Pensée plurielle
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4197-7
132 pages

p. 41 à 47
doi: 10.3917/pp.005.0041

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Dossier

no 5 2003/1

2003 Dossier

De l'effet de la culture dans la lutte contre la fascisation des esprits

Jean Delval
La culture populaire critique et fondamentale parce que la fiction qui habite toute culture développe l’imaginaire, source de progrès et médiatise ou dialectise les revendications.Mots-clés : culture, fascisation, démocratie culturelle, , culture populaire, critique. JEAN DELVAL. « About the effect of culture in the struggle against the growing fascism in people's minds ». Critical popular culture is fundamental because the fiction that inhabits any culture, develops the imagination that is the source of progress and that mediatizes the claims or establishes dialectical connections between them.Keywords : culture, fascism, cultural democracy, popular culture, critical.
« Ne t'excuse pas, répéta-t-il,la société a toujours fonctionné de cette manière, il y a toujours eu des hommes riches et assis qui aimaient voir des prouesses. On a toujours payé pour avoir des idoles, donc on avait le droit de les détrôner quand elles perdaient leur intérêt, de les humilier et de les passer à la trappe. »
FRANCISCO GONZALEZ LEDESMA
La résistance à la fascisation des hommes et, ensuite à leur organisation au sein de formations politiques est un travail permanent et d'abord politique et économique avant d'être social et culturel.
Renvoyer comme on l'entend souvent aujourd'hui cette tâche au «communautaire» , en appeler au citoyen, à la sphère associative et au monde culturel pour s'acquitter de cette mission est d'une grande hypocrisie, alors que depuis des années, le pouvoir politique appartient à des formations et à des hommes politiques qui ont vécu une époque fasciste ou qui, à défaut, en connaissent bien l'histoire, les mécanismes et les sources.
En appeler à crier à nouveau, même à des centaines de milliers, dans les rues, «le fascisme ne passera pas» , semble bien être tardif... l'irrésistible ascension une fois amorcée...
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, on a pu croire que la nécessité de la lutte permanente était bien entendue. En effet, devant la Chambre des Représentants, Achille V an Acker, Premier ministre, s'exprimait ainsi :
«... Les événements récents que nous venons de vivre (NDLR - La seconde guerre mondiale), prouvent l'incompatibilité notoire entre le fonctionnement de la démocratie politique et du capitalisme...» (Citation de mémoire). Cette déclaration intervient dans l'exposé des motifs du projet de loi créant les comités de sécurité et d'hygiène et les conseils d'entreprise. Cette loi donnait aux organisations représentatives des travailleurs une force inconnue jusqu'alors. V an Acker concluait son exposé en espérant: « ...que cela n'était que le premier pas vers la démocratie économique». (Citation de mémoire).
Force est de constater que le deuxième pas n'a jamais été esquissé. Et que depuis une vingtaine d'années, le premier, dans ses mises en œuvre quotidiennes, s'est délité face à l'internationalisation du capitalisme.
Depuis le milieu des années 70, le pouvoir politique accepte de se laisser délester de son autorité publique. Privatisations rampantes de services publics ; avantages, voire privilèges fiscaux et sociaux accordés aux entreprises; impunité fiscale; tractations financières et opérations boursières frelatées et guerrières sont devenus monnaie courante.
La fonction régulatrice et redistributive de l'État s'en trouve évidemment affectée, sa capacité à réduire les inégalités, toutes sources de frustration, est atteinte; mais ce n'est pas le plus grave. Le plus grave, c'est que la nécessité de la gestion collective - qui est le sens de l'État - s'étiole, qu'on s'en gausse, qu'on la dénigre, qu'on l'accable de tous les maux ; tous pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire confondus. Les avenues de l'individualisme s'ouvrent alors larges et s'y engouffrent les appétits les plus médiocres aux côtés des plus féroces.
Que penser des États qui s'accommodent et profitent de la prolifération des jeux, loteries et paris ? Comment peuvent-ils adhérer à la joie de gagnants qui ne s'enrichissent que des pertes des autres ? Croient-ils vraiment que les sentiments respectifs des uns et des autres ne contribuent pas à une culture du ressentiment, de l'échange inégal? À une culture de casino ?
