2004
De l’anomie à la pacification
dans les grands ensembles Les associations au secours des pouvoirs publics
Emmanuel JOVELIN
[1]
L'objet de cet article est double. Premièrement, il montre, comment une popula~tion stigmatisée, des individus ayant des trajectoires qui révèlent l'accès à la
précarité peuvent parvenir à faire une reconversion symbolique de leur stigmate
grâce à l'action des travailleurs sociaux. Deuxièmement, il montre l'échec des
politiques publiques dans un quartier qui a toujours bénéficié de toutes les
actions sociales, et comment finalement les associations suppléent la défail~lance des pouvoirs publics dans la restauration des trajectoires accidentées.Mots-clés :
Anomie, ségrégation résidentielle, accompagnement, partenariat, lutte, place, trajectoire, histoire individuelle, familiale, collective, désorganisation, ordre interactionnel, citoyenneté.
EMMANUEL JOVELIN
" FROM ANOMIE TO PACIFICA TIon in the important groups. Associations giving
assistance to authorities "
The object of this article is double. Firstly, it shows how a stigmatised population
and people living in precarious situations can manage to reconvert their stigmas
symbolically thanks to the action of social workers . Secondly, it shows how public
policies have failed in a neighbourhood whose inhabitants have always received
social assistance and how associations have finally to repair the failures of the
public policies.Keywords :
Anomie, residential segregation, accompaniment, partnership, struggle, place, trajectory, individual, familial and collective history, disorganisa, tion, order of interaction, citizenship.
Cet article
[2] fait suite à une recherche action menée dans la ville de Hem
(Nord de la France) essentiellement dans l'entrée d'un immeuble appelé « la tour
infernale ». Cette entrée composée de 24 studios était devenue un « no man's
land ». Il a été évoqué par le bailleur un certain nombre de difficultés avec les
locataires notamment les problèmes : de toxicomanie, d'alcoolisme, de délinquance, etc. Par ailleurs le bailleur était pratiquement interdit de séjour dans son
propre immeuble.
À la demande du bailleur le LOGICIL et de la mairie de Hem, soucieux
d'établir, tout d'abord une autorité de l'État, mise à mal, et un partenariat plus
étroit pour une action socio-éducative dans cet immeuble appelé « la tour infernale », une association d'action sociale, « le Home des Flandres » a été sollicité,
compte tenu de sa longue expérience tant auprès d'adolescents en difficulté
qu'auprès d'adultes en mal d'insertion.
En effet contactée, en 1996 pour cette action de réhabilitation sociale, l'association le « Home des Flandres » a proposé des modalités d'intervention de
proximité qui prennent en compte à la fois : la problématique collective, les difficultés individuelles, la réhabilitation des parties communes et des logements.
Cette démarche s'appuyant d'emblée sur une trilogie partenariale : locataires,
bailleurs/mairie, Home de Flandres/intervenants sociaux. Ici, nous sommes au
cœur de l'implication d'une association dans la mise en œuvre des politiques
publiques, l'impact de leur intervention sur les populations, et les enjeux entre les
différents acteurs œuvrant sur un même territoire.
En effet, la situation de la tour infernale rappelle étrangement ce que D.S.
Massey et N.A. Denton appelle «
American apartheid »
[3]. Pour ces deux
auteurs, situant leurs analyses dans le contexte américain mais transposable
aisément à la situation française avec des nuances bien entendues, ces vingt
dernières années on a souvent débattu des questions de l'emploi, de l'instruction,
de la représentation politique et de la pauvreté, la question de la
ségrégation
résidentielle a été plus ou moins occultée, or c'est dans «
la ségrégation résidentielle que réside la clé permettant de comprendre la persistance du
fossé qui maintient à distance (physique, symbolique, identitaire, sociale,
économique, politique, idéologique) deux segments constitutifs de la sociétéles pauvres et les riches. Il s'agit de comprendre surtout
que la ségrégation urbaine a créé une enclave structurelle qui a engendré tout un
ensemble d'attitudes et de comportements négatifs : une culture de la ségrégation, une culture d'opposition face au dominant… »
[4]. Le dominant
n'est rien d'autre que le bailleur qui ne pouvait plus rentrer dans l'immeuble et
réclamer son loyer et l'État par l'intermédiaire de la mairie, qui n'arrivait pas à
satisfaire les désirs des locataires. Il y avait une opposition réelle sans issue.
