2004
Souffrance sociale des usagers
et malaise des travailleurs sociaux
Serge Jacquinet
[1]
L'article aborde la question de la souffrance des usagers des services mutual~istes à partir de leur propre parole recueillie dans le cade d'une recherche-action
effectuée par les Mutualités Chrétiennes. Le texte se penche par ailleurs sur les
formes du malaise identitaire des travailleurs sociaux face à la finalité du travail
social. Comment les travailleurs sociaux peuvent-ils s'allier davantage aux
usagers malades dans leur dur travail d'exister ?Mots-clés :
identité, reconnaissance sociale, individualisme, lien social, accom, modation, destruction de soi, dépendance, stratégie, désaffiliation.
SERGE JACQUINET
« Social suffering of he users and feeling of discomfort of the social
workers »
The article deals with the issue of the suffering of the users of the mutualistic
services, it takes as a starting point the users' words that have been gathered
within the framework of an investigation-action led by the "Mutualités
Chrétiennes". The text focuses on the different forms of the of the identity discom~fort of the social workers when facing the finality of social work. How can the
social workers help the ill users better in order to carry out the hard task of
existing?Keywords :
identity, social recognition, individualism, social link, adaptation, self, destruction, dependence, strategy, disaffiliation.
Il m'a été demandé de contribuer à la réflexion de votre revue consacrée à la
souffrance sociale au départ d'une intervention que j'avais eu l'occasion d'effectuer lors d'un des ateliers organisés à l'occasion des États Généraux du travail
social par l'Institut Cardijn en décembre 2002.
Mon intervention d'alors avait pour thème : « L'usager, coproducteur dans la
relation d'aide ». J'y faisais référence brièvement à une enquête réalisée en 1997
par le service social des Mutualités Chrétiennes et parue aux Éditions Vie
Ouvrière sous le titre volontairement provocateur : « La tête hors de l'eau »
[2].
Cette publication résultait d'un long travail d'analyse et de réflexion au sein du
service social mutualiste mené avec le soutien de deux sociologues - Abraham
Franssen et Thomas Lemaigre - au départ de témoignages recueillis auprès
d'une cinquantaine d'affiliés mutualistes ayant récemment connu un processus
d'exclusion au départ d'une problématique de santé.
Il s'agissait, outre de restituer une parole aux affiliés, d'adjoindre à la dure
réalité des chiffres relatifs à la montée des inégalités en Belgique
[3] le témoignage
et le vécu des personnes elles-mêmes. Un croisement et un enrichissement des
savoirs réciproques considérés comme indispensables pour penser l'action
sociale mutualiste de demain.
L'objet de ma contribution sera donc essentiellement de vous donner écho de
cette aventure vécue au sein de notre service lorsqu'il fut décidé de nous mettre
à l'écoute de nos usagers avec pour seule consigne de recueillir leur parole et de
tenter d'en faire ultérieurement l'analyse.
Au fur et à mesure de la présentation succincte des enseignements de cette
recherche-action et plus particulièrement de ceux relatifs à la souffrance sociale
telle qu'exprimée par nos affiliés, je tenterai quelques réflexions sur les liens qui
m'apparaissent significatifs entre cette souffrance sociale jusque-là peu dite et le
malaise identitaire exprimé par certains travailleurs sociaux eux-mêmes.
Mais, tout d'abord, laissons la parole à nos usagers ! Risquons, nous aussi,
cette plongée dans l'insuffisamment connu du vécu de la maladie et de l'exclusion sociale.
« J'ai le sentiment d'avoir enfin rencontré des gens intéressants, des gens qui
ont quelque chose à dire, de remarquable. » Témoignage d'un TS qui a réalisé
les entretiens.