Et dans le concert international, c'est pis encore. On assiste à la construction d'une Europe dominée par l'économisme et le monétarisme. Une Europe dans laquelle les peuples intérieurs sont considérés comme des faire-valoir, des mains-d'oeuvre mises en concurrence et les peuples extérieurs interdits d'entrée. Et, parmi ces derniers, pour ceux qui contournent les obstacles, il leur est réservé des camps d'internement, pudiquement baptisés «centres fermés». Vu de cette manière et en observant les mouvements politiques, sans cesse orientés plus à droite, de quantité de pays membres, on est frappé d'une inquiétante sensation : l'Europe d'aujourd'hui est comme un reflet de l'Europe que souhaitait le national-socialisme en 1940. À l'époque, nous avions à choisir entre le fascisme ou la guerre; demain, aurons-nous, à défaut d'une résistance obstinée et déterminée, le fascisme dans la paix ?
Qui se soucie de savoir qu'aujourd'hui, en Slovénie, on réhabilite les miliciens qui ont porté l'uniforme nazi et qu'on organise des processions religieuses sur les lieux de leur exécution ? Comment comprendre que toutes diplomaties européennes confondues, la dislocation assassine de l'État yougoslave se soit faite en soutenant les nationalismes croate, bosniaque, kosovar et en vilipendant le seul nationalisme serbe, ce qui, soit dit en passant, le poussait ipso facto à plus de criminalité encore ? Comment reconnaître une légitimité à l'intervention armée de l'OT AN au Kosovo, alors même que cette alliance militaire est défensive et destinée uniquement à protéger les États qui en sont membres d'une agression extérieure ? Nous étions aux antipodes de ce cas de figure, et néanmoins, la Belgique y a apporté son concours en éludant tout débat parlementaire sur ce sujet particulièrement brûlant et préoccupant pour un peuple, à savoir une déclaration de guerre.
Nous en sommes là : outrepassement des conventions et des traités internationaux et mise à l'écart du pouvoir législatif national qui est pourtant la pierre de touche de la démocratie. Si du moins, on entend lui conserver un peu de son fondement étymologique : le pouvoir du peuple.
Cet épisode n'est pas un avatar. Il se répète et s'intensifie avec l'intervention militaire des États-Unis en Afghanistan (avec l'aval et, une fois de plus, sans débat parlementaire, la participation effective des forces armées belges), celle projetée, sinon arrêtée, en Irak. Que les États-Unis en appellent à la justice pour la condamnation des attentats commis sur son territoire, c'est la moindre des choses.
Qu'ils rendent la justice eux-mêmes et qu'ils entendent mettre en pratique, au mépris des règles de droit international, le principe de œil pour œil, dent pour dent constitue l'expression d'une fascisation acquise de son appareil d'État. D'autant que l'impact de ses interventions militaires dépasse le traumatisme subi et tombe, autant sur des coupables supposés que sur des biens et des personnes qui n'ont en rien participés aux actes incriminés. Mais que le sens profond de ces recours à la force armée soit l'imposition de la loi du plus fort et l'occasion pour lui d'avancer ses pions économiques et de renforcer les bases d'une domination qu'il veut durable, cela n'échappe à personne.
Le modèle vient d'en haut, et si les grands de la terre recourent à de tels principes, c'est qu'ils doivent avoir valeur universelle. Et au fond des chaumières, on est donc enclin à se dire que s'il en va ainsi du règlement des grandes affaires douloureuses de ce monde, il est convenable qu'il en aille à l'identique pour ses petites affaires personnelles. On opte de plus en plus pour les règlements de compte personnels. On tient l'autre pour responsable de ses échecs. On estime légitime de faire parler sa force physique ou son poids financier pour assujettir. Bref, on copie les maîtres en les mettant au défi de venir nous donner des leçons... mais comme nul ne peut invoquer sa propre turpitude... C'est alors que les maîtres, fort dépourvus (mais qui n'en continuent pas moins leur bonhomme déambulation sur ces chemins décadents), se tournent vers la société civile militante en lui demandant de réparer les dégâts !
Outre qu'il est certain que la fissure se soit déjà produite et qu'elle vire à la cassure, les moyens que les États apportent dans cette lutte sont financièrement dérisoires et inadaptés. Ils sont, en tout cas, sans commune mesure avec les forces que le capital déploie pour contrôler l'information, la communication, les mass média, aujourd'hui; et demain l'enseignement.
