Pensée plurielle
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4506-9
156 pages

p. 125 à 137
doi: en cours

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no 7 2004/1

2004

Vie associative  [1] et grande pauvreté

Monique COUILLARD-DE SMEDT  [2]
Ce texte nous montre comment l'associatif peut être un point d'appui fonda~mental dans le combat que mènent les personnes vivant dans la grande pauvreté, à la fois en termes de conscientisation de leur réalité et de transfor~mation des rapports sociaux.Mots-clés : Précarité, pauvreté, grande pauvreté, regards, honte, atteinte à la personne, inégalité, dépendance, confiance en soi, fierté, partenaire, accompag, nement, projets collectifs, enfermement, solitude. MONIQUE COUILLARD-DE SMEDT " Associations and poverty "
This text shows us how associations might give an important and fundamental assistance for the people who live in extreme poverty. Associations might help them to be more aware of their reality and to transform social relations. Keywords : Precariousness, poverty, extreme poverty, shame, undermining of persons, inequality, dependence, self, confidence, pride, partner, accompani, ment, collective projects, confinement, loneliness.
 
Introduction
 
 
Depuis toujours, pourrait-on dire, la vie associative « a affaire » avec la pauvreté. Des âmes charitables et des philanthropes qui se souciaient du sort fait aux plus pauvres ont fondé de multiples associations pour soulager leurs souffrances.
Depuis quelques dizaines d'années, une nouvelle réalité émerge, celle d'associations de lutte contre la pauvreté dont ceux qui vivent eux-mêmes la grande pauvreté sont membres à part entière et non plus objet de sollicitude.
Ces associations jouent un rôle croissant un tant qu'interlocuteurs, voire comme partenaires pour bâtir actions et politiques contre la pauvreté. Mais simultanément, cette nouvelle réalité interpelle et inquiète même certains. Les pauvres ne deviennent-ils pas ainsi plus agressifs, plus révoltés ? Le rôle de ces associations est-il ou non positif ?
Ce qui suit apporte à cette question l'éclairage de ce que les très pauvres nous ont appris au sein du Mouvement A TD Quart-Monde, en particulier via les programmes Quart-Monde Université [3] et Quart-Monde Partenaire [4]. Sauf indication contraire, les citations en italique sont extraites des écrits de ces programmes. Il est à noter que la plupart des points relevés sont également présents dans le Rapport Général sur la Pauvreté, même s'ils n'ont pas été systématiquement travaillés sous cet angle.
Précarité, pauvreté, grande pauvreté.
Pour pouvoir s'entendre, il est important de s'accorder d'abord sur une définition de la pauvreté. Depuis le Rapport « Grande pauvreté et précarité économique et sociale » du Conseil économique et social de France (1987), nous disposons d'une définition large et dynamique, reliant précarité et grande pauvreté, droits et responsabilités :
La précarité est l'absence d'une ou plusieurs des sécurités, notamment celle de l'emploi, permettant aux personnes et familles d'assumer leurs obligations professionnelles, familiales et sociales, et de jouir de leurs droits fondamentaux. L'insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives. Elle conduit à la grande pauvreté quand elle affecte plusieurs domaines de l'existence, qu'elle devient persistante, qu'elle compromet les chances de réassumer ses responsabilités et de reconquérir ses droits par soi-même, dans un avenir prévisible.
Adopter cette définition donne une nouvelle envergure à la lutte contre la pauvreté : il ne s'agit plus seulement d'assurer un minimum de survie, mais bien de garantir à tous l'ensemble des sécurités dont chacun a besoin pour pouvoir assumer ses responsabilités professionnelles, familiales et sociales et jouir de ses droits.
Participer à la vie associative, un droit et une nécessité.
L'article 20.1 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (ONU - 1948) et les articles 26 et 27 de la Constitution consacrent le droit de réunion et d'association pour chacun. D'aucuns pourraient penser qu'il s'agit là d'un droit secondaire, accessoire, pour ceux qui vivent la pauvreté. Mais ceux-ci nous disent tout le contraire : il est essentiel pour eux de pouvoir participer à la vie associative. Participer réellement. Parfois il est dit qu'une personne participe parce qu'elle est présente à une activité, sans se soucier du contenu de ce qu'elle apporte. C'est une participation passive. Cela peut être éventuellement une étape. Mais c'est d'une autre nature que la participation active qui est d'être dans l'action, de prendre part au débat, de s'associer en établissant une relation où chacun apporte ses propres savoirs.
 
Importance de la vie associative pour les personnes en situation de pauvreté
 
 
Renforcement personnel.
