2004
Contribution
à une sociologie de l'association
Bruno Hautenne
[1]
Il a fallu les travaux de Michel Crozier à partir du début des années 1960 pour
faire connaître dans les pays francophones ce nouveau courant de pensée
qu'est la sociologie des organisations, devenue depuis discipline à part entière
dans le champ sociologique. Rien de comparable n'a encore jusqu'à ce jour été
fait à propos des associations qui sont notamment des structures éminemment
représentatives du travail social.Mots-clés :
associatif, travail social, économie sociale.
BRUNO HAUTENNE
" Contribution to a sociology of the association "
Without the work that Michel Crozie made at the beginning of the sixties, socio-logy of organisations, this way of thinking new in the French-speaking countries,
would not now be considered as one of the subjects of the field of sociology. So
far not even a study of the same kind has been made about associations which
are also structures highly representative of the social work.Keywords :
association, social work, social economy.
L'associatif, le secteur associatif, le monde associatif, les associations… Voilà
toute une liste de mots fréquemment et invariablement utilisés pour désigner une
réalité, celle de centaines d'associations actives dans des domaines aussi variés
que la culture, le sport ou l'aide sociale.
Et lorsque l'on évoque l'associatif (il nous faut bien choisir un mot parmi tous
ceux cités précédemment), une première série de représentations vient à
l'esprit : dévouement des membres de l'association, quel que soit au demeurant
son projet fondateur, surinvestissement des participants à l'association en termes
d'heures consacrées aux activités, valeurs communes partagées par l'ensemble
des associés, etc.
À cette série de représentations s'en ajoute une autre, bien moins flatteuse :
gestion financière hasardeuse, collaboration difficile entre bénévoles et salariés,
manque de moyens matériels et financiers, etc.
Bien que modeste, notre ambition dans cet article est de dépasser ces
représentations qui, certes, pour partie, renvoient à des réalités et de montrer
quelles sont les dimensions de l'associatif dans le champ du travail social en
général et au sein du secteur de l'économie sociale en particulier.
Pour y parvenir, nous construirons notre réflexion en trois étapes :
- D'abord, nous définirons ce que l'on entend par « association » ;
- Ensuite, nous situerons le secteur associatif au sein du champ du travail
social, notamment en regard de la sphère publique ;
- Enfin, nous caractériserons la place prise par le monde associatif au
sein du secteur de l'économie sociale.
1. Définition de l'association.
Toute définition est réductrice. Toutefois, afin de s'entendre sur le sujet de
notre réflexion, nous proposons de donner de l'association la définition suivante
: une association regroupe plusieurs personnes qui ont décidé de s'unir pour
coopérer en vue de d'apporter une solution à un problème ou de répondre à un
besoin.
Trois caractéristiques se dégagent de cette définition, qui appelle plusieurs
commentaires.
Qui ont décidé de s'unir
?
C'est bien sur une base volontaire que des individus décident un jour de
fonder une association.
Comme le soulignent Jean-Louis Laville et Renaud Sainsaulieu, « deux buts
s'interpénètrent dans l'idée associative : celui de coopérer volontairement et
[2]
librement, celui de créer une solution à un problème précis » .
Notre Constitution reconnaît en son article 27 que « les Belges ont le droit de
s'associer ; ce droit ne peut être soumis à aucune mesure préventive ».
Il n'en a pas toujours été ainsi. Ainsi, la loi dite « loi Le Chapelier " qui date de
1791 interdisait toutes formes d'associations et de coopératives. Elle ne sera
abrogée qu'en 1866.
Pour Alexis de Tocqueville (1805-1859), la liberté d'association est un des
fondements des sociétés démocratiques.
Pour coopérer.
Qui dit coopérer dit agir ensemble. L'idée de coopération renvoie donc à celle
d'action organisée ou collective.
Pour le sociologue Erhard Friedberg, l'action collective ou organisée « n'est
pas un exercice gratuit. C'est toujours une coalition d'hommes contre la nature,
face à des problèmes matériels pour la solution desquels ils sont obligés ou ont
décidé de coopérer »
[3].
