2003
Dossier
Les dix péchés de la dame patronnesse Dogme, morale, autorité, déficit méthodologique
ainsi que conservatisme politique et institutionnel
José Pinilla
[1]
Le travailleur social compétent est, à l’opposé de la dame patronnesse.
Métaphoriquement, on peut dire que celle-ci cumule dix péchés qui produisent
un terrain favorable au raisonnement non de l’extrême droite, mais d’une
droite populiste.Mots-clés :
dogme, morale, autorité, déficit méthodologique, conservatisme politique, conservatisme institutionnel.
JOSÉ PINILLA.
« The ten sins of the patroness» .
A competent social worker can be considered as the opposite of a patroness.
Metaphorically, it can be said that the patroness holds ten sins concurrently and that
those sins create an area that is not conducive to the reasoning of the extreme-right but
to the reasoning of a populist right. Keywords :
dogma, moral, authority, methodological defect, political conservatism, insti, tutional conservatism.
La légende raconte - depuis le début d’homo sapiens - que la première dame
patronnesse était une sorcière frappée d’un sortilège : celui d’être convaincue de
bien agir en multipliant les faux pas. On disait d’elle qu’elle était le cheval de Troie
de SATAN, en feignant d’être la main bienveillante de DIEU.
Nous ne savons pas si cette légende, ce récit s’est vérifié, peut-être est-ce
une plaisanterie de l’auteur du texte, mais ce que nous savons c’est que la dame
patronnesse, la sorcière amoureuse, sommeille en nous.
L’histoire de cet article se décline en quatre temps :
D’abord en tant que professeur d’école sociale, j’ai été amené à fixer des
repères afin que les étudiants (les futurs travailleurs sociaux) puissent éviter des
obstacles professionnels souvent insidieux. Que faire pour éviter de reproduire
des erreurs ? Comment mettre des mots sur de l’implicite, du non-vu, parfois
du ressenti?
Ces interrogations m’ont conduit à la deuxième phase d’élaboration d’un
outil : celui des dix péchés de la dame patronnesse. J’ai puisé dans mon expérience professionnelle, dans mes recherches en travail social
[2], dans le vécu des
étudiants en stage.
Après avoir défini les dix péchés, j’ai imaginé une situation-problème inspirée
de la réalité dans laquelle l’assistant social est confronté à un jeune en rupture ; à
partir de celle-ci, les étudiants peuvent se situer concrètement en terme de compétence ou d’incompétence (la dame patronnesse)
[3]. Il se trouve que cet outil fut lu par
quelques collègues du C.P.A.S. de Charleroi (mon second employeur). Ceux-ci le
trouvèrent pertinent pour interroger leur propre vécu professionnel.
Il s’agissait de la troisième étape qui conduira à la quatrième : celle de l’élaboration proprement dite du présent article qui puise donc son inspiration dans une
large mesure dans ma pratique professionnelle, dans mes recherches ainsi que
dans les récits de stage de mes étudiants.
Cet article opère une fixation sur la dame patronnesse. La référence à ses dix
péchés relève d’un procédé didactique et métaphorique afin de faire émerger du
sens et des significations, si bien que nous ne prétendons pas échafauder une
théorie qui satisfait à tous les critères de conceptualisation et de scientificité. En
outre, il ne s’agit pas de chercher une quelconque signification religieuse au terme
« péché ».
Je m’apprête à clouer au pilori la dame patronnesse pécheresse, mais je n’oublie pas que de nombreux professionnels accomplissent un travail de qualité, avec
rigueur et professionnalisme : je leur rends hommage. Mais rappelons que le but de
cet article - par-delà la dénonciation de certaines pratiques - consiste aussi à attirer l’attention sur la dame patronnesse qui est en nous.
Après un bref retour historique, je définirai brièvement les dix péchés en
prenant le temps d’illustrer mes propos par des exemples concrets. Cette tâche
constituera l’essentiel de l’article. Je prendrai cependant le temps de conclure en
ciblant le professionnel “compétent”, en quelque sorte l’antidote de la dame patronnesse. Celle-ci sera mise en perspective en regard de la droite populiste ; ce sera
une manière de refermer l’article en le situant dans la ligne directrice de ce numéro
de Pensée plurielle.
La dame patronnesse du passé.
La dame patronnesse est historiquement la pionnière du travail social. Elle
apparaît, comme celle-ci, au tournant des XIXe et XXe siècles. Le plus souvent
bénévole, sans formation spécifique, bourgeoise ou aristocrate, elle se consacre
volontiers aux œuvres de bienfaisance. Il importe alors - rappelle Claude Dubar
[4]
-
de cadrer ou de recadrer les classes populaires : de les remettre dans le droit
chemin de la vertu, de l’hygiène, de la norme, dès lors qu’il importe de répondre aux
dégâts de l’industrialisation capitaliste par des remèdes individualisés. Ces dames
sont l’incarnation d’un christianisme social paternaliste et caritatif.
La description opérée par Jeanine Verdes-Leroux de ces dames patronnesses nous plonge dans un passé pas si lointain :
« (…) une entreprise de contrôle et d’imposition d’une hégémonie culturelle
qui complète la domination économique. (…) C’est vers ces femmes que vont con-
verger une série d’entreprises d’éducation en matière de gestion domestique ou de
puériculture
[5]. Ces pionnières du travail social sont mues par une morale du travail
et de l’effort ainsi que par un souci de l’ordre. Elles se veulent neutres, au-delà des
classes sociales et au service de l’homme. Elles visent la paix dans le progrès.
Leurs actions sont guidées par le sérieux, l’esprit d’engagement, l’abnégation, le
sens du devoir, l’exaltation de la souffrance et du sacrifice, l’obéissance et la crainte
du péché. Engagement qui serait aussi le reflet d’une éducation faite d’infantilisation, de répression sexuelle et de négation de soi en tant que femme
[6] ».
