2004
Proximité, vie associative et capital social Le cas de
l'hébergement collectif des personnes âgées
Paul Wallez
[1]
L'auteur pose la question de la proximité comme
renouvellement de la doctrine de l'hébergement des personnes âgées. Après
avoir présenté trois expériences associatives de proximité, il construit une
réflexion théorique sur les liens entre vie associative, habitus et capital
social.Mots-clés :
Proximité, dépendance, capital
social, habitus, association, sociali~sation, formes
de sociabilité.
PAUL WALLEZ " The case of the collective taking in of old
people: proximity, community life and social capital ".
The author suggests that the question of proximity might be
considered as a way of renewing the doctrine of the taking in of old people.
After having presented the experiences of three proximity associations, he
builds up a theoretical reflection on the links between associations, behaviour
and appearances and social capital. Keywords :
Proximity, dependence, social capital, association, socialisation, forms of sociability.
La croissance des effectifs des personnes âgées modifie les
politiques sociales depuis les années soixante. Elle change les représentations
sociales qui imposent à leur tour la modification des mentalités, infléchissent
les politiques et rendent compte du dynamisme du secteur. La question au centre
de notre réflexion est de cerner les explications du dynamisme du secteur de
l'hébergement des personnes âgées en interrogeant le volet
associatif.
Des résultats français du Recensement de Population de 1999
(RP) ressortent plusieurs constations intéressantes pour notre propos
[2].
95,3 % de la population de 60 ans à 79 ans vit à domicile, soit
12 478 000 d'habitants.
À partir de 80 ans et plus, 19,2 % des personnes âgées sont
dans un hébergement collectif ; au-delà de 90 ans, ce pourcentage s'élève
à 36 %.
Simultanément la consommation de soins des personnes âgées,
augmente
[3]: en 1996,
alors que les dépenses moyennes annuelles de soins par personne
s'établissaient à 12 000 F (1830 ), pour les personnes âgées entre 65 et
74 ans le montant s'élevait au double, de 75 à 84 près du triple, et pour
les personnes âgées de 85 ans et plus, ce montant s'établissait à 4,5 fois
la dépense moyenne
[4].
L'analyse des dépenses médicales par nature montre des variations
[5] que le recours au concept de
dépendance peut seul expliquer.
L'état français par le Secrétariat d'État aux
Personnes Agées (SEP A) a répondu aux questions d'hébergement, par une
politique nationale de maintien à domicile appuyée sur des initiatives locales
(publiques et associatives) qui, associant soins, travail social et services
spécifiques, a fait reculer la demande d'hébergement collectif,
jusqu'au moment où la personne âgée et sa famille craignent la solitude
pour son insécurité. Pour répondre à cet alourdissement des charges, les
pouvoirs publics ont créé de nouvelles prestations
[6] ce qui rentre dans la logique
gestionnaire du secteur public, alors que simultanément le secteur associatif
produisait des modifications qualitatives. L'objet de cet article porte
sur les facteurs explicatifs à l'origine des créations associatives pour
rendre compte du dynamisme du secteur de l'hébergement et des soins aux
personnes âgées. L'examen de la proximité comme élément problématique du
mode de vie débouche sur trois créations associatives, qui introduisent une
réflexion théorique entre vie associative, habitus et capital social.
1. Mode de vie et demandes nouvelles de participation
Orientés vers les citoyens, les services et les interventions
sociales trouvent sur le plan local une possibilité d'atteindre
directement les bénéficiaires pour augmenter leur efficacité et favoriser une
meilleure adaptation aux demandes formulées. Cette orientation caractéristique
en France des politiques publiques s'est affirmée dans plusieurs champs
que nous n'évoquerons pour mémoire : le Revenu Minimum d'Insertion
(RMI 1988)
[7], la loi
Besson dite du droit au logement (1990)
[8] et la Couverture Maladie Universelle (CMU,
1998)
[9].
Les services instructeurs du RMI constitués autour des Centres
Communaux d'Action Sociale (CCAS) témoignent d'une volonté de
proximité. L'articulation des Commissions Locales d'insertion (CLI)
avec les services dépendants du Conseil Général s'effectue au plan local
avec les services instructeurs, les référents, les associations proposant les
actions d'insertion, le tout situé au plus près des allocataires du RMI.
L'évaluation de la loi de 1988 a confirmé cette orientation en faisant du
Président du Conseil général et du préfet du département, les deux responsables
de cette politique, le premier comme élu de l'assemblée départementale, le
second comme haut fonctionnaire d'état. Le suivi des actions
d'insertion est confié aux CLI, instances proches des collectivités
locales (municipalités) dont les services sociaux (CCAS) se partagent le
travail de suivi, d'évaluation et d'accompagnement avec les
travailleurs sociaux sous l'autorité du département. L'efficacité des
stratégies d'insertion dépend pour une large part de cette action
décentralisée et coordonnée.