Pauvreté, regards, honte, atteintes à la personne.
Depuis des siècles, le regard des non-pauvres distingue, juge, détruit… ceux qui vivent dans la pauvreté.
Il distingue « bons pauvres » (ceux qui acceptent de se soumettre, de dire merci… méprisés mais objets de sollicitude) et mauvais pauvres (facteurs d'insécurité, ils font peur, ils sont objets de contrôle et de sanctions).
Il juge que le pauvre est pauvre parce que faible, marqué de déficiences (mentales, psychologiques). Notre société définit la pauvreté et donc les pauvres par des manques : manque d'argent, manque de logement convenable, manque d'instruction, etc. mais aussi manque de compétence, d'efficacité, d'intelligence…
Ces regards rejettent le pauvre dans une image d'impuissance. Lorsqu'ils portent sur plusieurs générations, les personnes en arrivent elles-mêmes à se considérer comme incapables d'apprendre. Et elles se sentent toujours coupables.
Dans leur témoignage, les personnes vivant dans la pauvreté racontent comment, depuis leur enfance, elles se sont senties écrasées d'apparaître comme différentes du reste de la société, et comment cette humiliation engendre la honte. Et il y a aussi le fait d'être honteux de ceux que l'on aime, honteux du regard que les autres posent sur eux.La dépendance aussi est source de honte : Pour nous, c'est une humiliation, une honte d'être contraint de réclamer une aide alimentaire, médicale, une carte de bus gratuite…
La honte, la peur du jugement provoquent le mensonge, l'agressivité ou pire, la paralysie, l'enfermement. Elles renforcent la solitude.
Une personne témoigne : On ne surmonte jamais tout à fait de telles souffrances. On n'a pas confiance en soi. On se sent vite agressé par la moindre chose, on a peur… Certains n'osent rien dire, n'osent pas se défendre. D'autres deviennent agressifs. Beaucoup ne comprennent pas cela. Ils ne voient pas tout le courage qu'il faut pour remonter, pour continuer malgré tout.
Retrouver confiance en soi et fierté.
Laissons la parole à Mme Hamelinck qui présente publiquement l'Université Populaire Quart-Monde à laquelle elle participe depuis de nombreuses années : L'Université Populaire, c'est important pour nous.
Souvent, cela commence tout doucement. Une amie vous raconte qu'elle va à des réunions, elle vous invite. On parle de nos familles, de nos enfants. Petit à petit, on commence à avoir confiance. Un jour, on va à une réunion, pour voir. Il y a l'accueil, d'abord. On découvre que des gens s'intéressent à nous, nous écoutent, ne rient pas de nous, qu'ils nous prennent comme des personnes à part entière. On voit que la personne qui anime prend tout au sérieux, note, pose des questions pour comprendre. On découvre brusquement qu'on n'est pas seul, qu'il y en a d'autres comme nous, qui vivent les même difficultés que nous, qui se battent comment nous. C'est une énergie qu'on se donne tous ensemble. Petit à petit, on commence à oser, on commence à parler, à participer au thème de la réunion en apportant des choses qu'on a vécues.
À l'Université Populaire, on parle de tout ce qui nous intéresse : l'école, le logement, mais surtout, de l'avenir de nos enfants… On parle des difficultés qu'on vit, mais aussi de ce qu'on améliore. Cela amène à réfléchir. On continue après la réunion.
Quelque chose se réveille dans nos têtes. On commence à rencontrer des gens, à discuter, à voir des choses. T out d'un coup, des choses nous intéressent, on a envie de participer.
C'est comme un déclic, un rideau qui se lève ! Lentement, très lentement. Pour certains, il faut 10 ans, 15 ans, peut-être plus…
Au début, l'expression est difficile, on n'a pas l'habitude. On a du mal à imaginer que ceux qui savent lire et parler, ils n'ont pas été à l'école plus que nous, on a du mal à croire qu'avant, ils étaient comme nous ou même pire. Je pense à une maman. Aujourd'hui elle nous invite à une rencontre, elle anime une réunion. Cela fait 18 ans qu'elle participe au mouvement… et le déclic se fait maintenant. Elle nous entraîne à présent. Elle ose dire quand elle n'est pas d'accord. Avant, elle pensait que les autres savaient mieux qu'elle, alors elle se taisait et écoutait. À un moment, on est prêt, et cela part…
L'expérience d'une vraie participation à la vie associative permet aux personnes de prendre conscience de leurs possibilités, de découvrir que leur pensée et celle d'autres qui ont la même expérience de vie sont intéressantes : à l'Université Populaire Quart-Monde, elles sont non seulement écoutées, mais leur parole est notée, enregistrée, décryptée, reprise dans un compte-rendu. Une des premières conséquences en est la fierté personnelle. Certains parlent d'une vraie libération.
