2003
Dossier
Ethnopsychologie et Société
Sami Arbach
[1]
L’ethnopsychologie peut contribuer à une meilleure gestion de la cité, dans sa
complexité, en tenant particulièrement compte de l’appartenance culturelle des
membres et des hôtes de la société. Dans ce texte, une question occupe une
position centrale : comment l’école et les responsables sociaux peuvent-ils
intégrer ce type d’approche
?Mots-clés :
ethnopsychologie, groupe « métissé », expérience clinique, pédagogie.
SAMI ARBACH.
Ethno psychology could help us for a better management of the city in its complexity and
particularly taking into account the cultural belongings of the members and of the guests
of society. In this text, there is one central question: how could the school and the social
officials integrate this kind of approach.Keywords :
ethno psychology, mixed cultures, clinical experience, pedagogy.
Sensibilisation des opérateurs sociaux.
Il s'agit de présenter l’approche ethnopsychologique en tant que support
pédagogique supplémentaire ou comme complément d'outil de travail. En effet,
cette approche pourrait contribuer à une meilleure « gestion » de la Cité dans sa
complexité, en tenant particulièrement compte de l’appartenance culturelle des
membres et des hôtes de la société ainsi que de l’histoire singulière de leur parcours existentiel et de leur « immigration » éventuelle.
Il nous faut reconnaître que tous ceux qui ont des problèmes économiques
ne quittent pas leur « pays originel ». Le travail clinique met souvent en relief la
présence de conflits au sein de la famille, particulièrement avec le Père. Ces conflits semblent jouer, inconsciemment, un rôle prépondérant dans la décision de
quitter le pays d'origine. Le départ/rupture prendrait alors un caractère traumatique dont on a très peu conscience. L'émergence des traumas peut parfois être
longue. Elle s'exprime par exemple sous forme de troubles psychosomatiques.
Ainsi, en quittant son pays, on voudrait échapper aux conflits alors qu'en réalité
on les porte en soi.
Dans ce cadre, une référence à l’expérience clinique ne manque pas d'intérêt. D'une part, elle permettra de mieux appréhender un problème de fond vécu
par ces personnes : celui de l’être-là, en rupture avec tout et en manque de
l’essentiel, occupant souvent des positions basses, fierté avalée et agressivité
interdite et souvent refoulée, ne laissant transparaître qu'une vague souffrance
difficile à nommer. D'autre part, elle favorisera rajustement des modalités de
communication avec eux et nous permettra de leur proposer un cadre plus spécifique pour se faire entendre et se sentir mieux valorisés.
Dans quel cadre est effectué ce travail et quelles en sont les composantes
?
Il s'agit d'un groupe « métissé » et « panaché », multiculturel et multilingue
qui possède des caractéristiques propres tout en étant proche de la manière collective de gérer ce type de problème dans le pays d'origine, « à la mode des palabres ». Ce dispositif permet de rencontrer les problèmes résultant du changement de cadre culturel ou de rupture de ce dernier.
De fait, il n'est pas nécessaire d'être immigré pour vivre des ruptures existentielles, familiales ou sociales et professionnelles. À ce titre, l’ethnopsychologie
et le cadre thérapeutique particulier qu'elle offre n'est pas réservée qu'aux seuls
immigrés. Elle est accessible à tous.