Les valeurs sociales ne se partageant pas, Hem a son « Beverly Hills », le
quartier du Beaumont et son « Chicago », les quartiers du Longchamp et du
Hautchamp. Il a manqué donc de stratégies de la part des autorités pour établir
des alliances de coexistence pacifique entre les habitants afin de favoriser une
intégration résidentielle. Beaucoup de personnes perçoivent le quartier difficile
qui nous intéresse dans ce document comme un endroit anomique où les habitants n'ont pas de possibilités d'échapper à la pauvreté et de subvenir à leurs
besoins. Les questions auxquelles ce document tente de répondre sont celles-ci.
Comment l'association le « Home des Flandres » par l'intermédiaire des
travailleurs sociaux a-t-il fait pour développer les compétences auprès d'une
population en mal d'insertion ?
Quel sens les locataires donnaient-ils aux conflits qui les opposaient ?
Comment les travailleurs sociaux ont-ils établi l'ordre interactionnel, le lien
social, le vivre ensemble à partir des ressources des locataires eux-mêmes
?
Quel a été le rapport avec les autres associations œuvrant dans le champs
de l'insertion
?
Les objectifs de la mission
1. La réhabilitation de l'immeuble avec les locataires fut la préoccupation principale du bailleur et surtout des locataires. En effet, l'immeuble était laissé à
l'abandon. Certes, vivre dans un lieu propre incite les habitants à prendre
conscience de cette notion de propreté, mais pour notre part, il y avait un
énorme travail à faire au préalable : RÉHABILITER LES HOMMES DE LA TOUR
INFERNALE. Les travailleurs sociaux voulaient participer à la lutte de ces individus solitaires contre la société pour tenter de leur redonner « une place, une
reconnaissance, une existence sociale »
[5]. Il y avait auprès de ces hommes une
espèce de l'état de nature lié à la rupture du lien social. Il existait dans cet
immeuble, et dans l'esprit de ses locataires « une négation du lien social positif».
Car comme le souligne, Farugia, le lien social étant quelque chose qui tient au
corps de l'individu, il est donc « la vie même de ce corps…ce sans quoi la société
non seulement ne possède aucune existence effective, mais également, cette
catégorie sans laquelle la société cesse d'être tout simplement pensable et
connaissable... ce sans quoi la société ne peut être, ni être conçue ; ce sans quoi
la société n'existe tout simplement pas, mais est du même coup aussi strictement
inconcevable »
[6], il nous fallait commencer par le restaurer entre les locataires, et
le bailleur. Il fallait mettre en place « un contrat social » conçu comme fondement
du « lien social ». À travers la réhabilitation de l'humain, la mission consistait
aussi à développer « les compétences sociales »
[7].
2. Développer un partenariat cohérent avec les acteurs sociaux du quartier.
L'accompagnement social est une pratique qui ne peut être isolée, elle doit se
faire à travers un partenariat cohérent. Un bon travail d'accompagnement est
celui qui s'inscrit dans des dispositifs réglementaires mis en place conjointement
par les acteurs institutionnels. Il fallait, impérativement une articulation entre les
professionnels du secteur. Mais les travailleurs sociaux du « Home des
Flandres » ont rencontré d'énormes difficultés dans ce domaine.
Au-delà de ces deux objectifs, en accord avec le bailleur et la mairie, les
autres objectifs étaient les suivants :
- Accueil, écoute, soutien, aide concrète par rapport à certaines démarches
(EDF, TELECOM, régularisation d'impayés, CP AM, ASSEDIC);
- Approches des problèmes de santé (problèmes psychologiques, dégradation liée à l'alcoolisme, toxicomanie) ;
- Orientation vers les partenaires sociaux (C.M.A.I.O, Mairie, Circonscription
d'action sociale, etc.).
