2003
La vieillesse :
une construction sociale
Jean Foucart
[1]
Pour bien comprendre le statut et la position de la vieillesse dans notre société,
un détour s'avère nécessaire. Les concepts de matérialité, de conditionnement,
de contrôle social permettent une théorisation de cette question. L'âgisme est
abordé comme forme d'exclusion de la personne âgée.Mots-clés :
matérialité, conditionnement social, construction sociale, macro social, micro social, âgisme, hétéro phobie, étranger, rapport organique, enjeu social.
JEAN FOUCART
« Old Age : A social construction »
The fully understand how old age is considered in our society, a circuitous wag is needed.
Concepts such as materiality conditioning and social control make a theorization of the
question possible. The science of old age is described as a means to exclude the elderly.Keywords :
Materiality, social conditioning, social construction, macro and micro social agism, heterophobia, stranger organic connection social stake.
Dans ce texte, nous voudrions problématiser la question de la vieillesse.
D'office une question de vocabulaire apparaît : doit-on parler de " vieillesse, de
«vieux » de " personnes âgées ", de « retraités», de « 3e et de 4e âge »? Les mots
ne sont pas neutres. Ils traduisent et construisent des processus sociaux. Les
typologies imaginées par le Cabinet de marketing reprennent un éventail stigmatisant. Il en existe de toutes sortes. Certaines se fondent sur l'âge, d'autres s'élaborent sur l'attitude plus ou moins optimiste face à la vie. Aux métaphores traditionnelles faisant de la vieillesse l'automne de la vie, le couchant ou le soir, se
substituent des images plus qu'inquiétantes, comme « le bout du rouleau », « la
fin du parcours » qui montrent que le temps de la vie est majoritairement pensé
de manière linéaire.
Cette question de vocabulaire est l'expression de conflits, d'enjeux sociaux.
Elle indique la nécessité d'aborder la vieillesse comme une construction sociale.
Toutefois, une perspective constructiviste se doit de tenir compte des effets liés à
la matérialité, en ce qui nous concerne, les effets liés à la transformation des
possibilités physiques. Ceux-ci ne peuvent être isolés des effets de construction
qui, s'ils supposent des conditions, ne se voient pas déterminés par elles ; c'est
au contraire la construction qui détermine la hiérarchie des ressources et leur
mode de faire-valoir.
Un long détour, à partir d'exemples issus de l'anthropologie et de l'histoire,
avant d'aborder succinctement la question dans la société contemporaine est
indispensable. Une telle approche est nécessaire à une mise à distance du sens
commun et à l'élaboration d'autres perspectives.
Nous nous interrogerons dans un premier temps sur les rapports entre le
conditionnement et le contrôle social. Ensuite, nous présenterons quelques
figures à partir de l'histoire de la vieillesse et de l'anthropologie. Une nouvelle
perspective sera introduite à partir de l'abordage de la vieillesse comme enjeu
social. Dans un dernier temps, nous examinerons le rejet dont sont l'objet, les
personnes âgées dans notre société. Le texte paradigmatique de G.Simmel sur
l'étranger constituera un outil théorique particulièrement riche.
1. La matérialité
Conditionnement et organisation sociale
Il est important de souligner que le vieillissement, sous l'aspect physique peut
être abordé comme un ensemble de possibilités de base. La dimension
matérielle, définit un champ de possibles, de gestes possibles ou impossibles.
Ces effets peuvent être abordés sous l'angle macro-social et micro-social.
1. 1. La matérialité. - L'aspect macro-social.
Nous retenons trois aspects de la matérialité.
Le premier est la fragilité physique du vieillard. D'où il ressort que la condition
des vieux sera plus mauvaise dans les sociétés les moins policées, les plus anarchiques, reposant sur la loi du plus fort, ainsi dans le monde mérovingien.
Un deuxième facteur est la connaissance et l'expérience venant de la durée.