En écoutant les autres, par la rencontre et l'ouverture à d'autres milieux (également participants à l'Université Populaire), par la reconnaissance mutuelle, elles y découvrent aussi qu'elles peuvent être fières des leurs, de leur résistance, de leur courage, de leur intelligence.
Nous avons fait le constat qu'il faut donc être plusieurs pour pouvoir lutter contre la honte, qu'il faut se rassembler pour se mettre debout et revendiquer sa dignité d'être humain.
Rééquilibrer une situation inégalitaire.
Pauvreté, inégalité, dépendance.
À cause de leur situation, les personnes et familles en grande difficulté sont plus que d'autres contraintes de faire appel à l'aide de professionnels ou de bénévoles, ou encore de subir de multiples contrôles et interventions non souhaités. Pour les familles les plus pauvres, c'est souvent le seul mode de relation existant avec des personnes qui ne partagent pas leur propre condition sociale.
La relation qui s'établit ainsi est fondamentalement inégale.
L'intervenant a une institution derrière lui. Il connaît ses compétences. Il est reconnu par la société. Nous avons vu ci-dessus combien la misère peut engendrer de non-reconnaissance, de solitude et de manque de confiance en soi.
La relation est fondée sur la demande, le besoin, les manques vrais ou supposés des uns, et la compétence, le savoir, les moyens, l'autorité des autres. La personne en situation de pauvreté est vue comme une personne à contrôler, à assister, à aider, à éduquer… C'est une relation de dépendance.
Les enjeux sont différents : pour la personne en situation de pauvreté, l'enjeu se situe au niveau du vital, du maintien ou non de la famille. Le retrait des enfants fait profondément partie de l'histoire collective des très pauvres. La relation est très souvent marquée par la peur : peur du jugement, peur du contrôle social ou d'être obligé de dévoiler son intimité, peur d'être contraint d'accepter des projets qui ne sont pas les siens, peur de ne pouvoir ou ne savoir se justifier, et surtout peur que l'intégrité familiale soit mise en danger.
Les uns et les autres ne disposent pas des mêmes outils. L'instruction donne à celui qui en a bénéficié une aisance dans le langage, il a développé ses capacités à mémoriser, argumenter… L'intervenant s'appuie sur des écrits : législation et autres textes, dossiers… Celui qui a été privé d'instruction ne maîtrise pas les mots, jusqu'à être littéralement « étranger dans sa propre langue ». Quelqu'un qui ne sait pas exprimer ce qu'il pense finit par croire qu'il ne pense rien.
Par conséquent, dit le Rapport Général sur la Pauvreté, celui qui vit de telles conditions une longue période durant, ne connaît aucun repos extérieur. Il est continuellement sur ses gardes. Il va subir passivement et opiner du bonnet pour être délivré et laissé tranquille. Ou bien il protestera avec véhémence et rompra le dialogue. Les personnes en grande pauvreté, dans leurs relations avec des institutions ou des professionnels, sont ainsi souvent contraintes à taire leur pensée propre, à adopter (apparemment) le point de vue de l'intervenant, ou alors à se protéger vaille que vaille par l'agressivité, voire la violence.
À cause de tout cela, les projets individuels ou collectifs de lutte contre la pauvreté se bâtissent généralement en dehors, voire en opposition aux projets des personnes qu'ils sont censés aider, renforcer. Par conséquent, ils manquent souvent leur objectif, renforçant le sentiment d'impuissance des intervenants « Avec ces gens-là, rien ne sert à rien » et les jugements « De toutes façons, ils ne veulent pas s'en sortir ».
Devenir partenaires ?
Pourtant, tout aussi généralement, les intervenants portent un but qui devrait rencontrer ceux des personnes auprès desquelles ils interviennent : assurer l'accès aux droits fondamentaux (santé, logement, ressources, travail, etc.) et améliorer les chances d'avenir des enfants (épanouissement, instruction, éducation, formation professionnelle, santé…). Il est donc primordial que les uns et les autres arrivent à établir une relation différente, une relation de partenariat dans laquelle les savoirs et les actes des uns renforcent et complètent ceux des autres. Le livre « le croisement des savoirs » rend compte de 2 années de recherche et de conformation quant aux obstacles et conditions, multiples, pour que ce partenariat devienne possible. Les participants au programme « Quart-Monde Partenaire y mettent en évidence, entre autres, que la participation à la vie associative en est une base essentielle.
