Accueil Revues Revue Numéro Article

Pensée plurielle

2004/2 (no 8)


ALERTES EMAIL - REVUE Pensée plurielle

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 21 - 29 Article suivant
1

En préambule, partons d'un rapide constat. Les travailleurs sociaux, mais aussi, l'école, le médecin généraliste, les éducateurs, voire la police, interpellent de plus en plus les professionnels de la santé mentale pour intervenir dans des situations dans lesquelles la souffrance est diffuse, n'est pas identifiée comme telle par le « patient » qui n'a pas de « demande ». Inversement, des personnes qui ne présentent pas une pathologie recherchent elles-mêmes de l'aide chez un psychologue ou un psychiatre pour des souffrances ordinaires, habituellement surmontables sans aide. Des souffrances psychiatriques aboutissent dans les services sociaux. Enfin, psys et travailleurs sociaux, éducateurs, sont de plus en plus confrontés à des situations graves de désaffiliation, de rupture des étayages sociaux et culturels, de défaut d'appartenances, avec une symptomatologie qui n'est pas psychiatrique. C'est sur ce type de souffrance que je souhaite me pencher plus particulièrement ici. Pour répondre à cette souffrance, on voit se développer des pratiques cliniques dans les « interstices » sociaux : des psycho-logues font du « social » et des travailleurs sociaux font de « l'écoute » auprès de jeunes en difficultés, dans des cités, auprès de chômeurs de longue durée, auprès de sans-papiers, de SDF. Dans la dernière décennie, en France essentiellement, un nouveau vocabulaire est apparu dans le champ de la psychiatrie, de la santé mentale et du travail social. En m'appuyant sur les réflexions de Jean Furtos et de Didier Fassin, et à la suite d'un travail antérieur (Jacques, 2002), je souhaite ici approfondir la notion de souffrance sociale, en passant par celle de souffrance psychique.

1. De la psychiatrie vers la santé mentale

2

Un mot, d'abord, concernant les limites du champ de la santé mentale. De la psychiatrie vers la santé mentale : c'est en ces termes, pour reprendre le titre du fameux rapport Piel-Roelandt [2][2] Dr Éric Piel, Dr Jean-Luc Roelandt, Ministère de l'Emploi..., que l'on pourrait résumer l'évolution récente des politiques publiques organisant les dispositifs de soins en santé mentale. Comme le note D. Fassin (Fassin 2004a : 180), le redéploiement de la psychiatrie vers la santé mentale passe par une meilleure intégration des pratiques des psychologues et des psychiatres dans le système de soins général. Ces pratiques sont également plus en prise sur les contextes sociaux des patients. L'évolution économique et sociale des sociétés occidentales a eu pour effet que le champ même de la psychiatrie s'est déplacé ou s'est élargi, pour inclure non seulement la « maladie mentale », objet spécifique d'une branche de la médecine, mais des problèmes qui, habituellement, sortaient de son champ : violences, assuétudes, adolescents en difficulté, exclusion, stress au travail, aide aux victimes... Cette évolution fait suite au mouvement de désinstitutionnalisation de la psychiatrie asilaire des années 60 et 70. Mouvement qui n'est pas encore achevé puisqu'en Belgique on continue à parler de la fermeture du trop grand nombre de lits psychiatriques, mais les moyens d'une vraie psychiatrie publique, c'est-à-dire ambulatoire de proximité qui ne soit pas hospitalocentrée, ne sont pas réellement renforcés. L'offre de soins en santé mentale s'est diversifiée. Le travail social a aussi évolué. En France, certains déplorent une psychiatrisation du social : il ne s'agit pas de faire porter au spécialiste de la santé mentale la résolution des problèmes qui ont une cause sociale, ni d'individualiser des problèmes qui relèvent du collectif. Le psychiatre ou le psychanalyste refuse de s'engager dans le terrain du « social » parce que, selon son éthique, porter toute « la misère du monde » n'est pas de sa compétence. Les réflexions de Miguel Benasayag (Benasayag, 2003) ou de Jean-Pierre Lebrun (Lebrun, 1997) et d'autres (de Rivoyre, 2001) sur la place du psy en regard de la mutation du lien social vont dans ce sens. Les travailleurs sociaux, eux, regrettent une tendance vers une sanitarisation du social : faire porter au travailleur social des problèmes qui relèvent de la psychiatrie. Des psychiatres, eux, dénoncent une socialisation de la psychiatrie : la prédominance des logiques gestionnaires sur les logiques de soins (fermeture des lits, trop peu de psychiatres, pas de vraie politique de psychiatrie publique) a pour conséquence que celui qui a besoin d'un suivi psychiatrique est pris en charge par le secteur social, ou pire, livré à lui-même au nom de son droit à vivre hors des murs de l'institution. Une psychiatrie hors les murs, dans la cité, a pour objet non seulement le soin et la réhabilitation du psychotique, mais implique un réel décloisonnement entre le sanitaire et le social.