À l'origine, le cadre ethno-psy était destiné à l'intervention clinique, mais
rien n'interdit son application dans d'autres secteurs de la vie sociale, tel celui
de l'école. C'est pour dépasser les limites de l'entretien clinique en tête-à-tête
que ce modèle d'intervention a été conçu. En effet, on s'est vite rendu compte
que le discours du patient « tarissait » rapidement quand le sujet se trouvait en
situation d'entretien classique « à l'occidentale ». La raison en est relativement
simple : dans beaucoup de cultures non-occidentales, très peu d'activités se font
à deux. Il s'agit principalement des relations sexuelles et de la sorcellerie. On
comprend alors la méfiance qu'exprime le patient par son silence quand il se
trouve en tête-à-tête, fut-il clinique. Un autre facteur contribue à semer le doute
chez le patient et à bloquer son discours : on lui pose des questions ! C'est
étrange de la part de quelqu'un qui sait. Donc, ou bien il ne sait pas, auquel cas
c'est une mauvaise adresse et il n'y a aucune raison de répondre à ses questions, ou bien il a quelque chose derrière la tête, dans ce dernier cas, on aimerait
savoir où il veut en venir, l'on se met alors en position d'attente ou d'écoute sans
répondre davantage aux questions. Ce genre d'attitude est sans objet quand la
rencontre se passe en groupe, suivant le modèle ethno-psy. La Parole y circule
sans entrave particulière. En outre, ce cadre d'intervention offre un avantage
principal par rapport à la thérapie classique: celui de la gestion du transfert. Ainsi,
vu le nombre des participants au cadre thérapeutique, transfert et contre-trans-fert se trouvent diffus et dilués dans ce cadre. De plus, le fait de référer à deux
étiologies distinctes, la traditionnelle et l'occidentale, pour donner sens au vécu
du sujet ou à ce qui se manifeste en lui, nous permet de mettre à sa disposition
deux registres d'ancrage : celui de la subjectivité relativement autonome du
monde occidental et celui de l'appartenance collective offert par sa culture
d'origine. Ces différents ancrages participent également au processus de résolution du transfert.
L'étiologie culturelle traditionnelle réfère systématiquement à des causes
externes au sujet pour expliquer ce qui lui arrive. Ces causes relèvent toutes du
registre « occulte/magique » qu'il soit religieux ou non. On en distingue trois
sortes :
1. L'intervention des Esprits ou des Djaan (Jnounes).
Ceux-ci, par leur faculté de prendre diverses formes « vivantes », humaines
ou animales, peuvent frapper, pénétrer, prendre possession, disloquer et rendre
fou l'être humain en l'attirant vers eux, il devient alors, chez les Arabes, un
«Majzoub », un « Majnoun », ou un « Manzoul ». Ils peuvent aussi s'accoupler
avec les humains et hanter leurs habitations. En Afrique, c'est le Génie des eaux
qui réserve quelques surprises aux femmes qui ne respectent pas certains
tabous; En Afrique du Nord, ce Génie semble avoir adopté la forme féminine, on
le nomme « Aïcha Qindichat ». En Afrique Noire on craint beaucoup le retour ou
la réincarnation des esprits des Ancêtres morts prématurément, violemment ou
anormalement. Ceci donne lieu à la naissance « d'enfant ancêtre » qui bénéficie
d'un statut particulier dans sa famille.
2. La deuxième sorte de causes est attribuée à la Magie.
On pense qu'elle oeuvrerait dans la nuit et serait à l'origine de troubles
subits ou de modifications fulgurantes de l'état de santé physique ou psychique.
Elle est Noire par essence.
3. La troisième sorte relève de la Sorcellerie.
Elle nécessite la complicité de deux personnes au moins. Elle est nécessairement préméditée, même s'il arrive qu'elle « frappe » par inadvertance ou
par imprudence. C'est dans cette dernière que s'inscrivent certaines manifestations de la Jalousie, de la convoitise et de certains jeux d'influence. Par contre,
le « mauvais œil » relève plutôt de la magie due à l'intervention des « forces
occultes ». On croit que ces dernières peuvent opérer sans le consentement des
humains.
Pour résoudre les problèmes qui en résultent, ces différentes étiologies
donnent lieu à l'élaboration de systèmes de Protection dont le choix est déterminé par la « cause » initiale.
Implications scolaires et sociales.
Que feraient l'École et les Responsables Sociaux de tout ce qui
précède ? Comment pourraient-ils en tenir compte tout en remplissant
leurs missions respectives Pédagogiques et Sociales
?
Pour rencontrer cette question, il convient d'aborder deux aspects des systèmes familiaux et sociaux traditionnels: la fonction parentale dans une structure
collective; et la place réservée à l'enfant suivant l'histoire de sa conception. Une
comparaison avec la logique occidentale permettra de mieux cerner les différences respectives.
