2003
Dossier
L'extrême droite, une tentation
!
Jean-marie Rullens
L’extrême droite est là, proche de nous, parfois en chacune de nous. La
combattre suppose la prise de distance de cette proximité.
Mots-clés :
justice, idéologie, différence, inégalité.
JEAN-MARIE RULLENS.
« The extreme-right : a temptation ».
The extreme-right is here, close to us, and sometimes within each one of us. Fighting it
implies distancing ourselves from it.
Keywords :
justice, ideology, difference, inequality.
Il y a quelques années, Vincent Cosmao
[1] affirmait que toute société dérive
selon deux lois :
-
Laissée à leur propre inertie, les sociétés se structurent nécessairement dans l'inégalité et bientôt dans l'injustice
-
Les sociétés fabriquent les dieux qui deviennent leur maître.
1. L'observation de toute dynamique sociale nous oblige de constater
que la stru-cturation des groupes humains dans l'inégalité est dans la nature des
choses, comme une inertie ou une pesanteur. Est-il possible de comprendre
«pourquoi » l'on constate l'existence d'une telle loi?
Lorsqu'on regarde un groupe de personnes, ce qui frappe en premier lieu
ce sont les différences qui caractérisent les membres de ce groupe. Ces différences sont soit innées, soit acquises. Nous sommes nés hommes ou femmes,
ayant un potentiel génétique original au point que l’on a pu dire que chaque personne humaine est unique. Mais, à côté de ces différences innées, nous « bénéficions » de diverses différences acquises à cause de la place unique que nous
occupons dans le monde physique, économique ou social. « Nous sommes un
point de vue (sur le monde) sur lequel il n'est possible de prendre un autre point
de vue », répétait Merleau-Ponty.
Rapidement le groupe de personnes, la société considèrent ces différences
comme des atouts, des richesses, des chances ou bien comme des lourdeurs,
des difficultés, des handicaps. Et voilà que ce groupe, cette société vont hiérarchiser ces différences et traiter les personnes selon cette hiérarchisation.
Prenons un exemple évident : la différence entre homme et femme se vit
dans combien de sociétés non pas comme une complémentarité, mais comme
une inégalité ; la femme n'étant pas l’égale de l’homme, les conditions de vie de
cette dernière ne peuvent être semblables à celles des hommes.
« L'héritier d’une lignée de travailleurs entreprenants ou économes ne part
pas dans la vie avec les mêmes chances que le descendant de générations de
rentiers ruinés par l'érosion monétaire. Le patrimoine génétique lui-même déterminerait au départ des inégalités incorrigibles. Quant aux conditions d'éducation
ou d'entrée dans la vie active, elles donnent aux uns des chances dont d'autres
mesureront toute leur vie qu'elles leur auront manqué. “
[2]
2. Mais voilà que cette dérive qui paraît si naturelle, si évidente semble à
beaucoup comme intouchable, comme sacrée. N'a-t-on pas interprété la phrase
de l'Evangile : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous » dans ce sens ? Les
marxistes ne parlent pas de sacralisation mais de « superstructure » qui est le
reflet de « l’infrastructure économique et sociale des sociétés mais qui entretient
cette infrastructure et la justifie. C'est pourquoi « la religion est l'opium du peuple ». Et aujourd'hui les dieux prolifèrent dans les sociétés qui se veulent sans
Dieu.
« Mais sacraliser, à la longue ou inconsciemment, les normes, les structures ou les organisations sociales, c'est contribuer à les faire fonctionner au
mieux ou au pire si, par exemple, c'est la tyrannie qui est sacralisée. »
[3]
Le rôle des idéologies n'est plus à démontrer, cet ensemble de représentations mentales (intellectuelle ou symboliques) qui justifient une manière de vivre
collective. Ces idéologies deviennent tellement évidentes qu'elles en deviennent
inconscientes et par là d'autant plus déterminantes.
En résumé, la dérive des sociétés procède d'un processus naturel; ce
processus parait à certains intouchable puisqu'il obéit à une loi naturelle, voire
sacrée.
Toucher à cette dérive mettrait en péril, semble-t-il, la cohésion sociale.
Le mot JUSTICE est particulièrement ambigu. Il désigne en premier lieu le
principe moral qui exige le respect du droit, l'ensemble des règles dont se sont
dotées les sociétés. Ces règles sont-elles, justes, c’est-à-dire « ajustées » au
respect de la dignité de toute personne humaine, « aux droits de l'homme » ?
Nous avons vu que les membres de la société sont tous différents les
uns des autres. Certaines différences sont vécues comme des différences
négatives ; elles placent des personnes défavorisées dans le bas de la hiérarchie du groupe.