Ce bref retour historique ne vise pas à diaboliser le passé du travail social.
Disons que la fonction sociale de ces dames patronnesses était double et
ambiguë : tantôt agents de contrôle social, sans doute au service de certains privilèges, tantôt porteur d’un humanisme en progrès pour l’époque. N’oublions pas
que ce travail médico-socio-hygiéniste - en dépit des critiques justifiées qui lui sont
formulées - a contribué à soulager des souffrances humaines.
Le choix du titre : « Les dix péchés de la dame patronnesse » est provocateur ; disons qu’il nous sert de métaphore pour dire que nombre de professionnels d’aujourd’hui - en dépit d’une formation de niveau supérieur non universitaire - se comportent un peu à la manière de nos ancêtres, pionnières du travail
social : ces femmes au foyer des milieux aisés qui se proposaient, avec amour,
paternalisme et esprit caritatif de sauver l’autre pour son bien. C’est que la dame
patronnesse, la sorcière amoureuse, sommeille en nous, par exemple derrière une
vocation ou des préjugés. Elle se manifeste - ici et là - par la médiation de l’exercice de nos différents rôles (publics ou privés : professionnel, époux, parent…). Elle
est prête à se montrer quand on s’y attend le moins, le plus souvent d’ailleurs quand
on est mis en difficulté et face aux usagers qui cumulent des indices de vulnérabilité. Elle est mauvaise conseillère. Sa rencontre avec les personnes les
plus en rupture peut être orageuse ou pousser ces dernières à fuir.
Les dix péchés de la dame patronnesse.
La dame patronnesse peut comptabiliser jusqu’à dix péchés : le dogme et
l’ignorance, le comportement moralisateur, le paternalisme, la condescendance et
l’autorité, la surcharge affective et la mauvaise distance, l’absence d’écoute active,
le déficit de rigueur méthodologique, le conservatisme (politique et institutionnel),
l’individualisme et la méfiance vis-à-vis des actions collectives ainsi que le contrôle
social.
Il est clair que plusieurs péchés vont ensemble et sont interdépendants. Nous
proposons au lecteur une brève présentation de chaque péché ainsi que des illustrations concrètes de telle sorte à rendre compte de ce qui se passe dans les institutions qui accueillent ces dames patronnesses.
1. Le dogme et l’ignorance.
La dame patronnesse sait. Ses opinions, ses préjugés lui servent de valeur
refuge pour déchiffrer et interpréter à sa guise. Pas de phase exploratoire. Pas de
recherche d’informations complémentaires. Pas de vérification des hypothèses.
Pas de doute. Pas de démarche méthodologique professionnelle et de recherche
d’un savoir rigoureux. Pas de vision systémique et interdisciplinaire. La dame
patronnesse est guidée par ses certitudes et par ses dogmes. C’est ce qui la rend
imperméable à la remise en question. Le dogme est conçu comme un système de
croyances non questionné, à la manière de théories cachées opératoires qui sont
notamment la résultante d’un habitus de classe et d’un ethos professionnel
[7].
Il y a lieu de distinguer deux formes d’expression du dogme : sur un mode
« passéiste » de la transcendance et de la providence, avec le visage « moderniste» du syndrome de confort. Transcendance et providence, car la dame
patronnesse de la tradition est guidée par une vocation. Mieux que cela, par une
mission presque de droit divin. Cette transcendance exige d’elle, don de soi et sacrifice. En revanche, le syndrome de confort tourne résolument le dos à la morale de
l’effort dès lors que l’on s’installe dans la routine ronronnante, dans le strict calcul
des heures de travail, dans l’absence de toute créativité et de formation continuée ;
«on fonctionne », on peut parler d’une bureaucratisation de l’âme et de l’intelligence.
On peut considérer le péché du dogme et de l’ignorance comme la clé de
voûte du dispositif de la dame patronnesse, dans la mesure où ce péché cardinal -
si je peux me permettre ce mauvais jeux de mot - a un impact à différents niveaux :
au plan du comportement et des attitudes, de la méthode de travail et de la philosophie d’intervention.
Illustration. - Au sein d’une école secondaire, une adolescente se serait
plaint de mauvais traitements de la part de son père auprès d’une éducatrice. On
observe deux traces de coups au visage. L’éducatrice en rend compte à l’agent
C.P.M.S.
[8] de l’établissement. Sans contacter la famille, celle-ci alerte aussitôt le
juge de la jeunesse ; lequel - sans prendre contact avec le père, sans vérifier les
faits, sans respecter les lois élémentaires de la défense - décide de placer la jeune
fille au sein d’un centre d’hébergement. L’humiliation et la déchirure sont à leur
apogée lorsque la gendarmerie vient sur-le-champ chercher l’adolescente à domicile.
On imagine le traumatisme du père à son retour, celui de la jeune fille qui nie
les accusations, de toute la famille. Les mots ne suffisent pas pour décrire le climat
d’agressivité et de tension qui a accompagné l’entrée dans l’institution.
La jeune fille fait partie d’une famille recomposée avec quatre enfants, logeant
dans un appartement exigu, avec des difficultés financières en dépit du travail du
père. Dans ce contexte, on peut imaginer des tensions à différents niveaux. Mais à
l’aboutissement du travail de clarification mené conjointement par l’institution
d’hébergement et le S.A.J
[9], on fait le constat d’un placement abusif et aberrant. Un
suivi familial limité dans le temps sera cependant proposé.
L’agent C.P.M.S. se refusera à rencontrer le père car elle craint son courroux :
on la comprend ! Quelle image ce père, cette jeune fille, cette famille garderont-ils
du C.P.M.S.? de la justice ? Ces déchirures cicatriseront-elles un jour? N’a-t-on pas
risqué de cristalliser une haine indélébile
?