Curieusement, aujourd'hui tout se concentre autour d'un mot: démocratie. Magique! On dit démocratie comme si on disait point à la ligne. Comme si ce vocable disposait d'une essence et n'était pas l'articulation d'un ensemble de situations concrètes qui façonnent une société. On nous bassine du mot liberté. Alors que c'est seulement si tu me dis quelles libertés tu privilégies, que je pourrai te dire quelle société, tu veux. Par exemple, il est certain qu'entre le faible et le fort, c'est la liberté qui opprime et la loi qui libère.
Venons-en à culture et démocratie, deux terminologies fréquemment associées depuis une quarantaine d'années, les pouvoirs publics subsidiants plaçant leurs interventions sous l'égide de la démocratie culturelle. Excellent! Mais que constate-t-on sur le terrain ? Du moins en ce qui concerne les arts de la scène et plus particulièrement le théâtre qui est mon activité professionnelle. Ce qui suivra dans cette contribution est donc le fruit d'une expérience d'une trentaine d'années.
On constate donc d'abord que la notion de démocratie culturelle se confond avec celle de consommation culturelle. Qu'en gros, il s'agit d'édifier le bon peuple par la contemplation des belles œuvres - classiques ou contemporaines -, du moins celles qui véhiculent et illustrent les principes démocratiques. Il est évidemment impossible de se passer de cette culture... tout comme il est impossible de s'en contenter. La culture d'un peuple ne se mesure pas exclusivement à la qualité de ses élites et à la quantité de leurs spectateurs. Pour s'approcher de la démocratie culturelle, il faudrait aussi que les pouvoirs publics valident la production culturelle du bon peuple, qu'ils ne lui concèdent pas un statut subalterne, ne les gratifient pas que d'une condescendance souriante et de bakchichs en guise de subventions. En appeler à la société civile, donc au bon peuple, pour l'encourager au civisme, au bon voisinage, à balayer devant son trottoir et à trier ses ordures est louable, sans doute. (Méfiance tout de même puisque au lendemain du coup d'État de septembre 1973, au Chili, Pinochet proférait: «La propreté matérielle de nos villes et la discipline de nos actes seront le reflet de l'épuration morale de la patrie». (Citation de mémoire.) Mais alors, pourquoi tant de réticences, voire de mépris, pour les réalisations culturelles populaires qui s'interrogent sur l'état du monde, le rapport de force qui y gouverne, les causes historiques qui le génère ? Parce que, par nature, le peuple ne serait pas baigné d'esprit démocratique ? Parce que seuls ses représentants élus en seraient investis?
Parce que le peuple se satisfait de petites mesquineries et qu'il est inapte à la réflexion universelle ?
À moins que la culture du peuple (celle dont nous parlons est bien sûr celle qui entend rendre les choses de la vie plus perceptibles, moins opaques et les personnes plus lucides d'elles-mêmes et des autres) par la critique ra-dicale qu'elle emprunte souvent soit inadmissible pour ceux qui gouvernent ? Parce que, selon eux, les peuples seraient devenus incapables de pénétrer les complexités des affaires ? (Complexité largement alimentée tantôt par le pragmatisme, virant à l'opportunisme, tantôt par des compromis qui, se surajoutant finissent en compromissions? Et parce qu'à l'inverse les productions culturelles populaires en appellent à revenir à l'idéologie, à savoir à une construction rationnelle de références éthiques et philosophiques qui augurent des décisions politiques, économiques et sociales qui sont à prendre ?
Si tel est le cas et bien des choix culturels publics le laissent croire, la notion de démocratie culturelle reste un leurre, une tartuferie. En tout cas, telle qu'elle a été et est mise en pratique, elle n'endiguera ni la progression des égoïsmes, ni les frustrations, ni les appétits de revanche.
Pour réaliser la démocratisation culturelle, à partir des années 70, ont été créées des institutions relais chargées en même temps de la décentralisation et de la diffusion culturelles. Elles se sont appelées à l'époque Maisons de la Culture et disposent d'un statut d'association sans but lucratif. Elles ont ensuite proliféré, et s'intitulent aujourd'hui « Centres culturels régionaux ». Elles voisinent et souvent chapeautent (ou tentent de le faire) ou coordonnent des Centres culturels locaux. Leur structuration interne est édifiante. D'abord, ces associations relèvent du Pacte culturel, ce qui veut dire que leurs organes de décision doivent être composés, pour moitié, à l'image des scores électoraux locaux. L'autre moitié est réservée aux acteurs culturels et sociaux de l'endroit. Une belle parité et un bel exemple de cogestion publique et privée qui devrait générer un équilibre entre enjeux collectifs et projets privés. Ce n'est pas ce qui se passe. D'une part parce que les acteurs culturels et sociaux doivent, pour la plupart, être déjà accrédités par les acteurs institutionnels. Ils sont notables parmi les notables. Et d'autre part parce qu'ils rivalisent tous, chacun étant demandeur, sinon quémandeur de subventions publiques sempiternellement insuffisantes.