1. « La tête hors de l'eau » ou lorsque des affiliés
en invalidité nous font part de leur expérience de vie
Le titre retenu pour cette publication était lui-même issu d'un des nombreux
témoignages récoltés : « Vous vous noyez, ils vous sortent la tête hors de l'eau,
mais ils ne vous sortent pas de l'eau. »
Même si de nombreux témoignages faisaient écho au rôle positif joué par la
mutualité et notre service social dans l'accompagnement social et administratif
des personnes interrogées et constituaient en quelque sorte autant de gratifications narcissiques toujours utiles dans les moments de doute, plusieurs expressions recueillies auprès de nos affiliés témoignaient d'une certaine ambivalence
quant aux dispositifs d'aide et de protection sociale mis en place au travers de
notre législation et de nos modes opératoires : «Tout compte fait… », « il faut bien
reconnaître… », « c'est vrai que… », « finalement… » Toutes ces paroles nous
invitaient à une modestie plus grande face à l'ampleur de la tâche qui consiste à
redonner une vraie place de sujet et de citoyen à cet affilié en détresse qui
s'adresse journellement à nos services mutualistes.
Premier enseignement de cette enquête : la maladie, l'accident n'apparaissent pas toujours nécessairement comme des facteurs déclencheurs d'un
processus d'exclusion. Ils s'inscrivent dans une trajectoire et peuvent même
constituer des modes de réponse, des solutions, certes insatisfaisantes, à des
parcours de vie jusque-là marqués par la précarité et l'insécurité, qu'elle soit
sociale, affective, matérielle ou autre.
On peut aisément comprendre ce phénomène par ailleurs bien connu des
médecins généralistes. En effet, on sait depuis longtemps qu'une épidémie de
grippe dans un quartier peut entraîner des incapacités de travail très différentiées
d'un habitant à l'autre et ce, sans explication médicale satisfaisante. C'est en
grande partie l'état général et la situation sociale dans laquelle se trouve le
patient qui expliquent ces divergences qui n'ont pas de réponse scientifique
satisfaisante. Une grippe affectant une personne confrontée à un emploi du
temps chargé et désireuse de reprendre son travail au plus tôt n'aura en toute
vraisemblance qu'un impact limité, contrairement au même épisode rencontrant
un terrain de fatigue, de stress ou de surcharge émotionnelle. Nous ne sommes
donc pas tous égaux devant la maladie, ni devant sa durée. La souffrance sociale
s'y exprime également.
Deuxième enseignement, davantage en phase avec notre propos et qui
constitua un étonnement pour les travailleurs sociaux que nous sommes,
habitués à l'expression des difficultés concrètes liées à la maladie et à l'incapacité de travail qui en découle parfois : lorsque les personnes interrogées sont
amenées librement à relater leur expérience de vie, ce ne sont pas les complications médicales, matérielles ou même financières qu'elles mettent généralement en avant mais ce sentiment diffus et destructeur de dévalorisation et d'inexistence sociale. La souffrance d'être reconnu invalide se double de la souffrance
d'être en quelque sorte invalidé ! Le poids des mots renforce le poids des maux.
« Je me suis demandé si tous les problèmes n'arrivaient pas du fait que moi,
j'étais peut-être moins qu'un autre. »
« Le plus grand des obstacles, c'est que vous ne savez pas vivre comme tout
le monde. Vous n'avez pas assez pour vivre comme tout le monde. Se sentir
humilié parce qu'on n'est rien ! »
« Je voudrais être un individu dans la société, mais je m'aperçois que ce n'est
pas évident du tout ».
L'expression des personnes met en avant indubitablement des sentiments de
dévalorisation, de disqualification sociale, de perte de dignité et d'estime de soi
qui compromettent gravement leur capacité « d'être à soi » et, conséquemment,
leur capacité à être sujets, acteurs de leur existence, de nouer des relations et
de les entretenir.
Paradoxalement, le « système social », les dispositifs sociaux, les intervenants eux-mêmes vont, bien souvent malgré eux, renforcer cette perte identitaire et contribuer aux difficultés inhérentes au dur travail d'exister des personnes
touchées dans leurs corps mais aussi dans leur tête par la maladie.
Mesure-t-on à leur portée exacte les souffrances personnelles et sociales
infligées à des personnes fragilisées par notre société de la performance et de la
responsabilité à tout prix ?
Nous savons bien que notre identité est pour grande partie liée au regard des
autres et à la place qui nous est assignée socialement. Que devient cette identité lorsqu'elle s'affuble de vocables tels que « invalide », « minimexé », « allocataire », « assisté », « demandeur d'aide »… ? Que devient l'individu contemporain lorsqu'il est assigné à résidence, contrôlé, sommé de se mettre v en
projet, de s'activer, invité à sans cesse continuellement agir et s'impliquer, être
« on the move » alors que ses forces l'abandonnent et que le marché le relègue
parmi la cohorte toujours plus grande des « normaux devenus inutiles » ?
