2003
Dossier
La peur de la différence
[1]
Claude Geets
Dans le cadre d’une approche
psychologique, le texte regarde la peur de la différence à partir de la peur de
la proximité, à la fois au niveau de l’identité personnelle, de la relation et
des rapports sociaux.
La mode est à la différence. Dans un monde qui tend à
l’uniformité des mœurs et des idées, des voix se font entendre qui revendiquent
le droit de penser, d’agir, d’exister d’une autre manière, dans un univers où
les diversités individuelles et collectives seraient une source
d’enrichissement pour tous.
Ces considérations sont banales et, au moins en principe,
admises par la plupart d’entre nous. Face à la réalité qui nous entoure, elles
apparaissent cependant bien utopiques. Naguère, le sociologue brésilien
Gilberto Freyre
[2] se
plaisait à montrer, non sans quelque naïveté, cette utopie réalisée dans la
société brésilienne où, de fait, le choc des races et la pluralité des cultures
ont façonné l’âme d’un peuple et assuré sa progression dans
l’histoire.
Certes, «être, c’est être différent
[3] ». Admis en théorie, le droit à la
différence ne va pourtant pas de soi. Quelques slogans, fussent-ils généreux,
ne suffisent pas à abolir des attitudes fortement enracinées dans l’affectivité
de chacun et auxquelles tous participent. Tolérée dans certaines limites, la
différence implique un risque constant de marginalisation. Ce risque devient
réalité lorsque l’autre se voit identifié à son altérité. Quand le « différent
» - juif, noir, arabe - est réduit, dans tout ce qu’il pense, dit ou fait, à sa
différence. Quand le « malade mental » est enfermé dans sa « folie » et menace
notre sécurité. Quand le handicapé, agressant le regard de l’image de sa
difformité ou du spectacle incohérent de son comportement, s’entend refuser une
humanité semblable à la nôtre. Quand la femme voit ses limites d’être singulier
mises sur le compte de son être générique…
L’autre devient alors le purement autre, le rien qu’autre, le
seulement autre. Celui qui, n’ayant plus rien de semblable, se trouve exclu de
la convivialité qui nous rassemble. Á ces exemples, on aurait pu sans peine
ajouter bien d’autres formes d’exclusions psychique, sociale, sexuelle,
spirituelle. Nous pensons qu’il y a une unité foncière de tous les racismes
qui, à leur point d’origine, se rejoignent dans une même peur de l’altérité,
surgissant de ces zones d’ombre où la raison perd son pouvoir
modérateur.
Il ne s’agit pas, bien entendu, de nier la pluralité complexe
des facteurs immédiats du racisme, qui sont d’ordre social, économique,
culturel. Mais une situation économique précaire, loin de susciter celui-ci
comme une création ex nihilo, vient seulement manifester et amplifier un
racisme latent qu’elle justifie a posteriori. Ce dernier n’est pas lié à
l’expérience dont il serait la conséquence. Il précède l’expérience et anticipe
les faits qu’il explique en fonction d’une conviction préalable de nature quasi
religieuse et passionnelle.
Affirmer la différence… et la nier.
Chacun tend à la différence. Par sa manière d’être, son mode de
vie, sa façon de se vêtir, les objets dont il s’entoure, l’homme manifeste son
besoin d’affirmer sa particularité, son désir de n’être pas confondu, sa peur
de se perdre en tant que moi.
La séduction est-elle autre chose que la mise en œuvre de ce
désir de se voir signifier par l’autre sa singularité et d’émerger de la
grisaille où elle risque de se trouver abolie ? Le regard sert ici de miroir et
la force du désir suscite l’autre comme présence en le faisant sortir de la
foule anonyme.
W. James évoquait la situation, assurément imaginaire, de celui
qui traverserait la vie sans être jamais remarqué (sinon encore reconnu) par
personne. « Aucun châtiment plus diabolique ne saurait être imaginé, écrit le
psychologue anglais - s’il était physiquement possible - que d’être lâché dans
la société et de demeurer totalement inaperçu de tous les membres qui la
composent »
[4]. Une telle
expérience conduirait sans aucun doute le sujet aux confins de la folie. Nous
parlions d’une situation imaginaire : mais comment ne pas la voir en germe dans
l’anonymat des villes ? Comment surtout ignorer qu’elle est quasi réelle pour
bon nombre de personnes - tous ceux que la maladie, la vieillesse, le rejet
social condamnent à « la plus haute des solitudes »?