Ajoutons que la présidence de ces associations (ce n'est pas une obligation légale, mais le fait est devenu si coutumier que l'exception confirme la règle) est confiée à l'échevin qui a la culture dans ses attributions. Et comment justifier, en regard des principes démocratiques, que des mandataires publics attribuent des ressources publiques à des associations privées qu'ils régentent? Sommes-nous si éloignés de ces détournements de biens sociaux qui valent quelques inculpations retentissantes à certains hommes politiques ? Peut-on imaginer que ces associations échappent aux préoccupations électorales et soumettent leurs programmations culturelles à ce préalable ? Peut-on mener une politique de démocratie culturelle avec des institutions qui n'en sont pas un modèle ?
La dérive potentielle d'une culture confisquée avait déjà été relevée dans une étude faite dès la fin des années 70. Cette étude avait été demandée par le ministère de la Culture.
Elle a été enterrée. Les politiques de diffusion et de décentralisation culturelles se sont poursuivies dans les mêmes perspectives et au travers des mêmes institutions. Mieux, la transformation des maisons de la Culture en centres culturels a intensifié la tendance en confiant des missions d'espèce socioculturelle à ces institutions. Et aujourd'hui, voici qu'apparaissent des institutions nouvelles, expérimentales et à superficie territoriale élargie qui ajoutent à leur mission, celle de la création culturelle. Ainsi, rien, sauf des bribes, n'échappera plus à l'autorisation officielle, au blanc-seing et au contrôle permanent des autorités publiques et des mandataires politiques. Nous entrons là de plain-pied dans un processus totalitaire, mais sous le paravent de la démocratie et du Pacte culturels ! Alors qu'il serait simple et honnête de dire: oui, il s'agit de mettre en œuvre une culture officielle, accomplie par des fonctionnaires sous la responsabilité de l'autorité publique. Quelle honte y aurait-il à cela ? N'est-ce pas le principe de l'enseignement officiel? Qui s'en indigne ? Peut-être... mais ce n'est pas applicable à la culture, symbole de liberté, de folie; lieu de toutes les audaces et transgressions ? S'il en est ainsi, ne lui laisser qu'une autonomie de façade équivaut à la tuer .
Ces choses-là, ces questions de politique culturelle ne sont pas perçues par le peuple. Elle sont affaires de spécialistes. Elles n'ont donc pas d'influence directe sur les sentiments de frustration et de rejet qui favorisent la fascisation des consciences. Cependant, ces institutions-là concoctent et orga-nisent des manifestations culturelles qui ont pignon sur rue, qui sont regardées de l'extérieur. Et qui, pour la plupart des gens du peuple, ne sont pas jugées pour ce qu'elles sont, pour ce qu'elles disent, pour ce qu'elles montrent; mais le sont par les lieux qui les accueillent. Pour le faste qui les entourent. Pour le public qui les fréquente. Bref pour leur enveloppe sociale. Aujourd'hui, la question de la démocratie culturelle passe d'abord par le bocal culturel. Dans quels édifices les manifestations se déroulent-elles ? Sur la Grand Place ? Au milieu des signes de l'opulence ? Les marches qui donnent accès à la salle sont-elles impressionnantes ? Le velours est-il rouge ? Le prix de la place ? Et les moyens de rentrer chez soi, la nuit? Les centres culturels sont de ces bocaux-là. Leur environnement impressionne.
Et dans les époques de tension sociale et économique, il rebute parce qu'il étale un luxe dont bénéficie les nantis (même s'il s'adresse à tout le monde), quand bien des choses, sinon l'essentiel manquent à beaucoup. Je ne saurais dire combien de fois, quand je tiens de tels propos, j'ai vu un bon social-démocrate essayer de me calmer en me narrant l'histoire du prolétaire rencontré au musée et sensible mieux que quiconque, mieux que les experts eux-mêmes, aux tableaux des grands maîtres. Fable ou conte féérique. Dans ces bocaux-là, quel que soit le contenu de l'acte culturel, quelles que soient ses vertus démocratiques, il sera perçu à l'inverse au pis ou n'aura aucun effet au mieux. Sinon, comment expliquer que de merveilleuses programmations intellectuelles et esthétiques de haute tenue ne parviennent pas à entamer la crédibilité des partis de la droite radicale ? Il en est ainsi à Maubeuge, ville unanimement réputée pour sa programmation culturelle et qui, depuis des années subit une imposante présence électorale du Front national (29% aux dernières élections présidentielles).
