2004
Citoyen isolé, usager contraint et espace public
Le défi de la liberté d'association dans
le cadre de l'état de droit démocratique
au cœur de la société humaine
Michel Goffin
[1]
Après avoir esquissé le cadre de la société des droits de l'homme, l'article traite
de l'enjeu de la rencontre interculturelle, de l'espace public comme lieu de mé~diation, du citoyen et de l'usager, de la liberté associative. Mots-clés :
espace public, interculturel, médiation, démocratie, droits individuels, liberté d'association.
MICHEL GOFFIN
" Isolated citizen, forced user and public space : the challenge of the
freedom of association within the framework of the democratic state in the
heart of human society "
The article starts with a description of the framework of societies where human
rights prevail. Afterwards, it deals with the stake of intercultural meeting, with the
public space as a place of mediation, with the citizen and the user and finally with
freedom of association. Keywords :
public space, intercultural, mediation, democracy, individual rights, freedom of association.
À l'heure où la société des droits individuels caractérisée durant les années
nonante par l'adage « c'est mon droit » semble connaître une forme de retour du
balancier exprimée par un autre adage « c'est ta responsabilité, ton devoir », il
semble opportun de se pencher sur la médiation entre l'intérêt individuel et l'intérêt public que peut apporter le principe d'association.
Les considérations qui suivent ne se veulent être ni une thèse ni une théorie
sur le sujet. Simplement, elles ouvrent la réflexion et sont une invitation à la poursuivre ; à partir d'un regard situé et momentané, enrichi d'expériences personnelles et collégiales au sein du monde associatif socioculturel pendant un quart
de siècle et du monde de l'enseignement social depuis trois ans.
La société humaine, à la recherche d'une démocratie fondée
sur les droits de l'homme
L'histoire contemporaine a été traversée par différentes actions et réactions
d'ajustement successif qui ont amené la " communauté internationale " à rédiger
cette charte citoyenne fondamentale qu'est la Déclaration universelle des droits
de l'homme. Depuis 1948, l'universalité des droits part de la reconnaissance de
la liberté de l'individu pour édifier une société de droit démocratique, au travers
du principe d'association libre.
La lecture de l'histoire de la rédaction de celle-ci est édifiante à ce propos et
montre que la succession des articles n'est ni neutre ni indifférente : de l'article
19 qui traite des libertés individuelles vers l'article 21 qui confère à l'état de droit
- régi par un système démocratique basé sur le suffrage universel - la mission
d'organiser la participation aux choix quant au devenir de la société humaine, au
travers entre autres de l'article 20 qui reconnaît le droit et la liberté d'association
aux individus - c'est à dire « ni empêchés ni contraints ».
Cette succession montre d'une certaine manière « un cheminement
méthodologique » qui conduit de la citoyenneté à la démocratie ; cheminement
qui pourrait être encore décliné de différentes façons :
- au niveau des acteurs concernés par celui-ci, que sont « le citoyen, l'association, l'état » ;
- à propos de l'objectif sociétal recherché qui va « du particulier à l'universel»,
c'est-à-dire tenter la symbiose entre l'intérêt individuel, l'intérêt de groupe(s) d'individus, l'intérêt général garanti à tous et chacun ou autrement dit, l'intérêt
public ;
- quant aux enjeux humains de solidarité sous-jacents si l'on considère le
couple existentiel « un être-individu qui est en même temps un être-collectif »,
c'est-à-dire par rapport au
- binôme « acteur/bénéficiaire de son devenir » tenter une évolution personnelle et sociale qui amène le « Je / Moi » par le biais du « Je / Nous » vers le « Je
/ Nous Tous ».
Ce cheminement méthodologique ne peut évidemment se soustraire à deux
autres fondements de la Déclaration universelle des droits de l'homme que sont
l'égalité de départ et l'égalité de chance, sous peine de réduire fortement - voire
de rendre à néant - l'égalité de droits.