À cela, il faut ajouter les démarches concrètes qui ont permis le rétablissement des fournitures électriques, l'inscription de certains locataires dans les
actions bénévoles.
La mission difficile
de l'association le « Home des Flandres »
Cette mission fut quasiment impossible car la tâche était difficile. Difficile
parce que les deux éducateurs ont fait un travail de terrain au sens ethnologique
du terme pour glisser dans un environnement hostile
[8]. Hostile par rapport aux
travailleurs sociaux des quartiers sauf quelques-uns et encore, hostile par
rapport aux locataires habitués à une prise en charge classique du travail social
et qui voyaient l'arrivée du Home des Flandres comme une intrusion dans leur
intimité.
Les éducateurs étaient donc sur un terrain mouvant. Pour cela, ils ont
rencontré dans un premier temps les locataires pour expliquer leur présence
dans l'immeuble. Ces premiers contacts ont effectivement permis de préciser leur
mission auprès des locataires et d'approcher ces différentes personnes en difficulté : endettement, alcoolisme, toxicomanie, pauvreté de réseau de sociabilité,
manque de reconnaissance sociale, manque de confiance en soi, sentiment de
dévalorisation, etc.
Parallèlement à la rencontre avec le public concerné, des contacts ont eu lieu
avec les partenaires sociaux : le club de prévention, la C.M.A.I.O, le C.C.P.D, les
centres sociaux, le C.C.A.S.S, le D.S.U.
Un autre problème soulevé et qui devrait être un moyen de progresser dans
les relations de voisinage entre LOGICIL et ses locataires, c'est le manque de
rencontres donc forcément le manque de débats. En fait le peu de rencontres qui
ont eu lieu entre LOGICIL et les locataires ont montré d'une part que ces derniers
aussi démunis soient-ils, pouvaient devenir des « humains normaux » dès lors
qu'on les écoute, et d'autre part que le bailleur, même s'il peut parfois donner l'impression de se retrancher derrière la bureaucratie avait la capacité de les écouter
et de les comprendre. Malheureusement, il y a eu peu de débats pour mieux
appréhender l'avenir. Dès lors les difficultés rencontrées par LOGICIL avec les
habitants de la « tour infernale », ne résident pas dans une sorte de « perversité », ou un « habitus » déviant inscrit dans leur trajectoire mais surtout dans
« les modes d'interactions entre les deux partenaires ».
Nous pensons que c'est bien dans la manière de traiter ces hommes et
femmes, dans la façon de les regarder qui a conduit à ce dialogue de sourd.
Sans ignorer une sorte de ghettoïsation inconsciente liée au mécanisme étatique
et à « une aide au logement sans aide » qui conduit à une assistance permanente et enferme le bailleur dans un piège où il n'est jamais maître de son destin
mais des politiques transversales qu'il ne peut qu'appliquer.
Premiers constats.
De manière générale, nous avons constaté que les studios étaient situés
dans un environnement à risque nécessitant « une prise en charge rapprochée
»
dans tous les sens du terme. Par ailleurs, nous avons remarqué aussi que les
espaces collectifs n'étaient plus entretenus
[9], les boîtes aux lettres détruites,
commerce de drogue dans le quartier mais qui relève de la normalité pour les
habitants. Et surtout « un manque d'accompagnement social »
[10] défini en terme
d'écoute, d'entraide, de médiation, de conseil et de soutien.
Il manquait aux habitants de la tour infernale : un accompagnement social
visant « l'insertion et la promotion des droits fondamentaux » afin d'éviter « l'isolement, le repli sur soi, la perte de repères sociaux, les phénomènes progressifs
de disqualification sociale » les éloignant progressivement de la désaffiliation au
sens de R. Castel
[11].
Analyse biographique des locataires.