[5]
Mais, bien souvent, la différence (des autres… et la sienne)
dérange. On peut s’en défendre en la rejetant, en plaçant entre soi et l’autre
(ou entre soi… et soi) une ligne de démarcation infranchissable. L’apartheid
constitue en ce sens la métaphore de tous les processus d’exclusion, en même
temps que le passage à l’acte des fantasmes qui s’y rattachent. Cela va de
l’excommunication sociale des marginalités que le fonctionnement de notre
société multiplie, au triomphe plus subtil du narcissisme des petites
différences que l’on décèle aujourd’hui au travers de l’éclosion d’une
multiplicité de langages clos accessibles aux seuls initiés
[6].
Plus radicalement, on peut, purement et simplement, nier la
différence. L’expérience clinique témoigne du fait que le déni (Verleugnung)
constitue un moyen souvent utilisé par l’homme confronté à la plus radicale des
différences : celle des sexes. Mais elle montre aussi que l’être humain ne se
débarrasse pas impunément de la question de la différence, et qu’à vouloir la
refuser - nier l’autre en tant que différent - c’est soi en tant que même, que
l’on risque de perdre.
La différence et le mythe.
Le mythe vient confirmer, s’il en est besoin, cette évidence.
On connaît le thème de l’ « Androgyne » rapporté par le poète latin Ovide dans
ses «Métamorphoses ». Dans un premier
temps du récit, Hermaphrodite, né d’Hermès et d’Aphrodite, incarne la
combinaison parfaite des caractères de ses deux parents en une image d’une
grande beauté et d’une merveilleuse harmonie. Progressivement, le sens du
mythe, d’abord positif, tend à s’inverser. Entré dans l’eau homme et femme, il
en ressort « hermaphrodite », mi-homme, mi-femme ; il était l’un et l’autre, il
n’est, au terme du récit, ni l’un ni l’autre.
Dans le remarquable commentaire qu’il fait de ce mythe,
Pontalis note que « la grâce un peu morbide du conte nous donne la face
négative du mythe : l’appropriation d’un double pouvoir (père - mère, garçon -
fille), vire à l’impuissance; l’union fusionnelle du couple conduit à la mort
et à la stérilité. Le bisexuel est un asexué »
[7]. Dans «
Le
Banquet », Platon tirera la leçon philosophique du mythe, où
s’affirme avec force l’indéracinable nostalgie du temps d’avant la différence,
antérieur à la section de l’être primordial, ce qui projette en deçà de
l’histoire un impérissable fantasme.
« Être à la fois homme et femme, nanti de la magie blanche et
noire de chacun, écrit Joyce McDougall, être dès lors l’objet du désir des
deux, être à soi seul père - et - mère, voire s’engendrer soi-même, qui dans
son cœur enfantin, ne le voudrait pas ! … La vérité préhistorique imputée à ces
fantasmes originaires nous frappe moins que leur découverte universelle dans
les trames de l’inconscient et que leur fonction nostalgique et réparatrice
envers les blessures inéluctables que la réalité inflige au narcissisme humain…
La bisexualité est une émanation de l’imagination créatrice de l’homme lésé
dans son unité, condamné à n’être qu’une moitié seulement de la chose sexuelle
»
[8].
L’annulation et la différence dans l’affirmation d’une
complémentarité essentielle correspondent à l’intention secrète du mythe : loin
d’appartenir à l’essence de l’homme, affirme l’Androgyne, la différence
sexuelle est accidentelle, secondaire, « à la limite, note Pontalis, simple
défaut d’être réparable ; et s’il est vrai qu’elle opère comme prototype de
toute différence, son effacement entraînerait, de proche en proche, une
réduction de tout le champ de l’inéluctable:filiation, mort,séparation, limites
d’un corps »
[9].Niée dans
le fantasme, la différence ne cesse cependant de se rappeler à nous dans le
langage, à travers les noms auxquels le mythe a recours (Hermaphrodite,
Androgyne), comme si sa négation ou son dépassement, impliquait encore sa
reconnaissance préalable. De fait, nommer, c’est réintroduire la coupure.
Il est banal de remarquer que la différence engendre la peur et
l’agressivité, qui se renforcent mutuellement dans une spirale infernale. La
peur pousse à l’agressivité qu’elle provoque à son tour, ce qui vient légitimer
et accroître la peur initiale.