Selon celle-ci, on est citoyen du fait d'être né ou d'être allé habiter quelque
part, sans autres conditions préalables. Cette citoyenneté est garantie - ainsi que
les droits dérivés - à une seule condition expresse : celle de respecter l'existence
des mêmes droits reconnus et garantis aux autres citoyens.
Si la reconnaissance et l'exercice des libertés individuelles et de la liberté
d'association sont deux conditions indispensables à la démocratie, un état -
compris comme un pouvoir public quel que soit le niveau de ses compétences
territoriales - ne peut être considéré comme un « état de droit démocratique » s'il
ne garantit pas dans le même temps l'accès des citoyens aux droits
économiques et sociaux, à la santé, à l'éducation, à la culture...
L'accès effectif des citoyens à l'exercice concret de la démocratie doit dès lors
s'accompagner d'une attention permanente des pouvoirs publics à une rencontre
suffisante quant à l'obligation de satisfaire aux droits inscrits dans la Déclaration
universelle des droits de l'homme, non seulement le respect des libertés individuelles et d'association, mais aussi la rencontre des droits économiques,
sociaux, culturels et du droit de participation de tous à égalité à la vie publique et
à la décision politique.
Sans doute ici, il est indiqué d'attirer l'attention sur le fait que le discours
ambiant de la décennie précédente quant à la dualisation de la société et à l'exclusion sociale des plus défavorisés, a marqué les esprits et les pratiques des
décideurs politiques et des intervenants sociaux.
Le croisement entre la valorisation de l'aspiration individuelle et la recrudescence du libéralisme ont amené une double lecture de la réalité sociale au
travers des politiques d'intervention : à la fois un accroissement réel de la reconnaissance des droits individuels et l'apparition de la notion de responsabilité
personnelle, à la fois la victimisation des couches de population les plus démunies et l'oubli concomitant de l'attention à porter aux difficultés toujours vécues
par les couches « intermédiaires ».
À titre d'exemple pour illustrer le propos, malgré la persistance de l'échec
scolaire et le recul des inscriptions à l'université des étudiants de conditions
modestes, l'enseignement a connu une diminution de la prise en compte des
inégalités socio-économiques et socioculturelles quant à la capacité d'accès aux
exigences du parcours scolaire, en dehors des conséquences de l'éclatement
des familles ou de l'origine culturelle étrangère.
Sur le même registre, le récent débat autour de la notion des milieux populaires dans le cadre du décret « Soutien à la vie associative dans le champ de
l'éducation permanente » montre que des acteurs de la réflexion et de la décision - y compris associatifs, en refusant d'accorder une priorité à ces publics, les
ignorent ou ne désirent pas ou plus les prendre en considération suffisante au
travers de leur action. Il faut rappeler ici que la notion de milieux populaires en
Communauté française recouvre les personnes qui ne sont pas en possession
d'un diplôme supérieur à la fin de l'enseignement secondaire supérieur - soit
encore environ 70% de la population, donc la toute grande majorité - ou qui ont
été exclues du marché du travail.
L'enjeu de la rencontre interculturelle : un projet de civilisation fraternelle et solidaire.
L'organisation de la vie en société, au travers de ce cheminement de la
citoyenneté vers la démocratie, nécessite aussi la prise en compte des
différentes cultures qui s'expriment et des attentes de solidarité qui se manifestent.
De manière générale, la Déclaration universelle des droits de l'homme montre
à suffisance le lien qui existe à partir du point de départ de toute citoyenneté
« être né quelque part ou habiter un territoire » entre le respect des différences
culturelles et la nécessaire solidarité humaine. Ce lien s'écrit tout au long des articles traitant des droits sociaux fondamentaux et de l'accès à ceux-ci, comme
l'éducation, la culture, la santé…
Tout citoyen a une identité sociale et culturelle - socioculturelle - qu'il vit sur
un territoire donné en relation avec d'autres ; de cette relation naît la reconnaissance - donc l'existence sociale - de cette identité individuelle unique. La
confrontation à et la reconnaissance par d'autres identités socioculturelles, qui
s'expriment sur le même espace public, influent sur l'identité de chacun : c'est le
point de départ de l'interculturalité, qui dépasse la simple acceptation de la co-existence multiculturelle.