Dans le même ordre d’idées, « l’intervenant social » du service jeunesse de
la police d’une grande ville wallonne décide de séparer deux sœurs de sept ans et
de deux mois et de plaider pour le placement d’autorité de la cadette en institution.
Le magistrat suivra l’avis de l’agent. Le constat est celui d’un manque d’hygiène,
alors que les enfants sont nourris et couverts d’affection.N’aurait-on pas pu envisager l’accompagnement d’une aide familiale, le cas échéant, une guidance éducative ? Quelle image de la police et de la justice, la fille aînée, cette famille garderont-elles au fond de leur cœur et de leur mémoire
?
Dans les deux cas de figures, les dames patronnesses, les sorcières
amoureuses sont murées dans leurs croyances non questionnées : l’adolescent ou
l’enfant sont en danger ! Il faut les sauver ! Il faut les placer pour leur bien ! Oublie-t-on que le placement, lui-même, peut s’avérer une maltraitance majeure
?
Ce ne sont pas des situations isolées : deux autres travailleurs sociaux d’une
petite ville se rendent dans une famille semble-t-il du quart-monde. Sans doutes
heurtés par les conditions de vie, ils s’exclament : « il faudrait placer les enfants
pour leur épanouissement ! » s’écrie le premier. Sans rencontrer les parents, son
collègue conclut avec certitude « il y a un manque total d’affection de la part des
parents ! ». En admettant volontiers la légitimité de certains placements, je n’évoquerais pas pour autant l’épanouissement. Le placement restera toujours dans le
meilleur des cas un moindre mal. En outre, comment peut-on juger ainsi des parents sans les rencontrer? Il est clair que ces dames patronnesses ne connaissent
pas les conditions de vie de la grande pauvreté. Pensez-vous que c’est comme cela
que ces travailleurs sociaux vont se réconcilier avec ces familles
?
2. Le comportement moralisateur.
Le moralisateur se présente à la manière d’un juge social qui sait ce qui est
bien et ce qui est mal. Le jugement peut se transformer en étiquette ou en disqualification. Les “tu …tu…” ne font pas bon ménage avec le message “je” de la
méthode Gordon. En analyse transactionnelle, on parlerait volontiers du parent
critique
[10], celui qui véhicule les messages parentaux ainsi que les valeurs et
normes intériorisées pendant l’enfance. Le comportement moralisateur est souvent
activé par une croyance non questionnée. C’est pourquoi il est associé au péché du
dogme et de l’ignorance. Cette croyance ressemble à l’iceberg pour ce qui concerne sa visibilité. Cette intime conviction pousse le moralisateur à agir avec
fermeté.
Illustration.- Le dogme conduit au jugement. Celui-ci s’accompagne souvent
de la moralisation, du parent critique
[11]. Une dame patronnesse / assistante sociale
travaille, dans l’impunité, dans un service d’aide aux victimes d’une petite ville. Elle
dépend de la police communale. Installée dans un syndrome de confort, peu ou pas
contrôlée par sa hiérarchie, il lui arrive de dire : « Aujourd’hui, je suis fatiguée, je n’ai
pas envie de travailler». Elle a accepté, contrainte et forcée, une stagiaire assistante sociale de deuxième année. Elle subit cette stagiaire qu’elle qualifie : «
d’incompétente et plutôt faite pour le travail administratif ».
En écoutant la stagiaire, en entend un autre son de cloche. Parlant d’un
usager, la chef de stage dira : «C’est une névrosée, on ne sait rien faire pour elle.
Ce n’est pas une bonne mère ». Par référence aux usagers à la santé mentale fragile, elle poursuit en affirmant en avoir parfois assez de ce genre de travail « car
ce sont souvent aux mêmes genres de personnes que l’on est confronté ». Un autre
jour la dame patronnesse donne libre cours à son imagination débordante : « Ce
sont des ménapiens… il faudrait leur procurer un billet d’avion pour les transporter
sur une île».
La même chef de stage du service d’aide aux victimes fait la connaissance
des parents d’une personne suicidée. Elle aborde les aspects techniques et administratifs du décès. Pas un mot, pas un geste pour évoquer la dimension humaine
du drame, aucune écoute de la détresse. En revanche, elle interdira à la stagiaire
de faire un pas vers une adolescente qui a fait une tentative de suicide, car cette
dernière serait manipulatrice.
3. Le paternalisme.
Le paternalisme correspond à la face négative du parent nourricier de
l’analyse transactionnelle. Il se veut volontiers sauveur. Il risque donc de renforcer
la dynamique du triangle dramatique “persécuteur – victime – sauveur”. Il a tendance à faire à la place de l’autre pour son bien. La surprotection conduit à la déresponsabilisation voire à l’infantilisation. Lorsque l’on force le trait, cette charmante
dame peut se montrer intrusive au point de nier le sujet et de l’empêcher d’exister.
Certaines dames patronnesses agissent inconsciemment par égoïsme, dans le
sens où leurs actions servent à donner du sens à leur propre vie au détriment de
l’intérêt de la personne surprotégée. Cela se manifeste parfois chez certains parents de personnes handicapées ou malades. Méfions-nous chaque fois que nous
voulons sauver les gens : la prudence s’impose. N’agissons pas à leur place, a fortiori sans leur consentement. La charmante dame patronnesse agit souvent par
amour, elle tire de là l’énergie de son dévouement, c’est pourquoi on peut parfois la
considérer comme une sorcière amoureuse. On se noie volontiers dans ses « je
t’aime ».
Illustration.- Le paternalisme peut prendre le visage de la substitution à
l’usager (pour son bien), en jouant le plus souvent avec la carotte ou le bâton. Au
sein d’un centre de formation professionnelle d’une mutuelle, l’assistante sociale
qui s’occupe de l’accueil et de la sélection des candidats observe un déficit de motivation chez ceux – qui sans oser le dévoiler au départ – viennent à la suite d’une
injonction du tribunal, d’un Centre Public d’Aide Sociale ou du FOREM. C’est que
les volontaires désignés n’ont pas un pronostic de réussite particulièrement élevé.