La fonction parentale comporte plusieurs rôles partagés, dans la plupart des
cas entre les adultes d'une même communauté d'une part et entre le père et la
mère (ou les membres de leurs clans respectifs) de l'autre. Dans un tel système,
l'exercice de l'autorité parentale n'incombe pas nécessairement ni uniquement
au couple parental. C'est particulièrement vrai quand le père ou la mère
biologiques doit s'absenter, remplir des tâches plus urgentes ou se trouve impotent. Pour faire face à ces situations, les membres du clan familial ou de la communauté « villageoise » s'occuperont de plus près des enfants, surtout si leurs
parents avaient pris la précaution de les leur confier. Cette délégation de « pouvoir » s'effectue d'autant plus facilement que, de manière habituelle, tout le
monde s'occupe des enfants de tout le monde, mais d'une manière plus diffuse.
Ainsi, pour ces enfants, le problème de rupture de cadre est réduit au point de ne
pas se poser.
Ceci est vrai tant qu'ils se trouvent dans leur environnement traditionnel
avec ses composantes sociales. Il en va autrement quand la famille se trouve
en position basse d'immigrés à problèmes. On y reviendra plus loin.
Les effets manifestes du changement radical ou de rupture de cadre ne
semblent pas être identiques pour les hommes et pour les femmes. Ceci est particulièrement vrai quand on change de sphère culturelle. C'est le cas quand on
passe, par exemple, d'une culture qui accorde plus de prérogatives et de pouvoirs à l'homme aux détriments de la femme, à une autre culture qui prône plus
d'égalité de droits entre les différents membres de la société, abstraction faite de
leur sexe, de leur âge ou de leur rang social. Il en résulte un bouleversement total
de l'ensemble familial en rupture de cadre et de repères. La période de transition d'un système à l'autre, qui pourrait durer longtemps pour certains, constitue
une source considérable de difficultés à tous les niveaux. Le point focal de cette
source correspond à ce que les sociologues appellent, suite à Emile Durkheim,
l'anomie. Ses conséquences problématiques apparaîtront chez tous les membres du système familial, sous des formes variables et avec des intensités différentes. Ainsi, à première vue, il semblerait que l'homme, en tant que père, soit
le plus perdant, suite à la rupture. Et pourtant, dans la plupart des cas, c'est lui
qui fut à l'origine de cette rupture. C'est paradoxal ! On devrait cependant relativiser l'ampleur de ce paradoxe. Certes, les conditions et les contraintes socio-économico-culturelles ont contribué à surdéterminer le départ. Mais pourquoi tel
membre précis de la communauté s'en va-t-il à l'exclusion de tous les autres ?
Et pourtant ces derniers subissent des pressions similaires. L'expérience clinique met en relief que, pour beaucoup d'hommes, leurs conflits avec leurs propres parents, surtout avec le père, étaient à l'origine de leur immigration. C'est
en allant ailleurs qu'ils espéraient avoir le plus de chances de s'affirmer Homme
et d'en rapporter la preuve en rentrant au Pays après quelques années
d'épreuve. « Il y a loin de la coupe aux lèvres ». Le rapport entre leur désir initial et les contraintes du temps passé en exil devient de plus en plus problématique. Et le fait que la nouvelle génération ne partage pas les mêmes désirs de
retour au pays des Ancêtres ne fait qu'accentuer le problème en lui ajoutant une
nouvelle rupture non moins traumatique que la première. Elle signifie aux parents
qu'ils sont les derniers d'une Lignée! C'est peut-être la fin d'un monde pour eux,
le leur. Il appartient désormais aux enfants de s'accommoder des contraintes qui
leur sont imposées par un nouveau monde peu tendre à leur égard faute de pouvoir en créer un autre qui correspondrait mieux à leurs rêves et aspirations. Le
deuil est énorme pour les parents et le défi immense pour les enfants. Beaucoup
de parents et d'enfants se sentent écrasés par le poids des difficultés. Ils en
souffrent. À défaut de Langue pour le dire, leur corps s'en charge à sa manière,
pendant que leur esprit se laisse tourmenter par des vents et des génies exotiques.
Il arrive également que l'on quitte sa famille et son pays faute d'avoir pu
trouver la bonne distance à respecter dans le cadre des relations avec la mère
dont la fonction au sein de la famille et auprès de son enfant est bien plus vitale
que celle du père. À un certain âge, la perdre équivaut à se perdre soi-même.