Les identités socioculturelles et l'interculturalité ne sont pas que questions
d'expression de cultures territoriales ou dont l'origine est extra-territoriale. Mais
de manière aussi intime, elles croisent des différences de catégories d'âge et de
rapport à l'histoire, de cultures manuelles ou intellectuelles, de parcours scolaires
et formatifs certifiés, de situations quant à l'intégration ou l'exclusion dans la vie
économique et sociale, de revenus courants et de patrimoine acquis, de conception philosophique ou religieuse…
L'action interculturelle vise donc à faire ressortir ces identités socioculturelles
complexes ; chaque citoyen étant le « résultat momentané » de différentes
références identitaires : catégorie socioprofessionnelle et métier, niveau de
richesse, niveau d'instruction, capacité de socialisation, maîtrise d'outils
culturels, référence à un milieu social et une culture d'origine…
L'enjeu d'un projet de civilisation interculturelle réside dans la volonté et le fait
d'accepter, reconnaître et fédérer les différences socioculturelles qui s'expriment
- du moins une part importante de celles-ci, dans la perspective commune de la
création d'une société humaine, fraternelle et solidaire ; donc qui organise un
chemin majoritaire sans nier le droit à l'existence de minorités qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans celui-ci.
Plus qu'une simple affirmation, cet accès et cette participation du citoyen à la
« chose publique », donc à la décision quant à son devenir - intimement lié à
l'avenir de la cité, nécessitent la rencontre de questions comme l'accès aux droits
sociaux et la maîtrise des outils culturels pour qu'il puisse jouer à « armes
égales » dans le cheminement démocratique, du moins si l'on recherche une
participation active et solidaire, critique et responsable.
Pour l'état de droit démocratique, mais aussi au niveau des acteurs socio-culturels et des intervenants sociaux, l'enjeu est triple :
- organiser la rencontre des publics d'identités socioculturelles différentes ;
- développer la conscience critique quant au chemin qui lie l'intérêt individuel
légitime à l'intérêt général garanti à tous ;
- fédérer des convergences tout en respectant les particularités.
L'espace public, chances et faiblesses d'un lieu de médiation citoyenne.
Si l'espace public peut être compris comme le lieu de toutes les interactions
possibles, il devient souvent aujourd'hui un lieu d'atomisation des citoyens,
produite par la logique libérale d'individualisation des rapports au sein de la
société de marché ; logique partagée d'une certaine façon par des porteurs
d'autres courants libertaires, personnalistes, voire matérialistes, quand leur
fondement et leur action manifestent d'abord et principalement l'exaltation de la
satisfaction de soi.
Aussi, l'individu « citoyen isolé ou usager contraint », sauf à être seul au
sommet de la pyramide du pouvoir, n'a d'autre choix - fort heureusement dans
la perspective de produire de la civilisation humaine - que celui de se coaliser
avec d'autres pour faire entendre sa voix et agir sur le devenir individuel et
collectif.
C'est dans cette fonction de coalisation que l'animation socioculturelle et le
travail social peuvent jouer un rôle fédérateur d'intérêts individuels pour créer de
l'intérêt général ; donc que l'acteur social et culturel - au-delà de la réponse
immédiate au besoin de satisfaire aux attentes sociales - peut y jouer un rôle de
médiation entre des paroles individuelles et une parole collégiale, expressions
simplement de vécus personnels convergents, voire porteuses d'attentes et de
revendications collectives.
Si l'espace public est le lieu de la rencontre potentielle entre les différentes
identités socioculturelles, il devient alors lieu de vie sociale, donc d'accès et de
reconnaissance, de participation et de mise en question, de débat et de recomposition, de solidarité et de démocratie.
L'espace public est un lieu où le citoyen peut « habiter » économiquement,
socialement et culturellement - c'est-à-dire dans son individualité et son rapport
à l'autre - la chose publique et le devenir de la société, qui influe sur son propre
avenir. Aussi, le territoire devient un lieu d'expertise limité de l'espace public,
circonscrit à une dimension géographique et/ou à une problématique.