Plus favorables aux vieillards seront donc les civilisations reposant sur l'oral et la
coutume : Ils y joueront le rôle de liens entre les générations et le rôle de
mémoire collective ; on fera appel à eux dans les veillées et les procès. Harvey
[2]
C.Lehman exprimait ainsi les caractères positifs et négatifs de la vieillesse à
l'égard de l'évolution culturelle : « quelles que soient les causes de l'ascension et
du déclin, il est clair que le génie ne fonctionne pas de la même façon tout au
long de l'âge adulte. La créativité supérieure augmente relativement vite pour
atteindre un maximum qui se situe en général entre 30 et 40 ans puis diminue
lentement. Dès qu'il atteint la maturité, l'homme est confronté à un paradoxe
gérontique que l'on peut exprimer en termes de transfert positif et négatif. Les
personnes âgées ont probablement un transfert plus important, à la fois positif et
négatif, que les jeunes. Le résultat du transfert positif est que les vieux ont en
général une plus grande sagesse et une plus grande érudition. C'est un avantage
incalculable. Mais quand la situation demande une nouvelle vision des choses,
l'acquisition de techniques nouvelles, ou même un nouveau vocabulaire, les
anciens semblent stéréotypés et figés. Pour apprendre le nouveau, ils doivent
souvent désapprendre le vieux, ce qui est deux fois plus difficile que d'apprendre
sans avoir à désapprendre. Mais quand la situation demande une accumulation
de savoir, alors les vieux retrouvent leur avantage sur les jeunes ».
Troisième facteur : l'altération des traits physiques. Les sociétés ayant le culte
de la beauté corporelle sont portées à déprécier la vieillesse ; cela fut particulièrement net en Grèce et pendant la Renaissance. La littérature de la Grèce
antique reflète les sentiments de crainte et de rejet que la vieillesse inspire :
« L'âge triste et qui tue, la vieillesse, a une haine », écrit Euripide dans Héraclès,
et Sophocle, dans Œdipe à Colone, parle de la « vieillesse odieuse qui rassemble
en elle tous les maux ». La Renaissance, renouant avec la culture grecque,
éprouve le même dégoût pour le corps vieux. Ronsard ou Du Bellay maudissent
la vieillesse « répugnante et honteuse ». La « bouche édentée », les « yeux chassieux », le « nez morveux », le « teint jaune », le « dos courbé », le « corps sec
et étique » font du vieux « toussoteux », « crachoteux » et « radoteux », une
« carcasse déterrée », une « charogne sans couleur »
[3]. Dans les périodes de
plus grande spiritualité, où la beauté est recherchée par delà le sensible, le corps
vieilli n'apparaît pas, en soi, comme un objet de dégoût.
Au Moyen-Age, l'idéal esthétique plus abstrait conduit à faire du vieillard un
double symbole : celui de la sagesse manifestée par la blancheur des cheveux
et de la barbe à l'image de Dieu en majesté au cœur des cathédrales, et celui du
péché marqué par l'altération physique et la peau flétrie.
1. 2. Matérialité et interactions
La réduction de l'espace personnel, par exemple, est un aspect important
mais rarement abordé dans la vie du couple très âgé : le moment où les
conjoints, désormais plus fragiles et forcés de limiter leurs activités, commencent
à sortir de plus en plus rarement de chez eux, réduisant même les déplacements
à l'intérieur de leur propre foyer, en vivant davantage donc dans les mêmes lieux.
Le problème se pose de redéfinir une « bonne distance conjugale », c'est-à-dire un équilibre entre une « tendance de fusion » et une « tendance à l'indépendance », entre une composante fusionnelle en quête d'une structure holiste et
une composante individualiste, destructurante, irrépressible mouvement d'individuation. Le problème est d'autant plus aigu, dans la mesure où les ressources
de chacun se sont quelque peu abrasées et où les capacités d'adaptation sont
plus réduites.
B. Camdessus note que, dans ces couples, l'un des conjoints occupe
généralement une place dominante. Non seulement il s'occupe de tout (en
reprochant à l'autre de ne rien faire), mais il envahit aussi tout l'espace de l'autre,
sans lui laisser le moindre repos, le moindre lieu personnel où il puisse se
retrouver. Si certains couples s'accommodent très bien de cette situation, dans
la mesure où le plus important pour eux est de rester ensemble, quitte à devoir
tolérer «l'intrusion permanente de son mari ou de sa femme dans son jardin
privé », d'autres vivent là des conflits importants et s'épuisent à devoir se
supporter
[4].
Le problème de la dépendance dans le couple offre une autre bonne illustration des effets de la matérialité. Plus le couple est âgé, plus les effets, et même
les petits enfants, ont tendance à intervenir dans la prise en charge de cette
dépendance, ce qui n'est pas toujours bien accepté par le conjoint valide et en
bonne santé.
Dans un premier temps, certes, il pourra être content de trouver de l'aide
auprès de ses enfants, puis il risque de se trouver débordé par eux et même privé
de son droit de décision. Peut-être laissera-t-il faire par crainte de raviver de
vieux conflits. Peut-être choisira-t-il, aussi, de faire davantage confiance à l'un de
ses enfants, ce qui ne manquera pas de susciter de la peine, de la jalousie, du
dépit … chez les autres. La dépendance pourra venir déstabiliser l'ensemble du
système familial et les dynamiques qui lui étaient propres jusque là
[5].
