Pensée plurielle
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4507-7
148 pages

p. 103 à 118
doi: en cours

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no 8 2004/2

2004

Entre projet de départ et soumission : la souffrance de la femme battue

Zahia Manseur  [1]
L'objet de cet article est d'analyser la violence conjugale que subissent certaines femmes. À partir des entretiens semi-directifs réalisés auprès de 9 femmes violentées, je tente de montrer dans cet article que le cercle de la violence est présent dans beaucoup de familles et que, lorsqu'il s'installe, le rompre n'est pas chose évidente. Globalement, il s'agit de se poser des ques~tions suivantes : quels sont les éléments qui amènent la violence dans un couple, quels sont les éléments déclencheurs qui poussent ces femmes à rompre avec la violence ? À travers ces questions, il s'agit essentiellement d'appréhender les mécanismes de la violence conjugale et de mieux cerner les raisons qui incitent ces femmes violentées à rompre avec le cercle du mal.Mots-clés : violence conjugale, souffrance, soumission, femmes battues, hommes, femmes, agressivité. Zahia MANSEUR « Between starting project and submission: the suffering of the hit woman » This article aims at analysing the domestic violence suffered by some women. Semi-directive interviews were done with nine assaulted women. Through these interviews, I try to show that the circle of violence is present in many families and that once it has settled, it is really difficult to break it. Generally, we try to deal with the following questions: what are the elements that provoke the settlement of violence in a couple, what are the elements that make the women react in order to break this violence? Through those questions, we try to understand the mech~anisms of domestic violence and the reasons why some of hit women break with this evil circle. Keywords : domestic violence, suffering, submission, hit women, men, women, aggressiveness.
 
Introduction
 
 
Du silence qui, depuis des siècles, entoure la vie privée à la médiatisation d'aujourd'hui, la violence conjugale est devenue, depuis quelques années en France, un fait reconnu. Les femmes, le public, les médias, les travailleurs sociaux, les médecins… tout le monde s'interroge et beaucoup semblent y être plus sensibles qu'auparavant.
Bien qu'elle soit rattachée aux autres formes de violence qui sévissent dans la société, la violence conjugale s'en distingue en raison de son caractère particulier. Pour un grand nombre de femmes, le domicile n'est plus un lieu de paix et de sécurité, mais l'endroit où elles sont quotidiennement confrontées au mépris et aux agressions de tous ordres : physiques, c'est ce que chacun s'entend à comprendre spontanément, mais il faut aussi concevoir ces violences dans l'ordre sexuel et surtout psychologique, violences verbales qui n'en sont pas moins éprouvantes et destructrices pour la victime.
La cellule familiale qui est, par vocation, le lieu de protection de l'intimité peut être aussi celui de la domination et de la violence commise dans le secret, protégé par la honte et le sentiment de culpabilité des victimes. Les violences conjugales se déroulent dans la majorité des cas au domicile du couple. Elles s'inscrivent dans la problématique plus large de la violence faite aux femmes. Il ne s'agit pas ici de nier le fait que certains hommes subissent la violence de leur conjointe. Pourtant, j'ai choisi d'aborder le thème de la violence conjugale à l'égard des femmes parce que ce phénomène les concerne dans la majorité des cas.
 
I. La question de la violence conjugale
 
 
La violence conjugale est très particulière ; d'abord, elle ne surgit pas par hasard, elle implique l'usage de la force et de la menace. Le geste violent est une stratégie qui vise une fin. Il constitue un abus de pouvoir au niveau des intentions poursuivies (contrôler, dominer, insulter, menacer, gifler, tuer…).
Daniel Welzer Lang définit la violence conjugale comme étant « l'utilisation paralysante et destructrice du pouvoir par lequel une personne impose à une autre sa vision de la vie, la contraint à la renonciation de toute idée, tout désir en opposition aux siens et l'empêche de penser et d'être elle-même ».
 