Pour peu que certaines conditions soient rencontrées, le territoire peut être
lieu d'expression de soi et de connaissance de l'autre, de reconnaissance et
donc d'existence, de socialisation des intérêts individuels et de solidarisation des
intérêts rendus collectifs, de délibération citoyenne quant à l'intérêt général, de
participation à la construction démocratique de l'intérêt public garanti à tous et
chacun.
Á condition d'ouverture pour inscrire son objet premier dans un champ plus
étendu et de respect des avis minoritaires qui s'y expriment, le territoire est lieu
d'expérimentation concrète de la diversité et de la complémentarité, de la pertinence de l'interculturalité, de la richesse des approches intersectorielles et interdisciplinaires.
La participation citoyenne régulière sur un ou plusieurs territoires,
appréhendés à la fois dans le concret de l'existence et comme projection quant
au devenir, contribue ainsi à prévenir le rejet irrationnel de projets collectifs
d'utilité publique. La méthodologie de celle-ci ne peut donc se résumer à la pêche
à la ligne citoyenne ni au geste individuel éphémère !
À contre sens de ce qui précède, la mise en œuvre de la fédéralisation de
l'état belge s'est accompagnée par une dissémination de compétences spécifiques entre entités fédérées, dont le cloisonnement des mécanismes de décision nuit à la nécessaire convergence des politiques menées en vue de la satisfaction à égalité des besoins et droits sociaux, économiques, culturels et politiques des citoyens.
Les pratiques actuelles d'individualisation du rapport au politique et de nécessaire proximité du pouvoir contribuent plutôt à l'isolement du citoyen et au
renforcement des particularismes. Elles contreviennent donc au développement
des nécessaires solidarités interpersonnelles et à la mise en œuvre d'une participation citoyenne à la fois individuelle et associative - clés contributives d'un
état de droit démocratique dans toute société humaine.
Ces deux phénomènes se renforcent et comportent le risque de replis identitaires sur des territoires de plus en plus limités.
Or, la parcellisation des compétences et le recours accru à des opérations
limitées de consultation publique - quant à leur objet, à l'espace concerné, au
délai prévu, aux outils proposés - accroît la difficulté, pour tous acteurs, de tracer
un cheminement cohérent de la citoyenneté individuelle à la démocratie participative et délibérative.
La complexité des références, les tendances actuelles à l'immédiateté et à la
proximité, l'appel individualisé à participation n'aident pas non plus à construire
le cheminement dont question ci-dessus.
Dans la mise en œuvre des projets collectifs, si l'on veut garantir l'accès de
tous les citoyens, il conviendrait de parler également d'instruction contradictoire
quant aux informations et expertises soutenant la problématique traitée,
d'échange et de coproduction de savoirs, de contractualisation entre trois pôles
d'acteurs : les individus-citoyens qui expriment besoins et attentes, les associations qu'ils se donnent ou rejoignent pour socialiser leurs intérêts et créer des
enjeux collectifs, les instances publiques qui initient les débats quant aux projets
publics et décident in fine quant à leur réalisation.
Le citoyen isolé et l'usager contraint : individus solitaires
ou tandem solidaire
?
La Déclaration universelle des droits de l'homme reconnaît aux citoyens -
donc aux usagers - des droits inaliénables, dont le droit à la différence et la liberté
d'agir ou de ne pas agir. N'est-il pas alors opportun de (re)mettre en question et
en débat la majorité des politiques sociales qui semblent renforcer, aujourd'hui,
les règles de conditionnalité quant à l'obtention de droits fondamentaux - règles
qui ne s'imposent pas aux citoyens dits « normaux, non aidés, non assistés »
?
L'évolution récente du concept même de « l'état social actif » montre cette
tendance lourde à la nécessité de se montrer « méritant » quant à l'obtention du
bénéfice de l'intervention sociale.