Nous serions dans l’erreur si nous pensions qu’à elle seule, la
différence suffit à rendre compte de telles réactions. Car après tout, l’autre
n’est jamais seulement différent : il a toujours, si différent soit-il, quelque
chose de commun avec moi, quels que soient son langage, sa culture, son
comportement, son apparence physique, ses valeurs morales. Pour être différent,
il n’en est pas moins le même. Du reste, l’homme est incapable de penser une
altérité absolue. Quand il cherche à se représenter le « purement autre » -
qu’il s’agisse de Dieu, des habitants du ciel dans l’imagerie religieuse ou
encore des extraterrestres - il les imagine toujours comme de pâles décalques,
tantôt familiers, tantôt inquiétants, de ce qu’il est. On se souvient de la
phrase de Nietzsche : « Dieu a créé les hommes à son image, mais les hommes le
lui ont bien rendu ».
C’est par sa proximité que l’autre se prête aux projections de
ce qui, en moi, m’indispose ou m’angoisse. C’est d’ailleurs cette dialectique
du même et de l’autre, qui est inquiétante. Si le malade mental me fait peur,
ce n’est pas, d’abord, en raison de la bizarrerie apparente de son langage ou
de l’étrangeté de son comportement. Par-delà la différence, ici pourtant
évidente, et à ce titre, tellement rassurante pour moi, qui suis renforcé dans
ma certitude de n’être pas comme lui, l’inquiétude vient de la perception
obscure d’une certaine communauté entre lui et moi, entre son angoisse et la
mienne. De quoi parle la folie, en effet, pour peu que je l’entende ? Elle
évoque, dans le non-sens apparent de ses symptômes, l’amour et la haine, la
tendresse et la violence, la sexualité et la mort. Elle rappelle, à qui
l’aurait oublié, qu’on n’en a jamais fini de telles questions ; elle témoigne
de la précarité des défenses sur lesquelles se fonde la santé mentale ; elle
remet en cause la cohérence factice, mais rassurante, du langage de l’homme
sain. Confronté à la maladie mentale, le psychanalyste anglais D. W. Winnicott
écrivait : « Sans la grâce de Dieu, ce serait moi… ».
Le handicapé, lui aussi, me touche. Il m’atteint en un autre
point de vulnérabilité. Avec son corps mal fichu, il questionne la certitude
qui s’attache au corps, à sa réalité, à son harmonie, à son incorruptibilité.
L’image qu’il donne anticipe le temps de ma propre décrépitude. Il heurte de
front le narcissisme qui prend appui sur l’image du corps. Si l’on se rappelle
que l’équilibre psychique s’élabore, entre autres choses, à partir de cette
image, à laquelle l’enfant s’identifie, en laquelle il se voit et se reconnaît,
qui est aussi, d’une certaine manière, entérinée par la mère, et qu’à partir de
là se forge un sentiment d’identité personnelle, on comprend que toute atteinte
corporelle - ce sera vrai aussi de la maladie - chez soi et chez autrui,
bouleverse une sécurité fondamentale.
Et puis, surtout peut-être, le corps est le lieu de ce que les
psychanalystes, mais plus encore la culture contemporaine, nomment la
jouissance. Dans un univers culturel axé sur le plaisir et la séduction
physique, avoir un corps jeune et beau fait figure d’impératif catégorique.
C’est pourquoi le corps difforme vient ouvrir une brèche : il est aujourd’hui
coupable de se soustraire aux injonctions qui commandent d’être conforme aux
canons de la jouissance. Il faut, en tout état de cause, soustraire le
handicapé aux regards ou, ce qui revient au même, le transformer en objet de
regard, dans une mise à distance qui le situe comme radicalement
autre.
Une réflexion critique sur les attitudes à l’égard des
homosexuels conduirait à mettre en évidence un mode de fonctionnement analogue
et les mêmes ambiguïtés. D’où vient cette hargne du téléspectateur, d’ordinaire
si passif, si prompt à avaler les couleuvres que le petit écran lui propose,
lorsque au détour d’un film, des homosexuels sont invités à prendre la parole ?
