il n'en
est pas du tout de même pour les participants, en tout cas pour ceux dont c'est
une première expérience. Il est extrêmement rare qu'ils soient impliqués dans
l'élaboration et dans les décisions de toutes les phases du projet. Néanmoins, il
ne faut jamais oublier que l'atelier culturel avec ce genre de public doit être de
l'ordre de la pédagogie créatrice à l'usage d'amateurs et de non-initiés.
L'atelier comme lieu de vie : est-ce le processus ou la production qui a le
plus de sens
?
Mais avant même de parler de l'objet à réaliser, c'est le processus en lui-même qui se donne des objectifs. Le processus est un chemin qui met à contribution un ensemble de mécanismes qui peuvent avoir des effets déclencheurs
chez les participants. Participer à l'atelier est déjà positif en soi. Il suppose que
l'on sorte de chez soi et qu'on accepte d'aller à la rencontre des autres, du
groupe, du travailleur social ou de l'artiste.
Cet ensemble de personnes, toutes différentes les unes des autres, s'embarquent dans une aventure non tracée à l'avance. Ils vont devoir apprendre
une certaine vie collective le temps du projet. Cette vie est faite de contraintes
sans lesquelles rien n'est possible : la régularité, la ponctualité, la rigueur, le
dépassement de soi. Elle alterne les moments de joie, de crise, de découragement et de fierté.
Participer à un atelier demande de la discipline et d'accepter ces contraintes. L'atelier de création évoque et mime certains aspects de ses propres
difficultés de vie, ce qui n'est pas évident pour beaucoup. Le chemin de la
parole, quel que soit le domaine artistique investi, suppose un dépassement de
soi : de la honte liée à sa situation précaire ou douloureuse, de l'inhibition liée à
la pudeur ou à l'étrangeté de la situation mais aussi de ses idées préconçues à
l'égard de l'art et des artistes...
S'investir dans un acte de création oblige à jouer et parfois à prendre distance avec ses identités et/ou son corps. La force espérée de ce qui sera produit vient en grande partie de l'aptitude à transformer une réalité écrasante et
pesante en objet à apprécier.
C'est pour toutes ces raisons qu'il est d'ailleurs extrêmement important et
valorisant de laisser des traces écrites et audiovisuelles de l'ensemble du
processus mis en œuvre. Ceci permettra de renvoyer aux participants une
image du trajet parcouru et des progrès accomplis. Ces traces seront aussi
très utiles pour communiquer, échanger et faire circuler les expériences d'un
atelier à l'autre. D'ailleurs, bien souvent, en absence d'aboutissement visible,
ce ne sont que ces traces-là qui subsisteront.
Dans la perspective d'aboutir à un produit fini et diffusable, le processus
constitue pour les pôles artistique et social un moment de vérité. Visant la
qua-lité, tentant de susciter en cours de route le désir artistique des participants, la dynamique artistique provoque une sélection naturelle des participants au projet. L'avenir du groupe constitué n'est pas l'enjeu majeur pour
l'artiste mais bien d'arriver à la production de quelque chose qui puisse sortir
vers l'extérieur. Le travailleur social, au contraire, est plus sensible à la vie du
groupe dans son ensemble, à le maintenir coûte que coûte, aux anecdotes qui
ébranlèrent les participants et aux changements (même minimes) provoqués
chez eux. N'oublions pas qu'il a aussi des comptes à rendre à son institution.
Le développement pédagogique, l'initiation à des techniques, la vie de l'atelier
constituent, souvent pour l'animateur, une fin en soi.
L'importance d'aboutir quant à une diffusion.
Le moment de la diffusion est crucial. Il suppose que le discours que l'on
tient sur le résultat soit de bonne foi : montrer quelque chose qui n'est pas fini
ou abouti ne servira qu'à discréditer les participants. Mais le gros problème est
: qui décide de la qualité de ce qui est abouti? Si l'artiste a la responsabilité
artistique de la finalisation du processus, il n'arrive que très rarement que ces collègues (voir les consommateurs habituels de productions professionnelles)
apprécient le travail fourni.