Sans argent suffisant pour vivre, juste pour survivre, sans support identitaire
et relationnel, sans statut social valorisant et avec moins de repères normatifs
qu'hier, l'invalidation identitaire semble bien être le premier danger qui guette la
personne en incapacité.
Du constat objectif du peu de moyens mis à sa disposition pour en sortir,
l'invalide, le minimexé, le chômeur en vient à questionner la valeur de son
existence même. Il doute, à commencer de lui-même, de ses compétences,
de ses capacités.
Cette dévalorisation à ses propres yeux est accentuée bien souvent par la
perte du réseau socioprofessionnel et la disparition progressive et insidieuse des
espaces et relations sociaux contribuant à sa réalisation identitaire. Les ruptures
sentimentales ou les séparations et divorces accompagnent bien souvent la
maladie de longue durée et amplifient à leur tour cet isolement social déstructurant. La perte du lien social redouble en quelque sorte la menace de perte
d'identité. Et ce phénomène peut toucher tant l'invalide confronté à la maladie de
longue durée que le cadre licencié en difficulté de réinsertion professionnelle.
Cette expérience de vie, nous pouvons la rejoindre. Plus seul qu'hier, nous
voici en effet chacun d'entre nous plus vulnérable. L'essor de la demande de
protections, tant civiles que sociales, et l'exigence accrue de plus de sécurité
méritent d'être lus au départ de cette vulnérabilité ressentie par la plupart de nos
contemporains.
En réponse à sa solitude, ressentie ou réelle, d'homme moderne, en réponse
à sa fragilité et à celle de ses liens sociaux, notre société de protections a probablement contribué et contribue encore, malgré elle et paradoxalement, au
renforcement de l'individualisme contemporain. Il semble pourtant que l'accumulation toujours plus grande de richesses et de protections multiples soit incapable
de répondre à l'angoisse de perdre pied, de perdre ce qui serait à considérer
comme nos acquis. Pire, plus nous sommes sécurisés socialement, plus l'angoisse de perdre paraît nous submerger. Libérés du joug des appartenances
collectives, nous sommes tous et toutes invités à être l'auteur de notre vie, l'acteur de notre devenir. Nous devenons chaque jour davantage responsables de
notre réussite et de nos échecs professionnels, affectifs, familiaux, de notre
santé et même de notre vie la plus intime. Tout nous invite à la performance sans
limite et sans fin. Dans ces conditions, comment survivre lorsque survient la
maladie ? Comment rester fort lorsque la faiblesse nous atteint?
La maladie peut être lue alors comme la rupture du fil trop tendu d'une existence mise sous pression sociale trop importante. Elle peut être appréhendée
comme la conséquence d'une injonction excessive faite à l'individu d'être pleinement responsable de ses actes en permanence et quels que soient les événements parfois douloureux qui traversent sa vie.
Ce nouvel individualisme et le changement qui affecte le lien social qui l'accompagne n'épargnent en réalité personne. La maladie guette tout aussi bien,
même si davantage, le chômeur de longue durée que le cadre de la société multinationale sommé de s'ajuster en permanence entre le « trop » et le « pas
assez ». D'où l'importance constatée aujourd'hui par nos médecins conseils du
nombre d'affections liées au stress excessif telles que dépression, toxicomanies,
troubles compulsifs, burn-out… Autant de troubles liés à l'insuffisance ou à
l'abus, au dur travail d'exister, à « la fatigue d'être soi »
[4]. Que faire lorsque le
corps ne veut plus de cette exigence sociale, de ce rythme effréné valorisé par
une société de l'action et de l'avoir au détriment de l'être ? A contrario, que faire
lorsque le corps manifeste son refus d'un temps d'inactivité imposé en raison
d'un trop jeune âge ou d'un âge qualifié de trop avancé, et ce, indépendamment
des habiletés et aspirations sociales légitimes des personnes ?