2. Une anthropologie politique de la santé

3

Les politiques sanitaires, la protection sociale, l'hygiène, constituent le domaine habituel de la santé publique. Dans la société contemporaine, de nouveaux problèmes sont devenus des questions de santé publique : la précarité, les violences, les déviances, l'environnement. Ces questions sont traduites en termes de souffrance, de maltraitance, de risque individuel ou collectif. Pour D. Fassin, il s'agit, aussi, de « sanitarisation de problèmes sociaux ». Parallèlement, dit-il, on assiste, en France du moins, à une « politisation de problèmes biomédicaux ». En effet, le débat public sur la bioéthique, le génome, le traitement du sida en Afrique, la loi sur l'avortement, indiquent que des questions habituellement inscrites dans le champ médical ou biologique sont portées dans l'espace public : la société définit de nouvelles normes et l'État met en œuvre de nouvelles lois sur ces questions. Pour Didier Fassin et l'équipe du « Centre de recherche sur les enjeux contemporains en santé publique  [3][3] http:// www. inserm. fr/ cresp », les politiques de santé sont envisagées sous un angle anthropologique. La santé du corps n'est pas seulement déterminée par des caractéristiques individuelles ou par des comportements individuels, mais elle résulte d'un double processus social. D'une part, les problèmes de santé sont fonction de réalités sociales. Les rapports sociaux entre individus, groupes et nations produisent des disparités de répartition des pathologies. Les inégalités sociales se traduisent sous la forme de disparités de morbidité, de mortalité et d'espérance de vie. D'autre part, penser l'action publique, ses objets et ses destinataires passe par un vocabulaire. Ce vocabulaire a évolué avec le temps. À chaque époque, l'espace social est lu d'une certaine façon qui va déterminer les modes d'intervention dans cet espace. Pour Fassin, les agents sociaux influencent la manière dont les problèmes de santé sont nommés, reconnus et traités par les pouvoirs publics. Dans la perspective d'une anthropologie politique de la santé, la définition et l'interprétation d'un « problème de santé » varient d'une époque à l'autre, d'un pays à l'autre, d'un groupe à l'autre. Elles sont le fruit de constructions sociales. Le jeune d'une banlieue n'est plus un « inadapté » comme dans les années 80, mais il souffre d'un « mal-être ». Dans les années 90 en France, le traitement de populations défavorisées était à l'agenda du politique : exclus, nouveaux pauvres, chômeurs de longue durée, jeunes en errance, usagers de drogues, femmes victimes de violence, habitants des quartiers en difficulté, étrangers en situation irrégulière. Pour saisir les fondements anthropologiques de cette réalité vécue par ces populations, « en marge » de la norme, une nouvelle « catégorie phénoménologique s'est imposée : la souffrance, souvent qualifiées de psychique ». La souffrance psychique désigne selon Fassin « une manière particulière de souffrir par le social, d'être affecté dans son être psychique par son être en société » (Fassin, 2004a : 9). De nouveaux dispositifs d'aide ont vu le jour: « Les inégalités ont été pensées en termes d'exclusion, leurs conséquences sur les individus ont été décrites comme une souffrance, des réponses collectives leur ont été apportées sous la forme d'une écoute. » (Fassin 2004a : 8). L'analyse socioanthroplogique du discours sur « l'écoute » auprès des jeunes en France indique comment le vocable de souffrance est devenu une clé de lecture des problèmes sociaux tels que la violence, les déviances et les inégalités. Mais comme on le verra, ce discours sur l'exclusion, le chômage et le mal-être, permet, selon Fassin, d'occulter le fait que l'inégalité est un phénomène structurel qui affecte l'ensemble de la société aujourd'hui. Ces pratiques d'approche psy dans les lieux du social, légitiment selon lui « une nouvelle manière d'administrer la question sociale » (Fassin, 2004a : 13). Pour Richard Rechtman, chercheur au Cesames [4][4] Centre de recherches psychotropes, santé mentale, société,..., la requalification des difficultés des adolescents en termes de souffrance et de mal-être est le signe que l'adolescent représente aujourd'hui « le miroir déformé du déclin des valeurs morales de l'Occident » (Rechtman, 2004).