La secrétaire d’un centre de ressources pour l’alphabétisation d’adultes constate
que les ¾ des participants minimexés
[12] contraints de s’inscrire à la suite d’un contrat d’intégration sociale décrochent. On ne peut pas tout résoudre par la contrainte.
Il faut du sens. Il faut de l’écoute. Sans quoi le paternalisme induit la déresponsabilisation, la fuite, les stratégies de contournement. Peut-on devenir
un partenaire dans la contrainte ?
Une mère de famille dépressive est surendettée et se rend au sein d’un service de médiation de dettes où, au vu du nombre de dossiers à traiter, par la force
des choses, on fonctionne au rendement. Elle arrive avec dix minutes de retard au
rendez-vous fixé. « Vous arrivez avec dix minutes de retard, il ne nous reste que
cinquante minutes pour aborder le dossier! » On devine un ton, une gestuelle, un
regard moralisateurs et autoritaires pour que la personne – pourtant dans le besoin
– décide de quitter les lieux sur-le-champ, quitte à rester dans son problème. Il suffit parfois de peu pour qu’une dame patronnesse se débarrasse de personnes qui
cumulent les indices de vulnérabilité
[13]. Cette personne avait fait peu de temps
auparavant une tentative de suicide suite à un conflit avec sa fille. Elle dépendait de
la mutuelle depuis des années, ses problèmes ne se sont pas arrangés.
Nous nous trouvons dans un centre d’hébergement pour adolescentes où
Delphine est placée. Celle-ci est inscrite dans l’enseignement spécial, ce qui n’est
pas en soi très valorisant. Ce n’est pas ce que l’on met volontiers dans sa carte de
visite. À l’occasion d’une banale conversation avec son éducatrice, Delphine lui fait
part d’une relation sentimentale entre une copine de classe et un garçon inscrit
dans l’enseignement général. L’éducatrice s’exclame aussitôt, presque avec stupeur et tremblements comme dans le roman d’Amélie Nothomb :« Quoi ! Ah non,
il ne va quand même pas sortir avec une fille du spécial ! ».On imagine l’impact de
cette maladresse sur DELPHINE, l’impact glacial de ce stigmate supplémentaire,
l’étiquette « superglu » qui colle tellement bien à la peau qu’on ne parvient plus à
s’en détacher. La stagiaire assistante sociale - témoin de l’anecdote - rapporte que
plusieurs professionnelles du centre s’accordent pour considérer qu’au fond ces
filles fréquentant l’enseignement spécial sont bêtes. On ne s’étonne donc pas, dans
ces conditions, de constater que ce travail de mise en autonomie et de responsabilisation mené par ces dames patronnesses n’est pas parmi les plus performants.
4. La condescendance et l’autorité.
La relation qui relie la dame patronnesse à l’usager est inégalitaire. La première se positionne au-dessus. On peut parler parfois d’autorité ou d’autoritarisme.
Celui-ci peut être alimenté par une croyance, par exemple dans le côté bienfaiteur
du redressement ou du châtiment.
Illustration.- Alexandre est un jeune adulte en rupture. Il est minimexé au
sein du C.P.A.S. d’une petite ville. Il est plutôt du genre à apparaître, à disparaître,
à réapparaître au gré de sa galère. L’assistante sociale qui s’occupe de lui est plutôt
du genre dame patronnesse autoritaire. Une escalade symétrique l’amène à exclure
Alexandre de son bureau, lequel n’ira pas dans la dentelle et dans le raffinement. Il
produit l’effet d’un éléphant dans un magasin de porcelaine : « Pétasse ! mal baisée
!…pour qui elle se prend ! » Discutant calmement avec une autre assistante sociale
qui l’a semble-t-il apprivoisé, Alexandre fait référence à cet excès de distance, à cet
excès de dépendance autoritaire : « Elle le prend de haut ».
À l’occasion du placement d’autorité de Pauline (deux ans et demi) décidé par
le juge de la jeunesse, le S.A.J. impose à la famille un projet. Alors que - à en croire
une assistante sociale du centre d’hébergement - elle n’a pas les moyens en
ressources matérielles et humaines pour l’appliquer. L’imposition du projet est
présentée comme une condition sine qua non au retour de Pauline à la maison.
Au sein d’une antenne locale d’un service public, on témoigne d’une culture
autoritaire et bureaucratique. Un usager demande poliment un renseignement, l’assistante sociale l’engueule dans le couloir devant tout le monde, car il n’attend pas
son tour. On trouve encore des travailleurs sociaux de C.P.A.S pour faire ouvrir les
armoires et les frigos. Rappelons que la constitution garantit l’inviolabilité du
domicile.
5. La surcharge affective et la mauvaise distance.
La dame patronnesse a tendance à manifester sa déception ou son mécontentement, que ce soit verbalement ou non (ton, regard, gestuelle…). Elle peut se
montrer émue ou fâchée. Une phrase du type : «Vous m’avez déçu, je vous avais
fait confiance ! » est susceptible d’enclencher un sentiment de culpabilité. Cela
tourne parfois à une sorte de chantage affectif. Cette surcharge affective peut aussi
bien conduire à la soumission, qu’induire la fuite ou l’agressivité par excès de pression psychologique.
Cette mauvaise gestion de l’émotionnel va souvent de pair avec la mauvaise
distance. Le professionnel doit trouver une distance correcte entre lui et l’usager. Il
n’est pas toujours simple de trouver la bonne proximité. La dame patronnesse peut
se montrer trop distante ou pas assez.
