2004
Souffrances affectives,
cognitives et sociales des parents en exil
Jean-Pierre Pourtois
Benoît Demonty
Delphine Jouret
[1]
L'exercice de la parentalité en contexte migratoire peut être vécu difficilement
par certains parents éprouvant des difficultés à concilier leurs désirs, leurs aspi~rations et leur projet parental d'une part et les assignations de la nouvelle société
d'autre part. Ces conflits identitaires, essentiellement engendrés par le système
dans lequel les parents sont inscrits, peuvent avoir des répercussions sur
l'ensemble des dimensions éducatives : la dimension affective, cognitive et
sociale (Pourtois et Desmet, 2004). La désaffiliation, l'indisponibilité cognitive et
la disqualification sociale sont la source de souffrances considérables. Une
action sociale spécifique -axée autour des notions de reliance, d'instrumental~isation et d'attentes positives -peut aider les parents à réduire ces tensions.Mots-clés :
affiliation, déculturation, déliance, désaffiliation, filiation, disqualifica, tion sociale, indisponibilité cognitive, violence symbolique, identité, rejet, stimula, tion, renforcement, reconnaissance.
JEAN-PIERRE POURTOIS, BENOÎT DEMONTY, DELPHINE JOURET
« Affective, cognitive and social suffering of the parents in exile »
Being parent within the context of immigration might be difficult for some parents
who have difficulties to reconcile their desires, their aspirations and their parental
project on the one hand with the obligations of the new society on the other end.
The identity conflicts, mainly provoked by the system in which the parents live,
may have repercussions on all the educative dimensions: the affective, cognitive
and social dimension (Pourtois and Desmet, 2004). Considerable suffering origi~nates in the disaffiliation, the cognitive unavailability and the social disqualifica~tion. A specific social action - centred round the notions of reliance, instrumenta~lising and positive expectations - might help the parents to reduce those tensions. Keywords :
affiliation, cultural integration, disaffiliation, filiation, social disqualifi, cation, cognitive unavailability, symbolical violence, identity, reject, stimulation, reinforcement, recognition.
De nombreux auteurs se sont intéressés aux conséquences psychologiques
et sociales de la migration sur les individus et leurs familles. Ainsi, Duval (1991),
Legault (2000) et Moro (1994, 1999, 2002) témoignent des difficultés générales
d'intégration des immigrés à la nouvelle société et des conséquences néfastes
de celles-ci sur l'éducation familiale et la transmission sociale. Moro (1994) a
montré que la migration était souvent vécue par les familles comme un bouleversement de leur existence : ces familles sont confrontées à des changements
susceptibles de menacer le fonctionnement familial et l'insertion sociale. Mesmin
(2001) s'est attaché à démontrer le caractère traumatisant que la migration
pouvait revêtir pour chaque membre de la famille. L'exil consacre une perte de
repères pour le père, la mère et les enfants. En d'autres termes, « la famille immigrée est une famille en souffrance », selon l'expression de Ezembé (1996,
p.305). Pour cet auteur, la famille met en place des mécanismes de défense pour
se protéger d'un monde extérieur qu'elle juge hostile à son égard. Ces mécanismes risquent de constituer des obstacles aux relations interpersonnelles et de
maintenir les membres de la famille dans un état de tension permanent
traduisant la souffrance intrafamiliale. Cette souffrance sera accrue si les structures d'aide et d'accueil portent des regards désapprobateurs et stigmatisants.