D’où procède ce violent besoin d’attaquer, de rejeter, de vouer à la
malédiction divine ou pire, aux traitements de la psychiatrie, ces autres-là,
si ce n’est, peut-être, la crainte de la contagion du « mal » ? Encore une
fois, il s’agit d’exclure, de ridiculiser, de mettre à distance moins cet autre
que cette part obscure de soi dont l’irruption brutale serait génératrice
d’angoisse. Sans toutefois céder à la démagogie coutumière du « nous sommes
tous des homosexuels », qui revient encore à nier la différence, mais en
prenant en compte cette réflexion de Freud quand il écrit : «La psychanalyse se
refuse à admettre que les homosexuels constituent un groupe ayant des
caractères particuliers que l’on pourrait séparer de ceux des autres individus…
Elle a pu établir que tous les individus, quels qu’ils soient, sont capables de
choisir un objet du même sexe, et qu’ils ont déjà tous fait ce choix dans leur
inconscient »
[10].
Le malentendu s’accroît peut-être de ce que les homosexuels,
refusés dans leur différence, risquent à leur tour d’adopter une attitude
semblable, dans leur fascination du même que soi. Mais l’homosexualité n’est
pas un concept générique : il n’existe que des homosexuels.
En multipliant les exemples, on montrerait sans peine leur
convergence relative. L’autre nous menace, certes, parce qu’il est différent,
mais aussi parce qu’il est semblable, au moins potentiellement. « Les
différences, remarque Michel de Certeau, brutales ou séduisantes, trouent notre
langage de la vérité ». Qu’est la différence, en effet, si ce n’est « cette
percée de l’autre dans le même, cette résurgence indéfinie de l’irréductible
dans l’homogène : rupture dans la suite de la vie personnelle ; tensions à
l’intérieur de la collectivité ; discontinuité dans un développement historique
; surprise, menace ou contestation par rapport à un système historique ou
social »
[11].
Pour évident qu’il serait, ce constat est cependant sans portée
pratique. Biologistes, psychologues, sociologues, intellectuels ont beau
s’évertuer à démontrer, arguments scientifiques à l’appui, que la notion de
race est sans objet, qu’elle ne peut pas fonder nos comportements quotidiens,
qu’elle n’est, en somme, que la formalisation de nos préjugés, leur entreprise
de démythification s’avère le plus souvent « d’une inefficacité totale »
[12]. Le racisme est d’abord
un ensemble de croyances ; il relève davantage de l’obsession morale et de la
paranoïa sociale. À l’obsession, il emprunte son côté lancinant, ses effets de
contrainte, d’insistance intérieures. À la paranoïa, son recours constant à la
projection, sa tendance à s’ériger en un système où une conviction passionnelle
reçoit a posteriori le secours de la raison.
En fait, le racisme constitue l’aboutissement ultime de la peur
de la différence comme dialectique de l’identité et de l’altérité. L’autre
fonctionne comme dépotoir : en lui fait retour ce qu’en moi je refoule, de
façon d’autant plus menaçante que le sentiment de mon identité est plus
précaire, moins assuré. Sartre écrivait dans «
La
question juive »
[13], que si le juif n’existait pas, il faudrait
l’inventer. C’est ce que fait l’antisémitisme qui crée le juif à l’instant même
où il le définit conforme à ses propres fantasmes. Ne nous montrons pas trop
exigeants sur la rigueur d’une telle définition : si elle nous apprend peu de
choses sur « le juif », elle est révélatrice de la psychologie de celui qui la
pose.
La véritable question, toujours escamotée, est de savoir quelle
fonction l’autre, le différent, l’étranger, assume dans notre imaginaire
individuel ou collectif. En tout état de cause, nous avons besoin de lui. Je
parle du besoin toujours latent, mais réactivé dans les situations de crise,
qu’un autre incarne la réalité du « mal » pour nous confirmer dans le sentiment
de notre propre « bonté », selon un processus que la psychanalyse kleiniennne
pourrait amplement théoriser. Pour nous en tenir à l’aspect descriptif du
phénomène, évoquons brièvement un fait divers relaté par Louis-Vincent Thomas
dans «
Civilisation et Divagations »
[14]. Il y a quelques
années, une épidémie frappait durement les troupeaux d’un village normand. Le
soulagement des gens de la région, fortement traumatisés, fut grand lorsqu’ils
purent attribuer la responsabilité de l’événement à un prétendu sorcier sur
lequel ils s’acharnèrent. Comme on s’en doute, le « sorcier » était un
marginal, un vieux solitaire « qui n’était point du pays », un peu comme la
maison hantée découverte au détour d’un chemin s’avère après-coup avoir été
habitée par des gitans…
Si l’autre n’était pas responsable, il faudrait admettre avec
le Prince Hamlet qu’il y a quelque chose de pourri au Royaume de Danemark, que
le monde est mal fait et que nous y sommes peut-être pour quelque chose. Grâce
à Dieu - ou plutôt : grâce à ces autres-là - le mal n’est pas en nous.