2. Vieillesse et structure sociale :
un détour par l'histoire et l'anthropologie
Les définitions sociales de la vieillesse sont à relier au contexte macro social.
Chaque société a les vieillards qu'elle mérite. Chaque type d'organisation socio-économique et culturelle est responsable du rôle et de l'image de ses vieux.
L'histoire occidentale, de l'Antiquité à la Renaissance, est marquée par les
fluctuations du rôle social et politique des vieillards. Il n'y a pas d'évolution
linéaire de la vieillesse ni de son statut. C'est à une évolution en dents de scie
que nous assistons, mais souligne G.Minois, la tendance générale est à la dégradation. Très tôt, dans nos sociétés, s'impose l'image d'une échelle des âges
incurvée, avec une apogée se situant vers 40 ou 50 ans, précédant l'irrémédiable
et définitif déclin vers une vieillesse dévaluée. Ce schéma comprend bien des
variantes et des exceptions, mais il affecte profondément et durablement la
psychologie des personnes âgées, qui intériorisent la dégradation de leur statut
social.
J. Delumeau et G. Minois
[6]
[7] soulignent que le regard qu'on a sur elle est fonction de plusieurs facteurs qui peuvent se combiner entre eux de manière plus ou
moins complexe : structuration de la société, place respective de l'oral et de
l'écrit, dimension de la famille, nucléaire ou patriarcale, accumulation de la
richesse mobilière, idéal de la beauté lui-même commandé ou non par des
conceptions religieuses. Nous expliciterons une de ces dimensions : l'écrit et
l'oral. Auparavant, nous introduirons, à partir de l'un ou l'autre exemple, à leur
représentation et leur position dans l'antiquité et durant l'une ou l'autre période
de notre histoire.
Les poètes et tragédiens grecs qui ont nourri l'imaginaire de la pensée occidentale, n'ont manifestement pas témoigné de beaucoup d'amour pour la vieillesse. A Côté de la figure du vieux sage (les pièces d'Eschyle), il y a les figures
pitoyables de vieillards décrépits et souffrants, et celles-ci estompent celles-là.
Sophocle nous fournit l'un des exemples les plus pathétiques de toute la littérature avec le personnage d’« Œdipe à Colone ". L'auteur, alors âgé de 88 ans,
s'identifie manifestement à son malheureux héros, le vieil Œdipe, aveugle,
conduit par sa fille Antigone, arrivant au terme de sa vie, dans le bois sacré de
Colone, patrie de Sophocle. La vieillesse est la dernière malédiction dont les
dieux chargent notre destin ; le chœur des vieillards de Colone semblable à une
troupe de damnés, a des paroles terribles pour peindre les malheurs du grand
âge, paroles dont l'écho résonnera à travers les générations dans le cœur de
tous les vieux.
Euripide, contemporain de Sophocle et presque aussi vieux que lui, mourant
à 74 ans en 406 av. J.-C, lance dans Héraclès un hymne à la jeunesse accompagné d'une malédiction à l'égard de la vieillesse. « La jeunesse est pour moi
l'âge toujours aimé, mais la vieillesse met sur ma tête un fardeau plus lourd que
les cimes de l'Etna et elle étend un voile sombre sur mes paupières. Je ne
voudrais ni le luxe de l'empire d'Asie, ni un palais rempli d'or, en échange de la
jeunesse, si belle dans l'opulence, si belle encore dans la pauvreté. Mais l'âge
triste et qui tue la vieillesse, a ma haine. Qu'elle aille s'engloutir dans les flots ;
que loin des demeures et des cités humaines qu'elle n'aurait jamais dû visiter,
elle soit emportée dans un vol éternel au haut des airs ».
Cette vieillesse maudite resurgit dans Hécube, sous les traits de la vieille
reine de Troie, veuve de Priam, prisonnière des Grecs, « esclave, vieille, sans
enfant », et encore dans le personnage d'Œdipe, dans les Phéniciennes, « vieillard chenu qui n'est plus qu'un fantôme apparu dans l'air, un mort venu de l'autre
monde, un songe ailé » ; « Nous autres, vieillards, nous ne sommes qu'un troupeau, une apparence, nous déambulons comme des images de rêve, nous
n'avons plus de bon sens, si intelligents que nous puissions nous croire ».
Eschyle avait employé la même image dans Agamemnon, où le vieillard « erre
ainsi qu'un songe apparu en plein jour».