À l'écoute des personnes interrogées, les stratégies semblent nombreuses et
très diversifiées.
La première consiste à résister, à tenir bon: il s'agit en quelque sorte de
(se) donner le change. À défaut de reconnaissance sociale positive, la personne
fait reposer sa définition de soi sur d'autres qualités : morales, sociales,
humaines au sens large. « Je suis une battante. Je suis une bonne mère… » Il
faut en quelque sorte sauver les apparences, sauvegarder une identité positive
et un statut social : «Non, je suis en congé de maladie, parce que ça me gêne
quelque part de dire à quelqu'un d'autre : je suis invalide. Je dis : je suis en congé
de maladie. »
« Plutôt crever que d'aller au CP AS, je préfère manger de la terre que d'aller
demander. »
La deuxième pourrait être qualifiée d'accommodation: le temps passant, la
résistance diminue, il ne reste alors plus qu'à assumer la situation, à s'en accommoder, à s'adapter à la baisse.
« Je ne sais pas, je ne sais pas dire. Moi, dans ma tête, je pense toujours qu'il
y aura des jours bons, que ça ira mieux toujours plus tard.»
Il s'agit de réaménager sa vie, de renoncer à ce qui ne semble plus possible.
Alors que dans la résistance, la personne se réfère toujours à un avenir vu positivement comme possible, ici la référence au passé prédomine le discours. « On
avait une petite vie pépère ! » C'est la nostalgie, le sentiment d'échec. Le temps
de la justification. Ce travail de deuil qui débute s'effectue par une forme de rationalisation qui attribue ce qui se passe à des causes extérieures sur lesquelles la
personne n'a pas de prise.
La figure de la victime prévaut et permet à la souffrance de s'exporter et de
se dire plus librement. L'angoisse est toujours là mais tout est fait pour « ne
devoir rien à personne ! ».
« Je suis en stand-by comme je dirais, oui, c'est un beau mot : stand-by. »
Le troisième mode de gestion identitaire de l'invalidation sociale consiste à
reconstruire son identité sur d'autres bases. Il ne s'agit plus ici de réintégrer la
norme sociale envers et contre tout, ni seulement de s'accommoder de la situation, mais de redéfinir les principes mêmes de légitimité de son existence. «Je
n'étais plus rien aux yeux de la société. »
Puisque la société ne veut plus de moi, je vais me réaliser autrement. Ce
travail exige un important investissement sur soi : il s'agit de se mettre en
quelque sorte à distance, de se prendre pour objet de travail, de relativiser en
quelque sorte ce à quoi jusqu'à présent j'attachais de l'importance.
« J'ai acquis une autre qualité de vie, une autre vision des choses et je dis :
c'est vous qui êtes en marge de moi parce que vous ne savez pas ce que c'est
que vivre et apprécier la vie, et apprécier un clair de lune, un petit moment de
bonheur. »
« Il y a des gens qui n'acceptent pas la façon dont j'ai changé. »
La tension identitaire peut cependant s'avérer insoutenable. « Je n'ai rien à
cacher ni rien du tout d'ailleurs, je suis pauvre, je suis malheureux, je suis triste,
je suis tout seul, j'essaie d'avoir des contacts sociaux le mieux que je peux,
mais… je suis tout seul, je suis tout seul. »
Les personnes peuvent alors perdre pied, ne plus avoir le sentiment d'exister
pour et par elles-mêmes. L'angoisse les submerge et leur fait douter d'ellesmêmes.
« Je me suis demandée si tous les problèmes n'arrivaient pas du fait que,
moi, j'étais peut-être moins qu'une autre. »
Le retour en arrière s'avérant utopique ou impossible, c'est le lâcher prise, la
destruction de soi, la dépendance.« Est-ce que j'ai encore un avenir ? »
« Chez moi, c'étaient les médicaments, l'alcool, les couteaux. Et puis voilà, on se
coupait, c'était de l'autodestruction. »
Cette situation est également perceptible au travers de certains commentaires des travailleurs sociaux : « Madame a renoncé à se battre depuis
longtemps. »
À ces différents modes de gestion identitaires correspondent différentes
étapes de l'invalidation, différents profils de personnes malades, appelant l'un et
l'autre à des stratégies d'intervention différenciées.