Une vingtaine d'entretiens biographiques a été réalisée. La moyenne d'âge de
notre échantillon est de 35 ans et la durée moyenne dans le logement est à peine
d'une année et demie. Le capital scolaire de personnes rencontrées ne dépasse
pas le niveau C.A.P. Les histoires personnelles qui ont été analysées ressemblent à celles repérées dans l'ouvrage de De Gauléjac et Taboada Leonetti
(1994) puisqu'elles « ont mis en évidence l'existence d'une faille personnelle
antérieure à la rupture sociale, d'une fragilité relationnelle ou affective qui s'est
trouvée réactivée par des difficultés économiques et professionnelles » : « Le
matin on se lève, on compte les moutons. Je me lève parce qu'il est l'heure mais
pourquoi faire ? Qu'est-ce qu'on va faire demain ? La société ne peut rien pour
nous, pas d'avenir…la seule certitude est le cimetière…Ce qu'il faudrait changer
c'est la raison de vivre, pourquoi on vit? Pourquoi on est sur terre ? »
Ainsi que l'a souligné De Gauléjac (1994) par ailleurs, les trajectoires
montrent que la lutte que mène ces personnes n'est pas celle du changement de
l'ordre social mais celle de trouver une place dans cet ordre. En effet les conflits
qui opposaient LOGICIL et les locataires de la tour infernale sont les mêmes que
ceux qui se déroulent sur la place publique. Ce sont des conflits analysés en
terme de demande de reconnaissance, et de la peur de la déchéance. Pour ces
personnes le sentiment d'exister et l'expérience de soi leur paraissent difficiles,
voire impossibles
[12].
Les locataires de la tour infernale étaient caractérisés par ce que nous
appelons « un triple H négatif », c'est-à-dire par une Histoire individuelle négative emboîtée dans une Histoire familiale négative, insérée dans une Histoire
sociale négative. Les trajectoires ont montré l'aspect dynamique de la désaffiliation (De Gauléjac, 1994, Castel, 1995). Elles ont fait ressortir plusieurs éléments
:
l'importance des facteurs affectifs, le manque de réseau de sociabilité, le
chômage, la dépendance des services sociaux, la consommation de produits,
l'alcoolisation, le manque d'hygiène de certaines personnes.
Enfin ces personnes semblent éloignées des quatre lieux d'intégration que
sont la famille, le travail, l'État et les communautés, ce qui montre que finalement
elles n'ont plus de cadre social intégrateur et que l'arrivée des travailleurs
sociaux leur a permis d'avoir un lieu d'expression et surtout de se questionner sur
cet abandon de la collectivité à leur égard.
Les problèmes relationnels entre les locataires.
La première réunion avec les locataires a montré les difficultés existant entre
eux-mêmes et également le bailleur. Nous avons remarqué un manque de
dialogue entre eux. Autant dire que le dialogue était difficile au début. Pour
preuve ces paroles : « Fermez vos gueules, laissez-moi parler ; je ne veux pas
que quelqu'un parle derrière mon dos ». Ces paroles montrent également que le
dialogue est un art et lorsqu'on a été longtemps privé de parole, le code nécessaire permettant d'humaniser une discussion passe aux oubliettes. En fait, il était
difficile qu'un message émis par un autre locataire soit assez significatif et
acceptable pour les autres afin de fournir le point de départ du message suivant.
La conversation pouvait devenir rapidement anomique, parce que celle-ci était à
la base de leur vie.
L'évaluation de la capacité à communiquer et à échanger auprès de ces
personnes a montré plusieurs figures : certains avaient une facilité d'expression
mais croyaient détenir la vérité. D'autres avaient tendance à monopoliser la
parole, en faisant état de leur propre revendication et sans attendre l'opinion des
autres. D'autres étaient très timides, avec une certaine difficulté à entrer en
communication avec les autres, etc.
Comme le souligne E. Goffman (1975) : « lorsque les règles ne sont pas
respectées, ou lorsque aucune règle ne paraît applicable, les participants
cessent de savoir comment se comporter ou de savoir ce qu'ils doivent attendre
d'autrui. Au niveau social, l'intégration des actions des participants se disloque et
il en résulte une désorganisation sociale ou un désordre social. En même temps,
les participants souffrent d'anomie et de désorganisation personnelle » (Winkin,
1988).