Sartre définissait le racisme comme un manichéisme qui conçoit
la marche du monde comme une lutte du bien contre le mal. Plus je m’absorbe à
combattre le « mal », moins je suis tenté de mettre le « bien » en question.
C’est un processus analogue que le théologien protestant Paul Tillich met en
lumière dans le fanatisme politique ou religieux. Le fanatique ne peut
supporter le doute : il lui faut, pour tenir debout, des certitudes
inébranlables. C’est pourquoi il doit imposer ses convictions à ceux qui ne
pensent pas comme lui, leur différence menace sa sécurité. Paradoxalement, le
fanatisme révèle de la sorte « l’angoisse qu’il était censé vaincre, en
attaquant avec une violence disproportionnée ceux qui ne sont pas d’accord avec
lui et qui font voir par là ce qui, en lui, devrait être supprimé… C’est son
angoisse qui pousse le fanatique à persécuter les dissidents : sa faiblesse est
que ceux qu’il combat ont sur lui une prise secrète. De cette faiblesse, il
périra finalement, et son groupe avec lui »
[15].
Dans ce miroir de l’autre, le raciste ne se reconnaît pas. Mais
la passion qu’il met à détruire témoigne de ce que, confusément, il s’est
reconnu en lui. Le soin qu’il met à en traquer les traces, le zèle qu’il
manifeste de sa propre « pureté », montrent que la violence qu’il impute à
l’autre, les passions qu’il lui attribue, l’animalité brutale dont il
l’investit, semblent bien être à l’image de ce qu’il refoule. Nous sommes bien
ici dans ce vaste domaine de la projection, par laquelle autrui se voit revêtu
des traits que l’on refuse en soi, et qui permet de se refaire à bon compte une
virginité. Tel Alceste, dans
« Le Misanthrope
», qui, « dans sa belle âme ne reconnaît pas qu’il concourt lui-même
au désordre contre lequel il s’insurge »
[16]. Comme lui, le
racisme fait feu de tout bois : il mêle dans un même ressentiment le juif et
l’arabe, l’homosexuel et la femme. Le différent : unique objet de sa passion
purificatrice
[17]. Sa
logique est celle du loup de la fable : si ce n’est pas toi, c’est donc ton
frère…
Une rumeur sexuelle dans une ville de province…
Bien entendu, les choses ne se découvrent telles qu’à partir
d’un certain décryptage qui amène à mettre en évidence leur sens latent. Il
faut leur conserver leurs nuances, leurs demi-teintes, sous peine de sacrifier
la complexité du réel à la simplicité d’une idée, fut-elle « généreuse
».
Dans « La rumeur
d’Orléans», Edgar Morin et son équipe analysent l’émergence,
l’évolution et la disparition d’une rumeur dans une ville de province. Un bruit
se répand à Orléans en 1969, selon lequel, un, puis deux, puis six magasins
d’habillement féminin du centre de la ville organiseraient un trafic de traite
des blanches : des clientes seraient droguées par piqûre dans les salons
d’essayage, puis livrées à la prostitution, après avoir été acheminées par des
voies souterraines. Ce bruit, colporté de bouches à oreilles, fera le tour de
la ville, prend la forme d’une rumeur insistante, véritable mythe dont la
structure s’organise autour de la traite des blanches, mais aussi en relation
avec le juif : les commerçants incriminés sont tous des juifs.
Il s’agit là d’une rumeur au sens précis du terme, puisque,
comme le note Edgar Morin, aucune disparition n’a réellement été signalée dans
la ville et que, d’autre part, l’information circule en dehors des organes
habituels de presse, fermentant dans tous les lieux où l’on « cause » pour se
propager avec force dans toute la ville. Le fait n’aurait qu’un intérêt limité
s’il ne permettait de « voir dans l’extraordinaire le dénonciateur de
l’ordinaire et de détecter dans l’épidémique la présence de l’endémique
»
[18]. En dehors de
l’événement qui, comme tel, n’aura qu’une durée limitée, la rumeur
apparaissant, grandissant et disparaissant apparemment comme elle est venue, on
peut y déceler le surgissement d’un mythe et la manière dont l‘autre, le juif,
s’y trouve introduit.