Du côté des mythes, lorsque Zeus envoie Pandore sur terre afin de punir les
hommes de leur orgueil à vouloir égaler les dieux, cette superbe créature vient
semer « les maladies cruelles que la vieillesse apporte aux hommes ». « Depuis
ce moment, par affliction, les hommes vieillissent plus vite ». Dans les grands
affrontements des récits mythologiques, ce sont toujours les jeunes qui sortent
vainqueurs du combat contre les pères : Cronos émascule Ouranos, Zeus à son
tour chasse Cronos et les Olympiens en viennent à régner dans l'éternelle force
de l'âge. L'épopée homérique exalte la jeunesse au travers du héros vaillant et
couvert de gloire. Celui qui meurt à la fleur de l'âge est aimé des dieux. La
jeunesse perpétuelle semble le bonheur suprême. C'est le cadeau merveilleux
que Zeus fait à son aimé, Ganymède, roi de Troie.
Le statut peu enviable des vieillards n'exclut pas l'importance de leur rôle à
certaines époques.
Georges Minois
[8] , combat la thèse selon laquelle les vieillards au Moyen-Age
étaient quantitativement très minoritaires et n'avaient pas joué de rôle important
dans la société médiévale. Or, indépendamment du cas assez incroyable
d'Aliénor d'Aquitaine, dont la carrière personnelle commence à 69 ans, de
nombreux papes des XIe et XIIe siècles et plusieurs doges de Venise furent des
hommes âgés. Totalisant les études sur la peste, cet historien met en relief un fait
majeur : la peste noire et les épidémies qui la suivirent aux XIVe et XVe siècles
épargnèrent relativement les vieux. Le poids de ceux-ci s'accrut dans la société,
y compris dans l'économie et la politique. D'où une tendance à la gérontocratie
qui eut pour corollaire, au moins dans les milieux cultivés, un regain de critique
contre les vieillards. La satire des mariages entre les hommes déjà âgés et de
très jeunes filles redevint à la mode, comme elle l'était à l'époque de Plaute
quand la jeunesse romaine s'efforçait d'ébranler le lourd pouvoir du
pater
familias.
La remise en situation, par le même historien, du rôle des personnes âgées
dans la société médiévale est suivie d'une autre, portant sur la Renaissance. On
savait que celle-ci, renouant avec les idéaux et le paganisme des Gréco-Romains, était tombée à bras raccourcis sur la laideur de la vieillesse et en particulier sur la décrépitude de la femme. Mais on n'avait pas assez souligné la
contradiction que le vécu apportait à cette condamnation théorique. En réalité,
dans le domaine de la politique comme dans celui de l'art, les vieux très actifs ont
été très nombreux au XVIe siècle où l'on vit le septuagénaire Andréa Doria lutter
contre l'octogénaire Barberousse, Michel-Ange atteindre 89 ans et Titien 99 ans.
Sur quarante-sept artistes italiens des XIVe et XVIe siècles mentionnés par V asari,
72 % dépassèrent 60 ans.
Les anthropologues remarquent fréquemment l'importance des privilèges
dont jouissent les personnes âgées dans les sociétés traditionnelles actuelles :
pour l'Asie du sud-est, Georges Condominas notait : « le privilège de la vieillesse
se trouve sur tous les plans. Le vieillard, entouré d'affection, a droit à des tas de
faveurs. On trouve normal qu'il profite de ce qui lui reste de force pour obtenir des
satisfactions de tous ordres … Si le vieillard est ainsi entouré de prévenances,
ce n'est pas par devoir de protéger un être affaibli, mais parce que le bonheur
irradie et profite à l'entourage de l'homme ainsi favorisé. Atteindre le grand âge
est considéré comme un bonheur dont on se réjouit, surtout si le vieillard a une
nombreuse descendance. C'est alors un homme comblé ! On ne peut pas,
comme chez nous, le mettre à l'écart, l'éloigner dans une maison de retraite, il
reste au milieu des siens, car il est la preuve manifeste de la réussite du
groupe »
[9]. De son côté, pour l'Afrique noire, Louis-Vincent Thomas observait le
prestige considérable dont jouissaient les vieux dans les vingt-deux ethnies qu'il
a pu étudier : « Expérience, disponibilité, éloquence, savoir, sagesse, voilà ce
que justifie l'image idyllique que le Négro-africain se fait du vieillard. Et ceci
malgré la réalité des vieux séniles, égoïstes, tyranniques ou acariâtres, comme
partout dans le monde. C'est qu'une société de pure oralité a besoin de ses
vieux, symbole de sa continuité en tant que mémoire du groupe et condition de
sa reproduction. Alors, pour rendre plus supportable leur pouvoir et aussi pour se
valoriser en les valorisant, le groupe n'hésite pas à les idéaliser. Puisqu'on ne
peut rien faire sans les vieux, autant leur accorder toutes les qualités. Et
confondre leur somnolence avec le recueillement de la méditation
[10]».