D'une manière générale, nous pouvons considérer que le parent migrant est
soumis à une triple conflictualité : la première entre ses engagements et ses aspirations, la deuxième entre ses engagements et les assignations sociales et la
troisième entre ses aspirations et les prescriptions sociales. Les trois identités
mises en jeu par ces conflits, que Bajoit (2003) nomme identité engagée, identité désirée et identité assignée
[2], génèrent des tensions qui peuvent menacer l'intégrité physique, affective, cognitive et sociale du parent migrant. Boule (1993) a
montré, par exemple, que la mère immigrante se sentait souvent tiraillée entre
ses désirs de se conformer aux habitudes et valeurs éducatives de son pays
d'origine et sa volonté, parfois socialement contrainte, d'adopter la culture du
pays d'accueil. Tout se passe comme si le parent se voyait tenu de choisir entre
l'authenticité (la conciliation de ses désirs et de ses engagements) ou le
conformisme (la soumission à la pression sociale). La difficile articulation de ces
injonctions contradictoires peut mener à une souffrance sociale considérable. En
effet, quoi qu'il fasse, le parent risque de souffrir d'un déni d'accomplissement
personnel ou de reconnaissance sociale, déni pouvant s'accompagner d'un
sentiment de dissonance existentielle (Bajoit, 2003).
Nous voyons comment, dans la parentalité en situation migratoire, se
conjuguent les facteurs individuels et sociaux et combien la compréhension des
uns est nécessaire à l'intelligence des autres. L'interaction souvent complexe de
ces facteurs peut produire des violences symboliques qui atteignent l'individu au
fondement de son identité psychique et sociale.
Dans le cadre de cet article, nous allons montrer, dans un premier temps, la
nature de ces violences symboliques en nous intéressant plus particulièrement
aux parents demandeurs d'asile vivant en centre ouvert fédéral. Le centre ouvert
est une structure d'accueil pour candidats réfugiés pendant l'examen de la recevabilité de la demande d'asile par les autorités belges. Comme son nom l'indique,
les résidents peuvent en sortir et y rentrer librement. Le centre leur octroie une
assistance physique et psychosociale de base : nourriture, logement, vêtements,
aide sociale et administrative, etc. Comme tout système, un centre ouvert produit
des violences symboliques à l'encontre de chacun de ses membres. Toute structure d'aide produit des effets inattendus indésirables qui en constituent la dimension paradoxale : la solution au problème devient source de problèmes. Nous
insistons sur le fait que ces violences sont produites par un système, non par les
individus qui le composent. Nous verrons, dans un second temps, quelles actions
peuvent être envisagées pour réduire ces violences. Ces propositions sont des
pistes d'action et de prévention qui nécessitent une mise en débat et une validation par la pratique.
Quelles sont les violences symboliques produites par le système à l'encontre
des parents en demande d'asile ? Comment réduire ces violences ou les rendre
moins préjudiciables ? Comment l'action sociale peut-elle, aujourd'hui, atteindre
cet objectif ? Voilà les questions principales auxquelles nous allons tenter d'apporter des éléments de réponse.
I. Souffrances parentales en situation migratoire
Le parent migrant est particulièrement vulnérable à la dynamique affiliation à
la culture d'accueil / filiation à la culture d'origine. D'un côté, il ressent comme
utile ou nécessaire à son intégration de se soumettre, au moins en partie, aux
assignations sociales qu'il sent peser sur lui, à tort ou à raison. Il manifeste le
souci de s'affilier à la nouvelle société. D'un autre côté, il considère comme
important, voire vital, de maintenir des attaches culturelles fortes et d'investir la
transmission sociale, culturelle et familiale. Il cherche à ne pas perdre sa filiation
à la culture d'origine. Les tensions résultant de la dialectique entre les processus
d'affiliation et de filiation peuvent affecter l'ensemble des dimensions de sa vie,
qu'elles soient affectives, cognitives ou sociales (Pourtois et Desmet, 2004).
1. La désaffiliation
Le besoin d'affiliation correspond au rattachement de l'individu à un groupe.
Une carence de ce besoin peut entraîner des conséquences négatives, plus ou
moins durables, sur les sentiments d'intégration et d'exclusion (Pourtois et
Desmet, 2004) : difficultés d'attachement, non-acceptation, pouvant aller
jusqu'au rejet, et désinvestissement.