3. La souffrance psychique désigne une souffrance liée à la précarité du monde

4

Qu'entend-on par souffrance psychique et par précarité ? Tout d'abord, on parle de société précaire. Chacun d'entre nous, souligne J. Furtos (Furtos, 2001), vit dans un monde connu, pas toujours facile, mais un univers que nous avons intégré, prévisible. La souffrance n'est pas absente de ce monde, du fait que ce monde n'est pas stable et du fait que pour exister nous dépendons de la reconnaissance de l'autre. Les bouleversements du monde nous affectent. Mais nous arrivons à surmonter cette souffrance ; nous pouvons nous réadapter et nous reconstruire parce que le monde fait sens et, surtout, parce qu'il est partagé avec les autres, nos familiers. Suite à des événements catastrophiques, il arrive que le monde donné soit complètement bouleversé et devienne chaotique et désintégré. Lorsque nous n'avons plus la reconnaissance des autres de ce monde, nous en sommes exclus. Le meilleur exemple nous en est donné, je crois, par la situation du demandeur d'asile, récemment arrivé sur le territoire étranger qu'il croyait être un pays d'accueil et qui le rejette, alors qu'il a tout quitté pour trouver protection. Son identité devient alors celle du « sans-papiers », c'est-à-dire sans existence reconnue et sans dignité. Pour Furtos, « la précarité psychique correspond à la vulnérabilité psychique devant le vacillement du monde et les difficultés de reconnaissance de soi comme digne d'existence dans un groupe humain donné » (Furtos 2001 : 3). La précarité psychique c'est la mort sociale. Lorsque le monde inconnu, désintégré l'emporte sur le monde connu, il y a précarité sociale, à ne pas confondre donc avec pauvreté, même si la pauvreté comporte bien sûr un grand risque de précarité. Ce que Furtos entend par précarité sociale ce sont les modifications objectives de l'organisation du monde connu et les fragilisations des conditions habituelles de vie. Selon lui, et à la suite du fameux rapport Lazarus (Lazarus, 1995), « la souffrance psychique tient lieu d'indicateur de précarité sociale ». Et de préciser que la souffrance psychique, « sans être un symptôme médical, concerne cependant la santé mentale » (Furtos, 2001 : 3). Le terme de souffrance psychique désigne l'articulation du psychique, du somatique, et du social, c'est-à-dire la manière dont les inégalités sociales s'inscrivent jusque dans le corps des personnes exclues.

5

La souffrance psychique désigne bien plus qu'une souffrance d'origine sociale due, par exemple, aux inégalités, même si elle est en rapport avec la condition sociale. Dans Malaise dans la civilisation,Freud parle d'une souffrance d'origine sociale décrite comme « liée la déficience des dispositifs qui règlent les relations des hommes entre eux dans la famille, l'État et la société » (Furtos, 2001 : 5). Selon R. Kaës (Kaës, 2001), la possibilité même pour les individus de penser, de construire leur identité et de vivre en société repose sur des formes contractuelles du lien : se construire comme « je » implique le renoncement à la réalisation directe des buts pulsionnels. Je renonce à un plaisir immédiat pour obtenir la sécurité du groupe. Aujourd'hui, pour des raisons politiques, géopolitiques et économiques, au niveau mondial, ce socle métapsychique de la formation de la subjectivité et de la vie en commun est détérioré. Le « nous » se construit sur base du rejet de « l'autre ». Il y a des groupes qui détiennent le pouvoir de définir les normes de civilisation, de l'ordre et des valeurs, et puis il y a des groupes qui subissent ces normes. On assisterait à un processus de déculturation et de dé-symbolisation. Au-delà de la violence normale qui accompagne la construction du psychisme, ajoute Kaës, la détérioration des contrats de base, l'exclusion, l'anomie, et la dé-symbolisation induisent une violence destructrice, parce que « impensée » et impensable. Enfin, cette violence, les soignants y sont confrontés dans leur pratique quotidienne, mais ils la subissent eux-mêmes en raison de l'absence d'un cadre de travail assez solide et sécurisant, résultant des carences d'une politique de santé publique.