C'est ce rôle social, au départ si important, qui va sans cesse être remis en
cause dans les sociétés historiques occidentales. Expérience et sagesse du vieillard se trouveraient contestées dans des types de sociétés plus complexes. Là
encore, on saisit une évolution parallèle chez ces peuples africains que nous
venons d'évoquer. Louis-Vincent Thomas a pu noter combien la récente pénétration du livre, de l'écrit, dans ces sociétés avait sapé le prestige des vieux :
« Mais aujourd'hui, l'oralité ne fait plus le poids devant le livre. Le pouvoir gérontocratique se voit désormais démystifié et même agressé. Les jeunes crient haro
sur la vieille société. Les vieux, banalisés cruellement, rentrent dans le rang
[11]».
De même, l'apparition d'un type de gouvernement démocratique, l'élimination
progressive du sacré dans la politique sont des facteurs qui contribuent à mettre
fin à la gérontocratie.
3. La vieillesse : un enjeu social
La vieillesse ne peut être définie de manière satisfaisante parce qu'elle n'est
pas une donnée, un fait naturel mais une construction historique et culturelle. Il y
a d'ailleurs souvent confusion entre le vieillissement, phénomène biologique aux
implications nombreuses tant au niveau individuel (somatique, psychique) qu'au
niveau collectif (démographique, économique, politique) et la vieillesse qui est
une lecture singulière.
Herbert Blumer a montré qu'il était vain de définir des « problèmes sociaux »
par une nature qui lui serait propre, par une population qui présenterait des traits
spécifiques. Ce qui est constitué comme « problèmes sociaux » varie selon les
époques et les régions et peut disparaître comme tel alors que les phénomènes
qu'ils désignent subsistent. Il en est ainsi, par exemple, de la pauvreté qui fut aux
Etats-Unis un grave problème « social » pendant les années 1930 et disparut
dans la décennie 1940-1950, ou encore du racisme qui ne deviendra un problème social que dans les années 1960.
En outre, un même problème social peut être constitué à plusieurs titres. Tel
est le cas de la « vieillesse » qui renvoie à des problèmes de nature très
différente : le sort des personnes âgées les plus démunies (la « pauvreté »), le
« déséquilibre démographique » (le « vieillissement » de la population) et, enfin,
l'allongement de la durée de la vie biologique et les effets qu'il entraîne sur les
rapports entre générations, tant dans la famille que dans les relations de travail.
Les principes de classement du monde social, même les plus naturels, renvoient
toujours à des fondements sociaux. Sans parler de la « race », les stigmates
physiques et plus généralement les propriétés biologiques, comme le sexe et
l'âge, servent de critères de classement des individus dans l'espace social.
L'élaboration de ces critères est généralement associé à l'apparition d'institutions
et d'agents spécialisés qui trouvent dans ces définitions le ressort et le fondement de leur activité. Les principes de classement n'ont donc pas leur origine
dans la « nature », mais dans un travail social de sélection des populations
qu'opèrent selon des critères socialement constitués, différentes institutions dont
les plus connues et les plus étudiées sont le système scolaire, le système
médical et les systèmes de protection sociale.
Maurice Halbwachs s'étonnait qu'on puisse faire de l'âge le principe de formation de groupes ayant une certaine « consistance sociale ». Selon lui, l'âge n'est
pas une donnée naturelle, même s'il sert d'instrument pour mesurer l'évolution
biologique des individus comme celle des animaux : instrument de mesure, il ne
saurait donner corps à ce qu'il mesure. Plus : l'âge n'est pas une donnée immédiate de la conscience universelle. « Un individu humain isolé, privé de tout
rapport avec ses semblables et qui ne s'appuierait pas sur l'expérience sociale,
ne saurait même pas qu'il doit mourir. C'est donc bien une notion sociale, établie
par comparaison avec les divers membres du groupe
[12] ».