Pour éradiquer la misère, les compétences des uns et celles des autres sont tout aussi nécessaires. Seul un combat commun peut changer les conditions de vie inhumaines de ceux qui sont exclus à cause de la misère matérielle et culturelle. Le partenariat des personnes en situation de grande pauvreté en association avec d'autre ne vise pas « l'intégration à la société » telle qu'elle est aujourd'hui mais à une transformation des rapports sociaux.
Développer ses capacités.
Nous l'avons vu plus haut : participer à la vie associative renforce la personne : elle y trouve davantage de confiance en soi, en la valeur de sa pensée ; elle y développe sa capacité à exprimer et faire comprendre son point de vue. Lors de l'évaluation de l'Université Populaire Quart-Monde de Belgique, en juin dernier, une mère de famille a ainsi expliqué qu'elle s'était appuyée sur les comptes-rendus collectifs réalisés à partir des rencontres pour trouver les mots et les arguments pour dialoguer avec le Juge et obtenir le retour de ses enfants placés. Si le groupe est constitué de différents milieux sociaux tout en ayant une attention particulière pour que les personnes les plus en difficultés puissent se sentir à l'aise et trouver leur place, il devient une référence positive qui donnera des forces pour que chacun puisse participer davantage, à égalité, dans sa vie sociale.Ainsi, à l'occasion de la création des « Conseils de participation » dans les écoles, plusieurs universités populaires avaient travaillé des thèmes tournant autour de l'enseignement et de la participation. A la suite de celles-ci, une jeune fille dont la famille vivait pourtant de grandes difficultés, a informé sa classe sur cette nouvelle réalité… et a été élue comme déléguée des élèves !
Un an plus tard, nous avons fait le point sur ce même thème : sur environ 80 personnes présentes ce soir-là, 6 étaient membres d'un Conseil de Participation en tant que parent ou en tant qu'élève… Proportion peu banale !
Le rassemblement, l'expression, la confrontation permettent de développer une analyse des causes de la situation subie, de chercher et d'échanger des pistes de solution.
Personne ne peut se libérer seul. La libération se fait ensemble, à travers l'appartenance à une communauté reconnue d'où chacun tire sa légitimité.
L'accompagnement.
Participer à une association, cela signifie aussi développer son réseau de relations dans un compagnonnage. La personne pourra y trouver éventuellement un « accompagnateur » pour rencontrer un intervenant. L'accompagnateur, s'il se tient en arrière de la personne, la renforce dans sa démarche.
Il peut la soutenir par sa seule présence. Il peut donner du poids à son discours. Souvent, la présence d'une tierce personne rend l'intervenant plus attentif à la personne en difficultés. Par ailleurs, celle-ci peut préparer ce qu'elle veut dire avec un interlocuteur qui l'aide à structurer son discours, à le rendre plus compréhensible, plus solide, plus « recevable ».
Mais parce que, malgré cela, la relation « de personne à personne » reste fondamentalement inégalitaire, un vrai partenariat ne pourra se nouer qu'à un autre niveau, celui du collectif.
Bâtir et porter des projets collectifs.
Très vite, lorsqu'elles s'expriment dans le cadre d'associations de lutte contre la pauvreté, les personnes vivant la misère mettent en évidence que leur souci et leur combat dépassent ceux de leur propre survie et même ceux de l'avenir de leur famille. Même lorsqu'elles parlent de leur propre situation, même s'il est difficile de rester solidaire de son propre milieu face à la dévalorisation, elles disent « Il n'y a pas que moi. Je parle pour tous ceux qui vivent comme moi, ou encore pire. »
Mais ce souci est souvent mal perçu. Il leur est souvent reproché de s'occuper des autres « alors qu'ils feraient mieux de s'occuper d'abord d'eux-mêmes et de leurs enfants ».
Faire partie d'un groupe de réflexion, nous l'avons vu, permet de redécouvrir les valeurs du milieu de pauvreté et de trouver l'honneur d'y appartenir. Faire partie d'un groupe permet aussi de passer de l'individuel au collectif, de nommer les injustices et de prendre en compte le milieu dans son ensemble. Le travail en groupe donne des clefs de compréhension.
Dans le groupe de pairs, les personnes peuvent dépasser le témoignage personnel. Elles peuvent y réfléchir avec d'autres, travailler à partir de leur propre expérience et celle de leur milieu, construire un savoir communicable, apprendre à analyser les situations… Leur compréhension de la pauvreté s'y élargit et s'y approfondit. La confrontation construit une connaissance collective du vécu de la pauvreté, mais aussi de la société, et fait émerger des conditions et des propositions pour mettre fin à la grande pauvreté. Les personnes qui ont non seulement vécu la misère de l'intérieur, mais qui se soumettent aussi à cette confrontation deviennent « légitimes » pour s'exprimer au nom des leurs.
