Pensée plurielle
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4197-7
132 pages

p. 71 à 75
doi: 10.3917/pp.005.0071

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Dossier

no 5 2003/1

2003 Dossier

Travail social, résurgence de la droite populiste et de l’extrême droite

Nicole Duhamel  [1]
NICOLE DUHAMEL. « Social work and resurgence of the populist right and of the extreme-right ».
If the worker of the link has a solid identity, he will be able to build and to define his function and his responsibilities when he has to deal with the service user. That is one of the necessary conditions for the construction of a social position for the user. This construction is all the more important that it will give rise to self-esteem. Through this process that we will struggle effectively against the extreme-right. Keywords : need of security, limits, frame, link, identity.
« Elle court, elle court, la maladie d’amour…» chantait Michel Sardou en 1973.
« Elle court, elle galope, la maladie du lien», pourrions nous crier aujourd’hui.
Lien détricoté dans les familles, rompu dans les villages, inexistant dans les villes.
Ce n’est donc pas pour la beauté du mot que nous appelons « les travailleurs du lien » tous ceux qui, aujourd’hui, d’une façon ou d’une autre, œuvrent à restaurer, réparer, retisser, renouer ces liens, à l’école, en famille, à l’hôpital, dans le quartier, en institution, et entre les institutions. Le but et le sens de leur action sont de remettre ensemble ceux qui se sont éparpillés.
Une autre tentative de réponse à l’isolement est le « web » : ce mot anglais signifie toile, tissu : elle est pour certains un essai de réponse virtuelle à une réelle souffrance de solitude.
Il y a de multiples angles de vue pour aborder cette thématique. Je choisirai l’angle psychologique, individuel et inter-individuel.
Le lien, l’attachement [2] est la réponse au besoin biologique de sécurité.
Sécurité, mot « tarte à la crème », utilisé tantôt de façon judicieuse par les professionnels, tantôt de façon galvaudée par certains politiques, de gauche comme de droite, en recherche d’électorat.
La droite populiste (style Le Pen) propose un modèle de société « idéal » où régnerait la sécurité : tout serait « en ordre » , entendez dans l’ordre social, économique, politique antérieur : « chacun chez soi ». Les Belges en Belgique, les étrangers dans leur pays, les patrons à la tête de leur usine, les ouvriers dans leurs quartiers, les femmes à la maison : ainsi, il n’y aurait plus de chômage, plus de délinquance, plus de perturbations… situation surréaliste s’il en est, un peu comme si on tournait un film à l’envers. Et indépendamment des jugements de valeurs que l’on peut poser.
Le présupposé à la base de cette philosophie politique est qu’il n’y a pas de place pour tout le monde,avec le sentiment conséquent d'insécurité, voire même de danger. De surcroît, on sait que lorsque le sentiment d’insécurité est présent, la différence n’apparaît plus comme une richesse, mais comme une menace supplémentaire. Et c’est sur ce sentiment d’insécurité que la droite po-puliste et l’extrême droite s’appuient pour faire miroiter leur programme politique : comme si les choses étaient simples, linéaires, dichotomiques et sans contexte. En réalité les éléments de la vie sont aujourd’hui très complexes, mélanges de facteurs multiples interagissant simultanément et à lire dans un contexte chaque fois particulier.
Le Travailleur du Lien a besoin, plus que jamais, de s’interroger sur sa mission, ses objectifs, son rôle, ses fonctions au sein de l’institution pour laquelle il travaille et au service de qui il met en œuvre ses compétences, s’il ne veut pas être manipulé tant par l’institution que par les usagers.
D’une part, l’institution le presse d’une série de missions : accompagner le développement de l’autonomie, restaurer le lien, réinsérer dans le cursus de l’emploi, éduquer à la responsabilité et sortir de la délinquance, guider les parents renonçants et impuissants, etc. D’autre part, l’usager exige son intervention, sa présence, ses compétences, voire même la solution à ses problèmes, y compris les problèmes financiers.
Face à la résurgence de la droite populiste et de l’extrême droite, la question parallèle que le TS pourrait se poser est : comment « rester debout » dans la tourmente des conflits et des incohérences dans lesquelles il/elle est immergé/e ?
De même qu’on ne peut pas ne pas communiquer, le Travailleur du Lien, qu’il le veuille ou non, ne peut pas ne pas jouer de rôle. Il joue un rôle non seulement social et éducatif, mais également politique et économique. Soit parce qu’il accompagne l’individu dans son développement vers l’autonomie, et dans ce cas, il ne fait pas le jeu de la droite ; soit parce qu’il accompagne l’usager dans la réalisation de son « contrat », dans le cadre de la politique de « l’état social actif » [3] et on peut espérer que le processus de réinsertion œuvre pour la démocratie ; soit il entretient « l’assistanat », se laisse mouvoir dans les laisser-faire, les missions vagues, les frontières floues, la pseudotolérance, les objectifs non définis, et dans ce cas, il peut participer à l’entretien du flou, de l’indécision, de l’incertitude, constituants de cette insécurité collective, terreau de l’extrême droite.
