Pensée plurielle
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4197-7
132 pages

p. 25 à 28
doi: en cours

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Dossier

no 5 2003/1

2003 Dossier

L'extrême droite, une tentation !

Jean-marie Rullens
L’extrême droite est là, proche de nous, parfois en chacune de nous. La combattre suppose la prise de distance de cette proximité. Mots-clés : justice, idéologie, différence, inégalité. JEAN-MARIE RULLENS. « The extreme-right : a temptation ».
The extreme-right is here, close to us, and sometimes within each one of us. Fighting it implies distancing ourselves from it. Keywords : justice, ideology, difference, inequality.
 
La dérive des sociétés.
 
 
Il y a quelques années, Vincent Cosmao [1] affirmait que toute société dérive selon deux lois :
  • Laissée à leur propre inertie, les sociétés se structurent nécessairement dans l'inégalité et bientôt dans l'injustice
  • Les sociétés fabriquent les dieux qui deviennent leur maître.
1. L'observation de toute dynamique sociale nous oblige de constater que la stru-cturation des groupes humains dans l'inégalité est dans la nature des choses, comme une inertie ou une pesanteur. Est-il possible de comprendre «pourquoi » l'on constate l'existence d'une telle loi?
Lorsqu'on regarde un groupe de personnes, ce qui frappe en premier lieu ce sont les différences qui caractérisent les membres de ce groupe. Ces différences sont soit innées, soit acquises. Nous sommes nés hommes ou femmes, ayant un potentiel génétique original au point que l’on a pu dire que chaque personne humaine est unique. Mais, à côté de ces différences innées, nous « bénéficions » de diverses différences acquises à cause de la place unique que nous occupons dans le monde physique, économique ou social. « Nous sommes un point de vue (sur le monde) sur lequel il n'est possible de prendre un autre point de vue », répétait Merleau-Ponty.
Rapidement le groupe de personnes, la société considèrent ces différences comme des atouts, des richesses, des chances ou bien comme des lourdeurs, des difficultés, des handicaps. Et voilà que ce groupe, cette société vont hiérarchiser ces différences et traiter les personnes selon cette hiérarchisation.
Prenons un exemple évident : la différence entre homme et femme se vit dans combien de sociétés non pas comme une complémentarité, mais comme une inégalité ; la femme n'étant pas l’égale de l’homme, les conditions de vie de cette dernière ne peuvent être semblables à celles des hommes.
« L'héritier d’une lignée de travailleurs entreprenants ou économes ne part pas dans la vie avec les mêmes chances que le descendant de générations de rentiers ruinés par l'érosion monétaire. Le patrimoine génétique lui-même déterminerait au départ des inégalités incorrigibles. Quant aux conditions d'éducation ou d'entrée dans la vie active, elles donnent aux uns des chances dont d'autres mesureront toute leur vie qu'elles leur auront manqué. “ [2]
2. Mais voilà que cette dérive qui paraît si naturelle, si évidente semble à beaucoup comme intouchable, comme sacrée. N'a-t-on pas interprété la phrase de l'Evangile : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous » dans ce sens ? Les marxistes ne parlent pas de sacralisation mais de « superstructure » qui est le reflet de « l’infrastructure économique et sociale des sociétés mais qui entretient cette infrastructure et la justifie. C'est pourquoi « la religion est l'opium du peuple ». Et aujourd'hui les dieux prolifèrent dans les sociétés qui se veulent sans Dieu.
« Mais sacraliser, à la longue ou inconsciemment, les normes, les structures ou les organisations sociales, c'est contribuer à les faire fonctionner au mieux ou au pire si, par exemple, c'est la tyrannie qui est sacralisée. » [3]
Le rôle des idéologies n'est plus à démontrer, cet ensemble de représentations mentales (intellectuelle ou symboliques) qui justifient une manière de vivre collective. Ces idéologies deviennent tellement évidentes qu'elles en deviennent inconscientes et par là d'autant plus déterminantes.
En résumé, la dérive des sociétés procède d'un processus naturel; ce processus parait à certains intouchable puisqu'il obéit à une loi naturelle, voire sacrée.
Toucher à cette dérive mettrait en péril, semble-t-il, la cohésion sociale.
 
L’extrême droite.
 