L'attachement parents-enfants est souvent mis en péril par la migration. Les
parents, dont les enfants sont nés dans le pays d'accueil ou y sont arrivés très
jeunes, peuvent éprouver des difficultés à reconnaître leurs enfants, à se reconnaître dans ceux-ci. Un père tchétchène -que nous avons rencontré lors d'une
enquête sur les conflits d'habitudes éducatives vécus par les parents migrants -
a évoqué un événement au cours duquel il s'est rendu compte que sa petite fille
de cinq ans maîtrisait mieux la langue française que sa langue maternelle. En
plus des difficultés de compréhension entre le père et sa fille, ces différences
linguistiques peuvent renforcer ce sentiment d'étrangeté de l'enfant, voire de
distance culturelle. Ce sentiment de différence, de non-identification, joue peut-être un rôle important dans le risque de maltraitance ou de rejet de l'enfant.
Cacou (citée par Ezembé, 1996), déjà, avait souligné le fait que le conflit de
valeur que traversent certains parents africains est souvent la source de
violences sur les enfants.
L'attachement revêt aussi d'autres enjeux que l'attachement familial. Il
possède également une dimension communautaire. Certains parents entrent
dans un processus de déliance, c'est-à-dire de grande fragilisation du tissu relationnel, de dissociation du lien, qui peut mener à l'isolement social. Dans une
structure de type centre ouvert, qui impose une promiscuité et une communautarité souvent mal vécues, beaucoup de parents considèrent que rester seuls
dans leur chambre, avec leurs enfants, est le seul moyen d'éviter des problèmes
et des conflits. Le réseau social de la famille se réduit de plus en plus. Un des
risques que présente une telle situation est d'aboutir à la constitution d'une
« communauté de déni » (Fain, cité par Enriquez, 1993), c'est-à-dire une communauté rejetant de la réalité ce qu'elle ne désire pas y voir et pouvant aller jusqu'à
un rejet de l'autre.
L'attachement à la culture d'origine est un autre type d'attachement à prendre
en compte. Certains parents désirent avant tout éduquer leurs enfants selon
leurs coutumes. Ils ont conservé des attaches culturelles importantes et sont
porteurs d'un récit culturel qu'ils veulent transmettre à leur enfant. Ce récit
culturel codifie, de façon implicite ou explicite, les rapports que l'homme doit
entretenir avec lui-même, avec les autres, avec la nature et avec le surnaturel
(Bajoit, 2003). Ce récit peut entrer en contradiction avec celui porté par le pays
d'accueil. Ce désaccord pousse le parent à instaurer une dialectique entre ses
aspirations personnelles et les assignations sociales. La filiation à la culture
d'origine est mise en question. Pris entre deux codes culturels, entre lesquels les
médiations semblent difficiles, les parents se retrouvent dans l'incapacité d'agir
au niveau éducatif, ne sachant à quelle habitude éducative faire appel : celle
incorporée dans le pays d'origine ou celle à peine intériorisée dans le pays d'accueil. Le parent est confronté au risque de la déculturation (Devereux, cité par
Laplantine, 1988), c'est-à-dire la perte de toute attache culturelle, tant envers la
culture d'origine que celle d'accueil. La déculturation mène à une grande souffrance psychosociale.
Le pouvoir coercitif qu'un système exerce sur ses membres peut engendrer
des messages de rejet, de non-acceptation de l'identité, des valeurs, de l'existence même des personnes. Les questions que le migrant se pose sont alors les
suivantes : y a-t-il une place pour lui en Belgique ? N'y a-t-il une place pour lui
qu'à la condition d'accepter une forme de soumission sociale et de récusation
d'un pan plus ou moins large de son identité et de son histoire ?