Cette question est sensible pour le citoyen dans le cadre de l'animation socio-culturelle et du travail social, car à la fois elle s'inscrit dans une tendance à la
modélisation de l'usager - une forme de pensée unique, du moins par catégorie
de « personne /problème » -, à la fois elle manifeste le risque de culpabilisation
accrue de l'usager à trop considérer sa responsabilité individuelle dans la situation vécue ou dans le processus pour y remédier.
Elle est sensible également pour l'intervenant culturel ou social qui peut
ressentir une certaine frustration dans sa relation à l'usager ; par exemple,
lorsque celui-ci revendique simplement l'obtention de son droit sans se
conformer aux règles de conditionnalité en tout ou en partie.
Le champ de l'espace public rencontre le champ de la liberté de parler et
d'agir, de la liberté d'association, de l'émancipation sociale, de la construction
collective du projet. La proximité des citoyens/usagers et des acteurs /intervenants au sein d'un espace public donné ouvre à l'existence d'un lieu d'expérimentation - concret, matériel, réel - de solidarité humaine, à la fois interpersonnelle et collective.
L'enjeu de la socialisation des paroles de citoyens ou d'usagers ne peut se
rencontrer qu'au travers de l'exigence d'habiter socialement et culturellement un
lieu pour investir l'espace public individuellement, solidairement et collectivement.
La médiation citoyenne, dont question au titre précédent, ne peut donc se
résumer au colloque singulier entre l'usager et l'intervenant culturel ou social
dans le contexte limité du service, de l'institution ou du projet d'animation, au sein
desquels le rapport égalitaire relève plus du discours que de la réalité.
Elle nécessite l'existence et l'exigence d'un tiers acteur - le groupe, l'association - par lequel se produit la socialisation indispensable à la construction
collective.
Le concept de personnalisation gagne du terrain dans les procédures d'accès
aux droits sociaux et de participation citoyenne. Cette tendance isole le citoyen
dans son individualité, n'autorise la participation que de celui qui bénéficie de
conditions socio-économiques suffisantes et maîtrise déjà les outils culturels. Elle
ne l'aide pas à inscrire l'acte participatif qu'il pose dans le temps et la solidarité
interpersonnelle, deux éléments indispensables au cheminement démocratique.
Si l'on veut promouvoir par ailleurs la participation citoyenne et donc le
recours à l'expertise des citoyens, il semble utile de prendre en considération les
« occasions manquées » vécues de tous temps, qui ont conféré aux seuls
« doctes » le pouvoir d'éclairer les choix du devenir sociétal. L'expertise de la vie
est le propre aussi de toute femme et de tout homme, quels que soient le degré
et l'amplitude de leur expérimentation de l'humanité.
Développer une prospective de la participation de tous à la citoyenneté active
dans l'édification démocratique réclame donc une méthodologie de mise en
commun de ces expertises différenciées.
Avec la même finalité générale que celle accordée à l'expertise scientifique et
technique, la complexité des références identitaires nécessite le recours à des
actes de facilitation quant à l'expression de ces expertises citoyennes et des
procédures de médiation entre elles, pratiques déjà existantes dans d'autres
lieux et circonstances comme dans le cadre des relations de travail.
Enfin, l'organisation même du « débat citoyen » nécessite le recours au
principe d'association, à l'inverse d'une certaine tendance utilisatrice ou instrumentaliste à l'égard d'acteurs associatifs qui peut partiellement se comprendre
lors de la mise en œuvre effective et de la gestion courante de services concrets
d'intérêt général.
L'association : chemin de liberté citoyenne au cœur de
l'état de droit démocratique.
Entre l'intérêt individuel et l'intérêt général, la société humaine n'a pas encore
trouvé un meilleur chemin que celui de l'association de citoyens. Le concept
d'association dépasse la seule notion juridique d'ASBL. Il s'agit en effet de toutes
les formes d'association humaine qui agissent sur l'espace public, donc également les entreprises, les syndicats, les mutuelles, les partis politiques…
En effet, depuis la nuit des temps, le principe d'association existe. Il a pris au
fil des ans des formes diverses comme la corporation à la fin du moyen-âge, la
coopérative ou la société anonyme au 19ème siècle, l'association sans but
lucratif au début du 20ème… C'est plutôt de cette dernière qu'il s'agit dans cet
article, que celle-ci soit instituée ou non légalement.
La vie associative est riche de ses différences, car elle est le reflet du désir
de citoyens isolés qui recherchent la satisfaction d'intérêts individuels par la mise
en commun de ceux-ci, au travers d'un projet de groupe, dans le but qu'ils soient
reconnus et rencontrés, donc satisfaits dans un avenir proche ou lointain.
L'objet de l'association est donc de tisser un lien social « limité » entre des
individus qui ont une motivation conjointe - ou suffisamment proche, voisine -
pour exprimer des aspirations individuelles et devenues collectives, afin que
celles-ci soient prises en considération de manière totale ou partielle par la
société.
Cette coalisation d'intérêts individuels en intérêt(s) de groupe est un chemin
d'éducation, interne au groupe, et de socialisation, vis-à-vis de l'extérieur, vers un
intérêt général ; c'est-à-dire un intérêt garanti à tous les citoyens par un état de
droit démocratique, dont la mission est à la fois de réguler les choix d'organisation de la société sur un territoire donné et de protéger les minorités qui ne
participent pas pleinement à ceux-ci.
En ce sens, l'association est un chemin de citoyenneté vers la démocratie.
Elle donne sens à la société puisqu'elle participe, directement ou non, au débat
décisionnel quant à son organisation ; c'est-à-dire à la manière dont tous et
chacun vont accepter et décider de vivre ensemble.
Sous un autre angle, dans le concept de démocratie moderne, l'association
est donc un lieu de médiation entre les individus considérés isolément, entre les
individus et la société, entre les intérêts individuels, les intérêts collectifs - c'est-à-dire de groupe, manifestés collectivement - et l'intérêt général ou public.
Loin de s'opposer, le projet associatif et le projet politique sont complémentaires et se renforcent, à la condition que l'objet du premier s'organise autour
d'une finalité d'utilité sociale et d'une pertinence démocratique.
Un projet d'association ne peut naître et exister que s'il préexiste un intérêt
suffisamment commun à plusieurs personnes, pour qu'elles désirent et décident
de se mettre ensemble - se fédérer - en vue de le rencontrer. Cet intérêt détermine le but, l'objectif recherché ou l'objet social du projet de l'association.
Ces trois mots clés ont une double signification importante : d'abord, inscrire
le projet autour d'une finalité ; ensuite, réfléchir à l'utilité sociale et définir la pertinence sociale de celle-ci.
Qui dit « finalité » reconnaît que la satisfaction de l'intérêt commun et de l'objectif recherché n'est pas forcément immédiate et envisage donc un chemin pour
y parvenir. D'une certaine manière, la finalité peut être considérée comme une
« utopie réalisable ».
Qui dit « utilité et/ou pertinence sociales » inscrit le projet social dans une
volonté de relation avec l'extérieur à l'association naissante et, par là, recherche
une reconnaissance, une légitimité ou encore un soutien au sein de la société,
que celle-ci soit considérée comme proche - l'espace public local - ou large -
l'espace public universel.
Aussi , dès qu'il y a projet d'association , il y a débat concret entre l'initiateur
de celui-ci et les « premiers fédérés » par celui-ci, pour :
- cerner l'intérêt commun à partir des intérêts individuels voisins ;
- transformer l'intérêt commun en but, préciser l'objectif recherché et définir
l'objet social ;
- préciser la finalité du projet et réfléchir au chemin pour parvenir à cette
utopie réalisable ;
- rechercher l'utilité et/ou la pertinence sociales du projet et, de la sorte,
réfléchir aux lieux et publics susceptibles de le rejoindre ainsi qu'aux
manières d'entrer en relation avec eux, d'entretenir cette utilité et cette pertinence, voire de les développer.
Il est donc utile de « perdre du temps » pour asseoir le projet d'association.