Pourtant l'enfant ne saurait jamais la considérer comme étant totalement sienne.
Elle lui est interdite. Outrepasser cet interdit met leurs vies respectives en péril.
C'est ce qui risque d'arriver dans les familles occidentales dites nucléaires. Ainsi.
pour accéder à la subjectivité, l'enfant est contraint de passer progressivement
d'un état de fusion provisoire avec sa mère à celui de l'altérité. Tout se passe
comme si du même être naissait un autre qui devient de plus en plus autre au
fur et à mesure qu'il grandit. Cet autre en devenir qu'est l'enfant, animé par une
sorte de nostalgie inconsciente, cherchera en vain à combler le manque originel
(celui qui a résulté de la rupture du cordon ombilical), en tentant de s'approprier
la partie dont il fut privé à la naissance. Il lui sera d'autant plus difficile d'en faire
le deuil qu'elle est à la fois présente et inaccessible, voire même interdite. Si son
inscription dans le système social auquel appartient sa famille réussit, par l'intermédiaire d'un rituel initiatique figurant une nouvelle naissance, comme la circoncision par exemple. l'enfant pourra se focaliser sur sa nouvelle mère, la
société. Ainsi, pour mériter ses faveurs promises, il devra respecter les conditions qu'elle lui impose. Tout se passe alors comme si la première mère était sub-limée et que l'ambivalence originelle est projetée sur la nouvelle matrice. Par
contre, dans le cas où la transition échouerait, la tension interne se trouve alors
exacerbée et l'individu devra s'infliger une nouvelle rupture. Prendre distance
et quitter la terre-mère équivaudrait alors à une renaissance auto-initiatique.
À l'étranger il aura l'occasion de se prouver quelqu'un et de préparer éventuellement une reconquête de la terre-mère et des attributs réservés aux vainqueurs.
Certes, ce qui précède n'est qu'un scénario parmi d'autres. Le plus souvent le
retour s'avère plus que problématique, comme mentionné plus haut et, en
devenant parents dans le pays d'accueil, les immigrés se trouvent contraints de
changer de projet existentiel. Le défi est lancé.
C'est dans ce cadre que l'école est amenée à intervenir auprès des enfants
issus de cette épreuve et qui n'ont d'autre choix que de la subir en attendant leur
tour d'agir.
Quel projet ? Quelle pédagogie
?
Quel espace faut-il réserver aux enfants dans une telle tourmente ?
Et, comment l'école s’y prendrait-elle
?
Il serait difficile de répondre à ces questions sans évoquer les représentations qui déterminent les attitudes des parents à l'égard de leurs enfants.
On y verra plus clair en comparant les manifestations de ce type de
représentations dans deux mondes culturels distincts : celui de l'Europe
Occidentale à celui de l'Afrique et du patrimoine arabo-musulman.
On a tendance à penser, en Occident, que les enfants sont égaux et se
valent. On devrait donc les traiter indistinctement en dépit de quelques différences qui pourraient exister, prônant ainsi l'égalité des chances. C'est à
l'école publique que revient la promotion d'une telle égalité, des chances et des
droits. Favoriser le « métissage » des enfants entre eux y contribue. Si les parents s'y mettaient, ça irait encore mieux. Cette position est pourtant paradoxale.
Telle qu'elle est formulée ici, elle laisse entendre que, dans les faits, il est difficile
de constater, une telle égalité. Nul n'est donc dupe. L'on sait, par contre, qu'en
tant que principe utopique, elle désigne un état potentiel quasi inaccessible, vers
lequel certains considèrent qu'il serait souhaitable de tendre. En attendant le
grand soir ou le petit matin, le système social multiplie les réseaux scolaires en
fonction des différents problèmes et des différentes inégalités rencontrées chez
les enfants et dans leur environnement culturel social et familial.