À la lumière de cette première réunion, nous avions compris ce qui nous
attendait. Notre question était de savoir comment restaurer « l'ordre interactionnel », dans plusieurs biographies accidentées ? Comment faire pour qu'un
acteur enfreignant une règle interactionnelle se sente coupable ou plein de
remords (Goffman, 1975) et lui permettre après de poser des hypothèses sur sa
situation d'abord et ensuite sur celle des autres et enfin sur l'environnement? En
fait au lieu de rejeter à chaque fois leur propre difficulté aux autres, qu'ils parviennent à dire « je crois que c'est de ma faute ». C'est cela aussi « le self-under-standing ».
Cette première discussion a montré les difficultés qui attendaient l'équipe
éducative, mais elle a permis aussi de bâtir des objectifs en mettant en place une
logique du respect de chacun, d'autant plus qu'est apparu rapidement un
comportement d'accommodement qui a pris la forme de l'acceptation du
comportement d'autrui, c'est-à-dire le « working acceptance »
[13].
Les problèmes relationnels avec le bailleur.
S'il n'y avait pas de dialogue entre les locataires, il en était de même face au
bailleur. Nous avions en face une horde qui se battait contre un ennemi commun
« le LOGICIL ». Dans les propos relevés auprès des locataires, il y avait un
consensus à tout point de vue « le manque de proximité des agents du
LOGICIL » : « Ils viennent gueuler quand ça ne va pas ; on ne les voit jamais ici;
ils nous prennent pour des bœufs ; nous, on ne compte pas, on ne sert à rien ».
On peut noter un manque d'accompagnement social. Ce sont des personnes
abandonnées à elles-mêmes sans lien avec l'extérieur, ou lorsqu'elles en
avaient, il s'agissait d'un lien de dépendance totale sans contrepartie. On ne leur
demandait rien, non pas parce qu'elles n'avaient rien à donner, mais les
travailleurs sociaux du quartier, les agents de la mairie ont toujours cru qu'on
avait affaire à de pauvres gens, et que donc ils ne pouvaient rien donner en
échange de ce qu'ils percevaient.
La rage qui anime ces hommes tient au fait qu'ils sont considérés comme des
« sous-hommes » par le bailleur et par la société. Un grand nombre d'entre eux
éprouve de la honte non pas parce qu'ils vivent dans la tour infernale, mais parce
qu'ils sont pauvres et donc inexistants. En découvrant dans le regard des autres
l'infériorité sociale, ils ont développé des mécanismes de défense en restant cloisonnés dans leur tour et en développant une forme de solidarité collective, inorganisée et maladroite contre le représentant de l'ordre établi « le LOGICIL ».
Lorsqu'ils disent « nous on ne compte pas, on ne sert à rien », cela peut se
comprendre comme s'ils n'existaient pas, comme s'ils étaient des citoyens de
seconde zone.
Ici, nous sommes confrontés dans ce quartier à ce qui fonde la légitimité
démocratique
[14]. L'ambition d'une nation démocratique souligne D. Schnapper est
l'intégration de toutes les populations en une communauté de citoyens et de
légitimer l'action de l'État qui est son instrument par cette communauté. C'est
donc un projet éminemment « inclusif et intégrateur ». Or ce n'est pas le cas pour
tout le monde, sachant que la politique, les valeurs et les pratiques de la citoyenneté sont à l'origine du lien social. Si la participation au vote symbolise la citoyenneté, nous dirons que nous sommes dans le cadre de ce que nous appelons « un
fragment de citoyenneté », voire « un fragment démocratique ».
La citoyenneté concrète est très loin au sens où l'analyse l'auteur précité,
c'est-à-dire « le fait de disposer des moyens nécessaires pour exercer concrètement leurs droits ». Pour la tour infernale, il s'agit en premier du droit d'être
entendus, d'être considérés comme des gens qui comptent. Cette demande est
le fondement même de l'idéologie moderne : « tous les citoyens doivent disposer
des moyens matériels pour que leurs droits ne restent pas seulement formels. ».