Ainsi, la personne, confrontée à la maladie survenant brusquement comme
un accident dans une vie jusque-là marquée par la réussite sociale et/ou personnelle, peut-elle se contenter d'une aide et d'un accompagnement social de
soutien temporaire, surtout de type informatif. Il s'agit de fournir à la personne
toutes les infos susceptibles d'être utilisées par elle pour lui permettre de se réinsérer rapidement à la fois socialement et professionnellement. Il s'agit de
consolider sa remise en route, de lui faire confiance pour qu'elle se l'accorde à
elle-même.
À l'opposé, le malade, désaffilié et ne bénéficiant plus depuis longtemps des
conditions d'un accès aux soins réels, va réclamer une assistance sociale
soutenue en réponse à une maladie faisant partie d'un processus de destruction
lent souvent enclenché depuis l'enfance et prenant place dans un parcours vécu
comme une liste interminable d'échecs personnels et de déqualifications
sociales.
Même s'il n'y pas de « bonnes » ou de « mauvaises » façons de réagir à cette
invalidation progressive, même s'il n'y a pas de « bon » ou de « mauvais »
malade, force est de constater que ces divergences n'entraînent pas forcément
les mêmes interventions, ni les mêmes niveaux de compréhension et d'investissement de la part des intervenants sociaux.
La maladie remue en effet en nous des affects profonds et les façons d'y faire
face nous interpellent et nous bousculent tant elles font écho parfois à nos
propres angoisses existentielles, à nos propres refoulements.
Contentons-nous ici de noter que cet investissement différencié, mais
toujours exigeant mentalement, du travailleur social en fonction du malade qui
s'adresse à lui, reste peu pris en compte par les institutions et les pouvoirs
subsidiants qui se contentent bien souvent d'enregistrer des données statistiques
rendant peu compte d'une réalité de travail parfois très variable au sein d'une
même région, d'un même service, d'un même travailleur social.
Cette insuffisance de reconnaissance officielle peut cependant être ressentie
comme un défaut de reconnaissance tout court par les travailleurs sociaux les
plus impliqués dans ces processus d'accompagnement individuels lourds et
ajouter à leur malaise identitaire. À l'invalidation identitaire subie par les malades
répond alors, de façon quasi symétrique, le défaut de reconnaissance ressenti
par le travailleur social au sein de son institution. Ce malaise est d'autant plus
vrai que les espaces d'intervision et de supervision ne sont pas encore vraiment
reconnus comme indispensables par les employeurs pour soutenir dans la durée
de tels investissements, et, lorsque ceux-ci sont rendus possibles, les travailleurs
sociaux eux-mêmes résistent parfois à les rejoindre par crainte peut-être de
dévoiler leurs difficultés, pourtant légitimes, à encaisser tant d'expressions de
souffrances quotidiennes.
Par ailleurs, ce doute identitaire des usagers n'est pas sans faire également
penser au malaise des travailleurs sociaux eux-mêmes qui s'expriment au
travers des questionnements réguliers sur les finalités de leur travail, soit qu'ils
en soient les auteurs, soit que cette critique vienne de l'extérieur (après la question du sens et du pourquoi adressée aux travailleurs sociaux en 1972 par la
revue « Esprit », le questionnement pose aujourd'hui la question de son utilité :
« À quoi sert donc le travail social? »). Cette mise en cause continue des intervenants sociaux sur leurs compétences propres dans un champ social de plus
en plus ouvert, sur leur statut, sur leur rôle -- entre aide et contrôle -- sur leur
place au sein de la relation d'aide… nourrit un climat d'incertitudes et de doute
que je pense largement injustifié et exagérément critique et qui rend plus difficile
encore l'exercice d'un métier par ailleurs suffisamment exigeant.
Comment en effet s'engager dans la relation d'aide, oser parler avec
quelqu'un de choses graves, ouvrir un vrai dialogue, oser un conseil, entendre et
se laisser interpeller par une question d'ordre plus existentiel, conforter ou
soutenir une personne en difficulté confrontée à ses propres doutes… quand ce
même doute nous envahit nous-mêmes en tant que professionnels ?