À chaque jour, à chaque heure, à chaque minute, le TS, le travailleur du Lien,quel que soit son niveau dans la hiérarchie, est obligé de se recentrer sur lui-même, de poser ses limites, d’installer ses frontières,s’il ne veut pas devenir l’objet du désir de toute puissance tant des institutions que des usagers. Il doit, s’il veut sauvegarder sa santé, être sa propre autorité, c’est-à-dire, éva-luer à chaque fois ses compétences, ses fonctions, ses limites. Grâce à sa capacité d’instaurer ses propres limites, il pourra les poser dans le cadre de son intervention : s’il veut guider et orienter un parent perdu devant la toute puissance de son enfant, il devra, lui, poser un cadre strict à son intervention, afin de ne pas devenir à son tour impuissant comme le parent qui vient lui demander de l’aide ; paradoxalement, il faut beaucoup d’amour et de compassion pour poser des règles strictes et des interdits. Cela vaut tant pour les parents que pour les TS. Le respect de la dignité humaine, c’est là qu’il se trouve : dans cette conjonction de bienveillance et de cadre, de Permission et de Protection, comme disent les Analystes Transactionnels. « J’attends que tu te comportes comme un homme, une femme digne de ce nom et je ne te permets donc pas de faire n’importe quoi : je ne te permets pas de manquer l’école, je ne te permets pas de te droguer, je ne te permets pas de voler, je ne te permets pas de te vautrer dans ton lit, j’attends de toi que tu mettes ton énergie à ton service, que tu développes tes capacités intellectuelles, techniques, artistiques, j’attends de toi que tu participes à la construction de ta famille, de ton groupe social, de ton quartier » doit dire le parent ou l’éducateur.
Et c’est là qu’intervient la force du lien : c’est parce que tu es important pour moi et que je suis important [4] pour toi, que l’attachement se développe, attachement sans lequel on ne peut rien faire. Appeler un travailleur social, un travailleur du lien, c’est le mettre au cœur du sens même de son action. Sans lien, aucune action possible, aucun cadre possible.
Mais comment sortir de l’impasse devant laquelle se trouve souvent le TS : pour mettre du cadre, il faut du lien, pour faire du lien, il faut un minimum de cadre :quelle option choisir ? Une troisième, qui englobera les deux autres : résister à l’urgence et investir dans le temps et la durée ; établir des contacts, dans le respect de la culture de chacun, de la compréhension de son histoire et de son contexte de vie, en pratiquant réellement l’empathie (tout le monde connaît, mais chacun sait que ce n’est pas si facile à pratiquer), résister à l’ambiance du « laisser-faire », par facilité, par découragement ou pour faire plaisir, construire des réseaux où chacun a une place et un rôle à jouer. Il s’agit d’un travail de longue haleine, de patience et de persévérance. On ne reconstruit pas en un jour, une semaine, un mois, ce qui a mis des années à se déliter, s’effriter, se découdre ou pire, ce qui n’a pratiquement jamais existé.
Les identités ne pourront se construire, les individus ne pourront prendre leur vie en main et en accompagner d’autres, à leur tour, que si et seulement si lien et cadre sont « tricotés ». Une identité solide est, dans le contexte actuel, le seul et unique facteur garant de sécurité.
Le sentiment de sécurité se développe parallèlement à la création du lien, à l’attachementqui se renforce chaque jour entre la mère ou son substitut, et son enfant. Il était une époque, pas si lointaine où les conditions de vie permettaient ce processus naturel. Et s’il était quelque peu défaillant, la société offrait, de par sa structure, le complément de sécurité externe : famille élargie, interactions multiples dans le village ou dans le quartier, institution du mariage (notion de durée dans la relation, même si celle-ci laissait à désirer à d’autres niveaux), stabilité de l’emploi, carrière dans l’entreprise, assurance d’un emploi à vie dans l’administration.
Aujourd’hui, même le service public n’offre plus cette garantie. Les critères de la société économique « performante » ont envahi cette zone-là également. Tous les facteurs qui permettaient une sécurité externe ont disparu et chacun se retrouve avec ses lacunes, voire ses béances dans certains cas. Comment dès lors passer de l’insécurité à la sécurité ?
C’est là que l’individu a plusieurs options :
  • se prendre en mains, accepter de vivre avec les difficultés, les incohérences, les conflits, cela veut dire apprendre à devenir autonome, à se faire confiance quoi qu’il arrive ; cela veut dire prendre des risques, prendre des responsabilités, affronter l’inconnu, devoir improviser, mais aussi poser des cadres, installer des repères, mettre des limites : le « dur labeur de se construire», autrement dit, construire son identité.
  • continuer à vivre dans la dépendance, à chercher le soutien et la sécurité à l’extérieur, chercher un « père » rassurant, avec le prix qu’il faudra peut-être payer (renoncer à l’autonomie, vivre sous la tyrannie).