Tout cela montre qu'ils sont vus et se considèrent comme des « inutiles » au
monde. Dans ce cas, pourquoi ne vivraient-ils pas cette situation comme une
sorte « d'apartheid social? ». Ainsi que l'a souligné S. Bouamama (1995), à
propos des jeunes, nous pouvons également dire pour les habitants de la tour
infernale, qu'ils présentent la délinquance et la violence comme une riposte, une
réaction à cette injustice sociale (« Nous on ne compte pas ») et les autres
conduites déviantes comme la toxicomanie sont expliquées comme résultant de
ce même aspect d'injustice. Les regards, les modes de lecture de leurs
comportements étant en opposition, cela ne pouvait conduire qu'à un antagonisme de classe entre ceux qui représentent la société et les locataires de la tour
infernale.
La réhabilitation de l'immeuble.
La réhabilitation de l'immeuble était l'une des missions que s'était fixée le
Home des Flandres, même si c'était la première revendication des locataires. La
mise en place des travaux a pris un retard considérable amenant par la même
occasion la démobilisation des locataires.
La réhabilitation n'avait pas uniquement une dimension technique et financière, elle était aussi un outil de développement social. Il s'agissait d'intégrer les
préoccupations des locataires (pas de hausse de loyer), les besoins (poubelles
supplémentaires), la demande (boîtes aux lettres, changement des portes, réhabilitation des parties communes et l'intérieur des appartements).
La réhabilitation était l'occasion d'instaurer des rapports nouveaux entre le
bailleur, la mairie et les locataires. L'équipe éducative servant donc de médiation.
Ces travaux de réhabilitation devaient être considérés comme une ressource
importante exploitable au profit des locataires en matière de formation, d'emploi
et d'inscription dans un processus de responsabilisation.
En fait la réussite de l'action reposait sur la participation des habitants à l'élaboration des actions envisagées et leur implication à la réalisation sur le terrain.
Dès lors les habitants se sentaient impliqués et acteurs du développement de
leur environnement.
Le projet a été favorablement accueilli par les locataires. Autant dire qu'il était
mobilisateur pour l'ensemble de locataires. L'association d'insertion par
l'économique a assuré la maîtrise technique ainsi que l'accompagnement professionnel. Les locataires étaient embauchés en qualité de CES pendant une durée
de 6 mois.
Le ballet de recrutement.
Le nombre de personnes qui était susceptible d'effectuer les travaux a fait
l'objet de plusieurs controverses. Au début, le personnel ne devait venir que de
la tour infernale, ensuite il fallait favoriser la coopération avec la ville. Moitié
provenant de l'immeuble et l'autre du milieu environnant.
En ce qui concerne le nombre, au début on parlait de 6 personnes, ensuite
10 personnes. Le nombre a été fixé finalement à 6 après maintes tractations sans
véritable collaboration avec ceux qui avaient commencé l'autre moitié de réhabilitation, la plus importante « la réhabilitation humaine ». Pour obtenir les informations, il fallait que les éducateurs forcent le « mur », sans cela, ils n'obtenaient
rien.
En fait le ballet de recrutement dépendait de l'encadrant technique qui devait
être embauché par l'association d'insertion. Autant dire que ce ballet de recrutement présageait de la cacophonie de la réhabilitation dont le maître d'ouvrage
avait du mal à maîtriser les effets.
L'association d'insertion poursuivant une logique excessivement économique,
les hommes avaient du mal à bénéficier de l'aide nécessaire du fait de leur
fragilité. À savoir les contrats ont été signés sans que les éducateurs ne soient
informés pour engager un travail avec les personnes en CES sur le sens de ce
contrat. Cela s'est fait à l'emporte pièce comme si c'était un cadeau. Or; il y avait
un travail éducatif à faire au préalable. On peut comprendre pourquoi le partenariat était difficile.
Un partenariat en creux.
