2004
Entre projet de départ et soumission :
la souffrance de la femme battue
Zahia Manseur
[1]
L'objet de cet article est d'analyser la violence conjugale que subissent
certaines femmes. À partir des entretiens semi-directifs réalisés auprès de 9
femmes violentées, je tente de montrer dans cet article que le cercle de la
violence est présent dans beaucoup de familles et que, lorsqu'il s'installe, le
rompre n'est pas chose évidente. Globalement, il s'agit de se poser des ques~tions suivantes : quels sont les éléments qui amènent la violence dans un
couple, quels sont les éléments déclencheurs qui poussent ces femmes à
rompre avec la violence ? À travers ces questions, il s'agit essentiellement
d'appréhender les mécanismes de la violence conjugale et de mieux cerner les
raisons qui incitent ces femmes violentées à rompre avec le cercle du mal.Mots-clés :
violence conjugale, souffrance, soumission, femmes battues, hommes, femmes, agressivité.
Zahia MANSEUR
« Between starting project and submission: the suffering of the hit woman »
This article aims at analysing the domestic violence suffered by some women.
Semi-directive interviews were done with nine assaulted women. Through these
interviews, I try to show that the circle of violence is present in many families and
that once it has settled, it is really difficult to break it. Generally, we try to deal with
the following questions: what are the elements that provoke the settlement of
violence in a couple, what are the elements that make the women react in order
to break this violence? Through those questions, we try to understand the mech~anisms of domestic violence and the reasons why some of hit women break with
this evil circle. Keywords :
domestic violence, suffering, submission, hit women, men, women, aggressiveness.
Du silence qui, depuis des siècles, entoure la vie privée à la médiatisation
d'aujourd'hui, la violence conjugale est devenue, depuis quelques années en
France, un fait reconnu. Les femmes, le public, les médias, les travailleurs
sociaux, les médecins… tout le monde s'interroge et beaucoup semblent y être
plus sensibles qu'auparavant.
Bien qu'elle soit rattachée aux autres formes de violence qui sévissent dans
la société, la violence conjugale s'en distingue en raison de son caractère particulier. Pour un grand nombre de femmes, le domicile n'est plus un lieu de paix et
de sécurité, mais l'endroit où elles sont quotidiennement confrontées au mépris
et aux agressions de tous ordres : physiques, c'est ce que chacun s'entend à
comprendre spontanément, mais il faut aussi concevoir ces violences dans
l'ordre sexuel et surtout psychologique, violences verbales qui n'en sont pas
moins éprouvantes et destructrices pour la victime.
La cellule familiale qui est, par vocation, le lieu de protection de l'intimité peut
être aussi celui de la domination et de la violence commise dans le secret,
protégé par la honte et le sentiment de culpabilité des victimes. Les violences
conjugales se déroulent dans la majorité des cas au domicile du couple. Elles
s'inscrivent dans la problématique plus large de la violence faite aux femmes. Il
ne s'agit pas ici de nier le fait que certains hommes subissent la violence de
leur conjointe. Pourtant, j'ai choisi d'aborder le thème de la violence conjugale
à l'égard des femmes parce que ce phénomène les concerne dans la majorité
des cas.
I. La question de la violence conjugale
La violence conjugale est très particulière ; d'abord, elle ne surgit pas par
hasard, elle implique l'usage de la force et de la menace. Le geste violent est une
stratégie qui vise une fin. Il constitue un abus de pouvoir au niveau des intentions
poursuivies (contrôler, dominer, insulter, menacer, gifler, tuer…).
Daniel Welzer Lang définit la violence conjugale comme étant « l'utilisation
paralysante et destructrice du pouvoir par lequel une personne impose à une
autre sa vision de la vie, la contraint à la renonciation de toute idée, tout désir en
opposition aux siens et l'empêche de penser et d'être elle-même ».
II. Manifestation des violences conjugales
Coups de poing, gifles, humiliations ou menaces verbales, la violence
endosse plusieurs formes. Il existe cinq expressions de la violence conjugale
[2]:
verbale, psychologique, physique, économique et sexuelle ; comment la reconnaître ? La violence conjugale recouvre de nombreux actes et comportements,
pas seulement des coups. On peut dégager différents types de violence plus ou
moins difficiles à repérer avec des conséquences différentes.
1. La violence verbale
[3]
Elle consiste à intimider une personne par des menaces. Les violences
verbales réfèrent plus au débit de paroles, à la violence perçue dans la voix et
les cris, c'est-à-dire au mode de communication. La violence verbale peut se
traduire par des interdictions, du chantage, des ordres.
2. La violence psychologique
Toute action qui porte atteinte ou qui essaie de porter atteinte à l'intégrité
psychique ou mentale de l'autre (estime de soi, confiance en soi, identité personnelle) sera qualifiée de violence psychologique. Souvent subtile, cette forme de
violence est difficile à identifier, pourtant elle atteint d'autant plus les femmes
qu'elle s'attaque à leur image. En effet, elles sont conditionnées à définir leurs
valeurs personnelles à travers le regard des autres (en particulier celui des
hommes).
La violence verbale et la violence psychologique jouent principalement sur la
peur et la dégradation de l'image de soi, elles sont très destructives et conduisent
à l'anéantissement progressif des désirs et de la volonté des femmes qui doivent
céder la place aux exigences de l'homme tout-puissant
[4].
Ces deux formes de violence permettent à l'agresseur, sans porter aucun
coup, d'atteindre le but recherché : créer une tension insupportable pour sa
conjointe, maintenir un climat de peur et d'insécurité, atmosphère propice pour
inciter l'autre à se conformer aux exigences de son partenaire par terreur de voir
la situation s'aggraver davantage. Selon les études de chercheurs nord-améri-cains, les violences psychologiques et verbales sont encore plus dévastatrices
sur le plan personnel que les violences physiques.
