Pensée plurielle
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4197-7
132 pages

p. 33 à 36
doi: 10.3917/pp.005.0033

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Dossier

no 5 2003/1

2003 Dossier

Reconstruction du lien social et lutte contre l’extrême droite

Frédéric Abaigar
Cette description, dans un territoire déterminé, d’une pratique de reconstruction de liens sociaux et dans ce prolongement de lutte contre l’émergence des formes de racisme et de xénophobie, montre l’importance de modalités telle la fête, la concertation, l’insertion économique....Mots-clés : concertation, fête, insertion, lien social. FRÉDÉRIC ABAIGAR. « (Re)construction of the social link and struggle against the extreme-right ».
Within a determined framework, this text describes a practice of reconstruction of the social links. This reconstruction goes hand in hand with the struggle against the emerging forms of racism and xenophobia. The author demonstrates the importance of modalities such as consultation, celebration, economic insertion... Keywords : consultation, celebration, insertion, social link.
Dans ce texte, nous présenterons une expérience de (re)construction du lien social dans deux entités particulièrement déstructurées sur le plan socio-économique de la région de Charleroi : Marchienne-au-Pont et Monceau-sur-Sambre.
Cette pratique est menée par l’équipe travaillant au sein de l’espace citoyen dépendant du C.P.A.S. de Charleroi.
L’intervention menée par cette équipe s’articule autour de trois axes :
  • l’insertion socioprofessionnelle ;
  • l’apprentissage des multimédias ;
  • et l’axe convivialité-citoyenneté.
Nous privilégierons, dans cette présentation, ce dernier axe. Après avoir présenté les modalités de l’intervention, nous développerons la philosophie qui sous tend ce projet.
 