Si nous voulons rejoindre et accompagner la personne en souffrance, il y a
lieu, me semble-t-il, de nous interroger sur ce malaise identitaire tout comme sur
une certaine souffrance au travail qui risquent d'occulter l'expression de la souffrance des usagers. Il y a lieu de nous interroger également sur les fondements
de ces doutes qui nous assaillent en tant qu'intervenants sociaux. Ne sont-ils pas
l'expression d'un métier hautement symbolique qui se caractérise par un travail
continuel sur le sens ou l'absence de sens donné à notre « vivre ensemble »? Ce
malaise identitaire des travailleurs sociaux ne doit à mon sens pas déboucher sur
une perte de confiance exagérée dans notre fonction et notre métier, soumis à
rude épreuve sous la pression d'un lien social qui change. Notre confiance en
nous-mêmes et en nos compétences est aujourd'hui indispensable si nous
voulons reconnaître et valoriser les compétences de nos usagers. Sans confiance en nous, comment faire confiance aux autres ?
2. Face à cette pluralité de souffrances exprimées, quelles
stratégies mettre en place
?
Nous l'avons vu, la maladie exprime souvent de façon très diversifiée une
souffrance sociale réelle et cette souffrance prend mille visages. Elle peut
constituer elle-même une forme de réponse à cette souffrance. Dans ce cas, on
pourrait la qualifier de « libératoire ».
Dans ces situations, il convient de s'interroger sur l'attitude la plus indiquée.
S'agit-il de contribuer à la réinsertion rapide de la personne dans son environnement, au risque de la voir s'engager dans un processus plus morbide ou de lui
laisser le temps de mettre des mots sur ce qu'elle vit et d'interroger simplement
la solution retenue pour en sortir ?
À l'opposé, la maladie peut ne constituer qu'une expression continuée d'un
mode d'existence sociale jusque-là caractérisé par une faible intégration sociale.
C'est la « maladie-métier
[5] » qui reste socialement préférable au chômage, surtout
lorsque celui-ci devient de longue durée et est de plus en plus réprouvé socialement.
Ces différents modes d'expression de la maladie appellent un nouveau type
de travail social davantage stratégique et personnalisé. Jusqu'il y a quelques
années, le travail social mutualiste se caractérisait essentiellement par un
accompagnement normatif de la personne en incapacité. On parlait alors des
droits et des devoirs de la personne en incapacité. Le profil sociosanitaire plus
homogène des personnes en incapacité de longue durée et les conditions
économiques des années 60 faisaient en sorte que le travailleur social était perçu
comme un agent d'intégration, distributeur de droits et d'avantages sociaux
divers, un métier somme toute assez valorisé et valorisant en soi. Aujourd'hui, le
travailleur social est, malgré lui, tenu à rencontrer des personnes aux besoins
diversifiés et ce dans un contexte socioéconomique et culturel beaucoup plus
difficile. Les situations auxquelles il est lui-même confronté bousculent ses
propres certitudes. Les témoignages de vie qu'il reçoit l'interrogent et les
réponses à y apporter ne vont plus de soi. Il en ressort une évolution attendue de
son rôle : de distributeur de droits et d'avantages sociaux, il est appelé à reconnaître des compétences, à distribuer des qualifications sociales, de la reconnaissance identitaire. Dans quelle mesure cette évolution n'est-elle pas pour les
travailleurs sociaux eux-mêmes source de difficultés, vivant par ailleurs eux-mêmes les mêmes difficultés ? Comment se préparent-ils à cette évolution ?
Comment leurs employeurs intègrent-ils cette perspective dans leurs réflexions
et dans l'attribution de budgets suffisants face à cette nouvelle attente sociale
?
Autant de questions qui apparaissent aujourd'hui incontournables si l'on veut
éviter que la souffrance des professionnels, leur propre malaise identitaire, ne
viennent à masquer la souffrance des personnes qui s'adressent à eux en quête
de reconnaissance et de valorisation personnelle. Ne dit-on pas que « la plus
belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a »
?