II. Manifestation des violences conjugales
 
 
Coups de poing, gifles, humiliations ou menaces verbales, la violence endosse plusieurs formes. Il existe cinq expressions de la violence conjugale [2]: verbale, psychologique, physique, économique et sexuelle ; comment la reconnaître ? La violence conjugale recouvre de nombreux actes et comportements, pas seulement des coups. On peut dégager différents types de violence plus ou moins difficiles à repérer avec des conséquences différentes.
1. La violence verbale [3]
Elle consiste à intimider une personne par des menaces. Les violences verbales réfèrent plus au débit de paroles, à la violence perçue dans la voix et les cris, c'est-à-dire au mode de communication. La violence verbale peut se traduire par des interdictions, du chantage, des ordres.
2. La violence psychologique
Toute action qui porte atteinte ou qui essaie de porter atteinte à l'intégrité psychique ou mentale de l'autre (estime de soi, confiance en soi, identité personnelle) sera qualifiée de violence psychologique. Souvent subtile, cette forme de violence est difficile à identifier, pourtant elle atteint d'autant plus les femmes qu'elle s'attaque à leur image. En effet, elles sont conditionnées à définir leurs valeurs personnelles à travers le regard des autres (en particulier celui des hommes).
La violence verbale et la violence psychologique jouent principalement sur la peur et la dégradation de l'image de soi, elles sont très destructives et conduisent à l'anéantissement progressif des désirs et de la volonté des femmes qui doivent céder la place aux exigences de l'homme tout-puissant [4].
Ces deux formes de violence permettent à l'agresseur, sans porter aucun coup, d'atteindre le but recherché : créer une tension insupportable pour sa conjointe, maintenir un climat de peur et d'insécurité, atmosphère propice pour inciter l'autre à se conformer aux exigences de son partenaire par terreur de voir la situation s'aggraver davantage. Selon les études de chercheurs nord-améri-cains, les violences psychologiques et verbales sont encore plus dévastatrices sur le plan personnel que les violences physiques.
3. La violence physique
Il s'agit de l'ensemble des atteintes physiques au corps de l'autre dans le but de lui faire mal. L'homme arrive à la violence physique lorsque ses cris, menaces ou sarcasmes ont échoué, que sa compagne manifeste encore trop d'indépendance et qu'il ne réussit donc pas à contrôler tous ses comportements. Il passe donc à la brutalité, aux coups, à la contrainte physique. C'est la forme la plus identifiable puisqu'elle laisse des traces visibles. Elle renvoie à l'image traditionnelle des femmes battues. Les coups portés peuvent laisser des séquelles irrémédiables et mettre des femmes en danger de mort.
4. La violence économique
Elle se définit comme le contrôle économique ou professionnel de l'autre. Ces formes sont multiples, certaines personnes ne disposent pas de carnets de chèques ou de cartes bancaires alors que, pour d'autres, le mari (ou le compagnon) contrôle les talons des carnets de chèques. Dans certains couples, les revenus féminins sont pratiquement nuls, la femme est entièrement dépendante des revenus du conjoint et les aides publiques, notamment en ce qui concerne les enfants, sont souvent versées au compte du chef de famille.
5. La violence sexuelle
Les violences sexuelles correspondent au fait d'imposer, par la peur ou la force, son désir sexuel à sa partenaire. Les femmes qui en sont victimes se trouvent dépossédées de leur corps. Ce type de violence est le plus difficile à exprimer pour les femmes ; pour cela, elles doivent lever à la fois le tabou des violences et celui de la sexualité.
Violences psychologiques, verbales, physiques, économiques et sexuelles, ce rappel des diverses formes que prend la violence conjugale permet d'en percevoir la gravité et l'ampleur. Le fait qu'une femme ne présente pas de blessures physiques ne signifie pas qu'elle n'ait été ni battue ni violentée. Quelle que soit la forme que prend la violence conjugale, elle a toujours pour effet de détruire. Pour comprendre cet effet, il faut se représenter le cycle de la violence conjugale et d'en mesurer l'impact sur la famille.
 
III. Les cycles de la violence conjugale
 
 
La violence s'installe progressivement dans le couple et se développe à travers des cycles dont l'intensité et la fréquence augmentent avec le temps ; ce sont les hommes qui initient chacune de ces étapes du cycle de la violence. L'accumulation cyclique de la tension débouche sur des voies de fait. Selon la psychologue Léonore Walker (The battered woman,1979), le cycle de la violence comprend trois phases qui peuvent varier en durée et en intensité.
1. La phase d'accumulation
En général, l'accumulation de la tension qui conduit l'homme cyclique à devenir «Mister Hyde» [5] n'est pas perceptible par l'entourage. Chaque fois que leur humeur sombre commence à reprendre le dessus, la plupart des violents cycliques suivent ce processus, une peur viscérale, un sentiment de vulnérabilité pointe derrière la mauvaise humeur et les soucis. Les violents cycliques ont une conscience d'eux-mêmes particulièrement fragile ; dans cet état communément désigné sous le nom de tension antagoniste, l'individu est agité, tendu surexcité, il est incapable de rester en place et sent qu'une force interne va l'emporter, il est prêt à tout pour se débarrasser de ce malaise croissant. Chez certains hommes violents, des états de ce genre succèdent à un déclencheur, chez d'autres, tout se passe dans la tête sans qu'aucune cause extérieure n'intervienne.
2. L'explosion de la violence
Les femmes maltraitées décrivent souvent leurs maris comme des individus sujets à des crises ; leur fureur paraît disproportionnée par rapport au « déclencheur » comme si leur vie était menacée. La crise éclate quand l'individu a la sensation que son identité est minée.
L'homme violent traverse une phase d'altération, un état dissocié dans lequel son esprit semble se séparer de son corps; la conscience s'altère, les contraintes sociales tombent et une accumulation en spirale débouche sur l'agression.
Aux prises avec la violence de son conjoint, la victime comprend très vite qu'il ne sert à rien de s'échapper; elle apprend à se dissocier de son corps. Après les coups, les réactions de la victime sont celles des personnes touchées par une catastrophe naturelle : effondrement psychologique pendant un ou deux jours, suivi de symptômes d'angoisse « post-traumatique » comme l'apathie, la dépression, et un sentiment d'impuissance. Par la suite, les victimes ont tendance à s'isoler quelque temps pour laisser se cicatriser leurs blessures physiques et mentales et éviter la honte de se montrer défigurées à des amis.
3. La phase des remords
La phase de remords intervient une fois que la violence a éclaté et que la tension s'est dissipée. Cette étape peut entraîner toute une gamme de comportements, depuis la négation pure et simple de ce qui s'est passé, jusqu'à des remords et des promesses d'amendement. Souvent les hommes sujets à ce genre de cycles font pression sur leur entourage (y compris les enfants) pour plaider leur cause; ils comptent sur le sentiment de culpabilité de leur femme et la présentent comme leur seul espoir. Sans elle, la vie serait réduite à néant; ils adoptent un comportement infantile. Ils se convainquent et persuadent les autres que les actes de brutalité vont cesser. « La phase de remords ne dure pas éternellement, elle touche à sa fin dés que l'homme est repris par son angoisse, son sentiment de vulnérabilité qui annonce le retour imminent d'une violence [6]. »
C'est parce que la violence agit comme un cercle vicieux qu'il est extrêmement difficile d'en sortir. Il ne faut pas croire que les femmes violentées restent parce qu'elles aiment être battues et humiliées ou parce qu'elles sont indifférentes. C'est au regard de toute cette complexité que peut se comprendre l'attitude parfois incertaine, contradictoire, des femmes victimes de violences conjugales.
 
IV. Les conséquences de la violence conjugale
 
 
La violence conjugale a des effets sérieux dans l'immédiat, comme à long terme, sur tous les membres de la famille et chacun en subit les conséquences tant sur le plan physique qu'émotionnel et social.
1. Pour celui qui l'exerce
L'homme qui exerce la violence conjugale se pénalise lui-même et ce, de différentes façons : d'abord il peut ressentir la peur que sa relation de couple se termine, mais la violence entraîne souvent :
  • des problèmes judiciaires ;
  • la perte d'emploi ;
  • des jugements défavorables de la part de l'entourage ;
  • l'isolement graduel ;
  • la baisse des liens affectifs ;
  • la diminution des droits de visite.
2. Pour celle qui la subit
La femme confrontée à la violence de son partenaire risque de subir des atteintes graves à sa santé, tant physique que mentale, voire pour sa vie. Walker a étudié les effets de la violence connus sous le nom de Battered woman's syndrome. Elle montre que celui-ci peut être assimilé au syndrome de stress post-traumatique décrit dans la littérature psychologique et psychiatrique comme le résultat d'une exposition répétée à des traumatismes.
En effet, toute personne exposée à des abus répétés [7] (qu'elle n'est pas en mesure d'éviter) réagit non pas de manière passive comme on le croit souvent à tort, mais en restreignant ses réactions à celles qui lui semblent les plus appropriées pour se protéger.
La violence physique marque le corps de la femme, elle provoque toujours des marques telles que hématomes, égratignures, plaies, visage tuméfié. Plusieurs femmes ont eu des membres fracturés, des blessures ouvertes à la tête, etc. Plusieurs ont témoigné avoir eu des douleurs importantes dans le corps pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, voire à vie pour quelques-unes. Les coups ont également des répercussions sur le psychisme des victimes. Certaines souffrent d'affections somatiques (eczéma, maux de tête, infections gynécologiques) qu'elles attribuent aux conflits générés par la violence. La violence physique les fait parfois renoncer aux rapports sexuels avec leur conjoint.
Les violences physiques, psychologiques et sexuelles s'accompagnent de stress et de tension qui entament le bien-être, la santé physique et psychologique voire mentale des femmes.
La violence conjugale conduit à une perte d'estime de soi, de son identité, de sa confiance en ses possibilités, aussi bien dans sa vie professionnelle qu'au sein de son foyer. Les femmes perdent aussi confiance en leur mari et se méfient des hommes en général. La violence déséquilibre, enferme, isole, développe un sentiment de culpabilité, une dépendance psychologique et génère la peur, l'angoisse, le fatalisme, le désespoir et la honte.
La violence conjugale concourt également à détruire la victime. La victimisation [8], processus qui amène des femmes à accepter la violence, porte ces dernières à développer un seuil de tolérance toujours plus élevé, ainsi qu'une perception de perte de pouvoir et de contrôle sur leur vie. L'intégration du processus de victimisation permet de comprendre pourquoi de nombreuses femmes vivent si longtemps dans un contexte de violence conjugale. La violence faite aux femmes n'est pas sans conséquence pour leurs enfants. Ils subissent, quelquefois de façon indirecte, cette violence que le père fait subir à la mère.
3. Conséquences sur les enfants
La violence déborde du couple et implique largement les enfants. On sait que le fait d'avoir connu la violence dans son milieu d'origine constitue un facteur de risque de reproduire cette dernière à l'âge adulte. Il y a tout lieu de penser que, même lorsque les enfants n'assistent pas directement aux scènes de violence, ils perçoivent un problème dans le couple ; ils peuvent en être affectés et c'est pour eux extrêmement douloureux et difficile, notamment pour ceux qui cherchent des modèles d'identification positive. Ils sont donc eux-mêmes victimes de violence émotive.
L'insécurité, le manque d'estime de soi, le peu de confiance en soi sont alors des conséquences directes du vécu de la violence. En voyant leur père agresser leur mère ou en étant eux-mêmes frappés, ils vont faire l'apprentissage de la violence, ils apprennent, d'une part, qu'il est dans l'ordre des choses que la femme soit violentée par l'homme et, d'autre part, que la violence est un moyen normal pour régler les conflits.
Les enfants qui assistent à des scènes de violence chez eux sont souvent ceux qui ont des problèmes de comportement à l'école, voire de violence, de difficultés scolaires (concentration, conflits avec d'autres enfants, répercussions somatiques, absentéisme). Les enfants témoins de violences conjugales peuvent également intérioriser les modèles familiaux, ce qui, pour le garçon, peut se présenter sous forme de comportements destructeurs et, pour les filles, sous forme de comportements de retrait.
 
V. À la rencontre des femmes violentées
 
 
Dans le cadre de mon diplôme d'assistant social [9], j'ai interrogé neuf femmes violentées. Celles-ci sont en grande majorité sans emploi, hormis trois d'entre elles (vendeuse et femme de ménage).
1. La représentation du couple
Comprendre le processus de la violence conjugale c'est aussi poser la question du choix amoureux. Il y a des choix qui sont à la fois impossibles à vivre et pourtant impossibles à défaire. Dans ces cas-là, il existe un sentiment d'excessive dépendance, notamment de la part du conjoint qui a recours à la violence. En général, ce sont des couples qui manquent de distance entre eux. L'amour n'y est pas moins sincère et, mis à part la violence, c'est une histoire comme une autre.
Les femmes maltraitées peuvent difficilement analyser leur situation parce que la violence qu'elles subissent tout comme l'amour qu'elles éprouvent pour leur conjoint ne concordent pas avec leur perception culturelle de ce que doit être une relation intime.
L'idéalisation du couple.- Six femmes sur neuf, prévoyaient à l'âge de vingt ans de se marier pour la vie, d'avoir des enfants et de rester à la maison pour s'occuper du foyer. Au travers des discours, on s'aperçoit qu'elles ont idéalisé leur vie de couple et que leurs aspirations personnelles semblent très éloignées de celles de leur conjoint. La réalité de couple en est tout autre. Pour elles, l'amour est une notion atemporelle, on s'aime à la vie à la mort, la rupture est d'autant plus difficile.
« Pour moi, un couple c'est deux personnes qui s'aiment qui se disent tout, qui partagent pas mal de choses, c'est pas seulement une femme qui est là pour faire à manger, pour garder la maison, être disponible quand lui il a envie, qu'elle a le droit de dire non, le devoir conjugal comme ils disent, ce n'est pas tout à fait à quoi j'aspirais. » (Halima)
« Pour moi, un couple, c'était vivre avec quelqu'un jusqu'à la fin de mes jours, le couple c'est l'aboutissement, la fusion, la communion avec l'autre. »(Sabine). « Être en couple, en famille, c'est quand il y a des bons moments et des mauvais moments, mais quand il y a des mauvais moments, on se serre les coudes, il faut être ensemble pour surmonter l'étape. »(Sandrine)
« Je voulais comme tout le monde, on rêve du grand amour, avec qui on peut tout partager, son bonheur comme son malheur, je ne suis pas tombée sur la bonne personne. »(Annick)
Rapport hommes/femmes : dominants/dominés. - C'est la société dans laquelle nous vivons qui nous impose des modèles à suivre. Ils déterminent l'identité, les comportements et les relations de chacun.
« Notre organisation sociale est patriarcale [10] » : elle est basée sur le rapport dominant/dominé où chacun contribue à des tâches productives spécifiques, où s'exerce une préparation aux rôles des hommes et des femmes que ce soit au sein de la famille, dans le milieu scolaire, etc.
La violence conjugale peut se lire comme la traduction au niveau individuel du rapport de pouvoir entre les sexes existant dans la société au profit des hommes. La plupart des femmes interrogées se retrouvent mises à l'écart de la vie publique, notamment celles qui ne travaillent pas : « Le mariage représente une entrave à leur éventuel épanouissement et favorise plutôt l'acceptation d'une condition de victime ; il implique selon les cultures une soumission à l'époux, à une position sociale tributaire de son statut [11]
Lors des entretiens, j'ai remarqué que les rapports hommes/femmes sont basés de façon inégalitaire. Les femmes ont des formations professionnelles et des professions de niveaux inférieurs à celles de leur conjoint, ce qui entraîne un accès inégal aux ressources et confère le pouvoir économique à l'homme. La division du travail dans le couple est basée sur un schéma traditionnel qui place la femme en position d'infériorité. Les couples étudiés vivent en majorité selon un modèle traditionnel de partage du travail. De plus, à l'unanimité, on observe qu'il n'y avait pas de partage des tâches ménagères, les femmes assumaient la totalité du travail ménager et familial, la prise en charge des enfants restait l'affaire des femmes.
« C'était moi qui faisais tout, il touchait à rien. »(Sandrine)
« Ben, c'était être soumise, puis s'occuper des enfants, de toute façon, je bricolais, je faisais tout moi-même, je faisais aussi à la place d'un homme que d'une femme. » ( Annick)
2. Le vécu du couple
On note que dans la totalité des cas (neuf sur neuf), c'est le manque de communication, voire l'absence de communication, « les murs du silence » [12], qui est prégnant au sein des couples violents. Les témoignages recueillis nous apprennent que l'homme et la femme se confient rarement, ne discutent pas de sujets sérieux et ne partagent pas d'activités communes. L'absence de dialogue semble essentiellement due au refus de parler du conjoint. Lasse de chercher le contact avec un partenaire muet, la femme se tait.
« On ne pouvait pas discuter, c'était ça le problème, y avait pas assez de discussions, les seules qu'on avait c'était quand on s'engueulait. »(Maryline)
« On partageait que les coups. »(Sandrine)
« Il parle pas beaucoup, il voulait pas parler avec moi, c'était pas la peine de discuter, il cassait tout, il n'acceptait pas que je lui parle, je comptais pas. » (Farida)
On observe également que les hommes violents recourent à diverses stratégies verbales pour s'imposer et réduire leur femme au silence : « C'était le ton catégorique, j'avais pas mon mot à dire, j'avais juste à me taire et puis c'est tout.» (Annick)
« Quand on n'était pas d'accord, mon mari m'interrompait à tout bout de champs, je ne pouvais quasi rien dire, s'il n'était pas d'accord parce qu'il m'écoutait pas, il parlait plus fort que moi. » (Halima)
J'ai remarqué une forme encore plus subtile et cachée de domination que Bourdieu [13] appelle « violence symbolique », intériorisée par la femme et provoquant une attitude de soumission et donc un consensus et une absence de conflit: « C'est plutôt lui qui commandait, c'est pas qu'il est plus intelligent que moi, quand même il a fait des études, moi pas, il a donc un point de vue différent.»(Sabine)
« Il fallait dire oui, amen à ce qu'il voulait, quand il disait ça, il fallait le faire sans rechigner, c'était sa manière à lui de montrer que c'était lui l'homme.» (Halima)
3. Genèses et causalités des violences
Le plus souvent, la violence s'installe de façon insidieuse dans le couple. Ses premières manifestations sont rarement perçues et identifiées comme des actes de violence. Au fur et à mesure, ces actes se multiplient et finissent par devenir une habitude. La violence se banalise et s'intensifie. Une spirale infernale peut ainsi s'installer où « la femme battue » est prise dans un système dont elle ne peut sortir. La perte de l'estime de soi conjuguée avec un sentiment de responsabilité, une mission de sauvegarde de l'intégrité du groupe familial enferment les femmes dans un piège.
1. La banalisation de la violence. - La femme perçoit la violence physique comme un phénomène courant qui fait partie de son quotidien : « Moi je pensais que c'était normal que les couples vivaient un peu comme ça. »
2. L'habitude. - Parfois, la violence fait tellement partie de la vie du couple qu'il la qualifie de routinière, de normale. Certaines femmes ne se rendent plus compte qu'il y a violence. En fait, tout dépend du seuil de tolérance de chacun. Chacun a son seuil de tolérance au-dessus duquel la violence va être considérée comme grave ou intolérable. Les femmes rencontrées ont toutes eu de la peine à retrouver le moment exact des premiers actes violents, surtout lorsqu'il s'agissait de violence psychologique. Cette dernière, très souvent insidieuse, se manifeste généralement par des reproches, des critiques et des humiliations que la personne concernée, sans un travail de réflexion, perçoit difficilement comme de la violence. Dans un premier temps, beaucoup de femmes considéraient que le comportement de leur compagnon est inévitable dans le couple.
3. Le déni. - La femme refuse de reconnaître la violence qu'elle subit. Il lui est difficile d'admettre que l'homme dont elle partage la vie et qui est censé l'aimer l'agresse. Par ailleurs, elle ne peut ou ne veut se percevoir comme « une femme battue », réalité connotée très négativement dans la société.
4. L'isolement social
Un autre moyen de contrôler les femmes consiste à faire le vide autour d'elles. Certaines renoncent à leurs fréquentations ou tout du moins les restreignent. Plusieurs femmes n'ont plus aucun contact avec leur famille ou leurs amis, elles préfèrent vivre dans la solitude plutôt que d'affronter régulièrement les reproches. D'autres fréquentent leur entourage à l'insu du mari ou refusent de se soumettre à ses volontés au risque d'encourir la violence. Certaines femmes se retrouvent ainsi progressivement isolées sans même s'en être rendu compte. Cet isolement rend les femmes totalement dépendantes de leur mari : « ...et puis moi j'étais dans une maison avec mes enfants, mais mon mari n'était jamais là, j'étais isolée, pas d'amis à part ma sœur qui venait me voir de temps en temps. »(Annick)
« Quand j'avais des coups, quand j'étais marquée et tout, j'avais pas le droit de sortir, je pouvais pas aller chercher ma fille à l'école, faire les courses ni rien, j'étais enfermée, il fermait les portes à clef, je pouvais plus sortir. »(Sandrine) « J'étais pratiquement enfermée à la maison, je pouvais pas dire ni oui ni non, sinon sa main elle partait comme ça vite fait. » (Halima)
En règle générale, les violences conjugales s'accompagnent des sentiments tels que la culpabilité, la honte, la peur. L'homme a de fait une emprise totale sur sa compagne et ces sentiments renforcent « la femme battue » dans la dévalorisation de sa personne et dans son incapacité à réagir.
1. La culpabilité. - Un facteur qui retient les femmes auprès de leur conjoint violent est sans doute la culpabilité qu'elles peuvent ressentir. J'ai ainsi pu observer que huit femmes sur neuf se sont senties coupables des violences qu'elles subissaient. Cette culpabilité est engendrée en partie par l'attitude de leur partenaire qui les rendait responsables de la violence. Les femmes se sont également culpabilisées d'avoir provoqué par leur départ l'éclatement de la famille.
« Au début, je pensais que c'était de ma faute et je me suis dit mince qu'est-ce que j'ai fait de mal. » (Sabine)
« Je me disais que c'était de ma faute, parce qu'il m'avait convaincue que je ne tenais pas la maison assez propre. Au début, j'ai cru que c'était moi. Pendant très longtemps, j'ai pensé que j'avais fait quelque chose pour provoquer tout ça. Aujourd'hui, je sais que c'est lui. »(Sandrine)
« Je suis restée pour les enfants et je me suis dit que c'est peut-être ma faute il faut réessayer pour pas que mes enfants grandissent sans père. » (Halima 2. La peur. - Le mot peur revient le plus souvent dans les témoignages, peur quand l'homme menace ou devient violent, peur de l'escalade de la violence, si elles se défendent, peur « d'y passer ». La femme victime de violence conjugale se trouve constamment sous tension jusqu'à la paralysie totale parfois. En effet, la violence peut surgir à n'importe quel moment, pour n'importe quel prétexte. Lorsque la violence devient fréquente, un climat d'angoisse et de peur s'installe : « C'était imprévisible, on vit dans la peur et la hantise, on se dit qu'est ce qu'il va m'arriver. » (Annick)
« J'étais incapable de me dire va-t'en, porte plainte, mais je ne pouvais pas.» (Sandrine)
« J'ai eu très peur, je suis tombée par terre, j'ai ressenti de la tristesse, j'étais effondrée. »( Sabine)
3. La honte. - D'après les récits des femmes violentées, la violence reste cachée et secrète car elle s'exprime hors du cadre familial. Ce secret est lié à la honte d'un tel fonctionnement.
« La honte sans arrêt, on vous regarde, et on se demande ce qui vous est arrivé, on a l'impression qu'on est fautif, on ne le dit pas, même aller voir un médecin, on a plutôt honte, on a pas envie de se montrer de dire qu'on a été vraiment frappée, enfin... on a plutôt honte, on se sent sale, on pense qu'on a fait quelque chose de mal. De dire qu'on est battue c'est dur de le dire, c'est le regard des autres, on se dit elle l'a cherché, elle a peut être bu... c'est dégradant... même à de bonnes amies je ne disais rien, on se cache... à la police, on vous pose des questions indiscrètes, en général c'est souvent des hommes, on a pas envie de se montrer, pour porter plainte, il faut se montrer. Le problème des femmes battues, les vraies femmes battues elles le disent pas, il faut mentir, se cacher tout le temps, on évite la famille, les amis et quand on vit dans une famille où y a pas eu ça, ils comprennent pas. » ( Annick)
« C'est un peu un sentiment de honte, on a du mal quand même à dire que l'on se fait frapper par quelqu'un alors que l'on a plus l'âge de se ramasser des raclées. C'est un sujet assez difficile surtout qu'on sait qu'il n'y a pas trop de solutions et puis chez nous le divorce c'est négatif, alors je gardais tout ça pour moi.» (Halima)
5. Autres facteurs associés à la violence
1. Présence de la violence dans l'histoire familiale. - Les théories de l'apprentissage social et des rôles de sexe voient dans les comportements d'agresseur ou de victime le résultat d'apprentissages effectués au sein de la famille de groupe d'appartenance. Selon ces théories, la violence ne serait que la reproduction de ce qui a été vécu pendant l'enfance et expliquerait également la conformité à des définitions rigides du rôle attribué à chacun des sexes. Lors des entretiens, je me suis aperçue que trois femmes sur neuf ont grandi dans un climat familial violent et ont reçu une éducation rigide. Leur père se montrait autoritaire alors que leur mère était effacée. On peut supposer que leur vécu de violence durant leur prime enfance influencerait les situations de violence à l'âge adulte : « Mon père était violent avec moi et ma mère, je l'ai tout le temps connu violent, avec ma mère c'était pas tellement une relation mère/fille, on était plus copine. Avec mon père, je prenais sur la gueule pour n'importe quelle raison. Ma mère souhaitait pas que j'ai la même vie qu'elle a eue, malheureusement c'est pas ce que j'ai fait. »(Sandrine)
« Je n'ai pas eu une enfance bien, j'étais repoussée, j'ai eu une mère indigne. Mes parents tapaient beaucoup pour un rien. On était très serré à la maison, il fallait pas faire une connerie ou de travers sinon, on était dérouillé. »(Maryline)
Selon les dires d'une conseillère conjugale, bien souvent les femmes victimes de violence conjugale, ont une histoire personnelle douloureuse, soit elles ont été maltraitées soit elles ont vu leur mère se faire battre : « Les modèles familiaux sont là avec de la violence. » Les études récentes sur ce thème mettent toute-fois en garde contre une interprétation trop déterministe de ce facteur. Certes avoir fait l'apprentissage de la violence dans sa famille d'origine entraîne un risque de reproduire ce comportement à l'âge adulte. En réalité, les déterminants à l'œuvre sont complexes et ne sauraient être réduits à une cause unique.
2. L'alcool?- L'amalgame entre violence conjugale et alcoolisme est un thème récurrent. Ceci n'est pas une des causes de la violence, l'alcool peut être le révélateur ou accentuer la violence, mais il en est pas forcément à l'origine. Ainsi, on entend souvent dire que l'homme bat sa femme parce qu'il a bu. « L'homme ne bat pas sa femme parce qu'il a bu, mais boit pour justifier le fait de battre sa femme » [14]. Le potentiel de violence peut être présent chez l'individu, que celui-ci fasse ou non usage de l'alcool. Des hommes violents continuent de battre leur femme après avoir cessé de boire et, inversement, d'autres consomment encore après avoir mis fin à leur comportement violent. Cinq femmes sur neuf, ont expliqué la violence de leur partenaire sous l'emprise de l'alcool : «L'alcool c'était constamment du matin au soir jusqu'à ce qu'il se couche, mais il disait qu'il n'était pas alcoolique.» (Sandrine)
« Il y a des personnes qui, quand elles boivent, vont être douces et vont aller se coucher, lui c'était pas le cas, quand il avait bu, il était dans une autre phase, l'alcool et les copains c'était sans arrêt.» (Annick)
« Quand il boit pas, il est très gentil, mais quand il boit il est méchant, c'est l'alcool, toujours l'alcool. »(Farida)
Les chercheurs et chercheuses qui étudient les causes de la violence attirent l'attention sur le fait qu'aucun facteur pris isolément ne suffit pas à expliquer la violence, parce qu'il s'agit d'un phénomène complexe et multicausal.
 
VI. Rupture avec les violences conjugales
 
 
Mettre fin à une relation caractérisée par la violence n'est pas chose facile, c'est là un fait bien connu et reconnu, la femme restera souvent dans la même situation pendant des années, mais subira des violences répétées de plus en plus intenses. La décision de rompre définitivement, vient le moment où tout espoir à disparu. L'accumulation de comportements violents et humiliants ou un nouvel événement qu'elles jugent intolérable (par exemple de la violence contre leurs enfants), décident les femmes à partir.
Les neuf femmes interrogées se sont toutes séparées définitivement de leur conjoint violent, mais huit d'entre elles sont parties à plusieurs reprises de leur foyer avant de rompre définitivement. La séparation exige des femmes une véritable préparation tant sur le plan psychologique que matériel. Elles doivent faire le deuil d'une relation à laquelle elles ont cru, quitter un mari ou un partenaire qu'elles ont aimé et surtout admettre que leur vie de couple finit sur un échec. À travers l'analyse des entretiens, je peux dégager deux grands types de raisons qui ont amené les femmes à rompre. La première raison, certes, minoritaire concerne trois femmes sur neuf, à partir d'une volonté personnelle. La seconde concerne six femmes sur neuf, qui ont rompu grâce à des tiers, soit la famille, soit l'environnement ou les enfants.
1. La démarche personnelle
1. La volonté personnelle.- Pour une enquêtée, le fait d'avoir repris des études lui a fait prendre conscience de sa situation. Sa conception du monde a changé et il y a eu, semble-t-il, rupture avec le modèle de la femme soumise : «J'étais soumise à cet homme-là. Je pensais comme lui, j'étais moins évoluée qu'aujourd'hui... C'est à ce moment-là que j'ai changé et ça ne lui a pas plu. J'ai vu les choses différemment, je réalise que je ne suis pas rien, je me sens appréciée, j'en ai eu marre de me laisser marcher dessus.» (Sabine)
2. Prise de conscience personnelle.- L'espoir d'un changement chez le conjoint se manifeste de diverses façons ; la femme peut espérer qu'elle arrivera à changer le comportement de ce dernier. Elle peut aussi croire ses promesses de changement. La décision de rupture est liée à la prise de conscience pour la femme que le mari ne changera pas : « J'en ai eu marre de l'alcool. Chaque année, je me disais peut-être il va changer et puis ça continue, il m'a tenu des promesses et puis j'ai découvert que c'était un alcoolique. Il veut arrêter, mais il n’arrive pas, il ne me respecte pas. » (Farida)
« ...Parce que j'en ai eu marre, j'arrive pas à rester avec lui, j'étais pire qu'une femme de ménage. » (Corine)
« Je pense que je ne peux plus rien faire, j'ai fait le maximum, il ne veut pas se remettre en question. Je ne veux pas de cette vie-là, je ne peux plus continuer comme cela » (Sabine).
3. Visibilité de la violence. - Certaines femmes « supportent » la violence, mais ne supportent pas les images négatives que l'on peut avoir d'elles. Les marques visibles trahissent l'histoire privée du couple. Le regard des autres apparaît alors comme une nouvelle souffrance : « J'en avais marre d'être tapée et les voisins ils voyaient tout, je ne pourrais plus habiter là-bas, la police venait, j'avais honte. Et je me suis dis, est ce que j'ai une vie normale déjà ? Et après, j'ai su qu'on ne devait pas être tapé comme ça, pour moi je pensais que c'était un peu normal. »(Maryline)
4. L'escalade de la violence. - Chacun a son seuil de tolérance, mais lorsque la limite est dépassée et que le degré de la violence augmente de plus en plus, alors cette inhabituelle variable de la violence peut être une raison du départ : « Une claque d'accord, mais la violence que j'ai vue, je peux pas continuer. C'est pour ça que je suis partie, si je l'excuse, je sais qu'un jour il va recommencer. » ( Farida).
2. Les éléments extérieurs
Le fait d'être soutenu permet de mieux réfléchir à la situation. « Les femmes battues » ont besoin d'entendre dire par leur entourage que ce qu'elles vivent n'est pas normal ; cela les aide à prendre conscience du caractère inadmissible des actes qui leur sont infligés. Le travail précédent le départ a été long, il leur a souvent fallu le coup de pouce d'un tiers (famille, amis, travailleur social) pour partir.
1. L'influence de la famille. - Dans certains cas, la décision de rupture est confortée avec l'aide de la famille : « C'est un peu ma sœur qui m'a aidée. (Moi, je vivrais comme tu vis, je prends mes cliques et mes claques. Moi si j'étais à ta place, je me tirerais). C'est la seule qui me l'a fait comprendre, sinon je ne serais pas partie, je serais encore là-bas, elle m'a donné le courage que je n'avais pas réussi à trouver. » (Halima)
« Ma sœur m'a dit : t'as pas une vie de couple normal, tu peux pas vivre comme ça. Pour moi, je croyais que c'était normal, que les gens vivaient comme ça. Ma sœur me disait : c'est pas normal, tu vis toujours toute seule. Et au fur et à mesure que j'ai commencé à vieillir, et puis j'ai rencontré quelqu'un qui m'a dit: c'est pas normal que tu vis dans ce contexte-là. C'est pas normal que des gens faisaient attention à moi, c'est grave de dire des choses pareilles » (Annick).
« Les gens m'ont aidée à prendre ma décision, ils m'ont dit que c'est pas une vie de continuer avec un alcoolique. Il faut changer de vie et puis tu es encore jeune, tu as la vie devant toi, lui il veut pas changer. » (Farida)
2. L'influence des enfants. - On remarque souvent que les femmes quittaient un conjoint violent quand elles avaient pris conscience des répercussions de la violence sur les enfants. Les femmes de notre étude ont signalé les répercutions sur les enfants, comme le premier facteur qui les a poussées à partir.
« Une fois qu'on a mis les pieds dans l'engrenage, c'est difficile de s'en sortir. Ce qui aide parfois c'est les enfants, on réagit pas beaucoup quand les coups c'est nous qui les recevons ; c'est plutôt quand on voit que c'est les enfants qui les subissent. » (Halima)
« C'est par rapport à ce que j'ai vécu, je ne veux pas que mes enfants subissent la même chose. » (Corine)
« Je suis partie à cause des enfants, ils étaient tristes et ils voyaient les scènes de violence. Si je n'avais pas eu les enfants je serais partie tout de suite... il a menacé de mort les enfants et ça m'a fait peur, puis il s'en est pris physiquement aux enfants, ils pleuraient, ils criaient, ils étaient affolés. » (Maryline)
3. Enjeu extrêmement fort : alternative au placement de l'enfant. - «Deux fois involontairement il s'en est pris à ma fille, comme je suis passée au tribunal et tout, soit je rentrais au foyer et je gardais ma fille... Donc entre lui et ma fille, j'ai choisi ma fille. Tant que ça me touche moi personnellement à la rigueur, je supportais difficilement, mais j'arrivais quand même à supporter, mais à partir du moment où il a commencé à toucher à ma fille c'était tout, on ne m'a pas laissé le choix. » (Sandrine)
Ces témoignages montrent l'importance de ces facteurs dans la prise de décision chez les femmes violentées. Nous l’avons vu, cette décision n'est pas facile à prendre parce que ces femmes vivent dans la peur et la souffrance. Peur de menace parce qu'on souhaite se libérer de cette souffrance, peur de partir et de ne plus avoir de moyens de subsistance parce qu'elles ne travaillent, et enfin peur de partir parce que le marché matrimonial est souvent bouché pour une femme qui divorce et qui a des enfants. L'intervention d'un tiers est donc une nécessité absolue dans le processus de la prise de conscience.
 