4. Une clinique psychosociale

6

Jean Furtos (Furtos, 1999) distingue, on l'a vu, les situations de précarité économique et celles de situations de rupture de liens sociaux. Vivre en rupture de lien n'est pas une maladie, même si parmi les malades mentaux, beaucoup connaissent et la souffrance mentale et la souffrance psychique, au sens défini ci-dessus. Et on peut être pauvre sans être en rupture de lien social. La précarité se définit par la perte des « objets sociaux ». Un objet social, c'est le travail, l'argent, le logement, la formation, les diplômes. On en a ou on n'en a pas. Les objets sociaux donnent aux personnes les sécurités de base. Un objet social, c'est ce qui fait lien dans la société : il donne un statut, une reconnaissance d'existence, une valeur, il permet d'être en relation. La perte des objets sociaux c'est la perte de la place que chacun a dans sa famille, dans le groupe, dans la société. L'exclu c'est celui qui est hors-lieu. Pour O. Douville (Douville, 2003) l'exclu gêne la société parce qu'il est « le témoin insupportable de la destruction de la polis». Selon J. Furtos, les manifestations psychologiques de l'exclusion corrélative de la perte de l'estime de soi sont la honte, l'inhibition et le découragement. À l'extrême, lorsque tout est perdu, toit, famille, il y a auto-exclusion et déni de la souffrance. L'état de survie crée un gel psychique. Dans la désaffiliation, la personne n'est plus maître de sa vie ni de son corps. Par un mécanisme psychique de clivage, l'exclu se protège de sa souffrance qui ne peut alors plus être portée que par les aidants. Il ne demande rien. C'est pourquoi il faut aller vers lui. Furtos développe le concept de clinique psychosociale. Les caractéristiques cliniques de la souffrance psychique en contexte de précarité sont :

  • la demande impossible ;

  • l'urgence ;

  • la paradoxalité (Rousillon, 1991). Lorsqu'il y a atteinte narcissique et souffrance identitaire majeures, les frontières entre moi-non-moi, intérieur-extérieur, bien-mal, passé-présent-futur, sont brouillées. Sans l'enveloppe psychique protectrice interne, l'environnement, l'autre, sont vécus comme insécurisants. Ce paradoxe doit être reconnu et toléré pour pouvoir être travaillé. Le syndrome de la « patate chaude » est le reflet de ce paradoxe : un SDF apparaît en grande souffrance psychique dans les lieux du social, et le travailleur social (se) dit « C'est pour les psy ». Cette inversion des signes de la souffrance « donne aux institutions l'obligation de collaborer et de s'entraider ». Ce type de souffrance, caractérisée par les ruptures, la non-demande, la violence, l'urgence, la destructivité, l'arrêt du temps, a pour effet d'empêcher la personne, mais aussi les professionnels, de penser. Ces derniers sont alors tentés de répondre dans le registre de l'agir, en miroir.

