2003
Dossier
Pour en finir avec la culture
[1]
Claude Semal
L’auteur est artiste de la chanson. Son texte aborde la culture comme un rempart contre les mouvements xénophobes et nationalistes, de par la recherche
de sens et le travail de socialisation qu’elle permet, sauvegardant ainsi une
part du champ symbolique.
Mots-clés :
culture, barbarie, marché, résistance.
CLAUDE SEMAL.
« To be done with culture ».
The author is a songwriter. His text considers culture as an obstacle in the way of xenophobic and nationalist movements because it enables people to research sense and to
carry out a work of socialisation. This implies that culture also enables us to save a part
of the symbolic field. Keywords :
culture, barbarity, market, resistance.
Depuis trois ans, les « Sans Domicile Fixe » de la culture - les quelque 160
compagnies, équipes et metteurs en scène qui travaillent essentiellement hors
des institutions - se sont structurés en « États Généraux » pour faire entendre la
voix du « Jeune Théâtre ». Eric Thomas, le précédent Ministre de la Culture,
s’était adressé à nous dans un théâtre V aria bondé pour répondre à nos revendications et commenter l’évolution de la situation théâtrale en Belgique francophone. Nous n’apprîmes pas grand-chose ce soir-là. En bref, son diagnostic
était : il y trop de créateurs et pas assez de sous. Il allait donc falloir élaguer les
« branches mortes » (Grand frisson dans la salle. Qui étaient ces mystérieuses
« branches mortes » ? Ou plutôt : desquelles voulait-il parler ? Difficile à dire :
elles sont toutes encore en place).
Toute son argumentation reposait sur un axiome qu’il faut je crois démontrer : « Le secteur théâtral est aujourd’hui au bord de l’asphyxie vu le nombre
croissant des jeunes créateurs et comédiens sortant des écoles alors qu’il faut
bien le reconnaître, la demande, elle, ne croît pas ». Il y aurait donc une espèce
de « crise de surproduction » de la création. La rigueur budgétaire du Ministre et
la loi d’airain du marché nous dicteraient en conséquence leur implacable logique
: freiner la production, restructurer et centraliser les entreprises, et adapter l’offre
à la demande. Bref, nous imposer des quotas laitiers (comme quoi, il y a en
chaque ministre de la Culture un ministre de l’Agriculture qui sommeille). Le problème avec les « hommes de dossiers », c’est qu’à force de gérer indifféremment
les Travaux Publics, les Voies Navigables et les Théâtres, ils en viennent parfois
à confondre une crise de surproduction dans la sidérurgie avec un heureux surcroît de civilisation dans la Cité.
Pour notre part, nous affirmons au contraire que la demande sociale de culture a rarement été aussi urgente, vitale, impérative. Il n’y a pas « trop » de créations théâtrales. Il y en a trop peu. Voici pourquoi.
L’homme est un animal social très particulier. Il se perçoit avant tout comme
« individu » et c’est sa liberté de pensée qui est à la base de l’extraordinaire
capacité collective d’adaptation et d’évolution de son espèce. Il n’est pas, comme
les abeilles et les fourmis, chimiquement programmé pour vivre dans une métropole. L’instinct seul ne le pousse pas, comme les loups ou les kangourous, à
vivre en bande sur un territoire. Ce qui, depuis la nuit des temps, tisse le lien
social et fonde une communauté humaine, c’est, à travers la transmission orale
de comportements et d’idées, un investissement considérable dans le champ du
symbolique, du sacré et du culturel (c’est même pour certains ce qui différencie
les grands primates des premiers hominiens). Aucune raison "économique" ne
peut expliquer pourquoi dans les sociétés les plus archaïques, les plus démunies
de tout, une telle énergie a été mise à peindre des grottes, bâtir des temples ou
élever des pyramides. Aucune.