Il en va autrement dans les sociétés dites traditionnelles, ou à initiation,
d'Afrique ou des Proche et Moyen-Orient. La place réservée aux enfants, dans
ces sociétés, varie en fonction de la représentation que l'on se fait de tel enfant
en particulier, ainsi qu'en fonction de son inscription dans la lignée des ancêtres,
que ces derniers aient réellement existé ou qu'ils aient appartenu à un univers
mythique. Ainsi, on marque plus d'égards à ceux que l'on identifie au retour parmi
les humains d'un ancêtre mort prématurément sans permettre aux siens de remplir leur devoir à son sujet. En retournant chez eux, le défunt leur accorde une
deuxième chance. Ils pourront ainsi s'acquitter de leur dette. C'est alors que le
travail de deuil pourrait commencer, suivant la logique psychanalytique. C'est
pourquoi, avant de mettre un enfant-ancêtre à sa place d'enfant, on devrait
d'abord lui obéir en tant qu'ancêtre. Il arrive même qu'un tel être occupe, sa vie
durant, la place réservée jadis à l'ancêtre « turbulent », sans que cela ne pose
de problème particulier au milieu traditionnel de vie auquel appartient sa famille.
Par contre, la situation devient souvent alarmante lorsque cet être, et /ou son
groupe familial, se trouvent en rupture de cadre, par exemple dans une société
occidentale qui leur impose ses valeurs et ses lois, entre autre concernant les
Droits de l'enfant et l'obligation de le scolariser. Face à une telle situation, tout le
monde se trouve en décrochage, ou sur du sable mouvant, ce qui inciterait
l'autre, dans le meilleur des cas, à s'accrocher à ce qu'il considère comme
valeurs sûres. À défaut de médiateur adéquat, ce type de confrontation risque de
conduire à un blocage aigu des systèmes en jeu.
Il existe d'autres sortes d'enfants à statut spécial qui suscitent auprès de
l'environnement familial des attitudes ambivalentes, et parfois ambiguës, dès les
premiers mois de leur existence. Tel est le cas des jumeaux des enfants « magiques », considérés comme enfants des Génies des eaux, de la brousse ou du
désert. Il en est de même des enfants nés fragiles et qui parviennent néanmoins
à survivre en dépit de tout. On leur attribue des pouvoirs magiques. Ils sont à la
fois craints et sollicités, voire même traités comme des héros quand ils reviennent vivants d'une expédition ou d'un voyage considéré comme périlleux pour le
commun des mortels. Leur retour est considéré comme une preuve irrévocable
de l'existence d'une protection surnaturelle dont ils bénéficieraient.Voilà pourquoi
on les aborde avec une certaine méfiance et beaucoup d'égards. Leur étrangeté
les rend étrangers aux leurs. Par conséquent, leur « statut imaginaire » détermine le type d'initiation que leur société mettra à leur disposition, le moment
venu.
Outre les enfants à statut spécial, il faudrait mentionner la différence d'attitude que manifestent les parents, déjà à la naissance d'un enfant, suivant son
sexe. Dans la plupart des cultures dites traditionnelles, on semble privilégier les
garçons aux détriments des filles, l'aîné à tous les autres. Le plus souvent, en
contrepartie des privilèges qui lui sont accordés, l'aîné doit faire preuve de ses
capacités à porter haut le flambeau familial et à succéder au père comme chef
de famille. À terme, il est destiné à occuper la place du Patriarche. En attendant,
il doit faire ses preuves dans la sueur. Ceci constitue l'un des facteurs qui
expliquent pourquoi beaucoup d'aînés émigrent. La rupture qu'ils effectuent ainsi
est lourde de conséquences aussi bien pour eux-mêmes que pour leur descendance. Tôt ou tard, le traumatisme qui en résulte se fera entendre.
Face à autant de variétés étranges d'enfants venus d'ailleurs, il n'est pas
étonnant qu'une école égalitaire et pluraliste, à l'occidentale, rencontre assez tôt
ses limites. En réalité, bien avant l'arrivée des enfants « exotiques », le système
scolaire était déjà fragilisé par sa difficulté à s'adapter aux exigences de l'évolution rapides des sciences, des technologies, des systèmes de production et du
marché du travail qu'ils dessinent.
Trois questions s'imposent au système scolaire avec une acuité croissante : que transmettre ? à qui? et comment?