5. Le recours au psychologue dépolitise les politiques sociales.

7

Dans le monde occidental contemporain, ce qui fait problème pour les individus appartenant pourtant à la même société est de savoir ce qui fait société, c'est-à-dire ce qu'ils partagent comme valeurs et intérêts communs. L'individu, plus que la collectivité, est devenu responsable de la gestion de son malheur comme de son bonheur. La cohésion sociale fait problème, pas seulement pour des raisons socioéconomiques, mais aussi socioculturelles et anthropologiques, comme l'a montré R. Kaës. Pour M. Autès (Autès, 2001), aider des exclus n'a de sens que si, en amont, le politique prend des mesures pour éviter les inégalités sociales. De même, apporter une assistance sociale à des individualités séparées n'a pas de sens si les individus n'ont pas, d'abord, le sentiment d'appartenir à la même société. « Reconstruire du lien social » n'est donc pas une affaire d'ingénierie sociale pour colmater les brèches comme le veut le politique en subsidiant de multiples petits projets sociaux (ou d'écoute psy) qui portent sur des individualités, sans toucher à la source de l'exclusion. C'est, avant tout, prendre en compte ce qui fait lien entre individus dans la société pour la construction identitaire, dans une perspective anthropologique. La religion ou l'État n'ont plus cette fonction de ciment aujourd'hui. Pour Autès, le libéralisme économique et la « marchandisation du secteur social » ont pour effet d'individualiser des problématiques sociétales et de dépolitiser les politiques sociales. Dans le même ordre d'idées, D. Fassin parle d'un « traitement compassionnel de la question sociale » (Fassin 2004a : 184), à propos de la multiplication, en France, de dispositifs d'écoute psy sur les lieux du social. Écouter la souffrance des victimes d'inégalités sociales permet, dit-il, à l'action publique de mettre entre parenthèses le souci de justice sociale. Le rapport Lazarus sur la souffrance psychique résultant des conditions sociales s'intitulait Une souffrance qu'on ne peut plus cacher.Fassin, lui, parle « des inégalités qu'on ne peut plus nommer». Pour faire face aux inégalités, ajoute-t-il, faire appel aux psys permet, certes, à l'État ou aux communes d'afficher une préoccupation publique, mais celle-ci « relève toutefois de la sollicitude plutôt que de la solidarité » (Fassin 2004a : 184).

6. Une politique de la mémoire

8

En France, on vient de le voir avec D. Fassin, la souffrance sociale désigne une souffrance que la société inflige à ses membres les plus vulnérables et se réfère aux politiques de l'emploi, du logement, de l'immigration, de la solidarité. Elle résulte de rapports de forces et de l'abus de pouvoir. Par contre, pour le courant de l'anthropologie médicale anglo-saxonne, représenté par A. Kleinman, « la souffrance sociale est appréhendée dans un contexte global de brutalisation du monde » (Fassin, 2004b : 18). Elle résulte de violences extrêmes comme l'apartheid et le génocide. La souffrance est liée à l'état du monde. L'anthropologie médicale américaine se penche sur les origines et les expressions sociales de la souffrance, et par là engage un dialogue avec l'histoire et la philosophie morale [5][5] Dans l'article cité, D. Fassin fait une remarquable....

9

Comment la violence dans le monde s'inscrit-elle dans l'expérience des personnes ? Les premiers travaux anthropologiques appréhendent l'expérience de la souffrance à partir de récits individuels dans le domaine médical. La vérité de la souffrance est recherchée dans les récits des malades. Pour Fassin, l'ancienne anthropologie médicale américaine a trouvé un nouvel objet d'étude dans l'anthropologie de la souffrance résultant des violences politiques et collectives. La violence est précisément ce qui rend la souffrance « sociale », dit-il. C'est l'expérience de la violence qui cause la souffrance et cette expérience ne se résume pas au vécu de la personne. Elle est faite de mémoire individuelle et collective, de représentations intimes ou médiatiques. Faire une anthropologie de la souffrance sociale, c'est saisir la violence en tant qu'elle est constitutive de l'ordre du monde « dans la pluralité des signes et des objets qui inscrivent cet ordre dans les corps » (Fassin, 2004 b, p.23). Une enquête sur la violence s'appuie sur ce qui est remémoré et raconté. L'expérience de la violence échappe à l'histoire officielle.

10

Après l'expérience de l'extrême, comment reconstruire le monde ? Quelles réponses sociales aux souffrances consécutives à la violence politique ou collective ? « Tout traitement de la souffrance causée par la violence suppose une politique de la mémoire ». Celle-ci s'appuie sur des dispositifs individuels et collectifs qui instituent une présence du passé :

  • sur le plan juridique, c'est la punition des bourreaux et la réparation des victimes, par ex. le Tribunal Pénal International ;

  • au niveau de la société civile, les associations de victimes s'autoorganisent pour obtenir une reconnaissance de leur statut de victime, s'auto-organisent en groupes d'entraide, ou encore des associations de familles de disparus s'organisent pour demander des comptes aux bourreaux

  • il y a la médicalisation des souffrances subies : le traumatisme psychique, à travers les traces laissées par les bourreaux, inscrit la reconnaissance des victimes dans la nosographie psychiatrique. C'est parfois dans le but d'obtenir une indemnisation d'un Fonds d'aide aux victimes ou des compagnies d'assurance. Le demandeur d'asile a plus de chance d'obtenir un permis de séjour après un refus de sa demande d'asile, s'il est établi par un certificat qu'il est malade ou traumatisé ;

  • sur le plan de la communauté, ce sont les tentatives de réconciliation entre bourreaux et victimes, par ex à travers les commissions vérité et réconciliation ou le témoignage ;

  • les musées et mémoriaux sont la traduction culturelle de la mémoire des événements.