3. La violence physique
Il s'agit de l'ensemble des atteintes physiques au corps de l'autre dans le but
de lui faire mal. L'homme arrive à la violence physique lorsque ses cris, menaces
ou sarcasmes ont échoué, que sa compagne manifeste encore trop d'indépendance et qu'il ne réussit donc pas à contrôler tous ses comportements. Il passe
donc à la brutalité, aux coups, à la contrainte physique. C'est la forme la plus
identifiable puisqu'elle laisse des traces visibles. Elle renvoie à l'image traditionnelle des femmes battues. Les coups portés peuvent laisser des séquelles
irrémédiables et mettre des femmes en danger de mort.
4. La violence économique
Elle se définit comme le contrôle économique ou professionnel de l'autre. Ces
formes sont multiples, certaines personnes ne disposent pas de carnets de
chèques ou de cartes bancaires alors que, pour d'autres, le mari (ou le
compagnon) contrôle les talons des carnets de chèques. Dans certains couples,
les revenus féminins sont pratiquement nuls, la femme est entièrement dépendante des revenus du conjoint et les aides publiques, notamment en ce qui
concerne les enfants, sont souvent versées au compte du chef de famille.
5. La violence sexuelle
Les violences sexuelles correspondent au fait d'imposer, par la peur ou la
force, son désir sexuel à sa partenaire. Les femmes qui en sont victimes se trouvent dépossédées de leur corps. Ce type de violence est le plus difficile à
exprimer pour les femmes ; pour cela, elles doivent lever à la fois le tabou des
violences et celui de la sexualité.
Violences psychologiques, verbales, physiques, économiques et sexuelles,
ce rappel des diverses formes que prend la violence conjugale permet d'en
percevoir la gravité et l'ampleur. Le fait qu'une femme ne présente pas de
blessures physiques ne signifie pas qu'elle n'ait été ni battue ni violentée. Quelle
que soit la forme que prend la violence conjugale, elle a toujours pour effet de
détruire. Pour comprendre cet effet, il faut se représenter le cycle de la violence
conjugale et d'en mesurer l'impact sur la famille.
III. Les cycles de la violence conjugale
La violence s'installe progressivement dans le couple et se développe à
travers des cycles dont l'intensité et la fréquence augmentent avec le temps ; ce
sont les hommes qui initient chacune de ces étapes du cycle de la violence.
L'accumulation cyclique de la tension débouche sur des voies de fait. Selon la
psychologue Léonore Walker (The battered woman,1979), le cycle de la violence
comprend trois phases qui peuvent varier en durée et en intensité.
1. La phase d'accumulation
En général, l'accumulation de la tension qui conduit l'homme cyclique à
devenir «
Mister Hyde»
[5] n'est pas perceptible par l'entourage. Chaque fois que
leur humeur sombre commence à reprendre le dessus, la plupart des violents
cycliques suivent ce processus, une peur viscérale, un sentiment de vulnérabilité
pointe derrière la mauvaise humeur et les soucis. Les violents cycliques ont une
conscience d'eux-mêmes particulièrement fragile ; dans cet état communément
désigné sous le nom de tension antagoniste, l'individu est agité, tendu surexcité,
il est incapable de rester en place et sent qu'une force interne va l'emporter, il est
prêt à tout pour se débarrasser de ce malaise croissant. Chez certains hommes
violents, des états de ce genre succèdent à un déclencheur, chez d'autres, tout
se passe dans la tête sans qu'aucune cause extérieure n'intervienne.
2. L'explosion de la violence
Les femmes maltraitées décrivent souvent leurs maris comme des individus
sujets à des crises ; leur fureur paraît disproportionnée par rapport au
« déclencheur » comme si leur vie était menacée. La crise éclate quand l'individu
a la sensation que son identité est minée.
L'homme violent traverse une phase d'altération, un état dissocié dans lequel
son esprit semble se séparer de son corps; la conscience s'altère, les contraintes
sociales tombent et une accumulation en spirale débouche sur l'agression.
Aux prises avec la violence de son conjoint, la victime comprend très vite qu'il
ne sert à rien de s'échapper; elle apprend à se dissocier de son corps. Après les
coups, les réactions de la victime sont celles des personnes touchées par une
catastrophe naturelle : effondrement psychologique pendant un ou deux jours,
suivi de symptômes d'angoisse « post-traumatique » comme l'apathie, la dépression, et un sentiment d'impuissance. Par la suite, les victimes ont tendance à
s'isoler quelque temps pour laisser se cicatriser leurs blessures physiques et
mentales et éviter la honte de se montrer défigurées à des amis.
3. La phase des remords
La phase de remords intervient une fois que la violence a éclaté et que la
tension s'est dissipée. Cette étape peut entraîner toute une gamme de comportements, depuis la négation pure et simple de ce qui s'est passé, jusqu'à des
remords et des promesses d'amendement. Souvent les hommes sujets à ce
genre de cycles font pression sur leur entourage (y compris les enfants) pour
plaider leur cause; ils comptent sur le sentiment de culpabilité de leur femme et
la présentent comme leur seul espoir. Sans elle, la vie serait réduite à néant; ils
adoptent un comportement infantile. Ils se convainquent et persuadent les autres
que les actes de brutalité vont cesser. « La phase de remords ne dure pas éternellement, elle touche à sa fin dés que l'homme est repris par son angoisse, son
sentiment de vulnérabilité qui annonce le retour imminent d'une violence
[6]. »
C'est parce que la violence agit comme un cercle vicieux qu'il est extrêmement difficile d'en sortir. Il ne faut pas croire que les femmes violentées restent
parce qu'elles aiment être battues et humiliées ou parce qu'elles sont indifférentes. C'est au regard de toute cette complexité que peut se comprendre l'attitude parfois incertaine, contradictoire, des femmes victimes de violences
conjugales.
IV. Les conséquences de la violence conjugale
La violence conjugale a des effets sérieux dans l'immédiat, comme à long
terme, sur tous les membres de la famille et chacun en subit les conséquences
tant sur le plan physique qu'émotionnel et social.
1. Pour celui qui l'exerce
L'homme qui exerce la violence conjugale se pénalise lui-même et ce, de
différentes façons : d'abord il peut ressentir la peur que sa relation de couple se
termine, mais la violence entraîne souvent :
- des problèmes judiciaires ;
- la perte d'emploi ;
- des jugements défavorables de la part de l'entourage ;
- l'isolement graduel ;
- la baisse des liens affectifs ;
- la diminution des droits de visite.
2. Pour celle qui la subit
La femme confrontée à la violence de son partenaire risque de subir des
atteintes graves à sa santé, tant physique que mentale, voire pour sa vie. Walker
a étudié les effets de la violence connus sous le nom de Battered woman's
syndrome. Elle montre que celui-ci peut être assimilé au syndrome de stress
post-traumatique décrit dans la littérature psychologique et psychiatrique comme
le résultat d'une exposition répétée à des traumatismes.
En effet, toute personne exposée à des abus répétés
[7] (qu'elle n'est pas en
mesure d'éviter) réagit non pas de manière passive comme on le croit souvent à
tort, mais en restreignant ses réactions à celles qui lui semblent les plus appropriées pour se protéger.
La violence physique marque le corps de la femme, elle provoque toujours
des marques telles que hématomes, égratignures, plaies, visage tuméfié.
Plusieurs femmes ont eu des membres fracturés, des blessures ouvertes à la
tête, etc. Plusieurs ont témoigné avoir eu des douleurs importantes dans le corps
pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, voire à vie pour quelques-unes. Les
coups ont également des répercussions sur le psychisme des victimes. Certaines
souffrent d'affections somatiques (eczéma, maux de tête, infections gynécologiques) qu'elles attribuent aux conflits générés par la violence. La violence
physique les fait parfois renoncer aux rapports sexuels avec leur conjoint.
Les violences physiques, psychologiques et sexuelles s'accompagnent de
stress et de tension qui entament le bien-être, la santé physique et
psychologique voire mentale des femmes.
La violence conjugale conduit à une perte d'estime de soi, de son identité, de
sa confiance en ses possibilités, aussi bien dans sa vie professionnelle qu'au
sein de son foyer. Les femmes perdent aussi confiance en leur mari et se méfient
des hommes en général. La violence déséquilibre, enferme, isole, développe un
sentiment de culpabilité, une dépendance psychologique et génère la peur, l'angoisse, le fatalisme, le désespoir et la honte.
La violence conjugale concourt également à détruire la victime. La victimisation
[8], processus qui amène des femmes à accepter la violence, porte ces
dernières à développer un seuil de tolérance toujours plus élevé, ainsi qu'une
perception de perte de pouvoir et de contrôle sur leur vie. L'intégration du
processus de victimisation permet de comprendre pourquoi de nombreuses
femmes vivent si longtemps dans un contexte de violence conjugale. La violence
faite aux femmes n'est pas sans conséquence pour leurs enfants. Ils subissent,
quelquefois de façon indirecte, cette violence que le père fait subir à la mère.
3. Conséquences sur les enfants
La violence déborde du couple et implique largement les enfants. On sait que
le fait d'avoir connu la violence dans son milieu d'origine constitue un facteur de
risque de reproduire cette dernière à l'âge adulte. Il y a tout lieu de penser que,
même lorsque les enfants n'assistent pas directement aux scènes de violence,
ils perçoivent un problème dans le couple ; ils peuvent en être affectés et c'est
pour eux extrêmement douloureux et difficile, notamment pour ceux qui
cherchent des modèles d'identification positive. Ils sont donc eux-mêmes
victimes de violence émotive.
L'insécurité, le manque d'estime de soi, le peu de confiance en soi sont alors
des conséquences directes du vécu de la violence. En voyant leur père agresser
leur mère ou en étant eux-mêmes frappés, ils vont faire l'apprentissage de la
violence, ils apprennent, d'une part, qu'il est dans l'ordre des choses que la
femme soit violentée par l'homme et, d'autre part, que la violence est un moyen
normal pour régler les conflits.
Les enfants qui assistent à des scènes de violence chez eux sont souvent
ceux qui ont des problèmes de comportement à l'école, voire de violence, de difficultés scolaires (concentration, conflits avec d'autres enfants, répercussions
somatiques, absentéisme). Les enfants témoins de violences conjugales peuvent
également intérioriser les modèles familiaux, ce qui, pour le garçon, peut se
présenter sous forme de comportements destructeurs et, pour les filles, sous
forme de comportements de retrait.
V. À la rencontre des femmes violentées
Dans le cadre de mon diplôme d'assistant social
[9], j'ai interrogé neuf femmes
violentées. Celles-ci sont en grande majorité sans emploi, hormis trois d'entre
elles (vendeuse et femme de ménage).
1. La représentation du couple
Comprendre le processus de la violence conjugale c'est aussi poser la question du choix amoureux. Il y a des choix qui sont à la fois impossibles à vivre et
pourtant impossibles à défaire. Dans ces cas-là, il existe un sentiment d'excessive dépendance, notamment de la part du conjoint qui a recours à la violence.
En général, ce sont des couples qui manquent de distance entre eux. L'amour
n'y est pas moins sincère et, mis à part la violence, c'est une histoire comme une
autre.
Les femmes maltraitées peuvent difficilement analyser leur situation parce
que la violence qu'elles subissent tout comme l'amour qu'elles éprouvent pour
leur conjoint ne concordent pas avec leur perception culturelle de ce que doit être
une relation intime.
L'idéalisation du couple.- Six femmes sur neuf, prévoyaient à l'âge de vingt
ans de se marier pour la vie, d'avoir des enfants et de rester à la maison pour
s'occuper du foyer. Au travers des discours, on s'aperçoit qu'elles ont idéalisé
leur vie de couple et que leurs aspirations personnelles semblent très éloignées
de celles de leur conjoint. La réalité de couple en est tout autre. Pour elles,
l'amour est une notion atemporelle, on s'aime à la vie à la mort, la rupture est
d'autant plus difficile.
« Pour moi, un couple c'est deux personnes qui s'aiment qui se disent tout,
qui partagent pas mal de choses, c'est pas seulement une femme qui est là pour
faire à manger, pour garder la maison, être disponible quand lui il a envie, qu'elle
a le droit de dire non, le devoir conjugal comme ils disent, ce n'est pas tout à fait
à quoi j'aspirais. » (Halima)
« Pour moi, un couple, c'était vivre avec quelqu'un jusqu'à la fin de mes jours,
le couple c'est l'aboutissement, la fusion, la communion avec l'autre. »(Sabine).
« Être en couple, en famille, c'est quand il y a des bons moments et des
mauvais moments, mais quand il y a des mauvais moments, on se serre les
coudes, il faut être ensemble pour surmonter l'étape. »(Sandrine)
« Je voulais comme tout le monde, on rêve du grand amour, avec qui on peut
tout partager, son bonheur comme son malheur, je ne suis pas tombée sur la
bonne personne. »(Annick)
Rapport hommes/femmes : dominants/dominés. - C'est la société dans
laquelle nous vivons qui nous impose des modèles à suivre. Ils déterminent
l'identité, les comportements et les relations de chacun.
« Notre organisation sociale est patriarcale
[10] » : elle est basée sur le rapport
dominant/dominé où chacun contribue à des tâches productives spécifiques, où
s'exerce une préparation aux rôles des hommes et des femmes que ce soit au
sein de la famille, dans le milieu scolaire, etc.
La violence conjugale peut se lire comme la traduction au niveau individuel
du rapport de pouvoir entre les sexes existant dans la société au profit des
hommes. La plupart des femmes interrogées se retrouvent mises à l'écart de la
vie publique, notamment celles qui ne travaillent pas : « Le mariage représente
une entrave à leur éventuel épanouissement et favorise plutôt l'acceptation d'une
condition de victime ; il implique selon les cultures une soumission à l'époux, à
une position sociale tributaire de son statut
[11].»
Lors des entretiens, j'ai remarqué que les rapports hommes/femmes sont
basés de façon inégalitaire. Les femmes ont des formations professionnelles et
des professions de niveaux inférieurs à celles de leur conjoint, ce qui entraîne un
accès inégal aux ressources et confère le pouvoir économique à l'homme. La
division du travail dans le couple est basée sur un schéma traditionnel qui place
la femme en position d'infériorité. Les couples étudiés vivent en majorité selon un
modèle traditionnel de partage du travail. De plus, à l'unanimité, on observe qu'il
n'y avait pas de partage des tâches ménagères, les femmes assumaient la
totalité du travail ménager et familial, la prise en charge des enfants restait l'affaire des femmes.
« C'était moi qui faisais tout, il touchait à rien. »(Sandrine)
« Ben, c'était être soumise, puis s'occuper des enfants, de toute façon, je
bricolais, je faisais tout moi-même, je faisais aussi à la place d'un homme que
d'une femme. » ( Annick)
2. Le vécu du couple
On note que dans la totalité des cas (neuf sur neuf), c'est le manque de
communication, voire l'absence de communication, « les murs du silence »
[12], qui
est prégnant au sein des couples violents. Les témoignages recueillis nous
apprennent que l'homme et la femme se confient rarement, ne discutent pas de
sujets sérieux et ne partagent pas d'activités communes. L'absence de dialogue
semble essentiellement due au refus de parler du conjoint. Lasse de chercher le
contact avec un partenaire muet, la femme se tait.
« On ne pouvait pas discuter, c'était ça le problème, y avait pas assez de
discussions, les seules qu'on avait c'était quand on s'engueulait. »(Maryline)
« On partageait que les coups. »(Sandrine)
« Il parle pas beaucoup, il voulait pas parler avec moi, c'était pas la peine de
discuter, il cassait tout, il n'acceptait pas que je lui parle, je comptais pas. »
(Farida)
On observe également que les hommes violents recourent à diverses stratégies verbales pour s'imposer et réduire leur femme au silence : « C'était le ton
catégorique, j'avais pas mon mot à dire, j'avais juste à me taire et puis c'est
tout.» (Annick)
« Quand on n'était pas d'accord, mon mari m'interrompait à tout bout de
champs, je ne pouvais quasi rien dire, s'il n'était pas d'accord parce qu'il
m'écoutait pas, il parlait plus fort que moi. » (Halima)
J'ai remarqué une forme encore plus subtile et cachée de domination que
Bourdieu [13] appelle « violence symbolique », intériorisée par la femme et provoquant une attitude de soumission et donc un consensus et une absence de
conflit: « C'est plutôt lui qui commandait, c'est pas qu'il est plus intelligent que
moi, quand même il a fait des études, moi pas, il a donc un point de vue
différent.»(Sabine)
« Il fallait dire oui, amen à ce qu'il voulait, quand il disait ça, il fallait le faire
sans rechigner, c'était sa manière à lui de montrer que c'était lui l'homme.»
(Halima)
3. Genèses et causalités des violences
Le plus souvent, la violence s'installe de façon insidieuse dans le couple. Ses
premières manifestations sont rarement perçues et identifiées comme des actes
de violence. Au fur et à mesure, ces actes se multiplient et finissent par devenir
une habitude. La violence se banalise et s'intensifie. Une spirale infernale peut
ainsi s'installer où « la femme battue » est prise dans un système dont elle ne
peut sortir. La perte de l'estime de soi conjuguée avec un sentiment de responsabilité, une mission de sauvegarde de l'intégrité du groupe familial enferment les
femmes dans un piège.
1. La banalisation de la violence. - La femme perçoit la violence physique
comme un phénomène courant qui fait partie de son quotidien : « Moi je pensais
que c'était normal que les couples vivaient un peu comme ça. »
2. L'habitude. - Parfois, la violence fait tellement partie de la vie du couple
qu'il la qualifie de routinière, de normale. Certaines femmes ne se rendent plus
compte qu'il y a violence. En fait, tout dépend du seuil de tolérance de chacun.
Chacun a son seuil de tolérance au-dessus duquel la violence va être considérée
comme grave ou intolérable. Les femmes rencontrées ont toutes eu de la peine
à retrouver le moment exact des premiers actes violents, surtout lorsqu'il s'agissait de violence psychologique. Cette dernière, très souvent insidieuse, se manifeste généralement par des reproches, des critiques et des humiliations que la
personne concernée, sans un travail de réflexion, perçoit difficilement comme de
la violence. Dans un premier temps, beaucoup de femmes considéraient que le
comportement de leur compagnon est inévitable dans le couple.
3. Le déni. - La femme refuse de reconnaître la violence qu'elle subit. Il lui est
difficile d'admettre que l'homme dont elle partage la vie et qui est censé l'aimer
l'agresse. Par ailleurs, elle ne peut ou ne veut se percevoir comme « une femme
battue », réalité connotée très négativement dans la société.
4. L'isolement social
Un autre moyen de contrôler les femmes consiste à faire le vide autour
d'elles. Certaines renoncent à leurs fréquentations ou tout du moins les
restreignent. Plusieurs femmes n'ont plus aucun contact avec leur famille ou
leurs amis, elles préfèrent vivre dans la solitude plutôt que d'affronter régulièrement les reproches. D'autres fréquentent leur entourage à l'insu du mari ou
refusent de se soumettre à ses volontés au risque d'encourir la violence.
Certaines femmes se retrouvent ainsi progressivement isolées sans même s'en
être rendu compte. Cet isolement rend les femmes totalement dépendantes de
leur mari : « ...et puis moi j'étais dans une maison avec mes enfants, mais mon
mari n'était jamais là, j'étais isolée, pas d'amis à part ma sœur qui venait me voir
de temps en temps. »(Annick)
« Quand j'avais des coups, quand j'étais marquée et tout, j'avais pas le droit
de sortir, je pouvais pas aller chercher ma fille à l'école, faire les courses ni rien,
j'étais enfermée, il fermait les portes à clef, je pouvais plus sortir. »(Sandrine)
« J'étais pratiquement enfermée à la maison, je pouvais pas dire ni oui ni non,
sinon sa main elle partait comme ça vite fait. » (Halima)
En règle générale, les violences conjugales s'accompagnent des sentiments
tels que la culpabilité, la honte, la peur. L'homme a de fait une emprise totale sur
sa compagne et ces sentiments renforcent « la femme battue » dans la dévalorisation de sa personne et dans son incapacité à réagir.
1. La culpabilité. - Un facteur qui retient les femmes auprès de leur conjoint
violent est sans doute la culpabilité qu'elles peuvent ressentir. J'ai ainsi pu
observer que huit femmes sur neuf se sont senties coupables des violences
qu'elles subissaient. Cette culpabilité est engendrée en partie par l'attitude de
leur partenaire qui les rendait responsables de la violence. Les femmes se sont
également culpabilisées d'avoir provoqué par leur départ l'éclatement de la
famille.
« Au début, je pensais que c'était de ma faute et je me suis dit mince qu'est-ce que j'ai fait de mal. » (Sabine)
« Je me disais que c'était de ma faute, parce qu'il m'avait convaincue que je
ne tenais pas la maison assez propre. Au début, j'ai cru que c'était moi. Pendant
très longtemps, j'ai pensé que j'avais fait quelque chose pour provoquer tout ça.
Aujourd'hui, je sais que c'est lui. »(Sandrine)
« Je suis restée pour les enfants et je me suis dit que c'est peut-être ma faute
il faut réessayer pour pas que mes enfants grandissent sans père. » (Halima
2. La peur. - Le mot peur revient le plus souvent dans les témoignages, peur
quand l'homme menace ou devient violent, peur de l'escalade de la violence, si
elles se défendent, peur « d'y passer ». La femme victime de violence conjugale
se trouve constamment sous tension jusqu'à la paralysie totale parfois. En effet,
la violence peut surgir à n'importe quel moment, pour n'importe quel prétexte.
Lorsque la violence devient fréquente, un climat d'angoisse et de peur s'installe
:
« C'était imprévisible, on vit dans la peur et la hantise, on se dit qu'est ce qu'il va
m'arriver. » (Annick)
« J'étais incapable de me dire va-t'en, porte plainte, mais je ne pouvais pas.»
(Sandrine)
« J'ai eu très peur, je suis tombée par terre, j'ai ressenti de la tristesse, j'étais
effondrée. »( Sabine)
3. La honte. - D'après les récits des femmes violentées, la violence reste
cachée et secrète car elle s'exprime hors du cadre familial. Ce secret est lié à la
honte d'un tel fonctionnement.
« La honte sans arrêt, on vous regarde, et on se demande ce qui vous est
arrivé, on a l'impression qu'on est fautif, on ne le dit pas, même aller voir un
médecin, on a plutôt honte, on a pas envie de se montrer de dire qu'on a été vraiment frappée, enfin... on a plutôt honte, on se sent sale, on pense qu'on a fait
quelque chose de mal. De dire qu'on est battue c'est dur de le dire, c'est le regard
des autres, on se dit elle l'a cherché, elle a peut être bu... c'est dégradant...
même à de bonnes amies je ne disais rien, on se cache... à la police, on vous
pose des questions indiscrètes, en général c'est souvent des hommes, on a pas
envie de se montrer, pour porter plainte, il faut se montrer. Le problème des
femmes battues, les vraies femmes battues elles le disent pas, il faut mentir, se
cacher tout le temps, on évite la famille, les amis et quand on vit dans une famille
où y a pas eu ça, ils comprennent pas. » ( Annick)
« C'est un peu un sentiment de honte, on a du mal quand même à dire que
l'on se fait frapper par quelqu'un alors que l'on a plus l'âge de se ramasser des
raclées. C'est un sujet assez difficile surtout qu'on sait qu'il n'y a pas trop de solutions et puis chez nous le divorce c'est négatif, alors je gardais tout ça pour moi.»
(Halima)
5. Autres facteurs associés à la violence
1. Présence de la violence dans l'histoire familiale. - Les théories de l'apprentissage social et des rôles de sexe voient dans les comportements
d'agresseur ou de victime le résultat d'apprentissages effectués au sein de la
famille de groupe d'appartenance. Selon ces théories, la violence ne serait que
la reproduction de ce qui a été vécu pendant l'enfance et expliquerait également
la conformité à des définitions rigides du rôle attribué à chacun des sexes. Lors
des entretiens, je me suis aperçue que trois femmes sur neuf ont grandi dans un
climat familial violent et ont reçu une éducation rigide. Leur père se montrait
autoritaire alors que leur mère était effacée. On peut supposer que leur vécu de
violence durant leur prime enfance influencerait les situations de violence à l'âge
adulte : « Mon père était violent avec moi et ma mère, je l'ai tout le temps connu
violent, avec ma mère c'était pas tellement une relation mère/fille, on était plus
copine. Avec mon père, je prenais sur la gueule pour n'importe quelle raison. Ma
mère souhaitait pas que j'ai la même vie qu'elle a eue, malheureusement c'est
pas ce que j'ai fait. »(Sandrine)
« Je n'ai pas eu une enfance bien, j'étais repoussée, j'ai eu une mère indigne.
Mes parents tapaient beaucoup pour un rien. On était très serré à la maison, il
fallait pas faire une connerie ou de travers sinon, on était dérouillé. »(Maryline)
Selon les dires d'une conseillère conjugale, bien souvent les femmes victimes
de violence conjugale, ont une histoire personnelle douloureuse, soit elles ont été
maltraitées soit elles ont vu leur mère se faire battre : « Les modèles familiaux
sont là avec de la violence. » Les études récentes sur ce thème mettent toute-fois en garde contre une interprétation trop déterministe de ce facteur. Certes
avoir fait l'apprentissage de la violence dans sa famille d'origine entraîne un
risque de reproduire ce comportement à l'âge adulte. En réalité, les déterminants
à l'œuvre sont complexes et ne sauraient être réduits à une cause unique.
2
. L'alcool?- L'amalgame entre violence conjugale et alcoolisme est un
thème récurrent. Ceci n'est pas une des causes de la violence, l'alcool peut être
le révélateur ou accentuer la violence, mais il en est pas forcément à l'origine.
Ainsi, on entend souvent dire que l'homme bat sa femme parce qu'il a bu.
« L'homme ne bat pas sa femme parce qu'il a bu, mais boit pour justifier le fait de
battre sa femme »
[14]. Le potentiel de violence peut être présent chez l'individu,
que celui-ci fasse ou non usage de l'alcool. Des hommes violents continuent de
battre leur femme après avoir cessé de boire et, inversement, d'autres consomment encore après avoir mis fin à leur comportement violent. Cinq femmes sur
neuf, ont expliqué la violence de leur partenaire sous l'emprise de l'alcool :
«
L'alcool c'était constamment du matin au soir jusqu'à ce qu'il se couche, mais il
disait qu'il n'était pas alcoolique.» (Sandrine)
« Il y a des personnes qui, quand elles boivent, vont être douces et vont aller
se coucher, lui c'était pas le cas, quand il avait bu, il était dans une autre phase,
l'alcool et les copains c'était sans arrêt.» (Annick)
« Quand il boit pas, il est très gentil, mais quand il boit il est méchant, c'est
l'alcool, toujours l'alcool. »(Farida)
Les chercheurs et chercheuses qui étudient les causes de la violence attirent
l'attention sur le fait qu'aucun facteur pris isolément ne suffit pas à expliquer la
violence, parce qu'il s'agit d'un phénomène complexe et multicausal.
VI. Rupture avec les violences conjugales
Mettre fin à une relation caractérisée par la violence n'est pas chose facile,
c'est là un fait bien connu et reconnu, la femme restera souvent dans la même
situation pendant des années, mais subira des violences répétées de plus en
plus intenses. La décision de rompre définitivement, vient le moment où tout
espoir à disparu. L'accumulation de comportements violents et humiliants ou un
nouvel événement qu'elles jugent intolérable (par exemple de la violence contre
leurs enfants), décident les femmes à partir.
Les neuf femmes interrogées se sont toutes séparées définitivement de leur
conjoint violent, mais huit d'entre elles sont parties à plusieurs reprises de leur
foyer avant de rompre définitivement. La séparation exige des femmes une véritable préparation tant sur le plan psychologique que matériel. Elles doivent faire
le deuil d'une relation à laquelle elles ont cru, quitter un mari ou un partenaire
qu'elles ont aimé et surtout admettre que leur vie de couple finit sur un échec.
À travers l'analyse des entretiens, je peux dégager deux grands types de
raisons qui ont amené les femmes à rompre. La première raison, certes, minoritaire concerne trois femmes sur neuf, à partir d'une volonté personnelle. La
seconde concerne six femmes sur neuf, qui ont rompu grâce à des tiers, soit la
famille, soit l'environnement ou les enfants.
1. La démarche personnelle
1. La volonté personnelle.- Pour une enquêtée, le fait d'avoir repris des
études lui a fait prendre conscience de sa situation. Sa conception du monde a
changé et il y a eu, semble-t-il, rupture avec le modèle de la femme soumise :
«J'étais soumise à cet homme-là. Je pensais comme lui, j'étais moins évoluée
qu'aujourd'hui... C'est à ce moment-là que j'ai changé et ça ne lui a pas plu. J'ai
vu les choses différemment, je réalise que je ne suis pas rien, je me sens appréciée, j'en ai eu marre de me laisser marcher dessus.» (Sabine)
2. Prise de conscience personnelle.- L'espoir d'un changement chez le
conjoint se manifeste de diverses façons ; la femme peut espérer qu'elle arrivera
à changer le comportement de ce dernier. Elle peut aussi croire ses promesses
de changement. La décision de rupture est liée à la prise de conscience pour la
femme que le mari ne changera pas : « J'en ai eu marre de l'alcool. Chaque
année, je me disais peut-être il va changer et puis ça continue, il m'a tenu des
promesses et puis j'ai découvert que c'était un alcoolique. Il veut arrêter, mais il
n’arrive pas, il ne me respecte pas. » (Farida)
« ...Parce que j'en ai eu marre, j'arrive pas à rester avec lui, j'étais pire qu'une
femme de ménage. » (Corine)
« Je pense que je ne peux plus rien faire, j'ai fait le maximum, il ne veut pas
se remettre en question. Je ne veux pas de cette vie-là, je ne peux plus continuer
comme cela » (Sabine).
3. Visibilité de la violence. - Certaines femmes « supportent » la violence,
mais ne supportent pas les images négatives que l'on peut avoir d'elles. Les
marques visibles trahissent l'histoire privée du couple. Le regard des autres
apparaît alors comme une nouvelle souffrance : « J'en avais marre d'être tapée
et les voisins ils voyaient tout, je ne pourrais plus habiter là-bas, la police venait,
j'avais honte. Et je me suis dis, est ce que j'ai une vie normale déjà ? Et après,
j'ai su qu'on ne devait pas être tapé comme ça, pour moi je pensais que c'était
un peu normal. »(Maryline)
4. L'escalade de la violence. - Chacun a son seuil de tolérance, mais
lorsque la limite est dépassée et que le degré de la violence augmente de plus
en plus, alors cette inhabituelle variable de la violence peut être une raison du
départ : « Une claque d'accord, mais la violence que j'ai vue, je peux pas
continuer. C'est pour ça que je suis partie, si je l'excuse, je sais qu'un jour il va
recommencer. » ( Farida).
2. Les éléments extérieurs
Le fait d'être soutenu permet de mieux réfléchir à la situation. « Les femmes
battues » ont besoin d'entendre dire par leur entourage que ce qu'elles vivent
n'est pas normal ; cela les aide à prendre conscience du caractère inadmissible
des actes qui leur sont infligés. Le travail précédent le départ a été long, il leur a
souvent fallu le coup de pouce d'un tiers (famille, amis, travailleur social) pour
partir.
1. L'influence de la famille. - Dans certains cas, la décision de rupture est
confortée avec l'aide de la famille : « C'est un peu ma sœur qui m'a aidée. (Moi,
je vivrais comme tu vis, je prends mes cliques et mes claques. Moi si j'étais à ta
place, je me tirerais). C'est la seule qui me l'a fait comprendre, sinon je ne serais
pas partie, je serais encore là-bas, elle m'a donné le courage que je n'avais pas
réussi à trouver. » (Halima)
« Ma sœur m'a dit : t'as pas une vie de couple normal, tu peux pas vivre
comme ça. Pour moi, je croyais que c'était normal, que les gens vivaient comme
ça. Ma sœur me disait : c'est pas normal, tu vis toujours toute seule. Et au fur et
à mesure que j'ai commencé à vieillir, et puis j'ai rencontré quelqu'un qui m'a dit:
c'est pas normal que tu vis dans ce contexte-là. C'est pas normal que des gens
faisaient attention à moi, c'est grave de dire des choses pareilles » (Annick).
« Les gens m'ont aidée à prendre ma décision, ils m'ont dit que c'est pas une
vie de continuer avec un alcoolique. Il faut changer de vie et puis tu es encore
jeune, tu as la vie devant toi, lui il veut pas changer. » (Farida)
2. L'influence des enfants. - On remarque souvent que les femmes quittaient un conjoint violent quand elles avaient pris conscience des répercussions
de la violence sur les enfants. Les femmes de notre étude ont signalé les répercutions sur les enfants, comme le premier facteur qui les a poussées à partir.
« Une fois qu'on a mis les pieds dans l'engrenage, c'est difficile de s'en sortir.
Ce qui aide parfois c'est les enfants, on réagit pas beaucoup quand les coups
c'est nous qui les recevons ; c'est plutôt quand on voit que c'est les enfants qui
les subissent. » (Halima)
« C'est par rapport à ce que j'ai vécu, je ne veux pas que mes enfants subissent la même chose. » (Corine)
« Je suis partie à cause des enfants, ils étaient tristes et ils voyaient les
scènes de violence. Si je n'avais pas eu les enfants je serais partie tout de suite...
il a menacé de mort les enfants et ça m'a fait peur, puis il s'en est pris physiquement aux enfants, ils pleuraient, ils criaient, ils étaient affolés. » (Maryline)
3. Enjeu extrêmement fort : alternative au placement de l'enfant. - «Deux
fois involontairement il s'en est pris à ma fille, comme je suis passée au tribunal
et tout, soit je rentrais au foyer et je gardais ma fille... Donc entre lui et ma fille,
j'ai choisi ma fille. Tant que ça me touche moi personnellement à la rigueur, je
supportais difficilement, mais j'arrivais quand même à supporter, mais à partir du
moment où il a commencé à toucher à ma fille c'était tout, on ne m'a pas laissé
le choix. » (Sandrine)
Ces témoignages montrent l'importance de ces facteurs dans la prise de décision chez les femmes violentées. Nous l’avons vu, cette décision n'est pas facile
à prendre parce que ces femmes vivent dans la peur et la souffrance. Peur de
menace parce qu'on souhaite se libérer de cette souffrance, peur de partir et de
ne plus avoir de moyens de subsistance parce qu'elles ne travaillent, et enfin
peur de partir parce que le marché matrimonial est souvent bouché pour une
femme qui divorce et qui a des enfants. L'intervention d'un tiers est donc une
nécessité absolue dans le processus de la prise de conscience.