Sachant que le tout devrait s'inscrire dans un ou plusieurs projets de
société en mutation permanente et confrontée à des brassages de cultures et de
populations de plus en plus diversifiées, ayant des langues, des religions et des
systèmes de croyances spécifiques et parfois contradictoires. Le débat est
ouvert. Il ne sera pas épuisé ici.
Les réponses que l'on donne aux deux premières questions déterminent en
grande partie les modalités de transmission. C'est dans ce contexte aussi que la
méthodologie ethno-psy peut apporter une contribution non négligeable. Celle-ci
se situe à différents niveaux du processus pédagogique et tient compte de registres multiples d'ordres familial, institutionnel, culturel (y compris l'appartenance ethnique), et sociopolitique. Il s'agit donc de considérer la problématique
scolaire dans la globalité de ce qu'elle implique et de ce dont elle dépend, sans
négliger les mécanismes de son fonctionnement et leurs conséquences sur les
différents partenaires et bénéficiaires. Il est important de préciser qu'il ne s'agit
pas ici de démarches cliniques au sens strict, même si l'expérience clinique
apporte un éclairage précieux à la compréhension de certaines difficultés scolaires et étaie ainsi une pratique pédagogique attentive à la prévention de l'échec
scolaire et de ses conséquences sociales et mentales.
Dans cette optique, un plan d'action préventive, adaptable à la spécificité
des différents établissements scolaires et des centres P.M.S. qui s'en occupent,
a été développé. Nous avons eu la faveur d'y apporter notre contribution fondée
sur nos recherches précédentes et sur notre dissertation doctorale, « Valeurs
culturelles et structure personnelle... », soutenue en 1990 à l'U.C.L.
Ce plan est centré sur deux volets complémentaires. Le premier s'adresse
à l'équipe pédagogique et vise à identifier avec elle les problèmes qu'elle rencontre dans son exercice professionnel. Le second consiste à élaborer, en fonction des besoins et des difficultés reconnus en commun, des ateliers créatifs
d'animation auxquels participeront les élèves et les titulaires de leurs classes. La
suite présente sommairement quelques supports d'animation.
Le principe de base qui structure ces activités consiste à partir des supports
relatifs à l'oralité vers un registre plus symbolique. L'intérêt est porté, dans chacun des ateliers, sur l'histoire vécue des élèves et de leurs familles respectives.
Voici quelques supports, non exhaustifs ni impératifs.
1. Plat ou recette culinaire de la culture d'origine.
Ceci nécessite la mise à contribution des Parents d'élèves, leur donnant la possibilité de mettre en valeur leur savoir-faire. C'est aussi un moyen de partager en commun
un aspect ou une tranche du patrimoine originel et d'en être « fier ».
2. Histoire et géographie du voyage à travers récits et cartes.
Ceci met en relief le rapport à l'Espace et au Temps ainsi que la problématique
dialectique de la continuité par la génération sous-tendue par la rupture due à l'éloignement du sol natal et de ce qu'il symbolise.
3. Arbre généalogique étayé si possible par les photos des ancêtres des cotés
paternel et maternel.
Ceci est complémentaire avec le point 2.
4. Chants et danses de la culture d'origine.
Ceci participe à la réhabilitation, aux yeux de l'enfant, de l'ancrage culturel familial.
5. Alphabets et écritures comparées.
6. Modelage et dessin, libres ou à thèmes convenus.
On cherche à stimuler la créativité et l'expression du vécu en faisant appel aux
ressources de l'imaginaire.
7. Fabrication et animation de marionnettes et de masques.
Ici on fait appel aux différents folklores culturels réinterprétés par les enfants. Un
complément de documentation sera sollicité auprès des parents.
8. Préparation de la fête de fin d'année.
L'ensemble des activités y contribue.
Ces différentes animations, une fois clôturées, donneront lieu à quelques
réunions d'évaluation. Une « monographie », à ce sujet, suivra la fin de l'expérience. Elle relate et analyse cette expérience et en tire les conclusions qui semblent s'imposer afin de les mettre à la disposition des acteurs sociaux.
17, rue de l’Azur
B - 1082 Bruxelles
[1]
Docteur en psychologie.