Conclusion
 
 
La violence conjugale est un phénomène de société qui touche toutes les catégories sociales et toutes les cultures. L'analyse de cette problématique est récente. En France, il faudra attendre les années 80/90 pour assister à des évolutions notables en matière législative. Le concept de violences conjugales évolue et a tendance à s'élargir.
On croit que ce phénomène a augmenté ces dernières années. En effet, on parle de deux millions de « femmes battues », mais ces chiffres sont sous-estimés. Malgré l'existence de dispositifs d'aide, de prise en charge, les femmes victimes hésitent encore à se faire connaître, car c'est difficilement avouable. Il y a aussi le poids des idées reçues, la honte, le sentiment de culpabilité et d'échec dont les femmes se sentent coupables.
L'origine réelle des violences est souvent confondue avec les facteurs qui y sont associés tels que l'alcool ou le manque de communication. Bien que ces facteurs puissent favoriser l'expression de la violence et qu'ils soient présents dans plusieurs situations, la violence conjugale trouve sa véritable source dans les rapports de domination et d'inégalité entre les deux sexes.
Cette recherche m'a permis de réfléchir aux difficultés des femmes ayant été victimes de violences conjugales, ainsi que de l'aide, du soutien que l'assistante sociale peut leur apporter, ceci en gardant à l'esprit la dimension éthique du respect de la vie privée et de la déontologie (non-assistance à personne en danger). Cela nécessite également un travail de compréhension de soi et de l'autre. La prise en charge des violences conjugales n'est possible que si on envisage de prendre en compte l'homme violent, afin de rompre la violence. Mais on oublie trop souvent les enfants.
Dans un tel contexte, la prise en charge des enfants peut être une question centrale. Il serait intéressant de penser à leurs problèmes, à leurs souffrances, pour éviter qu'ils ne reproduisent un comportement violent. Ces enfants sont susceptibles de reproduire la violence, seul modèle de communication qu'ils connaissent, soit dans les lieux publics (à l'école, dans la rue), soit en privé (à la maison, dans une future relation de couple). Il faut insister sur la prise en charge des enfants victimes de maltraitance afin d'éviter qu'à l'âge adulte, les hommes reproduisent la violence qu'ils ont subie et les femmes leur comportement de victimes. Il faut cependant souligner que le mari ou le conjoint qui bat sa femme n'est pas automatiquement un père violent. La question du maintien du lien avec le père se pose.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BAUDIER M., De l'amour à l'enfer domestique,« Le nouveau mascaret », n° 47, juin 1997.
·  BOURDIEU P., La domination masculine, Éd. Liber, 2000.
·  DUTTON D., De la violence dans le couple, Éd., Bayard, 1996.
·  FILLIZZOLA G., LONEZ G., Victime et victimologie, Que sais-je ? PUF, 1995.
·  GILLIOZ L., DEPUY J., DUCRET V., Domination et violence dans le couple, Éd. Payot,1997.
·  KACZMARECK S. Itinéraires de femmes battues, Éd. Imago, Paris, 1990.
·  MANSEUR Z., Mieux comprendre les violences conjugales, Mémoire DEAS, Institut social Lille-Vauban, juin, 2001.
·  RINFRET-RAINOR M., CANTIN S., Recherches sur la violence faite aux femmes en milieu conjugal,Éd. G. Morin, 1994.
·  SOUFFRON K., Les violences conjugales,Éd. Milan, « Les Essentiels 200 » février 2000.
·  WELZER LANG D., Les hommes violents, Éd. Imago du côté des femmes, Paris, 1991.
 
NOTES
 
[1] Zahia Manseur est assistante de service social. Cet article est le résumé de son mémoire préparé à l'institut social Lille-Vauban intitulé :Mieux comprendre les violences conjugales, en 2001. Université catholique de Lille, 265, boulevard Victor Hugo, 59000 Lille, France.
[2] BAUDIER M., De l'amour à l'enfer domestique, « Le nouveau mascaret », n°47, juin 1997.
[3] RINFRET-RAINOR M., CANTIN S., Recherches sur la violence faite aux femmes en milieu conjugal, Éd. G. Morin, Québec, 1994.
[4] SOUFFRON K., Les violences conjugales, Éd. Milan, Essentiels 2001, février 2000.
[5] DUTTON D., De la violence dans le couple, Éd. Bayard, 1996, p.57.
[6] Ibid.,p.66.
[7] GILLIOZ L., DEPUY J., DUCRET V., Domination et violence dans le couple, Éd. Payot,1997, p.136.
[8] FILLIZZOLA G., LONEZ G., Victime et victimologie, « Que sais-je ? », PUF, 1995.
[9] MANSEUR Zahia,Mieux comprendre les violences conjugales,Mémoire DEAS, Institut social Lille-Vauban, juin 2001.
[10] WELZER LANG D., Les hommes violents, Éd. Imago du côté des femmes, Paris, 1991.
[11] KACZMARECK S., Itinéraires de femmes battues,Éd. Imago, Paris, 1990, p. 38.
[12] Propos extrait d'un entretien avec une conseillère conjugale.
[13] BOURDIEU P., La domination masculine, Éd. Liber, 2000.
[14] WELZER LANG D.,Arrête, tu me fais mal,1992.
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