La souffrance sociale exprimée au travers de ces parcours d'exclusion doit
interpeller les responsables sociaux et politiques et interroger les nouvelles politiques sociales et leur adéquation, particulièrement dans le champ de la politique
de santé. Si l'incapacité, en dehors de l'accident, est de plus en plus souvent l'expression voilée d'une souffrance sociale réelle, liée au monde du travail et à ses
exigences de performance ou à l'inactivité forcée de longue durée, comment
éviter que les dispositifs sociaux et législatifs mis en place pour y répondre
n'ajoutent à cette souffrance vécue ? Comment mettre en place des dispositifs et
des modes d'intervention sociale plus respectueux des parcours individuels,
évitant de mettre sous pression des personnes déjà en proie à des processus de
déqualification, tant personnelle que socioprofessionnelle ?
À défaut de ce questionnement, le travailleur social mutualiste risque bien de
se trouver de plus en plus souvent dans une position de « manager », invitant
avec force des personnes, souvent fragilisées, à être encore et toujours plus
acteurs de leur propre vie, entrepreneur de leur avenir socioprofessionnel,
toujours plus responsables, y compris de leur faillite personnelle, de leurs
échecs, de leurs défaillances. Se faisant, la maladie risque alors d'être lue essentiellement comme un problème d'ajustement individuel et non plus comme l'expression d'une société en proie au culte de la performance et de la libre concurrence exacerbée entre individus, ajoutant ainsi au poids de l'exclusion sociale
celui des nouveaux devoirs d'intégration.
Afin de répondre à cet enjeu social, le travailleur social mutualiste est invité à
endosser un rôle de passeur plutôt que de douanier. Il s'agit de conduire et d'accompagner la personne et son entourage éventuel à de nouveaux équilibres de
vie satisfaisants, à passer au besoin sur l'autre rive, à (re)trouver une place dans
la société, à commencer par sa famille bien souvent bousculée par l'incapacité
de longue durée d'un de ses membres, à retrouver une réelle utilité sociale au
travers d'activités sociales valorisantes et respectueuses de ses capacités et
envies personnelles. Il s'agit aussi de défendre un statut social aujourd'hui
menacé, de faire en sorte que les revenus de remplacement accordés aux
malades leur permettent de vivre dignement et pas seulement de faire face à
leurs coûts de soins. Il s'agit en quelque sorte pour le travailleur social de choisir
à nouveau son camp et de retrouver une conscience fière de son rôle et de sa
mission éminemment sociale. Il s'agit de sortir d'un malaise qui, comme le disait
si bien Abraham Franssen, « renvoie directement au ‘‘ malaise ‘‘ de la société ».
Au-delà de ces objectifs, il s'agit surtout de mettre en place des dispositifs
d'intervention susceptibles de faire écho aux trajectoires individuelles différenciées, d'éviter, tant que faire se peut, que le filet de protection sociale qui permet
aux personnes de ne pas s'écraser ne devienne une nasse de laquelle on ne
s'échappe que par miracle. Il s'agit également d'un travail modeste, il ne produit
pas de résultat spectaculaire ! Cette humilité, si peu en accord avec notre temps,
est loin d'être une faiblesse mais est une condition pour durer dans la profession
et probablement la seule voie pour impulser et mener à bien des projets et des
actions plus qualitatifs que statistiques.
À la personne qui a vécu un accident douloureux de santé mais bénéficie des
aptitudes et des compétences pour réintégrer rapidement la vie professionnelle,
il faut offrir toutes les chances de sa réintégration rapide, y compris en suscitant
plus activement le monde de l'entreprise et en y adjoignant, si besoin est, les
moyens nécessaires.
À la personne pour qui la maladie exprime une difficulté d'adaptation dans
une société de la sur-performance, il faut pouvoir entendre sa souffrance, la
reconnaître et trouver des alternatives plus positives à sa « maladie-libération ».
Au malade pour qui le statut d'invalide apparaît comme préférable à celui de
chômeur socialement disqualifié, il faut oser reconnaître d'autres compétences,
valoriser d'autres types d'activités ou de contributions sociales.
Enfin, il m'apparaît important de pouvoir développer un accompagnement
social de qualité pour tous ceux et celles pour qui la maladie fait partie d'un lent
processus de destruction de soi et dont la figure emblématique moderne est sans
nul doute celle du clochard.