Le thème de la traite des blanches est, en soi, indépendant de
la liaison avec le juif. Il renvoie à l’imaginaire individuel et collectif, un
imaginaire qui se greffe, en l’amplifiant et en le déformant, sur un phénomène
réel, que rapportent des faits divers et des reportages. « À ce niveau,
remarque Edgar Morin, le thème lie un imaginaire masculin, porté vers la
violence, le rapt et la possession des femmes, à un imaginaire féminin, hanté
par le viol, l’enlèvement et la prostitution »
[19], associés à la mythologie de la drogue
comme invitation à tous les voyages, « voyages dans les univers parallèles de
l’imaginaire, voyages dans les profondeurs cosmiques de soi-même ».
Mais que vient faire le juif dans une telle trajectoire ? Le
glissement du premier thème au second se fait insensiblement. Dans le mythe de
la traite des blanches, si fortement chargé de réminiscences fantasmatiques, il
y a une case vide : celle qui est occupée dans le fait divers comme dans la
littérature populaire, par le « tenancier louche », le mauvais garçon, l’homme
de la pègre, celui par qui le mal arrive. Le juif va venir, presque
naturellement, occuper cette place. Certes, à l’origine, le mythe n’est pas
utilisé contre lui. Au stade initial de la rumeur, « il ne s’agit pas du juif,
ni des juifs, mais d’un commerçant juif, de commerçants juifs »
[20]. La référence au juif est
encore contingente : à défaut de pouvoir nommer les commerçants incriminés, on
dit « ce sont des juifs ». C’est progressivement que l’on passe de l’individu
au genre, et que la rumeur, en proliférant, se charge d’un antisémitisme latent
qui conduit à des réactions globalement négatives à l’égard des juifs comme
tels.
Qu’est-ce qui prédestine le juif, comme être fantasmatique, non
comme être réel, à remplir cette case vide ? Edgar Morin nous donne ici de
précieuses indications. Dans une rumeur comme celle-ci, celui qui est visé est
toujours celui qui apparaît de quelque manière différent par rapport à la
communauté : c’est l’Autre. Cet autre peut être incarné par de multiples
individus présentant une certaine singularité : la femme seule, l’étranger dans
la ville, le commerçant qui a fait une fortune trop rapide… Mais le juif se
prête idéalement à remplir ce rôle. D’abord parce qu’il est l’Autre idéal ;
ensuite parce qu’il est le coupable parfait, désigné comme tel par deux
millénaires d’Occident chrétien.
Il est symptomatique que la rumeur ne s’en prenne pas aux vieux
juifs immigrés qui ont conservé un fort accent étranger, ni aux jeunes
récemment venus d’Afrique du nord, mais qu’elle se concentre sur des
commerçants relativement jeunes et modernes, « des commerçants qui n’ont rien
d’exotique, qui ressemblent à tout le monde, mais qui, en cela même,
dissimulent cette différence mystérieuse que tout le monde peut nommer : ils
sont juifs »
[21]. De
fait, ils ressemblent à tout le monde, mais il appartient à un monde
mystérieux, inquiétant, « souterrain » : c’est un être à double visage…
L’autre comme double maléfique.
Si l’autre fait ici figure d’être double, à la fois proche et
lointain, et à ce titre inquiétant, c’est autant par ce rappel d’une proximité
que par sa seule altérité qu’il fait peur. C’est un double maléfique.
Divers travaux réalisés aux États-Unis ont montré que les noirs
étaient fréquemment perçus par les blancs comme des êtres habités par des
pulsions sexuelles et agressives violentes et incontrôlées. L’inconscient
collectif de nos sociétés européennes se représente vraisemblablement l’arable
immigré de la même manière. L’étranger est associé à l’idée d’un danger sexuel
et d’une souillure du sang. Pour comprendre le pouvoir insidieux de tels
stéréotypes, il faudrait s’interroger de façon moins sommaire sur le jeu subtil
des projections croisées qui interviennent ici : par exemple, sur les fantasmes
de l’homme blanc par rapport à la femme noire, ou de la femme blanche à l’égard
de l’homme noir, et réciproquement.
Sartre soulignait déjà l’ambivalence qui habite l’antisémite à
l’égard de sa victime. Le juif attire tout en suscitant de la haine, d’où ce
sadisme particulier qu’il provoque, combinaison curieuse d’attirance et de
rejet, si souvent mise en évidence à propos de l’ambiguïté de la femme
antisémite vis-à-vis du juif auquel elle attribue un pouvoir sexuel
exceptionnel. Attrait à la mesure de ce dont l’autre est investi : la
différence est ici source d’un trouble profond qui vient justifier la haine.
Tel cet individu qui traite de P… la femme qui excite son désir, on projette
chez l’autre ce que l’on ne peut supprimer en soi. Car tout manichéisme masque,
en la révélant, la séduction du mal qu’on dénonce chez l’autre. Derrière ce
manichéisme s’affirme la nostalgie d’un âge d’or proprement mythique où l’on
était entre soi : temps de l’innocence perdue, époque heureuse de la communion
dans l’homogène, avant l’intrusion de l’autre. La projection de ce rêve, au
contenu proprement infantile, dans un avenir proche ou lointain contribue à
façonner les traits d’un véritable messianisme toujours prêt à s’incarner dans
un ordre nouveau. La différence, c’est le désordre…
Il est banal de dire, après Sartre, que si l’on veut savoir ce
qu’est le juif contemporain, il faut d’abord interroger la conscience
chrétienne. Juifs et chrétiens se prêtent parfaitement à illustrer cette
dialectique du même et de l’autre sur laquelle nous avons fondé notre
réflexion. Et ce, pour des raisons évidentes : comme le remarque Francis
Martens, « les juifs - puis les chrétiens - face aux Grecs et aux Romains, et
bien plus encore les juifs face aux chrétiens, offrent par excellence l’image
de l’altérité du semblable. Le judaïsme est en effet la matrice du
christianisme. Les deux se définissent en partie l’un par l’autre : les juifs
sont des "chrétiens manqués" qui n’ont pas su accueillir le Christ,
les chrétiens sont des "juifs dévoyés" qui n’ont pas voulu rester
fidèles aux termes de l’Alliance…»
[22]. Un regard
attentif sur la relation ambivalente des uns aux autres permettrait de mettre
en évidence la fonction du juif comme être imaginaire dans la conscience
chrétienne où il assume « le rôle ingrat de garant négatif de l’identité
chrétienne : à la fois double maléfique et père tant admiré que haï ». À partir
de l’analyse de l’accusation classique de « meurtre rituel » portée au cours
des siècles à l’encontre des juifs, F. Martens montre bien à quel point ceux-ci
représentent le lieu spéculaire idéal de projection du fond obscur de l’homme
chrétien. Mais cette réflexion serait tronquée si elle ne tenait compte de la
circularité du problème posé. « Une relation spéculaire n’est jamais à sens
unique. Si au bout du miroir allemand (français, polonais…) il y a le juif, à
un bout du miroir juif il traîne aussi un reflet allemand. À l’autre bout de ce
dernier miroir, on trouve évidemment l’arabe… On a le juif qu’on peut »
[23].
Face à ces réalités qui se donnent à percevoir comme les
multiples facettes d’un racisme au sens large, nous demeurons singulièrement
démunis. Si nous savons relativement de quoi nous parlons, nous ne savons pas
encore à qui notre discours s’adresse. Le racisme, c’est toujours les autres.
S’il nous arrive de confesser que nous n’aimons pas les étrangers, c’est
toujours sur base d’une rationalisation préalable qui opère comme dénégation :
je n’aime pas les Nord-Africains parce qu’ils sont violents et qu’avec eux, on
ne sait jamais, mais je ne suis pas raciste, d’ailleurs les images des camps de
concentration me font horreur… Paradoxalement, ces dernières images contribuent
à entretenir en chacun le sentiment de sa propre innocence, renforçant la
conviction naïve que, comme on l’a dit, le raciste, c’est l’autre. Il importe
peu, finalement, que nous réagissions émotionnellement aux images cruelles de
la dernière guerre et aux atrocités racistes dont elles furent le théâtre, si
nous ne percevons pas qu’elles s’inscrivent dans le prolongement logique d’un
racisme ordinaire dont le pouvoir est d’autant plus grand qu’il opère de
manière insidieuse…
Si ces considérations débouchaient sur une affirmation
renouvelée d’un principe de tolérance, nous n’aurions pas gagné grand-chose.