C'est un lieu où l'on peut compenser les inégalités au niveau des rythmes, de la maîtrise du langage, etc. Il donne la force d'un échange en vérité, où l'on ose dépasser le besoin de plaire à celui qui, inévitablement, reste perçu comme disposant d'un pouvoir.
L'association permet non seulement l'élargissement de la démarche, la vérification auprès d'un groupe plus large de ses pairs mais aussi la confrontation en toute confiance avec un groupe plus diversifié quant aux origines sociales et aux expériences personnelles.
Participer ensemble à un projet, c'est participer du début à la fin, de l'élaboration à l'évaluation, en passant par la prise de décisions concernant l'action entreprise. C'est pourquoi, pour bâtir et vivre un projet en partenariat, il est essentiel que les plus pauvres puissent s'adosser en permanence, solidement, à un groupe, une association.
Participer aux «associations de tous ».
Les personnes vivant la grande pauvreté ne sont pas « des pauvres » : elles sont parents, citoyens, habitants d'un quartier, travailleurs, etc. Ce n'est donc pas qu'au sein des associations de lutte contre la pauvreté ou des projets spécifiques qu'elles ont une place à prendre. Elles ont aussi un rôle à jouer dans les associations de parents, celles qui défendent l'environnement ou le droit au logement, les syndicats, les partis politiques, etc. Leur expérience particulière leur donne une compréhension des choses, une pensée, une vision sur l'avenir… particulières, utiles pour tous. Ainsi, par exemple, ces parents qui, durant leur enfance, ont été privés de l'accès à l'instruction et dont les enfants continuent à si peu profiter de l'instruction obligatoire, ont développé toute une pensée sur l'école et les chemins nécessaires pour que tous apprennent. Or, dans tous les milieux, il est des enfants en difficulté scolaire. Tous seraient bénéficiaires de la contribution des parents les plus pauvres à la recherche des moyens et chemins nécessaires pour que l'enseignement réussisse sa mission auprès de tous les enfants.
Bien des participants réguliers aux Universités Populaires Quart-Monde s'engagent ainsi dans d'autres associations, ou y trouvent un renforcement pour y prendre pleinement leur place. Ainsi, un jour, un homme qui participe régulièrement au « Comité des Droits de l'Homme de la Gare Centrale [5] », était en train de mendier dans le métro. Ayant reconnu un autre membre du Mouvement A TD Quart-Monde, il s'est mis à lui raconter sa participation aux Marches européennes contre le Chômage… provoquant l'étonnement des autres passagers de la rame.
Bâtir une société juste, démocratique, solidaire.
Il n'est de véritable droit que s'il est garanti à tous. Sans cela, il reste pri-vilège de certains, toujours susceptible d'être retiré. Il n'y a de véritable démocratie que lorsque chacun, quelles que soient ses origines, son histoire ou sa situation sociale, est considéré comme citoyen à part entière, non seulement acteur de sa propre vie, mais acteur de la société. Il n'est de véritable solidarité que celle qui va jusqu'à la prise en compte de la pensée de chacun : celui dont la parole n'est pas entendue reste fondamentalement exclu.
Progressivement, le monde politique prend conscience de cet enjeu et réalise que les associations dans lesquelles les personnes très pauvres sont membres à part entière ont un rôle essentiel à jouer.