L'association n'a donc rien de naturel. Elle est un construit social, au même
titre que toute organisation. Elle est « un contexte d'action dans lequel se jouent
et se gèrent des rapports de coopération, d'échanges et de conflits entre des
acteurs aux intérêts divergents »
[4].
En vue d'apporter une solution à un problème ou de répondre à un
besoin.
L'idée qui est ici sous-jacente est celle du projet qui est toujours à la base de
la création d'une association.
Projet associatif, de quelque nature qu'il soit, mais aussi projet de société.
2. Secteur associatif et secteur public, frères ennemis
?
Dans le champ du travail social, il est coutumier de distinguer voire d'opposer les services sociaux qui relèvent de la sphère publique, tels que les
Centres Publics d'Action Sociale(CP AS) par exemple, des services qui appartiennent au secteur privé ou associatif.
Cette dichotomie, tantôt relayée, tantôt entretenue par le monde politique, ne
doit pourtant pas masquer une réalité historique.
Ainsi, comme le souligne Ivan Deschamps, l'histoire du travail social révèle à
la fois l'importance jouée dans l'action sociale par l'initiative privée, mais aussi le
partage des tâches entre l'intervention publique et l'intervention privée.
À l'examen du paysage institutionnel social, il nous semble que trois cas de
figure se présentent quant à la place prise par les associations :
- soit les associations occupent des espaces laissés en friche ou ignorés par
les pouvoirs publics ;
- soit elles « concurrencent » des services sociaux du secteur public sur les
mêmes terrains de pratique et d'intervention ;
- soit elles œuvrent en qualité de pionnières et innovent en matière d'interventions sociales dans des domaines par la suite investis par les pouvoirs
publics.
Examinons chacun de ces cas.
nous affirmons que des associations occupent des espaces délaissés par
les pouvoirs publics, nous pensons tout particulièrement à des structures comme
les centres d'accueil d'urgence ou comme les associations qualifiées, peut-être
à tort de caritatives parce qu'elles (re)distribuent des vivres ou des objets
matériels.
Ce phénomène d'occupation d'un espace social en friche est intéressant à un
double titre : comme le dit si bien Ivan Deschamps, « d'une part, il aboutit, dans
un contexte de retrait ou de réorientation des interventions publiques à ne pas
laisser se développer une situation anomique puisque cet espace reste investi de
travailleurs, d'autre part, cette occupation illustre aussi la continuité »
[5], et devrait-on ajouter, la complémentarité qui existe entre le secteur privé et le secteur
public.
Parler de concurrence dans le champ du travail social peut sembler hors
contexte.
Et pourtant, notre expérience professionnelle personnelle dans le domaine de
la médiation de dettes au sein du secteur associatif nous confirme dans notre
propos.
Ainsi, dans ce domaine d'intervention particulier, il existe en Région Wallonne
des services de médiation de dettes agréés à la fois au sein des Centres Publics
d'Action Sociale et au sein d'associations.
L'agrément délivré par le Ministère compétent signifie, entre autres, le versement annuel de subventions aux services reconnus.
Au début de l'année 2000, toute une série d'associations ont vu leurs subventions diminuées de façon importante alors que, dans le même temps, les
moyens financiers octroyés aux services de médiation de dettes des CP AS
étaient augmentés.
Décision politique certainement, mais dure loi de la concurrence également!
Enfin, abordons le cas des associations pionnières en matière d'interventions.
Un secteur comme celui de l'économie sociale, dont nous allons parler plus
en détails dans la troisième partie de notre article, est, à cet égard, révélateur
d'innovations.
Nous en prendrons pour preuve la Municipalité de Charleroi qui a créé un
Échevinat de l'Économie Sociale et une Maison de l'Économie Sociale après
avoir constaté l'émergence d'initiatives associatives sur son territoire.
C'est ce que nous appelons l'institutionnalisation des initiatives privées et
qu'Ivan Deschamps qualifie de récupération objective des innovations.
« Devancier et palliatif de l'intervention publique, le secteur privé légitime son
travail précisément par la carence du public qu'il critique pour mieux le faire
évoluer »
[6].
3. Associatif et économie sociale.
Cela fait de nombreuses années que des associations collectent et trient des
vêtements, des papiers ou des meubles. Que l'on songe à des structures comme
« Emmaüs » ou « Terre ».