Alors se pose la question terrible, implacable : ces personnes sont-elles
vraiment des personnes à part entière ? Ne sont-elles pas marquées par un destin qui les exclut de la communauté humaine ? Doit-on « ajuster » les conditions
de leur vie à ce qui devrait être les conditions de toute personne humaine digne
de ce nom ? Ces interrogations sont les fondements, me semble-t-il, de l'extrême
droite.
1. Ces interrogations et la réponse qui exclut sont une tentation qui habite
la conscience de chacun. On doit insister sur nos propres attitudes : la manière
de considérer les autres, nos jugements ne sont pas toujours exempts de la
volonté d’exclure de la communauté humaine certaines personnes handicapées
profondes, que cet handicap soit inné ou qu'il soit acquis par une participation à
des groupes que l’on dit marginaux.
« Dans les rapports entre les groupes humains... l'affirmation, généralement admise, de l'appartenance de tous les hommes à la même humanité solidaire pour le meilleur et pour le pire, ne change pas grand chose à la méfiance
instinctive envers l' "autre" dont la différence continue à être perçue comme une
aberration. »
[4]
2. L'économiste Hayeck, prix Nobel de l'économie, affirmait que l'idéal
de « justice sociale » est totalement illusoire et tout essai de la faire passer dans
les réali-tés risque de créer un cauchemar. Il faut donc, selon lui, abandonner
toute revendication d'« égalité des situations matérielles, toutes les considérations égalitaires qui définissent l'idée de justice sociale sinon on contribue à
engendrer un système totalitaire excluant la liberté personnelle »
[5].
Nous avons pris en compte l'inertie qui conduit les sociétés à se structurer
dans l'inégalité et l'injustice, y reconnaître une loi « naturelle » rigide. Cela nous
contraint maintenant à une attitude personnelle et collective « volontariste » difficile.(impossible pour l'extrême droite). Jet aussi nécessaire que l'opération qui
consiste à faire tenir en l'air ce qui est plus lourd que l'air.
« T ant qu'on ne s'y résoudra pas collectivement, ce qui suppose un effort
colossal de conscientisation et d'imagination, l'humanité ne franchira pas le
seuil devant lequel elle se trouve et dont dépend son avenir. La stratégie qui
s’imposera à la longue aura pour objet l'organisation d'une RÉSISTANCE
active, artificielle, arbitraire, politique et culturelle, à l'inévitable glissement
vers l’inégalité. »
[6]
Mais cette résistance a déjà toute une histoire. Le cadre de cet article ne
nous permet pas de décrire l’histoire longue et persévérante de cette résistance.
C’est la longue marche des mouvements sociaux qui ont abouti çà et là à
mettre en place une politique volontariste en vue d’une plus grande égalité afin
de permettre à chacun de vivre une vie digne et juste (= ajustée à la dignité
humaine).
Signalons en passant l'importance de la formation de travailleurs sociaux si
indispensables pour poursuivre cette tâche.
Cependant de nouveaux défis apparaissent en ce nouveau millénaire, celui
de la globalisation, celui de la « mondialisation ». Et donc il s’agit d’une nouvelle
tâche ; passer de la mondialisation à l’humanisation.
« Comment ? Comme on a fait au niveau national. Après 150 ans de luttes
sociales, on a fait un contrat social national qui a permis de lutter contre la
société inégalitaire. Nous avons besoin maintenant, puisque l'avenir de chacun
de nous est défini et construit par le monde, de faire un contrat social mondial qui
définira au cours des 20,30,40 ans à venir, les nouveaux principes, règles et institutions de la richesse (dans tous les sens que peut prendre ce terme) au plan
mon-dial, c'est-à-dire réaffirmer l'exigence de la justice sociale niveau mondial.
Nous devons faire preuve d'innovation en ingénierie politique, sociale, culturelle et économique fantastique. Il suffit de vouloir aller dans cette direction.
Des milliers de choses se font déjà dans ce sens. »
[7]
Nous avons voulu montrer que l'« extrême droite » est là, à côté de nous,
parfois même en nous. C'est plus naturel qu’on ne le pense. La combattre nécessite de bien la connaître. Être conscient, n'est-ce pas le premier pas pour la
vaincre
?
28, rue Albert-1er
B - 6540 Lobbes
[1]
Vincent Cosmao,
Changer le monde,Paris, Cerf, 1979.
[2]
Vincent Cosmao, op.cit. p. 69.
[3]
Vincent Cosmao, op.cit. p .72.
[4]
Vincent Cosmao, op.cit. p.27.
[5]
Hayek,
Droit, Législation et Liberté T.1
Le Mirage de la justice sociale, Paris, PUF 1980-1983.
[6]
Vincent Cosmao, op.cit. p.71.
[7]
Ricardo Petrella,
Mondialisation, compétitivité et exclusion.Notes prises lors de la conférence de
Petrella à Bruxelles, 2002.