L'attente de régularisation rend difficile l'investissementde l'avenir. Le projet
migratoire est un projet d'avenir, mais celui-ci ne peut se concrétiser tant que l'immigration n'est pas reconnue par le pays d'accueil. Les projets, souvent vivaces,
sont contraints d'être mis en veilleuse. Cependant, en dépit des conditions d'existence difficiles, l'exercice de la parentalité ne semble pas désinvesti par les
familles migrantes. En effet, certaines études ont mis en évidence la forte mobilisation parentale vis-à-vis de la scolarisation des enfants. Le projet parental est
souvent une composante majeure du projet migratoire. Dans certains cas, la
« réussite » de la migration est mesurée à l'aune de la réussite scolaire des
enfants. Toutefois, l'exercice de la parentalité est parfois considéré par les intervenants sociaux travaillant en centre ouvert comme une préoccupation mineure
des familles. De plus, un nombre relativement faible de leurs interventions
concernerait ce domaine, de l'aveu même des professionnels. L'éducation
ressortant de la sphère privée, ils veulent éviter toute ingérence au sein des
familles. Ils semblent, en fin de compte, peu conscients du pouvoir d'assignation
sociale que possède le système. De son côté, le parent peut percevoir avec
douleur un double message qui, d'une part, renferme une attente sociale forte en
termes d'intégration et, d'autre part, contient une forme de désinvestissement
des familles par la société d'accueil.
2. L'indisponibilité cognitive
L'épuisement moral des parents migrants, induit d'une part par les traumatismes
dont ils ont souffert corrélativement à la migration et d'autre part par les conditions de
vie difficiles, entraîne souvent un épuisement intellectuel. La stimulation, l'expérimentation, les renforcements sont des besoins cognitifs souvent carencés.
Parents et enfants peuvent évoluer dans un environnement jugé pauvre en
stimulations positives. Certains parents considèrent que le centre ouvert dans
lequel ils vivent n'est pas un environnement favorable au développement de leur
enfant. Ils n'ont cependant pas la possibilité de quitter ce milieu considéré
comme néfaste. Ils expriment un profond sentiment d'impuissance face aux
comportements négatifs qu'ils observent chez leurs enfants et dont ils attribuent
l'origine à l'environnement. De nombreux parents estiment que le centre -et
parfois d'autres cadres de socialisation, comme l'école -peut proposer des
modèles de comportements négatifs, induire une promiscuité malsaine entre
parents et enfants, aborder des sujets qu'ils auraient souhaité éviter ou rendre
difficile le contrôle des comportements de l'enfant néfastes pour sa santé.
En effet, les enfants migrants sont amenés à en côtoyer d'autres, d'origines
diverses, dont les comportements constituent, selon les parents, de mauvais
exemples de conduites. Ces enfants manqueraient de respect envers les adultes
-par leur comportement ou leur langage -seraient désobéissants, se croiraient
tout permis et auraient peu de limites.
D'autre part, les conditions de logement au centre impliquent une promiscuité
entre parents et enfants. Tous dorment, se lavent, s'habillent dans une même
chambre. La distinction entre générations et entre sexes - qui est très souvent
une règle familiale fondamentale - est rendue difficile par les conditions
d'hébergement.
Les parents craignent aussi que le fait d'aborder des sujets « tabous » -
notamment la copulation, la contraception ou l'avortement -comme cela se fait
à l'école par l'intermédiaire du centre de planning familial, ne précipite l'enfant
vers le passage à l'acte. Une même inquiétude concerne les comportements
tabagiques. Selon les parents, les enfants « d'ici » fumeraient beaucoup plus
précocement que les enfants dans leur pays d'origine. Les parents craignent que
leurs enfants ne suivent ce mauvais exemple. Ils sont donc contraints d'exercer
plus tôt que prévu un contrôle sur ce genre de comportements à risque, mais là
où le contrôle parental est plus faible, c'est-à-dire hors de la famille.