L'idée d'un recyclage et d'une redistribution dans le circuit économique des
objets collectés a, petit à petit, fait son chemin dans les esprits. Cette façon de
penser les échanges économiques autrement qu'en termes de productivité ou de
plus value a donné naissance à des initiatives dans des domaines aussi variés
que le nettoyage des locaux, l'entretien des parcs et jardins, l'imprimerie ou la
blanchisserie.
Cet autre regard économique a pour nom « économie sociale ».
Qu'est-ce que l'économie sociale ?
En 1990, le Conseil Wallon de l'économie sociale en a donné la définition
suivante : « l'économie sociale regroupe les activités économiques exercées par
des sociétés, principalement des coopératives, des mutualités et des associations dont l'éthique se caractérise par la finalité de service aux membres ou à la
collectivité plutôt que de profit, l'autonomie de gestion, le processus de décision
démocratique et la primauté des personnes et du travail sur le capital dans la
répartition de revenus ».
Quatre principes se dégagent de cette définition, qui se situent tant au niveau
des finalités qu'à celui des modes d'organisation.
1er principe : la finalité de service aux membres ou à la collectivité plutôt que
le profit.
C'est le service rendu qui motive l'activité.
2e principe : l'autonomie de gestion.
Il s'agit ici d'une particularité qui distingue l'économie sociale de la production
des biens et de services par les pouvoirs publics.
3e principe : le processus de décision démocratique.
Le principe central est « un homme/une voix »
Et non pas « une action/une voix »
4e principe :la primauté des personnes et du travail sur le capital dans la
répartition des revenus.
Ce principe général renvoie à plusieurs réalités : répartition des excédents
entre les travailleurs ou entre les usagers, constitution de réserves pour de futurs
investissements, etc.
À proximité de Charleroi, sur le site de Monceau - Fontaines entièrement
dédié à l'économie sociale, se regroupent une quinzaine d'entreprises.
Toutes n'ont pas le statut d'association.
En effet, une contradiction pouvait surgir entre la poursuite d'activités
économiques et commerciales et l'organisation statuaire de l'entreprise sans
forme d'association sans but lucratif.
C'est pourquoi le législateur a créé le 13 avril 1995 la société à finalité sociale
afin de répondre aux besoins de l'économie sociale.
Preuve s'il en est d'une récupération objective par les pouvoirs publics des
innovations.
Rue Puissant, 13
6000 Charleroi
Tél. : 0032(0) 71/202280
Fax : 0032(0) 71/202282
Courriel : bruno. hautenne@ swing. be
·
Joëlle DEGLIN, L'économie sociale ou le troisième secteur, in Dialogue, n°11, Ministère de la
Région Wallonne, septembre 2001.
·
Ivan DESCHAMPS, Le travail social écartelé, Pour un chemin praticable entre l'aide et le
contrôle,Bruxelles, Éditions Vie Ouvrière, 1994.
·
Erhard FRIEDBERG, Le pouvoir et la règle, Dynamiques de l'action organisée,Paris, Éditions
du Seuil, 1993.
·
Jean-Louis LA VILLE et Renaud SAINSAULIEU, Sociologie de l'association, Des organisations
à l'épreuve du changement social,Paris, Desclée de Brouwer, 1997.
Constitution belge, Ministère de la Justice, 2002.
[1]
Assistant social, licencié en sociologie, maître assistant département social, ISC HECE, Charleroi.
[2]
Jean-Louis LA VILLE et Renaud SAINSAULIEU,
Sociologie de l'association, Paris, Desclée de
Brouwer, 1997, p.17.
[3]
Erhard FRIEDBERG,
Le pouvoir et la règle, Éditions du Seuil, 1993, p.259.
[4]
Erhard FRIEDBERG,
Le pouvoir et la règle, Éditions du Seuil, 1993, p.77.
[5]
Ivan DESCHAMPS,
Le travail social écartelé, Bruxelles, Éditions Vie Ouvrière, 1994, p. 111.
[6]
Ivan DESCHAMPS,
Le travail social écartelé, Bruxelles, Éditions Vie Ouvrière, 1994, p. 118-119.