Ainsi, en 1993, la Conférence Permanente des Pouvoirs Locaux et Régionaux du Conseil de l'Europe adopte la « Résolution 243 » dans laquelle La Conférence permanente (…) constate et souligne que
(…) les conditions de vie des personnes, familles et groupes très démunis constituent une violation flagrante des Droits de l'homme et brisent ainsi le droit fondamental de citoyenneté, à savoir le droit de toute personne ou groupe de participer avec d'autres à l'édification et à la gestion d'un monde commun ;
les droits fondamentaux sont interdépendants et le droit à la citoyenneté et aux avantages qui s'y rattachent doit être le droit de tous
(…)
déclare que
l'exclusion économique, sociale et culturelle, fruit de conditions de vie inhumaines est un défi à relever absolument car elle détruit l'égalité juridique et politique qui est au centre des démocraties en lui ôtant toute signification pratique ; l'atteinte à la dignité et aux libertés fondamentales d'une partie de la population est une atteinte à l'égale dignités de tous les membres d'une communauté politique donnée…
(…)
approuve
l'approche de la Déclaration de Charleroi (…) visant la conception et la mise en œuvre d'une nouvelle politique communale de lutte contre la grande pauvreté et la précarité par l'association des couches défavorisées de la population aux politiques de la cité en particulier, les principes et objectifs suivants :
  • viser une solidarité active avec les personnes et groupes défavorisés en mettant leur participation au centre même du processus qui doit les conduire hors de l'état de dépendance
  • donner aux groupes les plus démunis de la population les moyens d'accéder à la liberté de parole et d'expression (…)
  • soutenir une véritable vie associative des plus pauvres et avec les plus pauvres, fondée sur la solidarité, la détection des expériences exemplaires, une politique ouverte à la ville et à l'Europe conçue et mise en œuvre avec eux et une évaluation périodique
  • adopter un plan d'ensemble visant l'élimination de la pauvreté et la maîtrise des processus qui la génèrent en prenant appui sur les personnes, familles et groupes défavorisés pour penser la forme même des actions et des structures publiques
La Déclaration de Charleroi (1992) à laquelle cette résolution fait référence énonce par ailleurs parmi ses principes fondamentaux : Reconnaître que la prise de parole et l'expression publique des personnes et groupes défavorisés et de leurs représentants produit un effet libératoire et bénéfique non seulement pour des être soumis à une nécessité écrasante, mais aussi pour l'ensemble de la communauté de citoyens.
Quasi simultanément, en Belgique, la déclaration gouvernementale de mars 1992 contient un chapitre développant les grandes lignes d'un nouveau « contrat avec les citoyens » dans laquelle le gouvernement s'engage à confier aux associations représentatives du Quart-Monde en Belgique, en collaboration avec l'Union des Villes et Communes de Belgique (section CP AS), un « Rapport Général sur la pauvreté ». L'introduction de ce Rapport, remis fin 1994 aux autorités, rappelle ceci : Afin de contribuer au développement d'une société plus solidaire, les pouvoirs publics reconnaissent qu'il est essentiel que les expériences de vie et les attentes des plus pauvres soient connues.
En 1998, l'accord de coopération entre les autorités fédérales, régionales et communautaires, relatif à la continuité de la politique en matière de pauvreté rappelle que la précarité d'existence, la pauvreté et l'exclusion sociale, économique et culturelle, fût-ce d'un seul être humain, portent gravement atteinte à la dignité et aux droits égaux et inaliénables de tous les êtres humainsavant de créer le Service de Lutte contre la Pauvreté, responsable en particulier d'assurer dans la durée la participation de toutes les Autorités et personnes concernées, en particulier les personnes vivant dans un état de pauvreté, à l'élaboration, la mise en œuvre et l'évaluation de ces politiques.
Les rapports bisannuels du Service (2001 et 2003) rappellent combien cette participation est essentielle… et difficile à réaliser.
Parce que la participation à la vie associative est nécessaire pour que les très pauvres puissent devenir de vrais partenaires, leur accès effectif au droit d'association est donc essentiel et pour eux-mêmes, et pour l'ensemble de la société.
Participer à la vie associative, obstacles et conditions favorables.
Plusieurs obstacles et partant, conditions qui permettent de surmonter ces obstacles, ont déjà été évoqués. Ce qui suit n'est ni une liste exhaustive ni un livre de recettes, mais quelques aspects particulièrement mis en évidence par les travaux et réflexions menés au sein du Mouvement A TD Quart-Monde et d'autres associations de même nature.
Briser l'enfermement et la solitude.
Nous l'avons vu, le regard extérieur provoque la honte, les interventions entraînent la peur. Ces sentiments enferment les personnes en grandes difficultés dans l'isolement. Il ne suffit donc pas de lancer une invitation pour que ces personnes puissent rejoindre un groupe. Quasi toutes les personnes très pauvres qui ont rejoint une association mettent en évidence que le point de départ, pour elles, ce fut quelqu'un qui est allé à leur rencontre. Mme Hamelinck raconte par exemple :
La base de tout, ce sont des volontaires du Mouvement qui arrivent dans un quartier où il n'y a rien. Ils vont à la rencontre des gens.
Souvent, cela commence tout doucement. Une amie vous raconte qu'elle va à des réunions, elle vous invite. Au début, on a peur. Quand on a vécu trop de difficultés, on se renferme chez soi : on ne va chez personne, et on n'invite plus personne chez soi. On se méfie. On a toujours peur, il y a tant de gens qui viennent dans notre vie pour s'occuper de nous, qui veulent entrer dans notre vie pour décider à notre place. Petit à petit, on commence à avoir confiance. Un jour, on va à une réunion, pour voir.