La question du lieu culturel accompagne sans aucun doute la problématique de l'intervention culturelle dans la lutte contre la fascisation des esprits. Les temples culturels n'y aident pas. La tendance est pourtant d'y sacrifier de plus en plus de moyens. Et tout fait boule de neige. Car à infrastructures architecturale et technique grandes ou grandioses correspondent nécessairement des productions culturelles de plus en plus sophistiquées ou prestigieuses.
Il apparaît ainsi que les politiques qui en appellent à la culture pour s'opposer au radicalisme de droite font tout pour que cette opposition soit inefficace, voire contre-productive. Et vraisemblablement par crainte du peuple. Par crainte d'être assiégés d'incessantes revendications démocratiques, puisqu'il faut bien considérer (mais cet aveu et cette humilité caractérisent de moins en moins les responsables politiques) que le modèle démocratique occidental est loin d'être achevé et qu'il reste largement perfectible.
Dans cette perspective, la culture populaire critique est fondamentale parce que la fiction qui habite toute culture développe l'imaginaire, source de progrès et médiatise ou dialectise les revendications. En outre, quand votre voisin en appelle publiquement à plus d'équité, plus de justice, plus de progrès social, qu'il le fait en s'exposant et qu'il en est sinon louangé, au moins écouté, entendu, il devient malaisé de ne pas lui emboîter le pas. Il devient difficile de se contenter d'un : « Je ne suis pas raciste, mais...» Quand cela ne vient que des édiles, que des notables, que des élites, leur statut de privilégiés lointains, peu accessibles, vivant confortablement, ces engagements n'ont pas la même force probante. Est-ce regrettable ? Non. Une société démocratique en recherche de démocratie ne s'accomplira jamais par les seules consommation et éducation.
Mais est-ce vraiment l'ambition des gouvernements occidentaux ? De fait est-il plausible de rêver d'une politique culturelle démocratique en compatibilité avec le capitalisme ? C'est V an Acker qui avait raison. Son assertion économique vaut pour la culture. Le grand progrès du XIXe siècle a été l'abolition de l'esclavage. Celui du vingtième, aurait dû être l'abolition du capitalisme.
Cette affirmation peut paraître doctrinale. L'est-elle ? Le monde occidental est baigné de l'idée de concurrence, de compétition, de victoire, d'échanges commerciaux profitables, de l'infaillibilité du marché. Marché des biens comme marché des hommes. Le salariat est-il autre chose qu'une forme adoucie ou humanisée de l'esclavage ? L'accumulation du capital autre chose que la thésaurisation de ce que quantité d'hommes perdent ou abandonnent au bénéfice de quelques autres ? Et la finalité du libéralisme économique n'est-elle pas de payer le moins cher possible pour ce qu'il y a de mieux ? Tirer le meilleur profit de tout, tel est le leitmotiv. Le culte du vainqueur est vénéré. Et le marché laisse croire que tout est réversible et que le vaincu d'aujourd'hui peut-être le vainqueur de demain. Il suffit de le vouloir. Mais l'illusion ne dure pas chez tous et pour toute la vie. Et quand vient la désillusion, la fascisation l'accompagne.
Organisée, elle débouche sur des expressions politiques dites d'extrême droite, mais qui ne sont qu'un avatar de la pensée conservatrice et peuvent naturellement accéder au pouvoir par une élection démocratique au suffrage universel. Haider, Hitler, Mussolini, Fini... les exemples foisonnent.
T out est donc question de civilisation, c'est-à-dire de culture, mais pas de culture stricto sensu. Et jusqu'à preuve du contraire, dans le monde occidental (ce qui recouvre tout de même l'Europe occidentale et les Amériques), la seule pensée philosophique qui ait montré quelque aptitude à s'opposer à la fatalité de fonctionnement des sociétés, tel que Ledesma la décrit, est le socialisme. J'avoue, pour ma part, éprouver un sentiment d'adhésion particulier pour les formes et les méthodes politiques, économiques, sociales et culturelles socialistes empruntées par le gouvernement d'Unité populaire au Chili entre 1970 et 1973.
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