 
Le mot JUSTICE est particulièrement ambigu. Il désigne en premier lieu le principe moral qui exige le respect du droit, l'ensemble des règles dont se sont dotées les sociétés. Ces règles sont-elles, justes, c’est-à-dire « ajustées » au respect de la dignité de toute personne humaine, « aux droits de l'homme » ?
Nous avons vu que les membres de la société sont tous différents les uns des autres. Certaines différences sont vécues comme des différences négatives ; elles placent des personnes défavorisées dans le bas de la hiérarchie du groupe.
Alors se pose la question terrible, implacable : ces personnes sont-elles vraiment des personnes à part entière ? Ne sont-elles pas marquées par un destin qui les exclut de la communauté humaine ? Doit-on « ajuster » les conditions de leur vie à ce qui devrait être les conditions de toute personne humaine digne de ce nom ? Ces interrogations sont les fondements, me semble-t-il, de l'extrême droite.
1. Ces interrogations et la réponse qui exclut sont une tentation qui habite la conscience de chacun. On doit insister sur nos propres attitudes : la manière de considérer les autres, nos jugements ne sont pas toujours exempts de la volonté d’exclure de la communauté humaine certaines personnes handicapées profondes, que cet handicap soit inné ou qu'il soit acquis par une participation à des groupes que l’on dit marginaux.
« Dans les rapports entre les groupes humains... l'affirmation, généralement admise, de l'appartenance de tous les hommes à la même humanité solidaire pour le meilleur et pour le pire, ne change pas grand chose à la méfiance instinctive envers l' "autre" dont la différence continue à être perçue comme une aberration. » [4]
2. L'économiste Hayeck, prix Nobel de l'économie, affirmait que l'idéal de « justice sociale » est totalement illusoire et tout essai de la faire passer dans les réali-tés risque de créer un cauchemar. Il faut donc, selon lui, abandonner toute revendication d'« égalité des situations matérielles, toutes les considérations égalitaires qui définissent l'idée de justice sociale sinon on contribue à engendrer un système totalitaire excluant la liberté personnelle » [5].
 
La justice, une tâche.
 
 
Nous avons pris en compte l'inertie qui conduit les sociétés à se structurer dans l'inégalité et l'injustice, y reconnaître une loi « naturelle » rigide. Cela nous contraint maintenant à une attitude personnelle et collective « volontariste » difficile.(impossible pour l'extrême droite). Jet aussi nécessaire que l'opération qui consiste à faire tenir en l'air ce qui est plus lourd que l'air.
« T ant qu'on ne s'y résoudra pas collectivement, ce qui suppose un effort colossal de conscientisation et d'imagination, l'humanité ne franchira pas le seuil devant lequel elle se trouve et dont dépend son avenir. La stratégie qui s’imposera à la longue aura pour objet l'organisation d'une RÉSISTANCE active, artificielle, arbitraire, politique et culturelle, à l'inévitable glissement vers l’inégalité. » [6]
Mais cette résistance a déjà toute une histoire. Le cadre de cet article ne nous permet pas de décrire l’histoire longue et persévérante de cette résistance.
C’est la longue marche des mouvements sociaux qui ont abouti çà et là à mettre en place une politique volontariste en vue d’une plus grande égalité afin de permettre à chacun de vivre une vie digne et juste (= ajustée à la dignité humaine).
Signalons en passant l'importance de la formation de travailleurs sociaux si indispensables pour poursuivre cette tâche.
Cependant de nouveaux défis apparaissent en ce nouveau millénaire, celui de la globalisation, celui de la « mondialisation ». Et donc il s’agit d’une nouvelle tâche ; passer de la mondialisation à l’humanisation.
« Comment ? Comme on a fait au niveau national. Après 150 ans de luttes sociales, on a fait un contrat social national qui a permis de lutter contre la société inégalitaire. Nous avons besoin maintenant, puisque l'avenir de chacun de nous est défini et construit par le monde, de faire un contrat social mondial qui définira au cours des 20,30,40 ans à venir, les nouveaux principes, règles et institutions de la richesse (dans tous les sens que peut prendre ce terme) au plan mon-dial, c'est-à-dire réaffirmer l'exigence de la justice sociale niveau mondial.
Nous devons faire preuve d'innovation en ingénierie politique, sociale, culturelle et économique fantastique. Il suffit de vouloir aller dans cette direction.
Des milliers de choses se font déjà dans ce sens. » [7]
Nous avons voulu montrer que l'« extrême droite » est là, à côté de nous, parfois même en nous. C'est plus naturel qu’on ne le pense. La combattre nécessite de bien la connaître. Être conscient, n'est-ce pas le premier pas pour la vaincre ?
28, rue Albert-1er
B - 6540 Lobbes
 
NOTES
 
[1] Vincent Cosmao, Changer le monde,Paris, Cerf, 1979.
[2] Vincent Cosmao, op.cit. p. 69.
[3] Vincent Cosmao, op.cit. p .72.
[4] Vincent Cosmao, op.cit. p.27.
[5] Hayek, Droit, Législation et Liberté T.1 Le Mirage de la justice sociale, Paris, PUF 1980-1983.
[6] Vincent Cosmao, op.cit. p.71.
[7] Ricardo Petrella, Mondialisation, compétitivité et exclusion.Notes prises lors de la conférence de Petrella à Bruxelles, 2002.
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[2]
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[3]
Vincent Cosmao, op.cit. p .72. Suite de la note...
[4]
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[5]
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[6]
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[7]
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