Tout cela demande une énergie folle. Si je peux être là aujourd'hui, c'est parce qu'une amie qui vivait elle-même de grandes difficultés est venue 10 fois, 20 fois… au début, pour me voir, sans jamais se décourager.
Beaucoup, comme elle, insistent sur la fragilité de ce qui est gagné, quand la vie reste très dure. Cela reste fragile. Il suffit de quelque chose dans la vie qui ne va pas, et tout bascule, on se renferme de nouveau. Je pense à une jeune maman qui attend son bébé en sachant que dans 15 jours, elle sera à la rue. Dans ces moments- là, on n'a pas envie de venir à une réunion. Quand les problèmes sont au-dessus, en nous cela se rendort à nouveau, jusqu'au moment où les difficultés seront passées. Les uns et les autres insistent sur l'importance de l'investissement permanent dans la proximité, de l'accompagnement, du soutien dans la durée.
Reconnaître les besoins culturels.
Participer ne consiste pas uniquement à parler de soi, mais à faire un chemin ensemble, à créer ensemble. L'action culturelle a pour mission de révéler les possibilités créatrices qui existent chez toute personne.
Or les besoins culturels des personnes défavorisées sont méconnus. Dans le cadre du suivi du Rapport Général sur la Pauvreté, un groupe thématique « Culture » a travaillé de 2000 à 2002. Voici comment des participants expliquent pourquoi ils s'y sont investis : Les personnes sociales ou politiques ne nous prennent pas en compte, ils pensent que nous sommes des « gens primaires » et ils pensent que pour nous, cela n'a pas trop d'importance si on est dépourvu de culture. Ils pensent que si on nous donne à manger, un minimex, c'est bien, que le reste, cela ne compte pas. C'est eux qui pensent, ils ne pensent pas que nous avons une pensée et une parole, alors ils veulent tout faire à notre place, ils ne pensent pas que nous avons notre parole à dire.
Nous sommes des êtres humains à part entière, il faut avoir un toit, des ressources, mais il faut aussi avoir l'art, la beauté, la reconnaissance. Pour les personnes démunies, la culture est une chance de s'exprimer en pratiquant un art, peu importe ce que c'est. C'est un autre monde qui s'ouvre. Il ne faut pas seulement savoir lire et écrire, il faut aussi pouvoir être libre de faire autre chose. Chaque personne possède un don. Ces dons sont quelquefois cachés, mais c'est une richesse.
Maintenant, je vis à nouveau des choses difficiles, mais toute cette chance que j'ai pu avoir de rencontrer des gens, d'avoir pu dialoguer, d'avoir pu faire des découvertes, je ne la perds pas, je me bats différemment. Je peux me battre différemment grâce à tout ce savoir que j'ai pu accumuler. J'ai perdu des tas de choses maintenant, mais cette chance-là, je l'ai, je ne la perds pas.
Reconnaître les savoirs de l'autre
Le savoir, c'est davantage que la connaissance : c'est aussi l'analyse, la pensée construite et les compétences développées sur base de cette connaissance.
Les savoirs des uns et des autres sont différents, et différemment reconnus. Le savoir d'un chercheur universitaire, savoir académique, explicatif, est généralement le plus valorisé. Celui des acteurs de terrain, le savoir d'action, est lui aussi et de plus en plus, reconnu socialement. Le savoir qu'apportent les personnes en situation de pauvreté est bâti sur l'expérience de vie ; c'est un savoir non seulement sur elles-mêmes et sur leur condition, mais aussi sur le monde environnant qui leur fait vivre ces situations de pauvreté, sur ce qu'il est et sur ce qu'il devrait être pour ne plus exclure les plus faibles. Ce savoir est généralement méconnu.
Pour qu'un vrai dialogue puisse se bâtir, il ne suffit pas d'écouter avec bienveillance ce que dit l'autre, il faut surtout l'entendre comme une pensée qui porte une vérité à comprendre.
Cela signifie qu'il n'y a pas d'un côté, celui qui sait et qui apprend à celui qui est de l'autre côté et qui ne sait pas. Même si les savoirs de certains ne sont pas constitués, élaborés, ils n'en existent pas moins. Chacun reçoit mais peut aussi donner, pour mieux comprendre ensemble à partir de ces apports croisés, réciproques, complémentaires.
Prendre en compte le temps des personnes très défavorisées.
De l'extérieur, beaucoup imaginent que les très pauvres, privés d'emploi, n'ont rien à faire. Le Rapport Général sur la Pauvreté relève que : en fait, ils sont confrontés à toute une série d'interventions ou d'exigences extérieures. Ils passent des journées à faire des files, à chercher des documents. Ils sont priés d'être disponibles et d'attendre parfois plusieurs jours, à domicile, une visite de contrôle vaguement programmée.