Les parents perçoivent donc subjectivement une grande difficulté de contrôle
sur ces stimulations inappropriées et se voient dans l'incapacité -pour des
raisons économiques, sociales, culturelles ou symboliques - de stimuler
adéquatement leurs enfants, de favoriser le développement de leurs compétences. De plus, ils éprouvent des difficultés à inscrire leurs enfants dans des
sous-communautés favorables à leur développement. Cette impuissance
s'ajoute souvent à de faibles croyances d'efficacité parentale (Bandura, 2003).
Ces sentiments d'impuissance et d'inefficacité touchent de plein fouet le
besoin d'expérimentation. Les parents ne savent plus comment éduquer,
comment agir de façon adaptée à l'enfant et à la situation. Ils regrettent de ne
pouvoir agir comme ils le veulent, soit parce qu'ils doivent se soumettre à des
habitudes éducatives nouvelles qu'ils perçoivent comme imposées, soit parce
que les contingences économiques ou matérielles restreignent leur liberté d'action. Ils oscillent entre la révolte, contre les assignations sociales, et la résignation, face au pouvoir de celles-ci. Sommés d'agir-car ils ne peuvent suspendre
leurs actions éducatives puisque l'enfant est là -,ils sont contraints de choisir
entre l'éducation désirée et l'éducation assignée, en sachant que, quel que soit
leur choix, ils recevront des renforcementsnégatifs de l'entourage.
3. La disqualification sociale
Nous avons vu comment le parent migrant pouvait être sensible, voire
vulnérable aux dissonances entre son identité désirée et son identité assignée.
Le regard des autres, l'identité pour autrui, sont des composantes fondamentales
du sentiment d'efficacité parentale : se sentir être un « bon parent », c'est en
grande partie avoir été reconnu ou désigné comme tel sur la scène sociale. Dans
cette perspective, une réduction de la communication, un éclatement des structures et une altération de la considération peuvent conduire à une disqualification
sociale.
Se sentir considéré comme un être de communicationest un besoin fondamental de l'homme. Ce besoin suppose une forme de reconnaissance sociale :
avoir une voix, c'est avoir une place qui autorise la prise de parole. Parler, c'est
exister. Paolo Freire, par exemple, a montré combien oppression et silence
allaient de pair.
Des parents nous ont rapporté le fait suivant : il peut arriver que les intervenants du centre - soucieux d'éviter aux parents des inquiétudes supplémentaires -gèrent certains problèmes éducatifs et scolaires sans avertir ceux-ci.
Cependant, cette mise à l'écart est mal vécue par les parents : au lieu de les
protéger, elle les fragilise davantage. Le parent ne se vit pas comme sujetcommuniquant, mais comme l'objet de communications à son égard. Il se sent
alors disqualifié et est renforcé dans son sentiment d'être un « mauvais » parent.
L'intention des professionnels était pourtant tout autre. Nous sommes proches de
ce que Mazet a appelé le « déni d'intersubjectivité » (cité par Ezembé, 1996) : la
parole des parents concernant les « manipulations » opérées sur l'enfant n'est
pas prise en compte.
La communication au sein des familles migrantes peut aussi être perturbée
par l'éclatement des structures familiales. Combien de mères ou de pères n'ont-ils pas émigré sans leur conjoint? Combien de familles n'ont-elles pas été dispersées par la migration ? Par-delà les difficultés affectives que peuvent produire
ces séparations, c'est l'ensemble du système familial qui est désorganisé. Ces
ruptures redistribuent aux uns les droits ou les devoirs des autres. Ainsi, il n'est
pas rare d'observer ce que Nathan nomme « l'inversion des rôles » (cité par
Mesmin, 2001), à savoir l'exercice par l'enfant de rôles habituellement dévolus à
l'adulte. Dans le pays d'accueil, les enfants possèdent généralement des compétences linguistiques supérieures à celles de leurs parents. Ils deviennent les
interprètes familiaux et ont donc accès, parfois très jeunes, à des préoccupations
d'adultes. Les parents, quelquefois honteux de ce qu'ils ont subi corrélativement
à la migration, sont obligés d'exposer leur humiliation devant leur descendance.