11

S'il y a toujours eu des massacres de masse, les politiques de la mémoire comme modalités de reconstruction d'un monde commun ne sont apparues qu'il y a cinquante ans et surtout ces vingt dernières années. Du point de vue anthropologique, ajoute Fassin, la solution aux blessures de l'âme résultant des violences sociales passe par la reconstruction ou la préservation des identités et des communautés et par la reconnaissance sociale des blessures subies.

7. Tendre une main

12

L'examen de la notion de souffrance sociale nous a conduit de la psychiatrie à l'anthropologie et à prendre en compte les déterminants sociaux, économiques et politiques dans la manière dont les questions de santé mentale sont perçues, nommées et traitées. Notre pratique clinique avec des personnes réfugiées et demandeurs d'asile, victimes de guerre ou de violence organisée nous a appris combien la souffrance psychologique, individuelle, s'inscrit aussi dans des processus collectifs. C'est ce que démontre Jean-Claude Métraux à travers l'étude du processus de deuil (Métraux, 2001 ; Métraux, 2004). Le plus souvent, dans les pays d'où viennent la plupart des exilés, la mort ou la violence frappe les collectivités : famines, massacres, guerre. C'est alors l'identité collective qui est atteinte. L'absence de reconnaissance et d'élaboration du deuil collectif peut alors entraver le processus individuel de deuil. Parce que les fondements de l'humanité se sont écroulés et par loyauté aux membres disparus de sa communauté, le survivant demeure dans un monde entre la vie et la mort. Pourquoi et comment encore faire confiance à l'autre, lorsque votre voisin et ami, lorsque votre semblable s'est soudain transformé en bourreau (Hatzfeld, 2000) ? La reconstruction psychique individuelle doit alors s'appuyer sur la reconstruction du lien brisé, par des approches communautaires et participatives où le « soignant » doit avant tout montrer qu'il appartient à la communauté des humains.


Bibliographie

  • AUTÈS Marc, Le travail social ou les aventures de Tintin au Congo, Revue Cultures en Mouvement, N° 42, nov. 2001, p 28-31.
  • BENASAYAG Miguel, SCHMIDT Gérard,Les passions tristes: souffrance psychique et crise sociale,La Découverte, 2003.
  • De RIVOYRE Frédéric, sous la dir. , Psychanalyse et malaise social : désir du lien ? Erès, 2001.
  • DOUVILLE Olivier, Mélancolie dans le lien social, corps et adolescence,in Détresse sociale, souffrance psychique : l'enjeu du sujet,Actes du colloque de Besançon les 8, 9 et 10 /11/2001, Presses Universitaires de Namur, 2003, p. 9-25.
  • FASSIN Didier, Des maux indicibles : sociologie des lieux d'écoute, La Découverte, Coll. Alternatives sociales, Paris, 2004a.
  • FASSIN Didier, Et la souffrance devint sociale. De l'anthropologie médicale à une anthropologie des afflictions,Critique, Tome LX-n° 680-681, 2004b, p.16-29.
  • FURTOS Jean, Contexte de précarité et souffrance psychique : quelques particularités de la clinique psychosociale,Soins, septembre 1999. http:// www. ch-le-vinatier. fr/ ORSPERE/ publications/ precarite-souffrance. htm
  • FURTOS Jean, Précarité du monde et souffrance psychique, Rhizome, n° 5, juillet 2001, p.3-5, www. ch-le-vinatier. fr/ orspere
  • HATZFELD Jean, Dans le nu de la vie ; récits des marais rwandais,Le Seuil, 2000.
  • JACQUES Paul, Individu, lien social et résilience,dossier n° 12, Santé mentale-santé sociale : une clinique du lien social ?Revue trans-faire , Ligue wallonne Santé Mentale, 01-02/2002.
  • KAËS René, Souffrance psychique et violence de civilisation, Rhizome, n° 5, juillet 2001, p.2, www. ch-le-vinatier. fr/ orspere
  • LAZARUS Strohl, Une souffrance qu'on ne peut cacher,Rapport DIV-DIRMI, France,1995.
  • LEBRUN Jean-Pierre, Un monde sans limite: essai pour une clinique psychanalytique du social,Erès, 1997.
  • MELLIER Denis, Précarité du lien, détresse sociale et dispositifs de «contenance», in O.
  • Douville, Cl. Wacjman, Éd., Ruptures des liens, cliniques des altérités,Revue Psychologie Clinique, n° 16, L'Harmattan, 2003, p. 87-100.
  • MÉTRAUX Jean-Claude, Deuil individuel et deuil communautaire : une dynamique paradoxale , Rhizome, n° 5, juillet 2001, p.15, www. ch-le-vinatier. fr/ orspere.
  • MÉTRAUX Jean-Claude, Deuils collectifs et création sociale,La Dispute, 2004.
  • RECHTMAN Richard, Le miroir social des souffrances adolescentes : entre maladie du symbolique et aveu généralisé, L'Évolution psychiatrique, 69 (1), 2004, p.129-139, www. elsevier. com/ locate/ evopsy
  • ROUSSILLON René, Paradoxe et situations limites de la psychanalyse,PUF, 1991.