Si ce n’est que les sociétés qui avaient ainsi « investi » dans le champ symbolique se sont probablement montrées plus fortes, plus unies, mieux organisées
et ont ainsi pu survivre et se développer pendant que les autres se délitaient.
Sans entrer ici dans un débat théologique (Dieu existe-t-il et quel est l’âge du
capitaine ?), la religion a ainsi joué un rôle fondamental de lien social et elle continue d’ailleurs à le faire dans une grande partie du monde. Comme « lien identitaire », ses deux seuls concurrents auront sans doute historiquement été le
nationalisme (exacerbation d’une race ou d’un pays dont le fascisme est le plus
récent avatar) et le marxisme-léninisme (qui, comme idéologie, a prétendu
labourer tout le champ social de l’économie au symbolique en passant par l’histoire, la science et la morale).
Mais dans une société démocratique moderne qui n’est plus cimentée ni
par une religion transcendante, ni par une idéologie totalisante, où cette
recherche de sens, où ce travail de socialisation peut-il s’opérer? Où pouvons-nous collectivement nous approprier cette dimension symbolique ; partager une
langue, une mémoire et un imaginaire ; nous initier aux mystères de la vie et des
origines ; aux ruses de l’amour et à l’angoisse de la mort ; interroger la morale et
questionner nos valeurs communes ; esquisser un rapport critique à l’histoire et
aux structures sociales ; dessiner l’ébauche d’une cosmogénie ? Où, si ce n’est
précisément dans le champ culturel ?
C’est là, dans les livres, dans les films et sur les scènes, c’est là et nulle part
ailleurs que le lien social peut aujourd’hui se tisser et se retendre. Ne pas comprendre cet enjeu, c’est mettre en danger de mort ce qui fonde l’existence même
de la Cité. Car la nature a horreur du vide, et si cette crise identitaire ne se résout
pas dans le champ culturel, elle se résoudra ailleurs de façon sauvage, dans les
têtes par la résurgence de tous les intégrismes, dans la rue par la dislocation du
tissu social, dans les urnes par la montée des mouvements xénophobes et
nationalistes.
C’est encore plus vrai ici en Belgique, dans ce pays imaginaire, ce pays en
perpétuel chantier institutionnel. Et c’est encore plus vrai aujourd’hui en Europe,
alors que se dessinent de nouvelles frontières politiques : jamais le besoin social
de culture n’a été aussi fort.
La nation québécoise - autre Etat en devenir - aurait-elle pu émerger et s’affirmer sans ses artistes ? Et à l’inverse, le délitement brutal des pays d’Europe
Centrale ne vient-il pas rappeler la fragilité des États nés d’historiques compromis - fussent-ils à la belge
?
Le drame, c’est que cet enjeu et cette réflexion de fond échappent visiblement complètement au pouvoir politique. La barbarie est-elle donc si loin de nos
portes ? Faut-il rappeler que Sarajevo est en Europe, à quelques heures de train
de Bruxelles, et que privés de tout, les acteurs là-bas, en continuant à répéter et
à jouer sous les bombes, rendent soudain au théâtre l’évidence de ses origines
: célébrer la Cité, son identité et son humanité
?
Mais puisque nous sommes aussi paraît-il, des « produits culturels » sommés de répondre à la « demande des consommateurs », ne faisons pas l’impasse sur l’aspect économique de la question. La « révolution informatique »
dans la production est en train de bouleverser en profondeur tout le secteur des
industries de transformation et du tertiaire : les machines-outils programmées
remplacent les ouvriers et les ordinateurs font le travail des employés. Les taux
de productivité croissant ainsi sans cesse, le temps de travail nécessaire à la production de tous les biens matériels utiles diminue en permanence. Il n’est pas
absurde de penser que dans dix ou vingt ans, la moitié de la population active
pourra à elle seule faire tourner tout l’appareil de production. Cela signifie que
le taux de chômage massif des pays industrialisés va probablement encore
s’aggraver.
Or il dépend de choix politiques, et d’eux seuls, de transformer cette situation en catastrophe sociale ou en mieux-être pour la Cité. Si on laisse le marché
seul dicter sa loi, nous irons droit au scénario catastrophe : une société profondément déchirée où une minorité de producteurs-consommateurs hyperactifs
et intégrés côtoiera la grande masse des exclus et des sans-travail ; une montée
des mouvements poujadistes et racistes en résultera probablement et d’insupportables tensions sociales chercheront un exutoire dans les affrontements tribaux, un pouvoir fort ou la guerre.
Mais on peut aussi imaginer qu’en partageant le travail disponible entre
tous, chaque citoyen consacre un part-temps aux tâches productives, et l’autre
au fonctionnement démocratique de la Cité, à sa vie de famille, à son développement personnel et à ses loisirs. Dans ce contexte la culture, économiquement
intégrée au secteur des loisirs, peut et doit être considérée comme un secteur en
voie d’expansion.
Art fossile ou lieu de résistance ?
Il est vrai par contre qu’à l’intérieur même d’un marché culturel croissant, la
place relative du théâtre et du spectacle vivant a tendance à diminuer. Pour le
public « de base », c’est le cinéma qui est souvent sollicité pour sa culturelle sortie hebdomadaire. Et surtout, la télévision s’est en une trentaine d’années massivement imposée comme le mode de consommation culturelle dominant, en
influençant à ce point le reste de la vie culturelle et politique que l’on pourrait
sociologiquement y voir une catégorie particulière d’organisation sociale (la
«société médiatique ») qui conditionne notre rapport même à la réalité. En gros,
ce qu’on montre à la télévision « existe » ; ce qu’on en écarte « n’existe pas ».
Encore une fois, il est catastrophique que cet enjeu de fond soit semble-t-il
complètement absent dans les décisions du pouvoir politique. Comment sinon
accepterait-il que sur la chaîne de télévision de service public, le théâtre « de
chez nous » (comme d’ailleurs le rock, le jazz, la littérature et la chanson) soit
pratiquement évacué de l’antenne ? Le miracle, dans ce contexte, n’est-il pas que
tant de gens, parmi les artistes comme parmi le public, accordent encore une
telle importance au spectacle vivant ? Mais s’il est menacé de devenir une forme
culturelle « fossile », le théâtre redevient aussi paradoxalement un lieu de résistance. Un espace de liberté, de créativité et de conscience épargné par les spots
publicitaires, les feuilletons débiles et les manipulateurs d’images. Un espace de
rencontre, d’émotion et de débat. Un lieu humain, tout simplement.
Les artistes ne sont pas, blancs chevaliers, investis de je ne sais quelle
humanitaire mission pour sauver la société de tous ses péchés. Nous ne
sommes pas là pour résoudre des problèmes qui ne trouvent leur solution que
dans le champ politique et social. Nous savons que le théâtre est d’abord né sur
les tréteaux des foires, et que nous sommes souvent là, avant tout, pour distraire
et amuser. Nous ne renions pas notre arlequinesque ascendance. Mais nous
n’oublions pas non plus, que nous avons, comme intellectuel peut-être, comme
citoyen sûrement, des droits et des devoirs vis-à-vis de la Cité qui nous abrite :
bouffons et pédagogues, rebelles et courtisans - dans des proportions certes
infiniment variables ! - il nous faut depuis Molière séduire et bousculer le public
comme il nous faut mordre et flatter la main qui nous nourrit.
Puissions-nous donc provisoirement conclure : O Princes qui tenez la culture dans vos corsets budgétaires, si notre sort ne vous émeut pas, souciez-vous
au moins du vôtre. Car en sacrifiant la culture, c’est la Cité que vous condamnerez - et avec elle, ceux qui la gouvernent.
[1]
Nous remercions l’auteur qui a autorisé à reprendre ici ce texte antérieurement publié dans le pé-
riodique «
Le Chien Écrasé », Bruxelles, Association Le Café, 2001.