2003
Dossier
Précarité et attitudes racistes
Paul Trigalet
Souvent, les personnes en situation de précarité ne se sentent pas
écoutées, voire se sentent rejetées par les politiques. Elles perdent
confiance et sont tentées par les sirènes de l’extrême droite et des
droites populistes.
Mots-clés :
justice, précarité, travailleur du lien, SDF.
PAUL TRIGALET.
« Precariousness and racist attitudes ».
The people who are in a precarious situation often have the feeling that they are not lis-
tened to, even rejected by politicians. They lose confidence and are tempted by the
sirens of the extreme-right and of the populist rights.
Keywords :
Precariousness, worker of the link, homeless people.
D'entrée de jeu, j'ajouterais « amplification de propos et d'actes
racistes» de la part de plus en plus de citoyens et, en ce qui nous concerne,
parti-culièrement chez les personnes vivant dans la précarité : manifestement, les deux évolutions sont liées.
Je traiterai d'abord du second phénomène, car j'estime qu'il y a une
fâcheuse tendance, même chez les travailleurs sociaux, à se positionner
d'abord à partir des difficultés rencontrées chez les intervenants quels qu'ils
soient, plutôt qu'à partir des comportements, des problèmes des personnes
dont ils ont la responsabilité ou pour lesquelles ils ont une mission d'accompagnement.
Nul ne peut s'en cacher, il y a une montée des comportements racistes
et de souhaits clairement manifestés de solutions simplifiées et autoritaires.
Ces attitudes se rencontrent particulièrement auprès de citoyens confrontés
à l'exclusion. Un des discours fréquemment tenu est par exemple « qu'on
renvoie d'abord les étrangers chez eux et ça ira mieux... ».
Léopold Senghor a dit très justement : « Le raciste est quelqu'un qui se
trompe de colère ».
C'est me semble-t-il, une des explications judicieuses de cette montée
du racisme et de la violence, car il y a un lien entre les deux comportements...
Faute de ne « voir rien venir de sérieux » de la part des responsables
de notre société pour contribuer à les aider à sortir de leur misère, beaucoup
d'exclus vivent dans une colère souvent rentrée.
Celle-ci éclate régulièrement dans un comportement individuel de violence sous des formes diverses et de temps en temps de manière collective.
Nous vivons cela dans les associations qui accueillent les SDF, où malgré
une écoute et un service très attentifs, nous restons perçus comme le reflet
de la société « qui rejette ».
Pas étonnant que ces personnes n'aient plus confiance en ceux qui
détiennent le pouvoir politique et qu'elles soient séduites par les discours de
politiciens d'extrême droite ou populistes.
Ce n'est pas seulement le fait de sans-abri, mais d'autres précaires,
même dans les cités sociales. Voilà pourquoi nous estimons que pour être
valablement des « travailleurs du lien » dans nos associations de promotion
des droits sociaux - et particulièrement de promotion du droit au logement -
nous devons être des militants qui interpellent les responsables politiques
pour qu'ils développent de manière plus efficace la lutte contre la pauvreté.
Il faut leur répéter inlassablement qu'ils doivent créer les conditions
pour que les plus précaires puissent exprimer leur « ras-le-bol » et répondre
à leurs attentes en prenant des mesures concrètes et efficaces. Mais nous
devons aussi relayer leur vécu et quand ils ne peuvent s'exprimer eux-mêmes, être en quelque sorte leurs « porte-parole ».
C'est si difficile, chez ceux qui sont de « l'autre bord », d'écouter l'expression souvent maladroite et parfois violente de ceux qui vivent dans la
misère.
C'est à cette condition que l'on peut, nous en sommes convaincus, tenter de reconstruire des liens dans la société entre riches et pauvres et permettre à ceux-ci de se resocialiser, redevenir des citoyens à part entière et
ainsi retrouver confiance vis-à-vis des politiciens en responsabilité.
Certes, ce n'est pas chose facile, les exclus ne sont pas des « petits
saints ». Comme les citoyens des autres classes sociales, mais plus encore
pour certains d'entre eux - sans doute en raison de leur déstructuration - ils
n'ont pas toujours des comportements responsables.
C'est pourquoi un travail d'éducation permanente est la tâche ardue qui
nous incombe. Dans ce domaine, au-delà de la relation individuelle, qui nous
paraît être trop privilégiée dans le travail social, nous développons beaucoup
d'énergie pour créer les conditions d'une expression et de projets collectifs.
L'expérience nous montre que ce sont des pistes intéressantes pour
oeuvrer à la resocialisation. Ainsi, dans le cadre du Relais Social de
Charleroi, qui est le dispositif partenarial public-privé pour s'occuper des
sans-abri nous avons obtenu la mise en oeuvre de deux réalisations dans ce
sens.
En matière d'expression collective, une assemblée baptisée
«Parlons-en » - sorte de groupe de parole réunissant des SDF et des travailleurs sociaux - se tient au Relais chaque mois. Elle permet aux participants sans-abri de rencontrer divers responsables, politiques, sociaux,
de la police, des magistrats etc. C'est peut-être parfois un lieu de défoulement mais au-delà de ces modes d'expression déjà en soi salutaires, cela
permet de retisser des liens collectifs avec ceux qui représentent localement
la société aux yeux des personnes exclues.
En matière de projets collectifs, selon notre proposition, le Relais
social finance chaque année des « budgets participatifs ». Ceux-ci assurent
le développement d'initiatives conçues et mises en oeuvre par les SDF eux-mêmes et dans lesquelles les travailleurs sociaux jouent seulement un rôle
d'accompagnement.
C'est ainsi, par exemple, que chaque année, est organisée par des
sans-abri, soutenus par divers partenaires publics et privés - dont la ville et
la police - la Fête du Pont.
C'est là, face à la gare, en ce lieu habituel où les SDF font la manche
que le 21 juin, à ceux qu'ils sollicitent habituellement, ils « rendent la monnaie de leurs pièces » en leur offrant une fête sympathique.
Face aux politiciens s'affichant d'extrême droite ou plus habilement se
camouflant derrière des formes de populisme, nous avons encore comme
«travailleurs du lien » un autre combat à mener. Pas seulement d'ailleurs vis-à-vis de ceux qui sont ainsi côtés, mais également vis-à-vis de ceux qui
adhèrent à des partis habituellement « non suspects ».
Pour prendre un exemple hors frontière, ne voyons-nous pas la droite
française soutenir les projets du Ministre de l'Intérieur, M. Sarkozy
?
Est-ce la bonne manière de réagir vis-à-vis du péril des propositions
d'extrême droite en matière de sécurité que de cibler des exclus comme les
SDF et les prostituées en prenant des mesures qui permettent de les sanctionner sévèrement, même pour des délits mineurs
?
Si les actes de délinquance de ce public doivent évidemment être
réprimés au regard de la loi -la même pour tous - il est injuste et dangereux
d'en déduire des amalgames comme si tous ceux qui partagent cette condition étaient des délinquants.
Nous ressentons sur le terrain la contagion de telles attitudes.
Nous avons donc plus que jamais le devoir d'ouvrir les yeux de ceux qui
se laissent entraîner dans ces dérives, d'autant plus qu'elles sont de nature
à amplifier le sentiment d'exclusion des personnes visées et de provoquer
encore davantage colère et violence.
Voici donc quelques réflexions non exhaustives concernant la problématique qui fait l'objet de ce numéro de la revue. Ce thème est d'actualité, et
réclame une réflexion et un engagement des « travailleurs du lien » et plus
particulièrement de ceux qui sont amenés à être au service des plus exclus.
Solidarité nouvelle
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