De la diffusion, on attend énormément. C'est la diffusion qui, par la force
intrinsèque de l'objet, provoque des émotions, des rencontres et étend les cercles d'intérêt. Les participants à l'atelier sont sollicités, approchés, applaudis
sur base de ce qu'ils ont produit et secondairement pour l'exploit qu'ils ont
réalisé. C'est l'objet, désormais, qui les tire et qui altère positivement le regard
que l'on porte sur eux et qu'ils portent sur eux-mêmes. Les lieux de diffusion
constituent aussi un enjeu stratégique : montrer à la famille, aux amis, au sein
du quartier est un premier pas indispensable (parfois qui relève de l'exploit).
Conquérir un autre public, un vrai public, autonomise les participants et les
dégage, les désenclave de leur fardeau identitaire ainsi que de leur enfermement géographique. Ainsi les centres culturels, les théâtres, les galeries, les
musées, la presse, la télévision - tous les lieux culturels consacrés - portent
une responsabilité énorme dans la légitimation de la démarche. Les rencontres (liées à une information et à une médiatisation) se font alors sur une base
de partage culturel. Il faut forcer les portes, décloisonner là aussi, attirer l'attention des pouvoirs publics. Pas seulement en terme de légitimation par les
pouvoirs culturels, mais parce que c'est aussi dans ces lieux que le mélange
des publics est le plus probable.
Que poursuit-on à travers ce type de démarche ?
Les effets souhaités d'un tel travail peuvent être de deux ordres : ceux qui
opèrent pendant l'atelier et qui, généralement, sont liés aux spécificités des disciplines artistiques utilisées et ceux qui paraissent altérer positivement les comportements dans la vie sociale. Ni l'un, ni l'autre de ces effets ne sont quantifiables. Il faut donc être extrêmement prudent en terme d'interprétation ou de
conclusion. Ce qui est visé au sein de l'atelier : reconnaissance, valorisation,
amour de soi et par les autres, désir d'expression, réalisation personnelle, élaboration d'un sens à sa vie... Ces motivations animent également ceux qui ont
des ateliers en charge.
Le travail socio-artistique permet de sortir et de valoriser la dimension
culturelle du travail social, en ne la réduisant pas seulement à un objet « artistique », mais également en réinterrogeant la culture comme terrain de lutte
des su-bjectivités. Réduire tout ce travail à une simple finalité artistique serait
se placer du côté de la domination. En ce sens « Art » ne devrait pas signifier
production d'objets matériels seulement, mais aussi « savoir-faire » ou
«savoir-être » de la résistance et surtout appropriation et création d'un langage pour exprimer le point de vue des « résistants ».
Sur le plan social, cependant, il y a des comportements que l'on cherche
à transformer et qui sont, eux, particuliers à des populations démunies et marginalisées : mobilité spatiale, mise en relation sociale, rencontres, accès aux
lieux culturels, découverte de sa créativité...
De la naissance du désir artistique au sein de l'atelier, peuvent surgir, dans
la vie, des changements profonds de comportements. L'ambition d'un travail
d'atelier ne consiste pas à faire des artistes amateurs des professionnels, mais
n'exclut pas, à l'occasion, que des vocations se révèlent et que certains désirent
pousser plus loin leur initiation dans des lieux consacrés à la culture. Ainsi, les
partisans de la démocratie culturelle auront contribués plus que les autres à la
démocratisation de la culture.
ticle s’est largement inspiré du rapport de synthèse des trois journées de
rencontre de porteurs de projets, visant à favoriser l’émancipation sociale par la
création artistique, rédigé par Gérard PRESZOW, pour la Fondation Roi
Baudouin et Culture & Démocratie.
Cet article devait être publié sous le numéro précédent de Pensée
Plurielle. Les impératifs liés à la publication ont rendu impossible cette publication. Nous présentons nos excuses à M Puissant et le remercions de sa
patience.
Centre bruxellois d’action interculturelle
24, Avenue de Stalingrad
B - 1000 Bruxelles
[1]
Résultat repris d'une communication faite par François MA T ARASSO (expert et consultant à l'a-
gence Comedia à Nottingham) au colloque «
Culture et émancipation sociale» organisé par la
Fondation Roi Baudouin le 10 juin 1998 au C.C. d'Auderghem).