Dans le registre de la froideur émotionnelle, il importe de différencier les
dames patronnesses indifférentes des agressives. Les premières se sont assoupies
dans un douillet ou « névrotique » syndrome de confort. À force de « fonctionner
», à force de rouler leur routine quotidienne, elles sont devenues presque imperturbables à la misère du monde qui défile devant leurs yeux. Elles regardent
l’usager et son décor de vie, un peu à la manière d’une vache immobile qui
regarde le train passer.
Illustration.- Les travailleurs sociaux agressifs sont aussi autoritaires. Un
assistant social chevronné d’un C.P.A.S. rural pense bien faire en exerçant une
pression psychologique sur l’usager. Il n’hésite pas à être agressif et à faire du
chantage sur le minimex. De temps en temps, il sort son jargon, il utilise un langage que la personne ne comprend pas. Est-ce pour garder du pouvoir ? Est-ce
pour des raisons identitaires ? Il juge et dira de la personne demanderesse
d’aide sociale : « Elle feint d’être bête, c’est une manipulatrice
[14] ». La femme
minimexée, qui se sent traquée, a peur de lui. Elle l’évite, elle manœuvre pour
s’en sortir, ce qui conforte l’assistant social dans ses certitudes bien arrêtées.
Faut-il s’étonner si elle préfère rencontrer Céline, une assistante sociale qui a la
fibre humaine, qui l’écoute et qui ne fait pas peur.
Les excès ou les manques en matière d’implication affective et de distance
se déclinent sur plusieurs registres : le trop-plein de chaleur et de proximité ou,
au contraire, la rigidité glaciale.
Au sein d’un petit C.P.A.S. rural, une dame patronnesse n’établit pas de
séparation entre la vie privée et la sphère professionnelle, en communiquant
avec l’usager comme on s’adresse à un voisin ou à un parent. L’assistante
sociale et son usager se fréquentent depuis longtemps, à tel point que les relations professionnelles et de voisinage se confondent : on se connaît bien, on est
copain copain et quand la professionnelle donne un conseil, c’est à la manière
de tantine Bertha ou de papi si bien que l’on fait beaucoup de morale.
Régine est éducatrice dans un service d’accompagnement à l’autonomie
de handicapés mentaux. Elle a du mal à faire la part de ce qui relève de la vie
professionnelle et de la vie privée. L’usager se permet de la contacter sur son
portable presque jour et nuit, y compris les week-ends. Quelque part on s’aime,
on ne se quitte pas (chanterait Brel) et on ne se fait pas de cadeaux. La fusion
tourne à la confusion. Il arrive à l’éducatrice de vouloir souffler et au moment où
j’écris ces lignes, elle serait sur le point de retomber dans un épisode dépressif. Voici ce qu’écrit le stagiaire assistant social, témoin de l’événement. Il fait
référence à l’éducatrice : « Son vécu personnel est par ailleurs loin d’être un
long fleuve tranquille et semble être à l’origine de son attitude vis-à-vis de la
cliente : elle a perdu son fils d’un cancer et a raté ses deux mariages. De son
propre aveu elle n’a pas fait le deuil de sa maternité. Elle a communiqué ses
numéros de GSM et de fixe à cette dame qui, désemparée d’être seule, lui téléphone à toute heure. Au bout d’un moment cette cliente réorganise son univers
autour de l’éducatrice».
6. L’absence d’écoute active.
La dame patronnesse est obnubilée par ses certitudes. Comme elle sait, elle
n’éprouve pas le besoin de vérifier des hypothèses et de chercher de l’information
complémentaire. Elle ne se met pas à la hauteur de la personne pour la comprendre dans ses pensées, dans ses sentiments, dans son vécu, dans son ressenti. Des
distinctions du type demande explicite ou implicite n’existent pas. L’empathie, on ne
connaît pas.
Illustration. - Un assistant social d’un C.P.A.S. rural (non encore concerné
par le récit) est installé, tant bien que mal, dans un syndrome de confort qui semble
proportionnel au poids qu’il a accumulé au fil des années. Il laisse par exemple
traîner des dossiers de médiation de dettes avec des dommages pour les usagers.
Il se réfugie dans la technique et se montre insensible au drame humain. Une dame
en détresse évoque spontanément son désir de retourner en psychiatrie. Il n’a rien
entendu, il fait comme si de rien n’était. Qu’y a-t-il derrière cette demande implicite
? N’est-ce pas une invitation à parler ? Il n’est pas en mesure ou ne veut pas capter
ce qui se cache derrière un symptôme, derrière une émotion. L’empathie : il ne connaît pas.
7. Le déficit de rigueur méthodologique.
Le dogme interdit toute rigueur méthodologique. La certitude, la conviction
intime d’avoir raison, brouillent les fins et les moyens. Pas de démarche hypothétique, pas de doute salutaire, pas de démarche exploratoire pour établir un diagnostic. Le plan d’action unilatéral est le plus souvent simpliste. Pas d’évaluation en
cours d’action ou à l’aboutissement de celle-ci. Au contraire, les informations sont
interprétées de telle sorte à confirmer les dogmes de départ. S’il n’y a pas d’évaluation, de vérification, d’analyse pendant et a posteriori, il n’y aura pas de feedback pour réajuster le travail réalisé avec l’usager.
Une méthodologie peut donc se résumer en une manière de procéder, en
un raisonnement rigoureux rythmé par des passages obligés, par des étapes -
écluses : c’est comme si des seuils imposent des temps d’arrêt à la réflexion ou
à l’action.
Il est bien clair que le sous-sol de la méthodologie est aussi idéologique (présupposés logiques
[15], préjugés, valeurs, choix d’un domaine de connaissance au
détriment d’un autre…). Ce qui rend cette nappe aquifère redoutable, c’est qu’elle
est le plus souvent non consciente. Les préjugés s’apparentent à des théories
cachées qui agissent par-delà la conscience des acteurs.
Illustration.- La chef-éducatrice d’un centre d’hébergement reçoit une
adolescente qui revient en retard d’une sortie. La jeune fille justifie son retard par
la grève du métro. Sa copine placée dans la même institution se dit enceinte. La
chef-éducatrice, bien cadrée, aux sens propre et figuré du terme, par des repères
psychologiques rigides, ne peut s’empêcher de plier les faits à la moulinette psychiatrique : elle décrit les deux situations en parlant de délire. Où est la
méthodologie là-dedans ? Dans le même ordre d’idées, un assistant social d’un
institut psychiatrique, travaillant en section fermée avec des personnes placées
d’autorité en observation, constate que ces sinistrés sociaux qui ont perdu leur
logement, qui sont sans attaches…sont aux ¾ psychotiques. La stagiaire assistante sociale ne le suit pas du tout dans cette voie. Question d’ordre épistémologique et méthodologique : sur base de quels indices précis estime-t-on
qu’un récit relève du délire ? Ne risque-t-on pas de s’enfermer dans les grilles de
lecture proposées par les institutions ?
Un professeur d’école sociale en appelle avec ferveur et conviction au
principe suprême : la connaissance de soi. Elle détermine le reste. Quelle belle évidence ! On peut faire l’impasse de la connaissance des autres et du contexte ! Où
est la méthodologie là-dedans
?
Une stagiaire assistante sociale travaille dans un centre d’accueil psychosocial. La chef de stage insiste pour que la stagiaire soit, selon ses termes, «prête à
entrer dans un processus de réflexion psychologique». La psychologie explique-t-elle tout? N’oublie-t-on pas d’autres disciplines du savoir ? Où est la méthodologie
là-dedans ?
8. Le conservatisme politique et institutionnel.
La dame patronnesse part du principe qu’il faut adapter, comme elle dit, son
« client » ou son « cas social » à la bonne société, à la bonne institution. Cela part
du postulat qu’il faut changer ou adapter l’individu et non la société ou les institutions censées bien fonctionner. On comprend dans ces conditions, ce qui motive le
vote politiquement très conservateur dès lors qu’on ne vise pas - via l’action politique - à changer les choses. Historiquement, la dame patronnesse, pionnière du
travail social fut - en dépit de ses apports positifs pour l’époque - souvent l’alliée
objective du patronat afin d’éviter les révoltes ouvrières dans un contexte d’exploitation et de grande misère. Dans les institutions contemporaines, la dame
patronnesse sera une des premières à s’opposer à la créativité et au changement.
Illustration. - Au sein d’un hôpital, le conservatisme est presque imperceptible, enfoui dans la douce routine quotidienne. Les assistantes sociales d’un certain
âge suivent le chemin rectiligne d’un jardin français (allées droites, arbres taillés,
terrain aplani). Évitons de mettre à mal une organisation du temps et de l’espace
rythmée par les habitudes, en ce compris les ateliers « brin de causette » improvisés et les « pauses café » institutionnalisées ou non. Le travail avec le patient est
conçu de manière restrictive afin de répondre aux demandes administratives et
sociales les plus courantes. Bref, on expédie les affaires courantes. Évitons d’innover, de faire du superflu comme de créer du lien social ou de renouer le fil du dialogue entre le patient hospitalisé et sa famille, son quartier, son environnement.
Question de revoir les amis ou les cousins qu’on ne rencontre plus, question de
stimuler à distance la solidarité de quartier, question d’établir une passerelle avec
une association. Évidemment, cela suppose d’ouvrir le cadre, de sortir de la chambre d’hôpital pour situer la personne dans son tissu social, pour l’aider à contrer son
isolement. C’est aussi cela faire de la prévention.
9. L’individualisme et la méfiance vis-à-vis des actions collectives.
La dame patronnesse vise à adapter la personne. Le problème est surtout
dans l’usager, pas ailleurs. Elle s’inspire du peintre qui fait dans le portrait, en
gros plan, sans paysage et hors contexte On comprend, dans ces conditions, sa
méfiance vis-à-vis du travail social de groupe ou communautaire. On ne voit pas
la personne dans son contexte social, dans son terreau sociologique. Elle ne voit
pas l’acteur dans le système. La dame patronnesse résiste au changement et
n’aime pas les actions collectives.
Illustration.- Une stagiaire assistante sociale de troisième année effectue
son stage au sein d’un établissement hospitalier. Elle imagine un projet de stage
et de mémoire pertinent : la mise sur pied au sein de l’hôpital d’un groupe d’entraide (self help) destiné aux malades opérés du cœur. Son superviseur à l’école
l’encourage dans cette méthodologie de travail social de groupe. Pour l’assistante sociale, chef de stage, il en va autrement, même si le besoin existe. Elle
fera tout pour que le projet coule à pic. L’innovation l’insécurisait et pour rien au
monde elle n’aurait souhaité assurer le relais après le départ de l’étudiante. Tous
les coups étaient permis pour atteindre ses objectifs de sabotage : désinformation, commérages intempestifs pour saper l’initiative, pressions douces mais systématiques pour que l’étudiante abandonne le projet, réduction de 15% des
points en regard de la cote de stage attribuée l’année précédente
[16]. L’étudiante
n’a pas été en mesure de mener son projet novateur à terme.
10. Le contrôle social.
À partir du moment où le manque, l’erreur, se trouvent d’abord à l’endroit
de l’usager : c’est de sa faute par négligence, fainéantise, laisser-aller, mauvaise
volonté… on imagine une pression soutenue, un contrôle social plus fort. Mise
en place qui s’opère indépendamment du mandat institutionnel. Ce contrôle peut
prendre les formes décrites plus haut : de la surveillance moralisatrice, de la culpabilité, du paternalisme autoritaire ou mielleux. L’agent de contrôle agit - dans
l’intime conviction, jamais questionnée, d’avoir raison - pour le bien de l’autre ou
de la cause qu’il estime devoir défendre.
Illustration.- Combien de fois, le tribunal du travail n’a-t-il pas cassé des
décisions moralisatrices des travailleurs sociaux de C.P.A.S. L’argumentation
n’est pas objective, les faits ne sont pas fondés. Tel travailleur social refuse le
minimex parce que, selon lui, il est impossible de vivre avec les revenus
déclarés ; sous-entendu, il est aidé. Un autre refuse le minimex, car il est impossible de vivre dans une petite pièce ; sous-entendu, il vit ailleurs. On oublie que
la loi sur la motivation formelle des actes administratifs de juillet 1991 oblige le
service public à motiver les décisions par les considérations de fait et de droit qui
leur servent de fondement.
La compétence professionnelle
aux antipodes de la dame patronnesse.
Les professionnels de l’aide et de l’action sociales les plus compétents tournent résolument le dos aux péchés de la dame patronnesse et en particulier ceux
du dogme / ignorance et du déficit méthodologique. Ce sont plutôt des praticienschercheurs rigoureux dans leur façon de travailler qui restent curieux, ouverts à l’innovation et en formation continuée. Leur écoute active est faite d’empathie, de
réceptivité, de tolérance, de maîtrise émotionnelle et de sensibilité.
Prenant, autant que possible, le contre-pied du conservatisme, de l’individualisme et du contrôle social, le professionnel « compétent » a plus de chances de
savoir qu’il s’est engagé malgré lui sur les plans philosophique, sociologique et politique. Imaginons une vision idéale d’un positionnement sur ces trois plans.
Positionnement philosophique, car il réalise presque un travail « d’introspection » pour penser ses propres valeurs, présupposés et habitus : pourquoi ai-je
choisi cette profession ? ai-je une emprise sur mes préjugés ? ai-je conscience de
mes déterminations historiques qui risquent de se répercuter sur mon travail?
Positionnement sociologique, car le travailleur social se sait « social » par définition. Il situe dès lors l’usager dans son contexte social et historique. Il place son
action au sein d’un champ institutionnel auquel il participe.
Positionnement politique, car - qu’il le veuille ou non - il se situe sur
l’échiquier du pouvoir et des rapports de force, ce qui se traduit par des interrogations du type : suis-je conservateur ou partisan du changement? suis-je
vissé sur mon indivi-dualisme méthodologique ou porté vers des actions plus
collectives ? est-ce que je travaille seul dans mon coin ou je collabore avec des
partenaires (professionnels ou usagers), suis-je un acteur social qui, selon l’expression consacrée, est capable d’entrer en coopération conflictuelle
[17] ? suis-je
partisan des réformes de structure, en agissant sur les causes (changer l’institution, modifier la loi, influer sur la décision politique), est-ce que j’ose entrer
dans un rapport de force stratégiquement bien pensé dans la tradition du travail
social communautaire
?
Dame patronnesse,
positionnement politique et droite populiste.
Pour en revenir à la ligne de force de ce numéro de Pensée Plurielle : « dans
quelle mesure les travailleurs du lien social se sentent-ils interpellés par la résurgence de la droite populiste et de l’extrême droite ? », je dirais que la dame patronnesse est susceptible de consolider une droite populiste. En revanche, le lien avec
l’extrême droite n’est pas établi.
Le conservatisme politique et institutionnel de la dame patronnesse, son
dogme, son ignorance, son déficit méthodologique, son emportement émotionnel
constituent un terreau favorable aux envolées d’une droite populiste qui proposerait
des réponses simples et traditionnellement correctes : le retour à la discipline,
à l’ordre établi, le labeur vertueux de contrôle et de redressement des marginaux irresponsables.
Le lien entre dame patronnesse et extrême droite n’est pas établi, ne fût-ce
que parce que l’habitus du travailleur social, même conservateur, n’est pas compatible avec les valeurs d’exclusion de l’extrême droite (racisme, attitudes radicales
et extrémistes).
Pour conclure cet article qui conduit symboliquement au bûcher la dame
patronnesse d’aujourd’hui, je dirais qu’il importe de rappeler que tout travail social
se positionne politiquement, qu’il porte quelque part en lui un projet de société :
pourvu que ce soit celui d’un monde plus solidaire.
H.E.C.E.
Rue Puissant, 13
B - 6000 Charleroi
·
BOUDIEU P., Questions de sociologie, les éditions de Minuit, Paris, 1970.
·
DOBBELSTEIN D., PINILLA J., L’accès aux droits et à la justice,les éditions La Charte,
Bruxelles, 1999.
·
DUBAR C., Processus de socialisation et construction des identités professionnelles des travailleurs sociaux,inPremières assises européennes du travail social,Bruxelles, 25, 26 et 27
novembre 1992.
·
ION J., TRICART J-P.,Les travailleurs sociaux, les éditions La Découverte, Paris, 1984.
·
LALIVE d’ÉPINA Y C., Récit de vie, ethos et comportement : pour une exégèse sociologiquein
Méthodes d’analyse de contenu et sociologie, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles, 1990.
·
LAUTREY J., Classe sociale, milieu familial et intelligence, P.U.F., Paris,1980.
·
PINILLA J., Thèse de doctorat : Approches sociologiques du travail social, de la dépendance
du champ aux alternatives, Université Catholique de Louvain, 1995.
·
PINILLA J., Idéologie et pouvoir, les tabous des praticiens : pistes novatrices au plan de la formation, in T ravailler le social n°12, 1995.
·
QUIVY R., Van Campenhoudt L., Manuel de recherche en sciences sociales, Dunod, 1988.
·
TOZZI M., Penser par soi-même, initiation à la philosophie, Evo, Chronique sociale, 1999.
·
VERDES-LEROUX J., Le travail social, les éditions de Minuit, Paris, 1978.