Les catégories d'âge sont un bon exemple des enjeux qu'implique toute classification : il est clair, en effet, que ce qui est en question dans la manipulation
des classes d'âge, c'est la définition des pouvoirs associés aux différents
moments du cycle de vie, l'étendue et le fondement du pouvoir variant selon la
nature des enjeux, propres à chaque classe ou à chaque fraction de classe, de
la lutte entre les générations. Ce qui constitue, pour le sociologue, l'objet de la
recherche n'est pas de trancher dans ces luttes symboliques mais d'analyser les
agents qui les mènent, les armes qu'ils utilisent, les stratégies qu'ils mettent en
œuvre, compte tenu des rapports sociaux entre les générations et entre les
classes sociales et des représentations dominantes des pratiques légitimes
associées à la définition d'un âge. Aussi est-il exclu, de ce point de vue, de fixer
pour les membres d'une même classe sociale
a fortioripour les individus quelconques, l'âge à partir duquel ils deviennent « vieux », c'est-à-dire « trop vieux
»
pour exercer une activité donnée ou pour accéder légitimement à certaines catégories de biens ou de positions sociales. Mais du fait « qu'on ne sait pas à quel
âge commence la vieillesse », faut-il, à la manière de ces sociologues qui,
comme l'observait Pareto, « ne pouvant pas tirer une ligne pour séparer d'une
façon absolue les riches et les pauvres », concluait à l'absence des antagonismes de classes et en déduire qu'il n'existe pas de vieillards ? »
[13]. L'objet de la
sociologie de la vieillesse ne consiste pas à définir qui est vieux et qui ne l'est
pas, ou à dire à partir de quel âge les agents des différentes classes sociales le
deviennent, mais à décrire le processus à travers lequel les individus sont
socialement désignés comme tels.
La « vieillesse », pas plus que la « jeunesse » n'est une sorte de propriété
substantielle qui advient avec l'âge ; elle est une catégorie dont la délimitation
résulte de l'état (variable) des rapports de force entre les classes et dans chaque
classe, des rapports entre les générations, c'est-à-dire de la distribution du
pouvoir et des privilèges entre les classes et entre les générations.
4. Le vieux au XXe siècle : un étranger ?
Il peut paraître paradoxal, nous dit A.M. Guillemard
[14], de traiter de l'exclusion
avec l'âge alors que toutes les études convergent pour montrer que les retraités,
en Europe et aux Etats-Unis, ont vu leur niveau de vie relatif progresser depuis
le milieu des années 1980 et rattraper, voire dépasser celui des actifs, au moins
se différencier nettement du revenu moyen des moins de 40 ans, qui a connu lui
une constante dégradation depuis le milieu des années 1970. Cette opulence
relativement nouvelle des plus des 60 ans a favorisé la montée des thèmes
« âgistes ». Le groupe des retraités est de plus en plus perçu dans l'opinion
comme un groupe privilégié qui a tiré profit des programmes de protection
sociale plus que les autres groupes d'âge, et en particulier plus que les jeunes et
les familles avec les plus jeunes enfants.
Pourtant, le groupe vieillissant est, dans nos sociétés contemporaines,
confronté à des processus d'exclusion. S'il est vrai que l'on a assisté depuis une
vingtaine d'années à une progressive intégration économique des retraités, il
semble que dans un même temps, ils aient à subir une forte montée de l'exclusion.
Il s'est mis en place, dans la plupart des pays européens, selon un calendrier
variable, un ensemble de programmes sociaux en direction des personnes
âgées. Ces programmes visent, non plus la sécurité économique de ce groupe,
mais la prolongation de son insertion dans son cadre habituel et la prévention de
sa perte d'autonomie. Il s'agit non plus de politiques du niveau de vie, mais d'actions en direction du mode de vie des personnes âgées.
Les évaluations globales des politiques de services et de soins à domicile mis
en œuvre dans les différents pays européens débouchent sur des résultats
ambigus.
D'une part, il est indéniable que ces politiques ont permis à leurs bénéficiaires
d'accéder à des services et à des biens (aide ménagère, soins à domicile, lutte
contre l'isolement) qu'ils ne pouvaient se procurer directement dans les circuits
marchands. Elles ont également permis d'éviter certaines institutionnalisations
définitives ou hospitalisations non indispensables.
D'autre part, certains travaux sociologiques ont mis en évidence les limites et
les effets pervers de ces politiques. Leur argumentation centrale est que, en dépit
de bonnes intentions et d'efforts tangibles à leurs bénéficiaires, ces programmes
de soins et de services à domicile n'ont pas, dans l'ensemble, su préserver et
développer l'autonomie des personnes âgées auxquelles ils s'adressaient. Ces
structures de prise en charge ont, en fait, eu tendance à construire toute incapacité physique, mentale ou sociale en « dépendance sociale ».
L'analyse faite par Simmel
[15] de l'étranger éclaire notre propos et fournit un
modèle théorique pour la compréhension des processus d'exclusion. L'étranger
est celui avec lequel nous ne partageons que certaines qualités générales, son
éventuelle proximité avec nous est fonction de similitudes nationales ou sociales,
professionnelles ou simplement humaines. Bien qu'elle incarne la synthèse du
proche et du lointain, cette alliance ne va pas sans tension et de là procède la
menace de la dissociation qui s'étale de la simple indifférence ou prise de
distance jusqu'à la haine, le racisme, la persécution : « la conscience de n'avoir
en commun que le simple universel met davantage en relief ce qui n'est pas
commun ». Cette combinaison de proximité et de distance, qui confère à
l'étranger son caractère d'objectivité, trouve son expression pratique dans la
nature la plus abstraite du rapport que nous pouvons avoir avec lui. C'est que
nous n'avons en commun avec l'étranger que certaines caractéristiques, plus
générales, alors qu'avec des personnes auxquelles nous sommes liés de
manière organique, le rapport est fondé sur une communauté de différences
spécifiques et non de traits purement généraux. L'étranger se caractérise par sa
généralité (nous serions tentés de parler aujourd'hui d'indifférenciation). Simmel
voit dans ce caractère de généralité une ambivalence fondamentale. Et cette
ambivalence peut être repérée en divers endroits, même si les oppositions ne
sont pas toujours systématiques : le rapport individuel devient collectif, le plus
chaud devient le plus froid et l'étrangeté s'introduit dans l'intimité la plus secrète.
Pour Simmel, le rapport « organique » (entre acteurs d'un même groupe social)
est fondé sur une communauté de différences spécifiques, tandis que le rapport
« inorganique » (avec l'étranger) est fondé sur une communauté de « traits purement généraux ». On n'établit donc pas de catégorie « étranger » sur une
communauté de traits qui leur seraient propres (puisqu'on est dans l'impossibilité
de distinguer et,
a fortiori, de regrouper des traits pertinents) mais sur la communauté de traits que l'on entretient avec eux. Ce que Simmel appelle les « similitudes générales ».
Cela ne veut pas dire que tous les étrangers sont semblables mais bien qu'on
les perçoit comme tels. On distingue toutes les « relations particulières » à l'intérieur d'un groupe, on ne les distingue plus à l'extérieur. Nous voyons des
étrangers partout dès que nous ne voyons plus les individus, c'est-à-dire que la
relation que nous entretenons avec une personne n'entre plus dans notre code
des différences. Dès lors, nous pourrions formuler la pensée paradoxale de
Simmel de la façon suivante : La différence - l'étranger - s'établit sur la similitude
des relations individuelles (nombreuses) avec l'étranger, c'est-à-dire en définitive, sur une indifférenciation : « la conscience que la communauté est tout à fait
générale, fait ressortir ce qui fait qu'elle ne l'est pas ». A partir du moment où s'introduit l'étrangeté, s'introduit le « froid ». A cette métaphore du « froid », Simmel
ajoute celle de la brume, de l'ombre. Elle va de pair avec la notion d'objectivité.
Simmel suggère dans cet excursus une consonance entre son analyse et celle
de l'objectivité. De cette même objectivité, principe de connaissance, procède
aussi ce qui fait le ferment de la haine par rapport à la colère. La collusion entre
cet universel sobrement partagé qui empêche l'étranger d'être perçu comme individu singulier avec qui une plus grande intimité serait possible et le cantonne à
la seule subsomption sous un type, le conduisant à une aperception par autrui
sur le mode de l'universel abstrait et l'accentuation précisément du vaste registre
de ce qui ne nous est pas commun est pleine de sens.
Différents aspects de la violence, aussi bien physique que symbolique, de la
haine et du racisme, trouvent dans ce texte sur l'étranger une source de leur
explication. Certains désignent par le terme « âgisme » le rejet des personnes
âgées.
Il renvoie à celui de « racisme » sans être son synonyme. Il y a plus de 30
ans, A. Memmi
[16] mettait l'accent sur la différence que le raciste valorise à son
profit et qui lui permet d'abaisser sa victime. Le racisme qui ne prend pas en
compte isolément le facteur biologique, mais vise aussi la culture et les aspects
psychologiques, politiques, économiques des groupes concernés. Les mécanismes fondamentaux de tous les racismes sont identiques, affirmait-il, ce qui
l'amenait à envisager deux mots au lieu d'un : le mot « racisme » était réservé à
l'exclusion biologique (même si la conception scientifique de la race est aujourd'hui abandonnée, on voit que la race imaginaire joue le même rôle dans le
processus social) ; pour les autres différences, femmes, homosexuels, handicapés, etc., il proposait le terme d'hétérophobie, la phobie se transformant en
refus de l'autre et menant à l'agressivité.