Car la tolérance risque bien de n’être que cette paresse de l’esprit selon
laquelle « il faut de tout pour faire un monde ». Les principes libéraux sur
lesquels nos systèmes politiques et sociaux sont édifiés accréditent l’idée
d’une égalité théorique des individus à partir d’un concept abstrait de la
nature humaine hérité de la Philosophie des Lumières. La reconnaissance
intellectuelle d’une parenté entre les hommes n’a jamais empêché quiconque de
les rejeter, de les persécuter et de les mettre à mort, fût-ce au nom d’une
certaine idée de l’homme. Elle peut encore constituer une manière subtile de
nier des différences pourtant bien réelles.
Face à ces autres, il faut oser prendre le risque de la
rencontre. Rencontrer autrui, c’est certes œuvrer pour l’unité, mais dans le
deuil de l’identité, sinon l’unité recherchée impliquerait encore la tentative
de ramener l’autre à moi, à mon désir sur lui. Il semble bien que l’acceptation
de la différence, qui marque l’accès à l’altérité, soit la tâche la plus
difficile de l’existence. Elle n’est possible que « sur la base d’une béance,
d’un manque non occulté… La communication avec l’autre se précise et se
diversifie par le langage. Le dialogue maintient l’intervalle, règle la
distance… pour que la différence puisse se dire sans être abolie »
[24].
Dépasser cet instinct de société et de sécurité qui refuse la
différence, dont parlait naguère Michel de Certeau, c’est reconnaître que
l’union se stérilise et perd son sens si elle ne renaît constamment de la
diversité affrontée et acceptée.
[1]
Ce texte a fait partie d’un cours intitulé «
Souffrance, maladie et mort » donné
par le professeur Claude Geets, psychologue (décédé), au Département de «
Pastorale de la Psychopathologie » de la Faculté de Théologie de l’Université
Catholique de Louvain en 1984. Il a également été publié dans une version
synthétisée dans la Revue
MRAX
Informations,n° 26, Spécial mars 1982, Assises con- tre le racisme,
pp.15- 18. Nous remercions vivement la Faculté de Théologie ainsi que le
Mouvement contre le Racisme et la Xénophobie de nous en avoir autorisé la
publication ici.
[2]
Freyre G.,
Maîtres et esclaves.
La formation de la société brésilienne,Paris, Gallimard,
1974.
[3]
Memmi A.
Le racisme,
Paris, Gallimard, 1982.
[4]
Cité par Laing R.D.,
Soi et les
autres,Paris, Gallimard, 1971.
[5]
Ben Jalloun T.,
La plus haute des
solitudes, Paris, Seuil, 1977.
[6]
Cf. Pontalis J.-B.,
Sur le
travail de la mort, in Entre le rêve et la douleur, Paris,
Gallimard, 1977.
[7]
Pontalis J.-B.,
L’insaisissable
entre-deux, ibidem, p. 102.
[8]
Plaidoyer pour une certaine
anormalité,Paris, Gallimard, 1978, p. 63.
[9]
loc. cit., pp. 102 - 103. .________
[10]
T rois essais sur la théorie de
la sexualité, Paris, Gallimard, 1964.
[11]
de Certeau M.,
L’étranger ou
l’union dans la différence,Paris, Cerf, 1969.
[12]
Morin E.,
La rumeur
d’Orléans, Paris, Seuil, 1982, p. 9.
[13]
Sartre J.-P.,
La question
juive,Paris, Gallimard, 1980.
[14]
Thomas L.-V,
Civilisation et
divagations,Paris, Payot, 1981.
[15]
Tillich P.,
Le courage
d’être, Tournai, Casterman, 1967.
[16]
Lacan J.,
Ecrits,
Paris, Seuil, 1966, p. 173.
[17]
Cela n’implique pas qu’il n’y ait pas de racismes spécifiques :
anti-juif, anti-arabe, anti-vieux...
[18]
La rumeur d’Orléans,
p. 7.
[19]
Ibidem, pp. 39 - 40.
[22]
Martens F.,
Le miroir du meurtre
ou la synagogue dévoilée, in Olender M.,
Le racisme, mythes et sciences, Bruxelles,
Éditions Complexe, 1981, p. 63.
[23]
Ibidem, pp. 67-68.
[24]
Godin A.,
Psychologie des
expériences religieuses, Paris, Centurion,
1981.