·
VERDES-LEROUX J., Pouvoir et assistance : cinquante ans de service social, Actes de
recherche en sciences sociales.
[1]
José PINILLA, docteur en sociologie, maître assistant et maître de formation pratique à la Haute
École Charleroi-Europe, chargé de mission au C.P.A.S. de Charleroi.
[2]
PINILLA J., Dissertation doctorale :
Approches sociologiques du travail social, de la dépendance du
champ aux alternatives.Université Catholique de Louvain, 1995.
[3]
Les techniques du jeu de rôle et de la fiche de transfert sont utilisées. Celles-ci permettent aux étu-
diants d’établir des passerelles entre des points de théorie (en l’occurrence les dix péchés) et la réa-
lité (stage, autres cours, vécu personnel, actualité…) ; c’est une manière de viser l’intégration des
savoirs et de préparer les étudiants à leurs futurs défis professionnels.
[4]
DUBAR C.,
Processus de socialisation et construction des identités professionnelles des travailleurs
sociaux in : Premières assises européennes du travail social, Bruxelles, les 25, 26 et 27 novembre
1992.Voir sur ce point : ION J, TRICART J-P, Les travailleurs sociaux, les éditions La découverte,
Paris, 1984.
[5]
VERDES-LEROUX J.,
Le travail social,les éditions de minuit, Paris, 1978, p.17.
[6]
VERDES-LEROUX J.,
Pouvoir et assistance : cinquante ans de service social,Actes de la recherche
en sciences sociales, pp.156 et 165.
[7]
Les sociologues ont observé à quel point le milieu d’origine est important dans la confection de la
vision du monde. Celle-ci s’exprime dans les détails de la vie quotidienne. C’est ce qu’ils nomment
les habitus de classe ; autrement dit : un type de langage (verbal et non-verbal), des manières (de
penser, de s’habiller, de se comporter en société, de s’entourer d’objets et d’un mobilier, de consom-
mer culturellement…), une référence à des normes et des valeurs.
Les ethos professionnels sont des habitus relevant d’une profession. Au même titre que le milieu
social d’origine, l’appartenance à une profession implique l’entrée dans un univers de connaissances
et de codes. On partage jusqu’à un certain point les mêmes grilles de lecture, on fait référence à des
valeurs et à des normes communes. Par-delà les connaissances et les normes de conduite de la cor-
poration, on diffuse donc des grilles d’interprétation, des axes méthodologiques ainsi qu’une
référence identitaire. N’oublions pas que ces derniers véhiculent aussi tant d’ouvertures que de fer-
metures, des référentiels de formations, mais aussi des déformations.
Pour en savoir plus sur ces thèmes :
- BOUDIEU P.,
Questions de sociologie, les éditions de minuit, Paris, 1970.
- LAUTREY J.,
Classe sociale, milieu familial et intelligence, P.U.F, Paris, 1980.
- LALIVE d’EPINA Y C.,
Récit de vie, ethos et comportement : pour une exégèse sociologiquein :
Méthodes d’analyse de contenu et sociologie, sous la direction de REMY J. et RUQUOY D.,
Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles, 1990.
[8]
Centres psycho-médico-sociaux chargés des “suivis psychosociaux” des élèves des enseignements
maternel, primaire et secondaire de la Communauté française de Belgique.
[9]
Service d’aide à la jeunesse : dispositif d’aide aux jeunes et aux familles ayant essentiellement une
mission sociale et préventive ; il se différencie en cela de l’aide contrainte ou des sanctions décrétées
par le tribunal de la jeunesse.
[10]
En analyse transactionnelle, il y a trois États du Moi : le parent (critique ou nourricier), l’adulte et
l’enfant (libre, rebelle ou soumis). C’est un peu comme si trois personnages coexistaient en nous et
entrent en transaction avec les États du Moi des autres.
[11]
Parent critique négatif selon les catégories de l’analyse transactionnelle.
[12]
Minimexés par référence à l’ancien revenu correspondant au minimum de moyens d’existence payé
par les C.P.A.S.. Depuis la loi du 26 mai 2002 relative au contrat d’intégration sociale, on parlera
plutôt de bénéficiaires du revenu d’intégration sociale.
[13]
Selon l’expression de l’avocat et maître de conférence à l’U.C.L Thierry MOREAU. Voir sur ce
thème : DOBBELSTEIN D., PINILLA J.,
L’accès aux droits et à la justice,les éditions La charte,
Bruxelles, 1999. Plus particulièrement les chapitres III et IV,
Les difficultés d’accès aux droits et à la
justice (le regard des usagers dans la dynamique des institutions et des professions.)
[14]
Même en supposant que cette manipulation se vérifie, ce qui n’est pas le cas dans cet exemple, ce
qui importe c’est de savoir ce qui se cache derrière une telle stratégie de l’usager. L’objectivité et la
rigueur supposent une analyse des faits et non un jugement moralisateur.
[15]
Présupposés logiques selon l’expression de Michel TOZZI,
Penser par soi-même, initiation à la
philosophie, Evo, Chronique sociale, 1999.
[16]
L’étudiante a réalisé son stage de deuxième et de troisième années au même endroit de stage. Sa
cote est passée de 90% à 75%, alors qu’elle n’a pas démérité.
[17]
Dans la perspective générale de la sociologie de l’action (Alain TOURAINE) : « Un rapport social se
présente comme une coopération conflictuelle d’acteurs qui coopèrent à une production (comprise
dans son sens le plus large, par exemple de biens ou de services, d’une formation générale ou pro-
fessionnelle, de l’organisation de la vie collective…), mais qui entrent inévitablement ainsi en conflit
en raison de leurs positions inégales dans la coopération…Voir sur ce point l’excellent ouvrage de
Raymond QUIVY et de Luc Van COMPENHOUDT,
Manuel de recherche en sciences sociales,
Dunod, 1988.