Notes

[1]

Psychologue, psychothérapeute, SSM Gembloux et coordinateur du projet « Clinique de l'Exil », clinique. exil@ province. namur. be. Ex-président de la Ligue wallonne pour la Santé Mentale, ex-prési- dent de l'Institut wallon pour la Santé Mentale (IWSM).

[2]

Dr Éric Piel, Dr Jean-Luc Roelandt, Ministère de l'Emploi et de la Solidarité, Ministère délégué à la santé. De la Psychiatrie vers la Santé Mentale. Rapport de Mission, 200, hhttp:// psydoc-fr. broca. inserm. fr/ professi/ Rapports/ PielRoelandt/default.html

[3]

http:// www. inserm. fr/ cresp

[4]

Centre de recherches psychotropes, santé mentale, société, www. cesames. org/

[5]

Dans l'article cité, D. Fassin fait une remarquable synthèse des travaux d'Arthur Kleinman, Veena Das, Margaret Lock, Pamela Reynolds et Mamphela Ramphela, parus dans les trois ouvrages, Social suffering, Violence and Subjectivity et Remaking a world. Violence, Social suffering and recovery, parus respectivement en 1997, 2000 et 2001, University of California Press.

Résumé

Français

Des souffrances psychiatriques aboutissent dans les services sociaux. Psychologues, travailleurs sociaux et éducateurs sont de plus en plus confrontés à des situations de désaffiliation, de rupture des étayages sociaux et culturels, de défaut d'appartenances, avec symptomatologie qui n'est pas psychiatrique.

Mots clés

  • interstice social
  • anthropologie de la santé
  • désaffiliation
  • précarité
  • souffrance
  • reconnaissance
  • paradoxe
  • souffrance identitaire
  • narcissisme

English

PAUL JACQUES « Psychic suffering and social suffering » Psychiatric sufferings end up in social services. Psychologists, social workers and teachers have always to deal more with situations of disaffiliation, of breaking off of the social propping-up, of lack of belongings and with a symptomatology that is not psychiatric.

Keywords

  • social interstice
  • health anthropology
  • disaffiliation
  • precariousness
  • suffering
  • recognition
  • paradox
  • identity suffering
  • narcissism

Plan de l'article

  1. 1. De la psychiatrie vers la santé mentale
  2. 2. Une anthropologie politique de la santé
  3. 3. La souffrance psychique désigne une souffrance liée à la précarité du monde
  4. 4. Une clinique psychosociale
  5. 5. Le recours au psychologue dépolitise les politiques sociales.
  6. 6. Une politique de la mémoire
  7. 7. Tendre une main

Pour citer cet article

Jacques Paul, « Souffrance psychique et souffrance sociale », Pensée plurielle, 2/2004 (no 8), p. 21-29.

URL : http://www.cairn.info/revue-pensee-plurielle-2004-2-page-21.htm
DOI : 10.3917/pp.008.0021


Article précédent Pages 21 - 29 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback