2003
Dossier
L’autre émoi
Marie-ghislaine Stoffels
L’auteur est enseignante à l’Institut Cardijn. Le texte aborde la question de
l’hétérophobie dans sa dimension socioculturelle à partir du travail sur soi
qu’est la rencontre avec son ombre.
Cet article se propose de réfléchir la question de la xénophobie et du
racisme à partir de la dynamique entre le rapport à soi et le rapport à l’autre.
L’article s’inspire de quatre auteurs
[1] qui ont approfondi cette approche et en ont
retiré quelques pistes en termes de travail interculturel et de changement personnel.
Avant la naissance, « soi » est aussi un autre. Il y a là, d’une part, une unité,
un flou (angoissant) entre soi et l’autre. Mais en même temps, une altérité radicale qui permettra au soi de devenir sujet. La naissance est en quelque sorte la
rupture de cette unité initiale. L’instauration et la construction du « je » impliquent
un travail de deuil de cette unité perdue. Mais ce travail d’identité comporte aussi
un déni, un refoulement de la rupture. Demeure alors la tentative inconsciente de
restaurer un paradis perdu, de reprendre le territoire maternel. En ce sens, les
discours de l’identité nationale utilisent des expressions telles que « la mère
patrie » ou « la terre ».
Nous voyons deux dynamiques ici. D’un côté, se profile la nostalgie
d’une « authenticité perdue » : tout se passe comme s’il existait une « identité naturelle », hors culture, hors histoire. De l’autre, il y a la tendance à se
fondre dans la masse : le « je » se noie dans le « nous », ce qui le dispense
de toute singularité, de toute conscience individuelle, de tout recul réflexif.
C’est dans ce même processus de construction identitaire incluant le déni
de la division que surgit l’autre comme double.
L’autre et le rapport à l’autre nous permettent d’être. Mais au départ,
comme nous l’avons vu, ce rapport s’établit sur l’expérience d’un flou. Ce flou
engendre de l’angoisse : celle de s’anéantir en l’autre ou d’être anéanti par lui.
Or, cette angoisse susceptible d’aller jusqu’à l’obsession, peut resurgir dans tout
contact ultérieur avec l’autre, en particulier quand il s’agit de l’étranger. En effet,
de par ce flou, l’autre devient angoissant lorsqu’il est à la fois familier et étranger,
semblable et différent. C’est l’« inquiétante étrangeté ».
Face à l’autre (ce semblable-différent), nous pouvons ressentir à la fois de
la fascination et de l’effroi, de l’attirance et de la répulsion. Notre rapport à l’autre
extérieur est en réalité fonction de notre rapport à l’autre en nous, à cette part
d’étrangeté en nous-mêmes. Cette part peut être refoulée ou projetée au dehors.
La présence physique de l’autre comporte donc le risque de réactualiser ce qui
avait été refoulé. D’où ce sentiment d’inquiétante étrangeté. Sentiment d’un nouveau et pourtant déjà là, d’un identique et pourtant différent, d’un familier et pourtant inquiétant. Le double apparaît ainsi comme l’ombre intime de l’identité, sa
menace permanente. Nous y reviendrons.
Cette approche de l’autre comme double permet de relire l’attitude raciste.
L’idée d’une pureté de la race comporte la notion d’impur. Cette idée débouche
sur une négativité, une logique ségrégative. L’attitude raciste est l’affirmation
exaspérée de soi qui se consolide dans la définition du non-soi. Comme le
développe Claude Geets dans un autre article de ce numéro, l’autre, le double
devient dépositaire de tout ce que nous n’avons pu admettre en nous de mauvais, coupable, dangereux. L’inquiétante étrangeté tourne alors à la persécution
et à la paranoïa. L’autre, support de nos projections (c’est-à-dire de ce que nous
avons expulsé de nous-mêmes), doit être lui-même enfermé, rapatrié, tué. Ou :
assimilé !
Attitude raciste et projet assimilationniste, apparemment si opposés, peuvent aussi être vus comme deux versants d’une même médaille. Celle-ci ne
serait autre que la négation de l’autre dans une même logique identitaire.
L’attitude raciste condamne l’autre à n’être qu’autre et partant, à être rejeté,
exclu, expulsé, annihilé. Le projet assimilationniste, malgré son apparente bonne
intention, condamne l’autre à être dissous dans le même, à n’être que même. En
poussant à l’extrême, l’autre est-il encore vu comme un humain ? Un Bruxellois,
de nationalité belge, « mais » d’origine africaine a cette phrase terrible : « Celui
qui est Noir ici doit passer son temps à prouver qu’il est un humain. Cela ne lui
est pas accordé d’office ».