1. Les dimensions de l’intervention.
 
 
1. L’insertion socioprofessionnelle.
Plusieurs phénomènes s’entrecroisent : une culture ouvrière en déliquescence, plus de la moitié de la population vivant d’allocations diverses (chômage, revenu d’intégration), une forte implantation de population immigrée, pour l’essentiel turque et maghrébine, et enfin, une partie de la population est composée d’autochtones dont une partie appartient au quart-monde.
En deux années (2001 et 2002), les interventions visant l’insertion socioprofessionnelle se sont développées.
En 2001, il y a eu 16 mises en emploi, en 2002, 48.
En 2001, il y a eu 13 mises en formation, en 2002, 40.
En 2001, 54 dossiers ont été ouverts, en 2002, 198.
2. L’axe « cyber ».
Notre société d’aujourd’hui se caractérise, entre autres, par une fracture numérique, liée à la fracture sociale. Dans l’espace citoyen, les personnes peuvent apprendre l’usage de l’outil informatique.
3. L’axe convivialité / citoyenneté.
Trois types d’interventions sont développés : l’action dans les quartiers (fête, espace public et citoyenneté), un comité local d’aide aux projets, des groupes de concertation et un journal de quartier.
Fête, espace public et citoyenneté.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, la fête est la ressource privilégiée. Elle est un moyen fondamental de construction du lien. Par son intermédiaire, les intervenants sociaux peuvent entrer en communication avec les habitants, ceux-ci peuvent échanger. C’est au travers de ce processus qu’une parole émerge. Les gens parlent de leur isolement, des difficultés de leur vie quotidienne. Mais la fête est également un outil pour aller au-delà de l’écoute, pour reconstruire de la citoyenneté. C’est un processus par lequel les personnes se vivent comme citoyennes. Elle se déroule en effet dans l’espace public, plus précisément elle est une modalité de réappropriation de celui-ci par des personnes qui, par cette logique se redéfinissent comme citoyennes. Un exemple concret fera comprendre ce processus. En août 2001, les intervenants mettent en place une activité de grimage. Ils vont dans les cités et parallèlement, ont des entretiens avec environ 250 personnes. Sur cette base, ils contactent 5 ou 6 personnes habitant un territoire parti-culièrement déstructuré. Ces dernières en parlent à leur entourage.
Quelques mois plus tard, soit en février 2002, le noyau sera composé de 14 personnes. Ces dernières ne sont pas intéressées par la construction d’un projet, mais par la fête… elles veulent organiser un barbecue. En août 2002, ils sont 87 à participer à la fête. Progressivement, s’est mis en place une logique d’appropriation de l’espace. Grâce à cette rencontre festive, des échanges se sont développés, des problèmes communs sont apparus. Ainsi, la question des ordures est émergée. Ils se sont rendus compte de la nécessité de construire et respecter des règles, d’exercer un contrôle. Est apparue également la nécessité de développer l’écoute des jeunes. Début octobre, les intervenants se sont retirés. Le processus d’émergence d’une citoyenneté se construit. Au travers de la fête, sont aussi discutées les différences entre les cultures. La Fête apparaît comme une école de tolérance.
Les groupes de concertation.
Trois groupes de concertation se sont mis en place. Un groupe « logement » s’occupe de la rénovation d’un îlot près de la gare. Un groupe «Développement économique » et un groupe « École ».Ces groupes réunissent des opérateurs différents. Le groupe « Développement économique » a mis en place un système d’aide, un réseau de parrainage afin que des personnalités du monde économique puissent partager leur carnet d’adresse avec des demandeurs d’emploi et enfin, diffuse des informations auprès des entrepreneurs.
Le groupe de concertation avec les écoles est composé de 30 à 40 personnes des deux réseaux d’enseignement. Elles développent un travail sur la mémoire. Elles vont travailler dans les écoles et s’adressent à des enfants isolés de leur famille. Cet aspect est d’autant plus important que les familles abandonnent à l’école des fonctions de transmission culturelle. Ce travail à l’école est essentiel : les individus ne restent pas enfermés sur eux-mêmes dans une sorte de nombrilisme.
Le Comité local d’aide aux projets : le « clap ».
L’espace citoyen a mis sur pied une structure de financement de projet pour aider des habitants qui voudraient construire un projet qui, directement ou non, aurait des impacts positifs sur l’émergence d’une conscience citoyenne.
Le journal de quartier.
Il y a un journal de quartier dont le Comité de rédaction est composé de 9 habitants d’obédiences diverses. On trouve entre autres, dans ce journal, des critiques des interventions des pouvoirs publics. Cette expression publique de problèmes collectifs est essentielle.
 
2. La philosophie de ce projet : confiance et cogestion.
 
 
« Les nuits blanches de Barcelone ».
Une politique participative est beaucoup plus exigeante que la diffusion de l’information. Une telle démarche implique la mise en place de mécanismes de cogestion. La cogestion, la responsabilisation, la confiance sont autant de ressources s’inscrivant dans un cadre démocratique de respect de l’autre. La lutte contre l’extrême droite suppose la mise en place de ce cadre. On peut s’inspirer des initiatives lancées à Barcelone et notamment, à titre d’exemple les « Nuits blanches ». Le point de départ fut le double constat de l’inoccupation de certains espaces publics d’une part, des jeunes qui dans les divers quartiers recherchent des divertissements. D’autre part, pourquoi ces jeunes ne pourraient-ils utiliser ces espaces ? À partir de ces constats, a émergé l’idée des « Nuits blanches ».
Dans un premier temps, les fonctionnaires de la ville étaient présents. Dans un second temps, ils se limitaient à ouvrir et fermer les portes.
Progressivement, les jeunes se sont responsabilisés. Il y a eu, bien sûr, des heurts, il ne faut pas avoir une vision idyllique. Mais, « le principe de confiance » constitue le point de départ. Cette confiance de départ de la part des autorités a permis des négociations avec les jeunes. On peut qualifier ce processus d’école de la citoyenneté. Le respect, la confiance, l’autonomie, la négociation sont autant de composantes entremêlées de cette école et sont une condition nécessaire pour lutter contre les différentes formes de rejet.
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