Nous ne pouvons manquer d'évoquer les imperfections liées à un partenariat
difficile. En effet nous avons évoqué rapidement ci-dessus les difficultés rencontrées avec l'association d'insertion pour la mise en place du projet de l'autoréhabilitation.
Si, avec les financeurs et la Mairie , les éducateurs on trouvé un interlocuteur, par contre les rapports avec les services sociaux du quartier n'ont pas été à
la hauteur. Il a manqué une coordination efficace, pour produire un véritable lien
social. Ainsi donc les éducateurs du Home des Flandres, étaient quelquefois
démunis, parce qu'ils ne savaient pas comment orienter les personnes dans la
mesure où ils n'avaient aucune information sur les démarches entreprises par les
partenaires. La pêche aux informations a été une perte de temps au détriment de
la véritable mission « l'accompagnement social rapproché des locataires de la
tour infernale ».
Ainsi, il est par exemple arrivé de mettre en place un projet d'accompagnement social avec un locataire, en lui fixant des objectifs, pour s'entendre dire
quelques jours après « ce n'est plus la peine, je suis allé à la Mairie, j'ai eu de
l'argent pour le permis ».
Il est également arrivé de suivre l'état de santé d'une personne toxicomane.
Lorsque les éducateurs du Home des Flandres, avaient besoin des informations
de la part de la référente sociale, celle-ci faisait valoir que « ces informations
étaient confidentielles ».
Dans l'immeuble, il y a eu aussi des mutations qui se sont faites sans l'avis
(même si celui-ci ne pouvait être que consultatif) des travailleurs sociaux, qui
avaient pourtant leur bureau au deuxième étage de la tour infernale.
Globalement le manque d'un partenariat cohérent a tout de même été préjudiciable a la bonne poursuite de la mission.
Faire face et s'en sortir : la réunion des locataires.
Il fallait donc instaurer un esprit de dialogue qui soit objectif et constructif
avec tous les acteurs concernés pour débloquer la situation. C'est ce qui a été
fait au cours des réunions organisées entre les locataires et le LOGICIL pour
tenter de construire une autre forme du social, « la protection sociale
rapprochée ». Car nous sommes convaincus que c'est là que se trouve la clé du
lien social qui donne un sens au monde et permet une véritable action sociale.
Lors des réunions des locataires, étaient abordées les difficultés liées au cadre
de vie, c'est le lieu qui permet encore aujourd'hui de rassembler et de restaurer
le lien social (par exemple plusieurs locataires ont souhaité décorer l'arbre de
Noël).
Les petits déjeuners.
Après deux mois de présence, les travailleurs sociaux ont eu l'idée de créer
un espace d'échanges et de convivialité le samedi, où l'on pouvait se réunir
autour d'une table pour un petit déjeuner chaleureux. L'idée étant de se rassembler dans la redécouverte du plaisir de manger ensemble. En quelques mois, ce
moment est devenu crucial pour une dizaine de locataires.
Soirées entre locataires.
Dans la même optique, il a été décidé avec les locataires, l'organisation des
soirées thématiques, au moins une fois par trimestre. En partant de leur
demande, de leur désir, il s'agissait d'amener chacun à participer (et pour
certains à apprendre) à l'élaboration des repas. Cela permettait aux locataires
d'avoir un regard différent, de faire émerger un sentiment d'entraide, de solidarité
dans une dynamique de lien humain revalorisé.
L'insertion.
L'action a permis de positionner certaines personnes professionnellement,
grâce à la perspicacité des éducateurs et également l'acquisition des compétences : « oui, j'ai changé, il y a du changement…j'ai évolué, je sais faire des
papiers, des mandats, je sais me débrouiller, avant je ne savais rien faire ».