L'âgisme est bien une forme d'hétérophobie à l'égard des plus âgés, puisqu'il
souligne les différences dues à l'âge ; il stigmatise et marque la perte de ce qui
a été : activité économique, dynamisme, capacités sensorielles, motrices,
mentales, etc… Il tend à valoriser les jeunes au détriment des plus vieux, et donc
à valoriser le terme même de « vieux ».
L'hétérophobie, comme le racisme, se construit autour de l'ignorance.
L'actuelle ségrégation des âges engendre la méconnaissance entre les générations et les stéréotypes. Catégoriser les vieux, leur attribuer globalement, comme
on l'a fait pour les « races » des qualités et des défauts permet de se rassurer,
de conjurer la peur éprouvée face à l'autre. Dire : « les vieux sont agressifs»,
« radoteurs », « pas sympathiques», « ils se plaignent tout le temps », tout
comme on a pu entendre : « les Arabes sont cruels », « les Noirs sont
paresseux », « ils n'ont rien à nous apprendre » procède de la même logique de
refus de l'altérité.
Comme la doctrine raciste, l'âgisme établit une correspondance entre le
physique et le moral. Buffon écrivait : « il existe une race d'hommes dont la physionomie est aussi sauvage que les mœurs ».
Un vieux, « c'est ridé, ratatiné » ; il a perdu non seulement ses dents et ses
cheveux, mais aussi ses capacités à agir. En tête des mots clés cités par des
étudiants pour le caractériser, vient le terme « malade » ou ses corollaires
« dépendant, handicapé, invalide, gâteux, impotent, dément…» ; puis le terme
« solitaire» parfois relié à « mort ». On évoque sa fatigue, sa faiblesse, sa
fragilité, sa vulnérabilité, son incapacité à s'adapter au changement
[17]. Si l'âgisme
a des effets négatifs pour les vieux, il en a aussi pour les autres âges.
Accepter la différence des âges est impératif. Seule, en effet, la différence
permet l'échange. Non pas la différence du corps vieux, opposé au corps jeune,
du dépendant par rapport à l'autonome ; celle à prendre en compte est l'expérience des différents âges de la vie. Les vieux n'ont pas à calquer, ce serait
absurde, leur mode de vie sur celui des jeunes. Les caractéristiques sociétales
ferment certaines portes aux vieux, elles en ouvrent d'autres. Il est important de
reconstruire des espaces-temps hybrides, de rencontre entre les différentes
générations. Ils permettraient aux vieux de rappeler que l'existence n'est pas
linéaire, mais est à chaque fois déconstruction et reconstruction de formes, que
figer un groupe dans une forme discréditante signifie la mort sociale.
Haute Ecole Charleroi-Europe
Département Social
Rue Puissant, 13 B-6000 Charleroi
Tél. : (32)71.20.22.80 Fax : (32)71.20.22.85
[1]
Docteur en Sociologie et chargé de cours à la Haute Ecole Charleroi-Europe.
[2]
H.-C. Lehman,
Age and Achievement, Princeton, 1953, p. 330.
[3]
B. Puijalon, J. Trineaz,
Le droit de vieillir,Paris, Fayard, 2000.
[4]
B. Camdessus, M. Bonjean, R. Spector,
Les crises familiales du grand âge, 1989, Paris, ESF.
[5]
J. Bovisson,
Le couple âgé et ses routines,Cahiers Alfred Binet, n°63, Juin 2000, pp. 19-35.
[6]
G. Minois,
Histoire de la vieillesse, Paris, Fayard, 1987.
[7]
J. Delumeau, Préface à G. Minois, Ibid.
[8]
G. Minois, Ibid.
[9]
G. Condominas, Ainés, anciens et ancêtres en Asie du Sud-Est, “Communications”, n°37,
1983, p 63.
[10]
L.-V. Thomas,
La vieillesse en Afrique Noire, “Communications”, ibid, p 85.
[12]
M.Halbwachs,
La statistique en sociologie,1935, reproduit in : M.Halbwachs, «Classes sociales et
morphologie», pp. 329-348, Paris, Edions de Minuit, 1972.
[13]
V. Pareto,
Cours d'économie politique,Genève, Dr 03, 1964, t. 2, éd.1986, p. 385.
[14]
A.-M.Guillemard, Vieillissement et exclusion, in L'exclusion, l'état des savoirs, sous la direction de
S.Paughm, Paris, Editions la Découverte, pp. 193-206.
[15]
G. Simmel, Sociologie. Etudes sur les formes de socialisation, Paris, PUF, 1999.
[16]
A. Memmi,
Le Racisme,Paris, Gallimard, Coll. Folio/actuel, 1994.
[17]
B . Puijalon, J. Trineaz, op cit.