Par ailleurs, parce qu'ils dépendent des autres, ils sont sans cesse confrontés à l'imprévisible : expulsion, placement… ou retour brutal d'un enfant placé depuis plus de 15 ans !
De telles conditions rendent la participation à la vie associative particulièrement difficile.
Il est donc essentiel qu'ils puissent participer, cesser toute activité, et puis revenir quand ils en retrouvent la possibilité. Et par ailleurs, ce n'est pas parce qu'ils se trouvent, pour un temps plus ou moins long, dans l'impossibilité de participer à une activité collective qu'ils ne peuvent plus être sollicités et donner leur avis !
Par ailleurs, à cause de la privation de moyens dont il a déjà été question, les plus pauvres ont besoin de davantage de temps pour comprendre un sujet, pour revenir sur une question, pour élaborer leur pensée, préparer leur expression. Pour qu'ils ne soient pas, de fait, exclus du débat, il est nécessaire de tenir compte de cette réalité.
 
Conclusion
 
 
La lutte contre la misère concerne tout le monde. Elle est l'intérêt commun de tous les citoyens.
Pour éliminer - à terme - la misère, le savoir de ceux qui la vivent est indispensable car unique, irremplaçable. Il ne peut émerger et féconder le savoir et l'action des autres acteurs de la société que si les personnes peuvent s'adosser à un groupe, une association. Développer les moyens et soutiens nécessaires pour que tous, sans exception, puissent accéder au droit de participer pleinement à la vie associative est un enjeu majeur. Notre démocratie « représentative » est une démocratie inachevée, nous avons besoin d'une démocratie « participative ». Il en va non seulement de permettre aux plus pauvres d'aujourd'hui de reprendre leur vie en main mais aussi, plus largement, de faire advenir un monde où tous les êtres humains seront libérés de la peur et de la misère [6].
Monique Couillard - De Smedt
Volontaire permanente au mouvement
ATD Quart-Monde
Avenue Victor Jacobs 12 B-1040 Bruxelles
Courriel : couillard. desmedt@ tiscali. be
 
NOTES
 
[1] Vie associative : Le dictionnaire Larousse nous indique : " Association " : groupement de personnes réunies dans un intérêt commun (différent de la poursuite de bénéfices) " Associer " : Mettre ensemble, réunir - faire participer quelqu'un à une chose " " S'associer " : Participer à quelque chose avec quelqu'un " " Vie " (ex : vie politique) : activité humaine en général vie associative = activité humaine qui consiste à se grouper pour participer à quelque chose qui représente un intérêt commun pour les membres du groupe…
[2] Volontaire permanente au mouvement A TD Quart-Monde Belgique.
[3] Quart Monde Université (1996-1998). Programme expérimental franco-belge de croisement des savoirs rassemblant deux groupes d'ac- teurs : des chercheurs universitaires de plusieurs disciplines et membres du Mouvement A TD Quart monde (personnes ayant vécu la grande pauvreté et volontaires-permanents); fondamentalement, le programme a travaillé la question : « de quelle connaissance avons-nous besoin pour lutter efficace- ment contre la misère » cf. Le Croisement des Savoirs.Quand le Quart Monde et l'Université pensent ensemble, Ed. de l'Atelier / Ed. Quart Monde, Paris, 1999, 525 p.
[4] Quart Monde Partenaire (2000-2001). Ce programme a approfondi la méthodologie et les conditions du croisement des savoirs et du parte- nariat entre praticiens professionnels et leurs institutions, et les organisations dans lesquelles les personnes les plus démunies s'expriment et agissent, pour éliminer la misère ; cf. Le croisement des pratiques. Quand le Quart Monde et les professionnels se forment ensemble, Ed. Quart Monde, Paris, 2002, 227 p.
[5] Ce Comité est une initiative du Mouvement A TD Quart Monde ; tous les 15 jours, dans un couloir de la gare même, personnes à la rue et personnes solidaires - dont des personnes qui ont été sans-abri - se rassemblent pour chercher, à partir de la vie quotidienne, ce qui est contraire aux Droits de l'Homme et comment mieux faire respecter ceux-ci ; à partir du Comité, d'autres initiatives se développent : accompagnement pour faire des démarches, interpellations politiques, permanence juridique…
[6] Une des plus hautes aspirations de l'homme, cf. Préambule de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, O.N.U., 1948.
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Quart Monde Partenaire (2000-2001). Ce programme a approfon...
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