Pour ceux-là, le travailleur social doit à mon sens réhabiliter la personne à ses
propres yeux d'abord, à ceux d'autrui ensuite, même si l'un ne va pas sans
l'autre. Ce travail ne peut s'envisager que par le biais d'un réinvestissement du
corps, de ses émotions, afin de retrouver une « estime de soi » sans laquelle rien
ne peut être construit de solide dans la durée.
En mettant le projecteur sur l'ambivalence des dispositifs sociaux, les obstacles administratifs auxquels les personnes en incapacité doivent faire face au
quotidien, les contradictions de discours des intervenants et des politiques qui
assignent à résidence surveillée des personnes d'abord désireuses de retrouver
rapidement un travail ou une activité socialement utile…, notre service social a
voulu que la mutualité soit plus que jamais solidaire des malades et de leur dur
travail d'exister.
Nous sommes bien là dans un processus d'éducation permanente. Un
processus qui ne concerne pas que le travail social ! Comment arriver au sein de
la mutualité (et de l'ensemble des institutions ) à une approche plus intégrée et
plus globale des difficultés et souffrances exprimées par nos affiliés et à l'instauration d'un rapport plus égalitaire, voire d'alliance explicite, avec eux ? Quel
équilibre entre les logiques administratives et celles de l'humain ? Quel rôle l'associatif mutualiste peut-il jouer dans la création d'espaces de paroles et le relais
des problématiques rencontrées ? Quels modèles organisationnels développer,
notamment dans le cadre de notre animation locale mutualiste, pour permettre
aux gens, là où ils sont, de se réapproprier la Mutuelle et de s'y positionner
comme acteurs ?… Autant de questions, autant de chantiers aujourd'hui ouverts.
Nous avons aussi voulu appeler l'ensemble des travailleurs sociaux à des
formes d'alliances renouvelées avec les « usagers faibles », en faisant de l'assistant social un allié non ambigu du malade. Pour que la souffrance sociale
puisse se travailler, il faut qu'elle puisse d'abord se dire, il faut qu'elle puisse être
entendue. Cet enseignement, nous l'avons vu, est valable tant pour l'usager que
pour le travailleur social lui-même. Cette expression doit lui permettre de sortir de
son propre malaise d'intervenant social, souvent écartelé entre sa fonction de
contrôle et sa fonction d'aide. Cette expression n'a pas pour unique finalité de
soulager le travailleur social, ce qui ne serait déjà pas si mal, mais de permettre
de mieux répondre au sentiment d'assujettissement de l'usager lui-même.
Permettant au malade d'être davantage sujet qu'objet d'interventions et de
soins, le travailleur social mutualiste est ainsi lui-même invité à être davantage
acteur, à reconnaître l'usager dans ses compétences et à l'inviter à être lui-même
en retour « coproducteur de la relation d'aide ».
Avec recul, je pense pouvoir dire qu'en rendant la parole aux usagers, notre
mutualité a contribué à reconnaître le rôle et la fonction exercés par ses
travailleurs sociaux. Elle a clairement assigné aux travailleurs sociaux une fonction noble au sein de la mutualité, une fonction susceptible de lever en eux
certains doutes, afin qu'ils puissent mieux encore faire confiance aux compétences des personnes qui s'adressent à eux.
« Si je peux encore ajouter quelque chose, je dirais, pourvu que ça change et
le plus vite possible. » Extrait du témoignage de Monsieur C. ancien chauffeur
de la baleine Europe.
[1]
Responsable du service social des Mutualités Chrétiennes de Liège. Place du 20 août, 38. 4000
Liège. Tél. : 04 / 221 74 20 Fax : 04 / 221 73 14
Serge. Jacquinet@ cm. be
[2]
La tête hors de l'eau, Bruxelles, Éditions EVO, Petite bibliothèque de la citoyenneté, 1998.
[3]
Les inégalités sociales en Belgique, Bruxelles, Éditions EVO, Petite bibliothèque de la citoyenneté,
1997.
[4]
EHRENBERG A,
La fatigue d'être soi,Paris, Éditions Odile Jacob.
[5]
BERTOLOTTO Fernando, Travail social, insertion et maladie : réduire les inégalités, in Revue
«Prévenir», juin 1995.