Lors de la création de la Couverture Maladie Universelle (CMU),
le ministère de la Santé a préféré les Caisses Primaires d'Assurances
Maladie (CP AM) pour l'ouverture des droits des nouveaux bénéficiaires,
aux CCAS qui avaient fait la preuve de leur efficacité sur la décennie
90
[10]. Ce choix a
fait l'objet de critiques de la part des élus locaux qui
s'attendaient à voir confier ce public en grande pauvreté, souvent très
proche des allocataires RMI aux services sociaux municipaux. Les critiques
étaient à double détente, d'une part elles sanctionnaient un retour au
centralisme prêté à madame la Ministre 15 ans après la décentralisation, et
d'autre part, elles mettaient en avant l'argument de la proximité
plus grande des CCAS, institutions communales, sur les CP AM, très
administratives. Ces deux exemples éclairent d'une manière directe la
problématique des politiques sociales qui, depuis 1988, date de la promulgation
de la loi sur le RMI, comporte un versant local et remet en honneur le thème de
la proximité ou du local. Celui-ci trouve dans le champ de l'hébergement
collectif des personnes âgées dépendantes un nouveau théâtre d'application
qui se développe en rapport à la vie associative et dans la perspective
d'actions novatrices. L'hypothèse qu'on veut éprouver est celle
des fondements symboliques à l'origine de l'innovation.
2. La proximité : renouvellement de la doctrine de
l'hébergement des personnes âgées ?
L'argument de la proximité a été opposé aux réalisations
centrales ou concentrées des hospices, pour des réalisations de taille plus
petites et mieux insérées dans le tissu urbain
[11]. Le service public des hospices avait à
cet égard mauvaise réputation : tout en vivant en communauté, le vieillard
était seul, dépouillé de ses meubles et objets familiers, perdu et avait
l'impression que son identité propre n'était pas prise en compte par
l'organisation administrative trop éloignée de lui. En lui imposant une
promiscuité sans lui reconnaître son histoire, l'administration lui
imposait une régression qui évoquait l'internat ou la pension. La
surmortalité masculine augmentant le nombre de veuves pour des générations où
le statut de la femme passait essentiellement par le mariage, la fin de vie à
l'hospice semblait destinée surtout aux femmes, comme si l'inégalité
sociale selon le sexe, redoublait du fait du grand âge. Cette vision
repoussante des hospices a justifié la transformation des hospices publics,
achevée en 1992. Les critiques et les prestations en provenance du milieu
associatif se sont développées pour la disparition des hospices.
Le maintien à domicile se fonde sur une démarche
psychosociologique plus pertinente en proposant une aide ménagère, des services
de restauration collective servie à domicile, un suivi médical par la médecine
de ville développé depuis la création de la sécurité sociale. Cette politique
conserve à la personne vieillissante un statut d'adulte et de citoyen tout
en favorisant la stabilité de l'environnement pour le sujet. La
psychologie sociale a montré que tout sujet doit établir des relations stables
avec son environnement sous peine de vivre une situation de crise ou de
malaise, à laquelle il réagit en développant des stratégies de compensation. Le
vieillissement entraîne une plus grande fragilité face au changement et une
moins grande possibilité d'assurer le rééquilibre vis-à-vis de
l'environnement. L'objectif d'une politique de maintien à
domicile est ainsi de permettre au sujet de garder stable ses relations avec
l'environnement, c'est-à-dire, l'habitat, le logement, le
quartier qui tiennent une place importante sur le plan personnel : importance
des souvenirs, rôle du passé, maintien du statut social acquis, que l'âge
peut affecter. La proximité est ainsi devenue un thème novateur.
Avec le grand âge, la dépendance s'accentue et pour y
parer, la proximité donne lieu à des formes innovatrices pour assumer une
fonction de maintien de l'équilibre du sujet en relation avec des modes
d'appartenance qui contribuent à la personnalité sociale de la personne
âgée. Le risque apparaît pour elle quand pour des raisons personnelles,
médicales, financières, le cadre de vie, logement, voisinage, environnement se
trouvent bouleversés. La proximité a pour fonction de maintenir le plus
longtemps, ce cadre de vie stable. Dans la décennie quatrevingts, accompagnant
la suppression des hospices, se constitue une doctrine de la proximité
compatible avec le maintien à domicile, tandis que pointe la problématique
nouvelle du grand âge et de la dépendance qu'il accentue. On étudie trois
innovations présentées par des associations qui placent la proximité au centre
de leurs initiatives.
« Les 400 maisons », un domicile
collectif de l'association T emps de Vie.
Des éléments de doctrine autour de la proximité ont été
formulés voici une quinzaine d'années, par des responsables
d'hébergement pour personnes âgées de l'association « Temps de Vie »
qui a proposé une nouvelle formule d'hébergement sous le nom de domicile
collectif. Ce modèle de fonctionnement est centré sur trois idées :
d'abord la création d'unités de vie de petite taille insérées dans
des quartiers et ouvertes aux personnes âgées originaires du quartier voir de
ces îlots ; ensuite le maintien des relations étroites entre la personne âgée,
sa famille et l'établissement pour éviter son isolement ; enfin la prise
en charge par la collectivité pour lever l'obstacle du prix de journée et
éviter la discrimination par l'argent. Cette philosophie se retrouve dans
la présentation qu'en fait la directrice de « la maisonnée » dans le
quartier de Lille sud.
[Peuvent habiter dans la résidence] Toutes des personnes
âgées dépendantes qui habitaient dans l'environnement où nous nous sommes
implantés, c'est-à-dire à un quart d'heure à pied du domicile. …[cela
ne dépend pas de la commune] On a par exemple aussi dans la structure une
personne qui habitait Wattignies mais tout à fait au bord de Wattignies. Donc
qui reste dans la limite d'un quart d'heure à pied, mais dans une
autre commune. L'un des critères retenus c'est vraiment que la
personne âgée reste dans son environnement géographique et relationnel, il y a
un parti de proximité…[ La résidence donne] sur les habitations particulières
qui sont là juste derrière. Et on a une de nos résidentes qui habitait entre
autre une petite maison, on en a deux autres qui habitaient là-bas,
l'appartement qui est sur le coin. On avait un monsieur qui habitait aussi
en face. Ça reste dans leur environnement. Pourquoi cela ? En fait, le but de
créer une petite structure comme celle-ci dans un quartier comme celui-ci, est
d'accueillir toute personne quelles que soient ses ressources.
C'était le projet innovant, à quoi le Conseil Général a adhéré
complètement, à l'époque. Domicile collectif, les 400 maisons. 1. La
création des domiciles collectifs est une innovation en la matière, qui a servi
de modèle au secteur public, notamment pour les résidences du CCAS de la ville
de Lille qui a construit depuis 1998, sept résidences sur ce type. Ainsi
définie par rapport à l'environnement géographique et relationnel, la
proximité associe connaissance pour les anciens habitants et reconnaissance
vis-à-vis des amis et voisins qu'ils rencontrent dans la résidence. La
distance retenue, ¼ d'heure à pied, décentre la référence géographique des
pouvoirs locaux aux capacités moyennes des habitants. Il s'agit comme la
description en fournit l'illustration, du maintien dans le cadre de vie
dans lequel les résidents ont vécu. Le second critère est d'avoir plus de
65 ans et le troisième, de ne plus pouvoir vivre seul (e). Cette proximité
s'accompagne d'un refus de ségrégation, puisqu'il s'agit
d'accueillir « toute personne quelles que soient ses ressources », parce
que la proximité géographique et relationnelle prend le pas sur le niveau
socio-économique. Il s'agit donc d'un projet de vivre ensemble pour
le grand âge puisque la moyenne d'âge est actuellement de 83 ans, et que
la résidence accueille 16 résidents. Cette situation certes exceptionnelle,
procède de la volonté de penser un projet de vie, celui de rester très proche
de la personne âgée, qui pour maîtriser plus facilement son habitat peut garder
certains meubles dans son studio par ailleurs équipé en toute sécurité de
manière simple avec un niveau de confort élevé, frigo, TV, alarme, etc.
L'appartement est ainsi constitué de deux pièces, un séjour équipé
d'un coin cuisine et une chambre avec cabinet de toilette.
2. Le contrat moral passé entre la résidence et la famille
s'affirme comme une forme de sociabilité qui établit une relation
différente entre la personne âgée et la parenté souvent ses enfants. Il a un
contenu matériel, puisque la famille participe à l'entretien des parents
âgés, lessive, linge, courses. Il est destiné à stabiliser les relations
familiales et d'éviter que le placement ne soit ressenti mutuellement
comme un abandon. Il est arrivé de voir ces relations familiales évoluer parce
que d'une part la résidente se sent entourée et en sécurité, ce
qu'elle ne connaissait plus chez elle, et d'autre part du fait que
les enfants se trouvaient sécurisés par le nouvel environnement de leur
parent(e) ou de leur mère. Cette dynamisation retrouvée de la relation parent /
enfant est une occasion de stimuler et de maintenir chez la résidente une
certaine vivacité mentale et physiologique qui, si elle ne peut retrouver
l'autonomie qui diminue, permet de freiner l'évolution de la
dépendance. Ce contrat moral est essentiel pour maintenir les aides à domicile
diverses que la résidente utilise, aide-soignante, médecin, etc. Les visites
développent des relations constantes avec l'environnement proche au-delà
des seules intéressées.
3. Le concept de proximité ainsi entendu, mobilise un
personnel évalué à 9 ETP pour 16 résidents, que viennent compléter des
étudiants en formation dans le cadre de stage, (école d'infirmière,
formation d'aide soignante). Le taux ETP / nombre de places s'établit
à 0.56. Le prix de journée revient quant à lui à 35,06 (230 F)
[12]. Ce qui est un des plus
bas que l'on constate, pour un taux d'encadrement le plus élevé et
pose la question de l'équilibre du fonctionnement.
La
résidence Marie Laurencin (CCAS Lille).
Dans le projet du CCAS de Lille on retrouve les mêmes
exigences fondées sur la proximité, mais celle-ci s'inscrit dans une
perspective sociopolitique, celle de développer une action municipale à partir
des quartiers, comme en témoigne le découpage de toute la ville de Lille en
quartiers, c'est-à-dire en unités correspondant à des réalités de
vie.
Le public est essentiellement constitué des personnes du
quartier parce que ce sont des petites résidences. Petites en nombre et aussi
le quartier donc il y en a actuellement six, et bientôt sept résidences qui se
situent dans les quartiers de Lille. Comme ça, chaque quartier est pratiquement
couvert. Le but est de ne pas déraciner à la fois le résident, puisqu'il
va se retrouver dans le même quartier, le même environnement, éventuellement
avec ses amis, la famille et tout ce qui l'entoure. Une grosse majorité
vient du quartier mais ça peut être aussi tout simplement parce qu'ils ont
leur famille sur le quartier par exemple. Et après, on peut aller un peu plus
loin parce que c'est évident que si des personnes demandent à venir ici,
et s'il y a de la place, à ce moment-là ils sont tout à fait acceptés dans
ces conditions.
Résidence Lille Wazemmes
(CCAS).
1. Le choix d'une résidence de personnes âgées par
quartier est fondé sur le projet de ne pas déraciner le résident en le
maintenant dans le cadre qui lui est familier mais cette politique correspond
en même temps à une volonté municipale de réinvestir le quartier pour se
rapprocher des conditions quotidiennes des Lillois. À cet égard l'exemple
de Wazemmes est une illustration de l'attachement des lillois au quartier
et de la volonté municipale de respecter cet attachement. La maison de retraite
ne doit pas créer un espace différent de celui dans lequel évoluait le
résident, ni mettre une limite à l'accès à cet espace si celui-ci le
souhaite, ou établir une distance qui l'isolerait. Les exigences sont
assouplies puisque la présence de la famille dans le quartier est une condition
pour peser sur la demande d'hébergement. Si certaines places restaient
vacantes, elles peuvent être attribuées à des personnes extérieures au quartier
in stricto sensu. 2. Par ailleurs, et ce n'est pas le moindre des
paradoxes, les SDF ont la possibilité de faire valoir le choix de cette
résidence au nom d'une errance, qui se déroulant dans le quartier de
Wazemmes, leur voit reconnaître une appartenance locale. Enfin, le nombre de
places dans la résidence est limité à 24 et se situe dans le même ordre
d'idées que dans le projet formé par l'association « Temps de Vie
».
3. Pour un effectif de 24 places, la résidence dispose de 10
ETP, soit un taux de 0.41. Ce taux se rapproche des maisons de retraite et
l'on peut considérer que la proximité mise en œuvre à la résidence Marie
Laurencin est plus géographique que reliée à la qualité des soins ou au projet
de vie. Cependant comme le signale la directrice, « ce que l'on peut faire
avec 24 résidents, on ne peut pas le faire avec 80 ». La dimension du groupe
restreint développe une synergie plus forte qui entraîne une action qualitative
plus intense. Sur le plan financier, le prix de journée de 53,35 ne peut être
payé par tous les résidents. Il est alors pris en charge au titre de
l'aide sociale par le Conseil Général
[13].
La
résidence « Les orchidées » à Roubaix.
Elle fonctionne depuis 8 ans sur le modèle défini par le
groupe de six résidences dont elle fait partie. L'initiative qui a impulsé
cette réalisation procède de la critique adressée aux maisons de retraite
publiques et aux hospices à la fin de la décennie quatre-vingt qui rendait les
établissements situés en Belgique très attractifs, alors que les besoins
étaient importants en France et sur Lille Métropole Communauté Urbaine (LMCU).
L'association gestionnaire « Les millésimes » a été fondée sur
l'initiative de Francis Mulliez et de son épouse en 1988 et présidée par
lui depuis sa création. Elle a créé six Associations Résidences Orchidées (ARO)
à Croix, Roubaix, Lannoy, Villeneuve d'Ascq, Tourcoing, et une sixième à
Mouscron en Belgique. Elle ne compte pas en créer plus.
1. Le projet d'établissement repose sur une philosophie
hédoniste, apporter du bien-être, du confort, de l'écoute et communiquer
avec la personne âgée.
On avait un projet d'accueil de personnes âgées, les
accueillir le mieux possible, leur apporter bien-être et confort. Donc portés
par un projet important, on a tous démarré tambour battant en essayant
d'apporter satisfaction au niveau des résidents. Et on s'est rendu
compte que prendre en charge le résident c'était prendre en charge sa
famille aussi puisque le résident a une histoire et la famille fait partie de
l'histoire. Il fallait prendre en charge cette famille, qui la plupart du
temps culpabilise, et comme elle culpabilise, avec l'équipe ce n'est
pas toujours facile. Donc ça on en a pris conscience. Il fallait
s'attacher d'avantage à soigner autrement, à soigner différemment en
gériatrie. Et puis les familles sont intégrées aussi. Elles se sont intégrées
petit à petit dans le projet des Orchidées par un comité de famille qui
s'est créé spontanément, qui n'a rien à voir avec les conseils
d'établissement. Des familles qui se sont réunies et qui ont voulu
apporter une aide aux autres familles, par l'intermédiaire de réunions,
par l'intermédiaire d'écoute aussi.
2. Á qui s'adresse ce projet d'accompagnement de la
vieillesse jusqu'au dernier moment? Le public est constitué de résidentes,
surtout des femmes, originaires de Roubaix-Tourcoing et alentour, de catégories
socioprofessionnelles supérieures, et moyennes, cadres supérieurs, industriels,
cadres moyens, artisans, disposant de moyens financiers importants et qui
considèrent que vivre seul n'étant plus une solution, se résolvent à
entrer dans une maison de retraite, comme la résidence « Les Orchidées ».
L'origine sociale revêt une signification importante : les résidentes
interviewées se connaissaient avant leur entrée dans la résidence
[14], certaines se révélant
des amies d'études, ou des connaissances apparues durant leur vie adulte,
de mère et d'épouse. La distinction selon les CSP est trompeuse, parce
qu'industriels, commerçants et artisans constituaient sur
Roubaix-Tourcoing un milieu social assez homogène jusque dans les décennies
soixante, période où cette tranche d'âge était déjà en charge de
responsabilités économiques et sociales. Le choix de la résidence
s'effectue ainsi sur un critère relationnel qui repose sur la convergence
du capital culturel institutionnalisé, les diplômes, et du capital social
constitué quant à lui des relations et des réseaux de relations des
résident(e)s Cette dimension symbolique n'est ni ignorée ni occultée par
les responsables, qui l'affirment avec clarté
[15].
3. Le personnel de la résidence n'est pas issu des mêmes
catégories sociales et se confronte à un habitus avec lequel il n'est pas
familiarisé, celui de personnes âgées ayant eu l'habitude de diriger une
maison et parfois du personnel de maison. La compétence technique comme
c'est le cas du travail infirmier, permet au personnel salarié
d'affirmer une force symbolique stratégique ; mais si cette compétence est
peu affirmée dans le cas du travail de soins, aider à la toilette, donner un
bain etc., l'absence de technicité devient alors une faiblesse.
4. La question financière est ainsi une question importante
puisqu'elle contrôle l'accès à la résidence. En même temps
l'intervention de la famille est centrale parce que celle-ci participe
souvent financièrement au paiement du prix de journée qui est élevé : une
personne autonome s'acquitte d'un prix de journée de 75,46 (495 F),
moyennement dépendante, 88 (577 F) et très dépendante 95 (623 F). Ce niveau de
participation produit deux réactions : un effet sélectif dans la participation
à l'établissement, et un effet consumériste qui met en avant le rapport
qualité/prix : comme le prix est élevé, la qualité doit être irréprochable.
Certes, la dimension associative ne fait pas du fonctionnement l'enjeu
d'un enrichissement, mais sélectionne le public plus sûrement que la
recherche de profit. La proximité n'est donc pas géographique mais
symbolique, reposant sur un réseau qui valorise une certaine image de soi par
la fortune et la culture.
3. Association, capital social et proximité
Ces trois initiatives correspondent à des projets différents.
Les deux premières qui jouent la carte de la proximité sur une taille
restreinte semblent se distinguer de la troisième qui se rapproche plus au plan
des effectifs de résidence de personnes âgées plus importantes oscillant autour
de 80 lits. Pourtant, la comparaison n'est en rien affaiblie par la
différence de taille.
Trois expressions de la
proximité.
La référence sous-jacente au projet associatif des 400
maisons s'inscrit dans le cadre de la vie familiale, reconstituée dans
l'occupation d'une maison, pensée comme une maison familiale et dont
les professionnelles sont appelées des maîtresses de maison. La proximité est
familiale, relationnelle, affective, et se répercute au niveau des enfants qui
participent sous la forme d'un contrat moral au fonctionnement de la
résidence en restant en rapport avec leurs parents et en assumant certaines
activités, lessive, courses, achat etc. Le voisinage exerce une présence
matérielle et lointaine : le fait d'être visible semble constituer un
motif de satisfaction autant que de pouvoir y accéder sans peine.
L'importance est plus relationnelle que géographique.
Le projet de la résidence gérée par le CCAS renvoie à
l'espace de voisinage que constitue le quartier. La proximité est plus
géographique, administrative et amicale en gardant des distances plus grandes
avec la famille des résidents, souvent plus lointaine voire absente, du fait de
la mobilité, du vieillissement et parfois du décès des enfants, bref dans une
configuration où les relations familiales se sont distendues. Les dispositions,
accès de plain-pied avec la rue, possibilité de stationnement, comme la
conception du cadre et le calme à l'entour, favorisent les échanges avec
les habitants du quartier. Il est aisé dans ces conditions de sortir de la
résidence pour se promener dans le quartier et, dans le cas de Wazemmes, faire
un tour au marché quand il se tient, ou d'aller, venir et rencontrer des
personnes connues.
La proximité que l'on voit poindre dans les orchidées
est de l'ordre symbolique et social : elle repose sur l'existence
d'un milieu social homogène qui s'exprime par une référence au
capital culturel institutionnalisé (le diplôme et les cursus de formation) et
au capital incorporé par les pratiques culturelles, jeux de société, bridge,
scrabble, lectures, visites expositions conférences etc.
[16].Cette proximité s'affranchit de la distance et
elle rayonne sur la façade nord est de la LMCU qui constitue une zone de
référence et de recrutement. Elle suit une limite inconsciente qui sépare Lille
et les communes sous l'influence de la capitale régionale, et les deux
centres textiles traditionnels, rivaux et complémentaires de Roubaix Tourcoing
qui ont une attraction semblable pour la Belgique. La proximité est construite
sur l'appartenance à une même classe sociale, et « configurée » sur des
réseaux de relations, des croyances notamment religieuses. La famille très
présente reste du domaine du privé et exerce une influence décisionnelle
relative, par un comité de maison.
Capital social et dynamisme
associatif.
L'intuition des innovateurs concernant le domicile
collectif puise ses références dans un habitus qui trouve dans les relations
familiales ses justifications. En effet l'importance du contrat moral
entre l'établissement et la famille suppose que les relations entre les
parents âgés et les enfants (près de la retraite ou peut-être déjà retraités)
ou les petits-enfants soient stables, étroites et affectueuses. Cet habitus
d'une famille stable correspond à des pratiques familiales et à des formes
de sociabilité de milieux populaires qui s'inscrivent dans une trajectoire
sociale : les parents ont travaillé pour assurer une promotion aussi petite
soit-elle pour que les enfants aillent plus loin socialement que les parents,
et la fin de la trajectoire passe maintenant par la dernière période du
vieillissement qu'il revient aux enfants d'assumer. Le capital social
est ainsi articulé avec les parents et au-delà par des relations débouchant sur
les relations sociales, utiles, qui jouent pour trouver la formule de résidence
adaptée au goût de la personne âgée. Cette intuition repose sur un contrat
entre les générations d'autant plus solide que la structure familiale
n'a pas été fragilisée.
La résidence du CCAS s'inscrirait volontiers dans cette
intuition mais le public ne témoigne pas d'un habitus qui se réfère à une
trajectoire fondée sur une amélioration sociale. Les enfants sont loin des
parents, parfois décédés ; les parents vieillissent seuls, et les mères surtout
se retrouvent seules. Les responsables de l'équipement se retournent vers
l'animation, l'intergénérationnel, la convivialité, les échanges au
plan organisationnel pour faciliter une vie sociale agréable et variée. La
logique est amicale, et administrative, l'équipement doit fonctionner sur
ses ressources et celles de son réseau propre. Les échanges avec
l'extérieur sont réduits. Cette orientation donnée par
l'établissement est bien mise en valeur par le droit reconnu aux SDF à
bénéficier d'une résidence quand ils sont âgés. L'explication est
significative d'une conception large de la solidarité, mais elle dépend de
la politique du CCAS, et non pas des échanges avec les familles, les SDF en
étant souvent très éloignés. Le capital social est d'origine
administratif, populaire certes, mais plus éloignée des personnes âgées
ellesmêmes.
Les Orchidées font appel à un troisième habitus : celui
d'une lucidité pour des gens conscients de leurs valeurs, de leurs droits
de leurs intérêts et habitués à ne pas être à charge. Les résident(e)s
préparent leur fin de vie, et décident du moment de leur entrée dans la
résidence. Elles en préviennent leurs enfants, mais ne veulent pas leur être à
charge. L'habitus familial est donc plus maîtrisé, repose sur une
autonomie revendiquée ; il est fondé sur la conscience que vieillir est une
charge qu'il faut savoir affronter d'abord pour soi-même. Les
relations avec enfants, petits-enfants voire arrière-petits-enfants sont très
affectueuses souvent, mais la solitude du veuvage et du vieillissement
constituent la réalité quotidienne, comme la souffrance, les tracas de
l'âge ou ceux de la dépendance. Cet habitus familial se répercute sur deux
plans, le plan intime qui reste privé, et le plan social de la représentation :
les enfants contribuent collectivement à la gestion des loisirs et de
l'animation de la résidence.
On ne peut pas comprendre ces initiatives hors de ces données
sociosymboliques. Ce sentiment d'être à la hauteur de ses responsabilités
se manifeste bien dans l'initiative de créer « Les millésimes » qui gèrent
les résidences orchidées. De même que l'hospice Barbieux à Roubaix est une
création de la famille Motte au début du siècle (industriel textile et maire de
Roubaix) de même les orchidées sont une création de la famille Mulliez (groupe
Auchan un groupe innovateur issu du textile dans les années 60 et 70) à la fin
du XXe siècle. L'intuition de créer des conditions de fin de vie heureuse
s'inscrit dans une représentation des responsabilités sociales qui
incombent aux familles dirigeantes qui se défient du tout état.
Alors que le grand âge devient une réalité pour toutes les
catégories sociales, ce qui impose aux pouvoirs administratifs de considérer le
poids grandissant des soins, les initiatives prises par la vie associative ne
nous semblent pas s'expliquer par les seuls facteurs économiques ou liés
au financement des établissements. En laissant volontairement dans l'ombre
cet aspect du financement et de l'accès aux services, il devenait possible
de mettre en évidence les logiques sociales qui rendent compte de
l'innovation dans le champ associatif, en s'appuyant sur les
ressources symboliques auxquelles puisent certains groupes
innovateurs.
La référence aux concepts mobilisés pour traiter de la
socialisation (habitus, capital culturel, capital social) et des formes de
sociabilité qui en dépendent (relations familiales, espace de voisinage,
activités d'échanges cultivés et activité familiales) sont des pratiques
socioculturelles qui rendent compte des formules qui s'adaptent à la
problématique double de l'hébergement du grand âge, hébergement collectif
et augmentation de la dépendance. Il s'agissait par là de rendre compte
des moyens symboliques que l'action associative peut mobiliser pour
proposer des modalités pratiques dans le champ social de l'action auprès
des personnes âgées. Le plan d'observation adopté présente l'intérêt
de neutraliser la variable financement pour mettre en évidence
l'importance des pratiques sociales.
Deux questions restent cependant à explorer. La première
concerne le financement qui fait intervenir la puissance publique présente dans
les trois cas, mais à des titres divers : plus accentué dans le réseau des
CCAS, présent au titre de l'aide sociale dans les deux premiers cas (CCAS
et domicile collectif) uniquement au titre de la dépendance dans le réseau des
orchidées. Dans le cas du domicile collectif le complément est apporté par le
soutien des autres résidences de l'association temps de vie sous la forme
d'une péréquation, et dans celui des orchidées par la participation des
résidents. La seconde question qui croise la première concerne les rapports
entre l'appareil d'état et le système associatif.
CRESGE (CNRS)
1, rue Norbert Segard B.P.
109
F-59016 Lille
Cedex
Tél. :
0033.3.20.13.40.60
Fax :
0033.3.20.13.40.70
[1]
Docteur en sociologie, directeur d'études,
CRESGE.
[2]
Effectifs et hébergement des personnes de 60 ans et plus.
Source Insee RP, 1999.
[3]
Les chiffres donnés en francs ont été traduits par nous en
euros.
[4]
Cette question fait l'objet de recherches chez les
économistes de la santé, selon que l'on met la priorité sur
l'accroissement de la durée de vie ou sur la qualité de vie : voir
MARISSAL J.-P.,
Les différentes approches dans la
mesure de l'effet du vieillissement sur la consommation de soins.
L'âge est-il un facteur explicatif de l'accroissement des dépenses de
santé.« Économie de la santé et vieil- lissement » communication aux
journées des économistes de la santé français, Nantes, 5-6 juillet
2001.
[5]
Les études statistiques menées en France essentiellement par le
CREDES, sont surtout nationales. La recension en est faite dans
" Évolution de l'état de santé des
personnes âgées en France " 1970- 1996, éd. INSERM, CREDES,
Paris, 1998, p.126.
[6]
La Prestation Spécifique Dépendance (PSD) est remplacée au
01/01/02 par l'Allocation Prestation Autonomie (AP A) servie par les
Conseils Généraux à qui la loi reconnaît cette compétence : ceux-ci vivent un
conflit d'obligations entre les soins nécessaires aux personnes âgées et
les conséquences budgétaires qu'ils imposent aux
départements.
[7]
La loi n°88-1088 du 1er décembre 1988 relative au revenu
minimum d'insertion.
[8]
Loi 90-449 du 31 mai 1990 visant à la mise en œuvre du droit au
logement J.O. du 2 juin 1990 p. 6651-54. L'article premier de la loi est
ainsi rédigé :
« Garantir le droit au logement
constitue un devoir de solidarité pour l'ensemble de la nation. T oute
personne ou famille éprouvant des difficultés parti- culières en raison
notamment de l'inadaptation de ses ressources ou de ses conditions
d'existence a droit à une aide de la collectivité dans les conditions
fixées par la présente loi, pour accéder à un loge- ment décent et indépendant
ou s'y maintenir…»
[9]
La loi n°99-641 sur la Couverture Maladie Universelle
(CMU).
[10]
WALLEZ, V AUBOURGEIX, Les représentations de la pauvreté et de
l'exclusion sociale : enjeux de luttes dans la sphère politique et
administrative, Lille, CRESGE, 2001.
[11]
Cet article s'appuie sur une recherche menée par le CRESGE
en 2002-2003 par Paul WALLEZ et Loïc AUBRÉE et intitulée Les apports du secteur
associatif dans le champ sanitaire et social, inno- vation, participation et
proximité. Cette recherche s'inscrivait dans le programme de recherche
"L'économie sociale et solidaire en région ".
[12]
ETP soit Équivalent temps plein. Le prix de journée est couvert
par le paiement du loyer fixé à 212 mois et une participation du résident. Le
Conseil général, quant lui, verse à l'association, une prise en charge de
26 par jour par résident. Les résidents bénéficiaires du minimum vieillesse
versent 0,5 par jour. L'équilibre de plus en difficile, repose sur une
péréquation avec d'autres établissements de style classique, effectuée par
l'association « Temps de Vie » présente dans plusieurs départe- ments du
Nord du pays.
[13]
Seuls actuellement 1/3 des résidents assurent le paiement
complet de leur prix de journée. Le reste est pris en charge par le Conseil
Général.
[14]
La référence à des filières scolaires communes, telle
institution, tel collège religieux, renvoyait à un habitus familial de classe
sociale. Le milieu social fondé sur une localisation dans la ville (Roubaix,
Tourcoing, Lambersart) pour les personnes interviewées définit les contours
d'une appartenance sociale liée à l'industrie.
[15]
« Il s'agit de gens un peu bourgeois, on ne parlait pas de
bourgeois, mais ils sont un peu bourgeois, pas seulement des industriels, des
artisans aussi ». Directeur général de l'association « Les millésimes
».
[16]
BOURDIEU P.,
Les trois états du
Capital culturel, in Actes de la recherche en sciences sociales,
vol. 30, 1979, p. 3-6.,
Le capital social notes
provisoires, in Actes de la recherche en sciences sociales, vol 31,
1980, p. 2-3.