La violence conjugale est un phénomène de société qui touche toutes les
catégories sociales et toutes les cultures. L'analyse de cette problématique est
récente. En France, il faudra attendre les années 80/90 pour assister à des
évolutions notables en matière législative. Le concept de violences conjugales
évolue et a tendance à s'élargir.
On croit que ce phénomène a augmenté ces dernières années. En effet, on
parle de deux millions de « femmes battues », mais ces chiffres sont sous-estimés. Malgré l'existence de dispositifs d'aide, de prise en charge, les femmes
victimes hésitent encore à se faire connaître, car c'est difficilement avouable. Il y
a aussi le poids des idées reçues, la honte, le sentiment de culpabilité et d'échec
dont les femmes se sentent coupables.
L'origine réelle des violences est souvent confondue avec les facteurs qui y
sont associés tels que l'alcool ou le manque de communication. Bien que ces
facteurs puissent favoriser l'expression de la violence et qu'ils soient présents
dans plusieurs situations, la violence conjugale trouve sa véritable source dans
les rapports de domination et d'inégalité entre les deux sexes.
Cette recherche m'a permis de réfléchir aux difficultés des femmes ayant été
victimes de violences conjugales, ainsi que de l'aide, du soutien que l'assistante
sociale peut leur apporter, ceci en gardant à l'esprit la dimension éthique du
respect de la vie privée et de la déontologie (non-assistance à personne en
danger). Cela nécessite également un travail de compréhension de soi et de
l'autre. La prise en charge des violences conjugales n'est possible que si on
envisage de prendre en compte l'homme violent, afin de rompre la violence. Mais
on oublie trop souvent les enfants.
Dans un tel contexte, la prise en charge des enfants peut être une question
centrale. Il serait intéressant de penser à leurs problèmes, à leurs souffrances,
pour éviter qu'ils ne reproduisent un comportement violent. Ces enfants sont
susceptibles de reproduire la violence, seul modèle de communication qu'ils
connaissent, soit dans les lieux publics (à l'école, dans la rue), soit en privé (à la
maison, dans une future relation de couple). Il faut insister sur la prise en charge
des enfants victimes de maltraitance afin d'éviter qu'à l'âge adulte, les hommes
reproduisent la violence qu'ils ont subie et les femmes leur comportement de
victimes. Il faut cependant souligner que le mari ou le conjoint qui bat sa femme
n'est pas automatiquement un père violent. La question du maintien du lien avec
le père se pose.
·
BAUDIER M., De l'amour à l'enfer domestique,« Le nouveau mascaret », n° 47, juin 1997.
·
BOURDIEU P., La domination masculine, Éd. Liber, 2000.
·
DUTTON D., De la violence dans le couple, Éd., Bayard, 1996.
·
FILLIZZOLA G., LONEZ G., Victime et victimologie, Que sais-je ? PUF, 1995.
·
GILLIOZ L., DEPUY J., DUCRET V., Domination et violence dans le couple, Éd. Payot,1997.
·
KACZMARECK S. Itinéraires de femmes battues, Éd. Imago, Paris, 1990.
·
MANSEUR Z., Mieux comprendre les violences conjugales, Mémoire DEAS, Institut social Lille-Vauban, juin, 2001.
·
RINFRET-RAINOR M., CANTIN S., Recherches sur la violence faite aux femmes en milieu
conjugal,Éd. G. Morin, 1994.
·
SOUFFRON K., Les violences conjugales,Éd. Milan, « Les Essentiels 200 » février 2000.
·
WELZER LANG D., Les hommes violents, Éd. Imago du côté des femmes, Paris, 1991.
[1]
Zahia Manseur est assistante de service social. Cet article est le résumé de son mémoire préparé à
l'institut social Lille-Vauban intitulé :
Mieux comprendre les violences conjugales, en 2001. Université
catholique de Lille, 265, boulevard Victor Hugo, 59000 Lille, France.
[2]
BAUDIER M.,
De l'amour à l'enfer domestique, « Le nouveau mascaret », n°47, juin 1997.
[3]
RINFRET-RAINOR M., CANTIN S.,
Recherches sur la violence faite aux femmes en milieu conjugal,
Éd. G. Morin, Québec, 1994.
[4]
SOUFFRON K.,
Les violences conjugales, Éd. Milan, Essentiels 2001, février 2000.
[5]
DUTTON D.,
De la violence dans le couple, Éd. Bayard, 1996, p.57.
[6]
Ibid.,p.66.
[7]
GILLIOZ L., DEPUY J., DUCRET V.,
Domination et violence dans le couple, Éd. Payot,1997, p.136.
[8]
FILLIZZOLA G., LONEZ G.,
Victime et victimologie, « Que sais-je ? », PUF, 1995.
[9]
MANSEUR Zahia,
Mieux comprendre les violences conjugales,Mémoire DEAS, Institut social Lille-Vauban, juin 2001.
[10]
WELZER LANG D.,
Les hommes violents, Éd. Imago du côté des femmes, Paris, 1991.
[11]
KACZMARECK S.,
Itinéraires de femmes battues,Éd. Imago, Paris, 1990, p. 38.
[12]
Propos extrait d'un entretien avec une conseillère conjugale.
[13]
BOURDIEU P.,
La domination masculine, Éd. Liber, 2000.
[14]
WELZER LANG D.,
Arrête, tu me fais mal,1992.