Il s'agit donc d'un travail socio-éducatif dont l'objectif était de traiter les problématiques individuelles et collectives visant à réhabiliter socialement l'humain,
c'est-à-dire les locataires. À travers cette action, il n'a jamais été question de se
substituer au travail accompli par les acteurs sociaux locaux en place depuis de
longues années, mais surtout de travailler en partenariat avec eux dans l'unique
but d'aider ces personnes abandonnées à leur souffrance. Toutefois faire appel
au Home des Flandres, pour mener un travail que nous qualifions de « protection rapprochée » montre aussi la limite du travail social classique éloigné de
ceux qui souffrent de l'isolement, de ceux qui vivent seuls dans « ces grands
ensembles anomiques », constitués en blocs intégrés, mais dont la désintégration règne à l'intérieur.
Institut Social Lille Vauban
Université Catholique de Lille
83, Bd. Vauban F-59044 Lille Cedex
Tél. : 0033(0)320.21.93.93 Fax : 0033(0)20.57.64.56
Courriel : emmanuel. jovelin@ fupl. ass. fr
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FARRUGIA F., La crise du lien social. Essai de sociologie, Paris, Éditions L'harmattan, 1993.
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WINKIN Y., Les moments et leurs hommes, Paris, Éditions du Seuil, 1988.
[1]
Docteur en sociologie, enseignant-chercheur ; Groupe d'Études et de Recherches en travail social
et co-responsable du DEES, Développement social urbain, Institut social Lille V auban, Institut
Supérieur de Formation permanente (université catholique de Lille), membre associé à Profeur,
Université Lille 3.
[2]
Cet article a été publié dans une version courte dans un ouvrage coordonné par Marc-Henry
SOULET et Viviane CHA TEL,
Faire face et s'en sortir en situation de précarité,Éd. de l'université de
Fribourg, 2002.
[3]
MASSEY D.S., DENTON N.A.,
American Apartheid, Paris, Édition, Descartes & Cie, 1995.
[4]
MASSEY et DENTON, op. cit., p.23.
[5]
GAULEJAC V. de, T ABOADA LEONETTI I.,
La lutte des places, Paris, Éditions Desclée De Brouwer,
1994.
[6]
FARRUGIA F.,
La crise du lien social. Essai de sociologie,Éd. L'harmattan, 1993.
[7]
DUTRENIT J.-M.,
La compétence sociale,Éd. L'harmattan, 1997.
[8]
Le bureau des éducateurs a été installé dans l'immeuble même au deuxième étage. Ce qui a
favorisé un travail de proximité au demeurant difficile.
[9]
À savoir lors d'une réunion du « groupe de peuplement », des plaintes d'une femme de ménage
faisaient état « d'un bordel dans cet immeuble sale où son travail n'était pas respecté ». Mais lorsque
nous avons demandé combien de fois cette femme nettoyait dans la semaine, on nous a répondu
« une seule fois par semaine ». En fait pour que les espaces collectifs restent propres pendant une
semaine (de surcroît en hiver), il fallait que les locataires de la tour infernale, puissent « faire un vol
d'oiseau » en rentrant dans leurs appartements. Cet exemple montre comment un groupe social
devient un problème social qui n'existe pas et en quoi la reconversion du stigmate est difficile . Nous
sommes bien ici, au coeur d'une problématique globale qui a fait que cette tour « stigmatisée comme
infernale l'est réellement devenue ».
[10]
UNIOPSS.,
Accompagnement social et insertion, Paris, Éditions Syros, 1995.
[11]
CASTEL R.,
Les métamorphoses de la question sociale,Éd. Fayard.
[12]
ASTIER I.,
Du récit privé au récit civil : la construction d'une nouvelle dignité ?, in Lien social et poli-
tiques, RIAC, 1995.
[13]
WINKIN Y.,
Les moments et leurs hommes,Paris, Éditions du Seuil, 1988. Le « working accep-
tance » est appelé « compromis de travail », « accord temporaire », « accord pratique ». C'est-à-dire
que les coups contre ce compromis sont évités en développant des stratégies, même si les
personnes ne peuvent cohabiter dans certaines situations.
[14]
Voir à ce sujet SCHNAPPER D.,
Chômage, exclusions et citoyenneté,Revue Pouvoirs locaux,
n° 23, V, déc. 1994.