En effet, c'est par le débat entre les premiers acteurs, d'abord, que se construit
le projet sur base d'un lien interpersonnel concret et d'une manifestation d'adhésion suffisamment forte.
Ensuite, ces premiers acteurs pourront élargir le cercle des adhérents
successifs, au moins jusqu'à la taille d'un noyau d'acteurs - porteurs effectifs du
projet - qu'ils estiment nécessaire et suffisante pour commencer à réaliser
publiquement leur aspiration.
Cette étape est trop souvent « sautée » ou « réduite ». Elle est pourtant
essentielle, si les acteurs de départ désirent faire vivre leur projet dans la durée.
Car au-delà des idéaux exprimés dans un premier temps, il s'agit d'établir « la
culture du projet d'association », à savoir :
- les valeurs fondamentales qui sous-tendent le projet ;
- les options de société qui sont partagées et fondent le projet ;
- les grandes orientations qui rencontrent l'adhésion de tous ;
- les objectifs principaux de l'action que l'on veut mener ;
- le temps disponible que chacun veut ou peut y consacrer ;
- l'apport de chacun en terme de missions utiles à assumer ;
- le mode de fonctionnement critique, responsable et démocratique tant
pour débattre, décider qu'agir ;
- la manière d'être en relation à l'interne et à l'extérieur ;
- le degré d'ouverture, d'acceptation de la différence, de tolérance active
que chacun - dans le respect de chaque individu associé - et tous - car
l'association a une existence collective - sont prêts à partager solidaire
ment.
Les titres précédents ont tenté de montrer l'utilité d'établir des liens entre l'intérêt individuel et l'intérêt public, entre le citoyen et l'usager, entre l'individu et le
groupe, entre l'association et le projet collectif, dans une finalité sociale de solidarité humaine fondatrice, en partie, de l'état de droit démocratique. Dans cette
perspective sociétale, la médiation citoyenne contient une dimension éducative,
au sein de laquelle les intervenants culturels et sociaux peuvent prendre place.
Cette dimension s'inscrit dans la mise en œuvre du concept humaniste de
l'éducation tout au long de la vie, qui s'appuie sur les finalités de l'éducation
populaire, de l'éducation permanente et de la promotion socioculturelle des
milieux populaires.
Ces dernières contiennent l'aspiration à dépasser l'intérêt qui réside dans la
seule recherche d'une démocratisation de la culture, pour mener une action
volontaire de démocratie culturelle.
Cette volonté repose sur la conviction que la dimension critique de la culture
joue un rôle signifiant quant à la mise en perspective et en œuvre d'un lien social,
créateur d'égalité et de fraternité, fondé sur la reconnaissance de l'individuation
et de la solidarité.
La finalité de l'éducation permanente fait sienne la nécessité d'œuvrer à
l'émancipation des citoyens au travers d'associations volontaires qu'ils se
donnent et qui fondent leur action prioritaire sur un processus d'animation, de
formation, d'éducation. L'objectif de ce processus est d'assurer et de développer
une prise de conscience et une connaissance critique des réalités de la société,
des capacités d'analyse, de choix, d'action et d'évaluation, des attitudes de
responsabilité et de participation active à la vie sociale, économique, culturelle et
politique.
L'éducation permanente se caractérise encore par une articulation originale
de l'expression des individus et de la dimension collective, de l'autonomie du
sujet et de la proposition solidaire, de l'action de proximité et de l'action
universelle. En ce sens, elle est projet fédérateur de changement social.
Par des méthodes actives et participatives, elle s'ancre dans la vie concrète
des citoyens et, à partir de situations précises, privilégie l'ascendance et la participation des individus et des groupes aux différents moments du processus
précité.
Par cette démarche d'action socioculturelle, elle constitue un des leviers
de la démocratie culturelle et contribue, au travers de la liberté d'association,
à donner à la fois sens à la médiation citoyenne et corps à l'état de droit
démocratique.
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Courriel: m.goffin.cardijn @ skynet.be
[1]
Assistant social, formateur à l'Institut Cardijn et à l'ITECO.