Ces diverses dynamiques de négation s’enracinent en réalité dans la même
mouvance de peurs.
Certes, ces peurs devant l’autre diffèrent, stigmatisé comme «laid», «sale»,
«méchant», «mauvais», trouvent leur origine première dans le flou soi-autre de
départ. Mais elles s’enracinent aussi dans les peurs ultérieures de l’enfance.
Dans cette peur fondamentale chez l’enfant d’être vu comme « laid », « sale », «
méchant », « mauvais » et de ne pas correspondre à l’attente de ses parents.
L’on retrouve ici, sous une autre forme, l’angoisse du flou soi-autre. L’enfant peut
ne pas se sentir respecté dans sa valeur unique de personne, d’être, de sujet. Il
croira alors qu’il doit prouver sa valeur. Il lui sera dès lors difficile de se vivre
comme unique s’il sent qu’il doit exclure une partie de lui-même pour répondre
aux normes d’autrui. Il aura ainsi bien du mal à accepter et respecter à son tour
l’autre dans sa différence. Il risque de reproduire la peur, les préjugés, les rejets,
les exclusions face à l’autre différent comme personne, groupe ou culture.
La donne socioculturelle.
Si nous prolongeons maintenant cette réflexion en regardant du côté du
contexte occidental, un élément intéressant apparaît en termes de vision de
l’autre et de rapport à autrui. Dans ce contexte, le système social est fragmenté
en diverses catégories : l’enfant, le quart-monde, le troisième âge…Le clivage et
la séparation sont liés à la rationalité occidentale. L’altérité ainsi produite est en
concordance avec l’identité occidentale.
De plus, dans une société divisée en couches ou classes sociales, celui qui
vit dans la précarité ou l’oppression, et qui de surcroît appelle au secours en
venant frapper à la porte de celui qui est relativement bien installé, celui-là,
dérange. L’étranger dérange. Sa présence, sa misère, son cri dérangent.
Le « riche » a peur de perdre quelque chose. Il a peur de partager. « Nous
ne pouvons quand même pas accueillir toute la misère du monde », entend-on
dire ici, en Belgique. Les gouvernants le disent aussi. La Belgique ne le pourrait
pas ; l’Europe non plus. Ceci semble une évidence, un postulat de départ à toute
politique globale d’accueil.
Donner une aumône occasionnelle, soit. Et encore. Mais si ce mendiant,
ces mendiants menacent notre bien-être, si par eux, nous nous sentons remis en
question dans les structures de notre propre société ou dans l‘agencement de
notre vie, c’est plus exigeant. Peut-être alors avons-nous besoin de l’illusion
d’une société sans failles. Tant il est dur parfois de croire que nous pouvons
changer la réalité de ce monde.
L’historique de l’immigration provoque cette même dynamique de rejet-repli
dans la ligne d’une logique identitaire.
Tant que l’immigration était une immigration de travail, le racisme n’était pas
particulièrement aigu. Les immigrés étaient cependant massivement présents
dans différents secteurs de travail : mines, construction, métallurgie, etc. Ils
étaient à « leur » place. C’est-à-dire qu’ils occupaient les places dont les
autochtones ne voulaient plus. À la fois sur le plan socio-économique et sur le
plan symbolique. Ils étaient « l’autre » par excellence. Ils jouaient ce rôle d’être
les dépositaires (par projection) de ce que nous avions tendance à expulser de
nous. Ils étaient les occupants des postes que la société avait tendance à dévaloriser et les autochtones, à abandonner. Le travail manuel de celui qui utilise ses
mains, son corps et plonge dans la matière est relégué loin derrière l’avancée
scientifique et technologique, le discours intellectuel, le règne du virtuel. L’image
et le langage dématérialisant les choses passent au premier plan.
Mais lorsque cette immigration de travail devient une immigration de peuplement, le racisme tend à monter. À ce moment-là, en effet, l’étranger devient
plus proche. Il envahit l’immeuble, le quartier, la cité, l’école, le territoire. Il devient
cet autre qui risque de porter atteinte à l’intégrité de l’autochtone, à l’intégrité de
soi. Il devient l’intrus dans ce que sont par excellence les territoires de l’identité.
L’autochtone reproche alors à l’étranger d’être trop proche. Il tend à le rejeter,
dans la tentative de retracer la frontière, de remettre de la distance.
Le racisme traduit ainsi le besoin de ne pas se confondre, d’éviter de se polluer, d’éviter d’être emporté dans un nivellement par le bas. Par le rejet, l’autochtone évite de voir l’écart entre sa propre réalité sociale faite de précarité ou
de chômage et l’image qu’il s’en fait. Cette image correspond plutôt à une
dynamique de promotion. Il n’est quand même pas tombé si bas. Il lui faut à tout
prix un « plus petit que soi ».
L’idéologie de l’« identité nationale » et a fortiori l’idéologie xénophobe, veulent forger une commune appartenance. Elles le font en affirmant un certain ordre
social et en occultant en même temps les inégalités sociales. Cette appartenance et cet ordre seront maintenus et préservés par le rejet de tout ce qui
est « non national ».
L’on peut ajouter que les plus racistes peuvent être ceux qui sont ou ont été
les plus « proches » socioculturellement de l’étranger. Eux-mêmes ouvriers ou
employés issus de la classe ouvrière. Il leur faut oublier, refouler leurs origines
face à l’étranger, pauvre, souvent issu du monde rural. Ils peuvent avoir la même
logique face aux pauvres du quart-monde s’ils ont pu quitter eux-mêmes ce
monde. Ils occupent maintenant une position de travailleurs réguliers. Ou ils font
partie de la classe moyenne. La frontière avec l’autre doit être bien nette.
Cependant, la différence peut être vue comme une voie royale de dialogue
avec l’autre et de découverte de soi. L’étranger, dans son altérité, serait alors un
être sacré à accueillir tout en respectant l’originalité de soi-même. Du moins dans
une perspective de rencontre. Une chose est d’entrer en contact avec l’étranger,
voire de trouver ce contact intéressant et stimulant. Autre chose est la rencontre,
la relation.
Rencontrer l’étranger suppose que nous acceptions dans une certaine
mesure sa différence. Que celle-ci, en tous cas, puisse être reconnue, dite, et
non occultée ou abolie. La rencontre suppose aussi que la différence puisse être
regardée dans l’une de ses principales richesses, à savoir son potentiel de mise
en réflexion, de remise en question. La différence peut stimuler. Elle peut inviter
à vivre, à bouger, à s’ouvrir davantage à ce qui est neuf, inconnu, inouï. Ou
oublié, négligé dans notre contexte occidental. Comme certaines valeurs telles la
solidarité, la convivialité, l’accueil du temps présent, la place du cœur, le vécu
communautaire. Le lointain et l’inconcevable peuvent s’apprivoiser. En quelque
sorte, l’altérité de l’étranger invite à oser les chemins de l’incertitude et de
l’errance.
En même temps, l’approche de la différence de l’autre, de l’altérité de
l’étranger appellent à approcher sa propre différence, sa propre altérité. C’est
une entreprise quelque peu ardue, remplie de surprises, bonnes et moins
bonnes. Mais explorer sa propre étrangeté, retrouver en soi sa propre errance
peut devenir une aventure assez passionnante.
Qu’est-ce à dire ? À un moment ou l’autre, nous sommes ici ou là, l’étranger,
l’errant, l’autre. Pas seulement lors de changements, de ruptures, de malheurs.
Mais aussi dans le quotidien lorsque nous vivons la solitude, l’incompréhension,
le rejet dans tel contact, telle relation, telle activité, tel échange.
Partir à la découverte de son étrangeté, de son errance, c’est aussi
soigner ses blessures d’identité, d’existence. Cette démarche peut contribuer à
dénouer le contact avec l’autre comme autre et différent. Comme nous l’avons
vu, les blessures engendrent une défense. La peur de souffrir à nouveau peut se
traduire ultérieurement par des retraits, des rejets, des agressions de l’autre. Vu
comme un danger potentiel, cet autre sera mis à distance ou à l’écart.
Le rapport à l’autre comme autre (non-soi) suppose donc de travailler un
peu son ombre. De manière plus précise, l’ombre, c’est tout ce que nous avons
relégué dans l’inconscient suite à une blessure reçue :
-
les souffrances que nous avons endurées ;
-
les comportements ou sentiments, qu’enfant, nous avons vécus comme
inacceptables pour autrui ;
-
le ressenti fondamental de ne pas valoir, de ne pas exister, les réactions
répétitives et disproportionnées provoquées par la réactivation de la blessure.
Dans la mesure où nous pouvons découvrir davantage ce que nous ne pouvons accepter en nous, l’autre peut devenir plus acceptable à nos yeux. En
d’autres termes, reconnaître son ombre permet de ne pas traiter l’autre en bouc
émissaire. Ce regard sur soi peut nous amener à cesser de lui faire (plus ou
moins inconsciemment) du mal, à cesser d’agresser son altérité propre, son
identité personnelle et culturelle. En même temps, nous pouvons aussi cesser de
nous faire du mal à nous-mêmes, cesser de blesser notre propre identité, notre
propre unité intérieure.
Travailler son ombre ne veut pas dire effacer les blessures du passé ou
cesser de les éprouver. Mais plutôt œuvrer à ce que s’atténuent leurs impacts
négatifs, leurs réactivations au niveau de l’agir et de la relation à autrui dans le
présent.
Il faut reconnaître que la connaissance de soi est difficile. Peut-être ne faut-il pas l’attaquer de front, de manière volontariste. Mais plutôt la vivre comme une
approche en douceur, teintée de bienveillance, de patience et, si possible, d’humilité. « J’en suis là ; je n’en suis que là ». En prenant soin de soi de cette
manière, en regardant avec bienveillance ses propres limites, peurs et oppressions, il devient peut-être possible de regarder l’autre avec cette même bienveillance de fond. Finalement, nous sommes tous en train de construire notre
chemin d’humanité. La logique du même a sa place si elle se conjugue avec une
logique du différent.
Si donc nous (re)découvrons que nous pouvons exister et être considéré
pour nous-mêmes, que nous avons une valeur unique par le fait d’être une personne, alors nous pouvons aller vers l’autre, n’importe quel autre et tout autre,
sans peur ni rejet, ni préjugé (ou avec moins de peur, de rejet, de préjugés…).
Nous pourrons davantage accueillir cet autre dans sa spécificité et sa différence.
Nous retrouver dans notre propre identité, c’est retrouver le chemin de notre liberté relationnelle. C’est pouvoir accepter davantage l’autre dans la liberté, la
valeur, la beauté qui sont les siennes. Mais aussi dans ses peurs et ses rejets.
C’est croire dans le recul de son ombre. Le rapport à l’autre est ici inversé. Du
contrôle à l’acceptation. De la domination à la confiance. Du rejet à la valorisation. De la peur à la vulnérabilité.
Par ailleurs, la pacification en soi permet de regarder l’étranger du côté de
son vécu de souffrance et du sens positif de son départ. Il a dû quitter sa terre.
Il a pu connaître l’oppression, la précarité, la violence. Souvent, il vient « du Sud
» qui ne l’est que par ses rapports historiques et de domination avec le Nord où
nous sommes. Ou d’une société « de l’Est » où la précarisation des masses a fait
suite au démantèlement (violent ou non) du système social. Il a dû vivre le
déchirement d’avec ses pairs, ses repères affectifs et culturels. La démarche de
partir est par ailleurs en elle-même un acte aux sens multiples, tant au niveau de
la société de départ que de la personne. Signe d’une société éclatée par la violence des rapports sociaux, économiques, culturels ; signe d’un écart déjà là
entre la personne et ses contextes d’origine ; signe d’un pas de construction d’un
avenir autre.
Travailler son ombre est un défi permanent, jamais « accompli ». L’un de
ses enjeux ici se situe dans la dynamique entre la familière étrangeté de soi et
l’inquiétante familiarité de l’autre. Il s’agit en quelque sorte d’être le plus au clair
possible avec soi et en particulier avec le type de rapport que l’on a avec l’autre.
Dans le cas contraire, on risque de ne « produire que du même ». Et malheureusement, l’Occidental s’y connaît en matière de colonisation. On n’est
jamais à l’abri de ce piège. Ni d’un autre d’ailleurs. Sauvegarder, valoriser la culture de l’étranger, est-ce réellement reconnaître le territoire de cet autre comme
autre pour lui-même ? Ou serait-ce traiter inconsciemment, son propre rapport à
son histoire et à ses origines ? Se profile sans cesse ce danger d’utiliser l’autre,
d’en faire le bouc émissaire de ses propres ombres.
L’enjeu personnel et socioculturel est de passer d’une identité singulière et
collective de type unidimensionnel à une identité singulière et collective de type
pluridimensionnel. Chacun de nous est traversé de différences, les sociétés le
sont et l’humanité elle-même, toujours en perpétuelle humanisation, l’est.
Mais il y aurait plus que l’ouverture à la différence, plus que la tolérance,
plus que l’acceptation des unicités diverses. Il peut être possible d’apprendre de
l’autre, étranger ou différent. Réapprendre de lui des valeurs fondamentales, voir
ses talents spécifiques, oui, nous l’avons vu. Mais encore : faire monde avec lui.
Choisir un monde plus juste où chacun a une existence reconnue, une place
digne. L’étranger, le pauvre, le différent, parce qu’il est mis à l’écart ou poussé
hors est dépositaire d’une expérience limite qui peut être entendue comme une
parole qui questionne un modèle de société, un type de rapport à l’autre.
Un ministre belge demande aux assistants sociaux d’un Centre Public
d’Aide Sociale d’inciter les personnes n’ayant pas de papiers, si elles viennent
demander une aide médicale urgente, à quitter la Belgique et, si elles refusent de
partir, de communiquer leur adresse à l’Office des Etrangers. Or, un des fondements du travail social consiste à accueillir des personnes et des populations
plus ou moins en marge de la loi, de la norme et à les considérer comme des
êtres ayant droit à la dignité, aux soins, à l’aide sociale. Pareille disposition ministérielle questionne une société qui se veut démocratique et qui envisage de
désigner des indicateurs zélés partageant les bons et les mauvais au service
d’une politique répressive, xénophobe et raciste.
Ce qui est en jeu ici, c’est l’interculturel comme dynamique, comme type de
rapport ouvrant une société en processus de changement et non comme simple
ensemble pluriculturel qui serait une juxtaposition statique des différences,
«reconnues» et tolérées, certes, mais réifiées. Autant de même les uns à côté
des autres, qui ne s’enrichissent pas, ne se questionnent pas, ne construisent
pas ensemble une société autre.
Cette remise en question d’une société fermée sur son « même » et ses
mêmes juxtaposés et statiques peut engendrer des peurs. L’identité personnelle
a forte partie liée avec l’identité collective. Toute menace à cette identité collective peut être vécue comme un danger pour soi-même. Voilà à nouveau la réactivation d’une peur d’enfance. L’enfant a une confiance aveugle en ses parents
et son monde s’écroule quand il réalise que ceux-ci ont des failles. Remettre en
question son propre contexte socioculturel sans sentir l’autre comme une menace est certainement une voie vers un ensemble collectif plus équitable et signe
un rapport autre qu’un rapport de forces.
Il faudrait encore ajouter une dernière réflexion. Reconnaître la différence
de l’étranger n’est pas exalter cette différence. On n’est jamais aussi belge, aussi
musulman, aussi bouddhiste qu’en dehors de chez soi. Le danger est de tomber
dans le fondamentalisme et l‘extrémisme. Il ne s’agit donc ni de juxtaposition statique ni d’exaltation écrasante. La rencontre est bien une autre voie.
Henri est universitaire, écrivain, conférencier et connu à l’échelle internationale. Un jour, il rencontre Adam, lourdement handicapé sur le plan physique et
mental. Au début, Adam est pour Henri comme un étranger, quelqu’un de très
lointain. Pourtant, la relation s’établit. Adam transforme la vie d’Henri qui dira de
cet « étranger à première vue » : « Voici l’homme qui plus que tout autre, m’a permis d’entrer en communication avec mon moi intérieur… Voici mon conseiller,
mon maître et mon guide qui n’a jamais réussi à dire un mot, mais qui m’a
enseigné plus que n’importe quel livre ou professeur… ».
Institut Cardijn
Rue de l’Hocaille, 10
B - 1348 Louvain-la-Neuve
[1]
Lorreyte Bernard,
L’inquiétante familiarité. Éléments d’analyse psychosociologique de l’hétéropho-
bie, in Cahiers de Sociologie économique et culturelle (Ethnopsychologie), n° 5, 1986, pp. 53-79 ;
Kristeva Julia,
Étrangers à nous-mêmes, Paris, Fayard, 1988 ; Monbourquette Jean,
Apprivoiser son
ombre. Le côté mal aimé de soi, Ottawa, Bayard/Novalis,1997 ; V anier Jean,
Accueillir notre huma-
nité, Paris, Presses de la Renaissance, 1999.