Le travailleur social peut lui aussi se sentir coincé dans ce dilemme : Quelle est sa place aujourd’hui? Que lui demande-t-on ? Accompagner le développement de l’autonomie ? Restaurer le lien ? Si oui, comment? Avec quels moyens (compétences, formations, temps, salaires, etc.)? Pallier les incompétences de la famille ? de l’école ? les dérives de l’économique ? Répondre aux exigences du citoyen, devenu inéduqué, bientôt caractériel, et qui considère que tout lui est dû ? Œuvrer au service de l’image de certains politiques ? Entretenir la dépendance ?
Pour rester droit devant sa tâche et éviter le « burnout » (épuisement), le TS se trouve lui-même, pour lui-même, devant un vaste programme : comment résister aux contradictions de toutes parts,surfer sur la vague des incohérences, résister aux exigences du citoyen, accomplir sa mission pas toujours clairement définie, être « au service de » sans être Esclave, ni Sauveur, ni Persécuteur, mais professionnel aidant à la conquête ou reconquête de l’autonomie chez les individus dont il a pour mission de les accompagner.
Comment résister à la pression de l’institution ? Certains TS sont en première ligne (ou dernière) : ils sont la « dernière chance » du chômeur de décrocher un emploi, l’interface entre la famille maltraitante et l’enfant, l’interface entre le jeune délinquant et sa réinsertion dans le groupe social. Autant de situations qui donnent le vertige si on ne mesure pas ses limites et si on ne se positionne pas dans son contexte d’action très limité et relatif. Gare au sentiment de toute puissance !
Que l’on se situe à l’échelle familiale ou à l’échelle internationale, tout tourne autour de la notion de PLACE. C’est une banalité de dire que dans une famille « sans histoire », chacun a trouvé - il faudrait dire occupé - sa place. Cela veut dire aussi que chacun a pu construire son IDENTITÉ et développer confiance et estime de soi.
L’identité ne peut se construire que dans un lieu où existent simultanément confiance et protection, permission et cadre. Liberté d’exister dans un espace structurant. Amour inconditionnel de la petite personne et limites de sa liberté d’expression ou de comportements afin que chacun soit respecté dans son territoire, physique et psychique. C’est là que se situe l’autorité parentale : offrir ce cadre de respect, d’amour, de confiance : je t’aime et je t’interdis de mettre tes doigts dans la prise de courant (je t’interdis de te faire du mal).
Si le travailleur social peut avoir un certain impact (et ne nous leurrons pas… ), c’est parce qu’incessamment, il reviendra avec un cadre à offrir, une structure à poser, et cela dans une relation d’empathie, de respect. Ni paternalisme, ni moqueries, ni surinvestissement : du professionnalisme uniquement : limites de ses compétences. Limites du cadre d’action, limites de la mission.
Il est donc essentiel que les institutions s’interrogent sur les moyens qu’elles mettent à dispositionpour favoriser la construction ou la reconstruction de ces identités fragmentées, lacunaires ; on ne réinsère pas quelqu’un dans le circuit professionnel de façon durable sans lui avoir, au préalable, donné les moyens de se reconstruire affectivement, émotionnellement, psychologiquement.
Cela veut dire aussi balayer devant sa porte ; cela veut dire, que le TS sera peut-être amené lui-même à faire le point sur sa propre identité : où en est-il? quelle estime a-t-il de lui, de son travail, son activité professionnelle telle qu’il la réalise satisfait-elle ses valeurs fondamentales ? comment considère-t-il les usagers qu’il fréquente ?
Certains devront peut-être reconsidérer l’influence de quelques valeurs ambiantes : est-ce le plaisir, le bonheur qui est primordial ou est-ce être une personne debout, capable de s’assumer, de faire face aux difficultés et aux défis de la vie sur cette planète ?
Il s’agit d’une boucle qui se renforce : c’est par une identité solide que le T ravailleur du Lien pourra, osera, poser un cadre délimité de ses fonctions, de son rôle, de sa mission, de son temps, de ses responsabilités face à l’usager. Donner ce qu’il peut, tout ce qu’il peut, renoncer à l’illusion de « Sauvetage », permettant ainsi tant à lui-même qu’à l’usager d’être à sa place, place de TS qui prend soin, qui éduque, qui oriente ; place de l’usager qui doit apprendre lui aussi à définir ses besoins, ses demandes, apprendre à occuper sa place en respectant celle de l’autre, apprendre à vivre avec la frustration causée par les limites de la réalité.
C’est seulement ainsi, en permettant à chacun d’occuper sa juste place que l’on coupera l’herbe sous le pied de l’extrême droite qui se nourrit de l’insécurité provoquée par le flou, les débordements et le manque de structure.
N°1 Parvis Saint-Roch
B - 1325 Chaumont-Gistoux
 
NOTES
 
[1] Psychologue, psychothérapeute, formatrice en relations humaines.
[2] Voir les travaux de BOWLBY, de HARLOW et de LORENZ.
[3] « État Social Actif » : terme utilisé par Joseph van HAERPEREN, enjeux philosophiques en travail social,LLN, 8.2.2002.
[4] Important, non dans le sens affectif, mais dans un rapport empathique, dans le respect de l’autre.
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[4]
Important, non dans le sens affectif, mais dans un rapport ...
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