L'image idéalisée du parent -et du père en particulier -s'effondre, image déjà
mise à mal par les difficultés économiques, administratives, linguistiques, etc.
face auxquelles le parent avait dû avouer son impuissance.
L'ostracisme qui frappe les punitions corporelles dans un contexte sociologique occidental - punitions davantage tolérées dans certains milieux
culturels que dans d'autres -illustre bien le désarroi dans lequel peuvent être
plongés les parents et leurs enfants suite à une modification des structures familiales. Le personnel du centre et de l'école tente de faire disparaître ces habitudes de renforcement, habitudes jugées socialement inacceptables dans le
pays d'accueil. Si la majorité des parents ne « tapent » plus, selon leur expression, ils ne savent plus comment agir pour maintenir leur autorité sur l'enfant et
guider son développement. Placés dans l'incapacité temporaire d'agir, ils lui laissent souvent plus de libertés. Celui-ci, déjà fragilisé par la migration et la déstructuration familiale qui l'accompagne fréquemment, prend un pouvoir qui, hier
encore, lui était étranger. Cependant, ce nouveau statut de l'enfant au sein de la
structure familiale ne présente pas que des avantages : il sanctionne aussi une
perte de repères. L'angoisse submerge l'enfant, créant un terrain favorable aux
troubles somatiques ou aux troubles du comportement. L'enfant sans repères
appelle les limites, teste, provoque, attend une sanction de ses parents, pour
lesquels il s'avère impossible de sanctionner comme ils le désirent. Enfants et
parents sont alors pris dans un cercle vicieux, où les uns espèrent de plus en plus
des sanctions que les autres ne donneront pas ou donneront de façon moins
adaptée culturellement.
Disqualifications, jugements, impositions de pratiques éducatives nouvelles
engendrent inévitablement une altération de la considération.Les parents se
sentent implicitement accusés de maltraitance à l'égard de leurs enfants. À
d'autres moments, ils inspirent une forme de pitié qui peut exacerber leur humiliation. Ils ressentent une pression sociale intense qui tend à normer leurs habitudes éducatives. Leur identité parentale se négativise par intériorisation des
jugements, explicites ou implicites, réels ou supposés. Certains perdent même le
sentiment d'être le parent de leur enfant : c'est le centre qui devient le parent de
tous, petits et grands. Ils se sentent dépossédés de leur statut parental, infantilisés par le système et responsables, coupables de l'écart qu'ils observent entre
l'enfant réel et l'enfant désiré.
II. Pistes pour l'action et la prévention
Les souffrances affectives, cognitives et sociales des parents migrants
semblent donc s'organiser autour de trois concepts centraux : la désaffiliation,
l'indisponibilité cognitive et la disqualification sociale.
La notion de déliances'inscrit au cœur de la désaffiliation : difficultés d'attachement intrafamilial, labilité du réseau social, clivage culturel, etc.
L'indisponibilité cognitive renvoie à la pénibilité de l'agir: sous-stimulation,
sentiment d'impuissance et d'inefficacité parentale, renforcements négatifs, etc.
La disqualification sociale s'articule autour de la notion de déconsidération :
identité négative, exclusion, assignation statutaires, perte de repères, etc.
L'action sociale portant sur l'exercice de la parentalité en centre d'accueil pour
demandeurs d'asile doit travailler sur chaque axe de vulnérabilité, en opposant
par exemple la reliance à la déliance, l'enrichissement de l'instrumentalitéà la
pénibilité de l'agir et les attentes positivesà la déconsidération sociale.
1. Favoriser la reliance multiple
L'inscription sociale et la restauration des liens familiauxdoivent mobiliser les
professionnels de l'action sociale dès l'arrivée des familles dans le pays d'accueil. Les intervenants peuvent atteindre ces objectifs de différentes façons.
Premièrement, en restaurant les liens sociaux entre parents, entre parents et
enfants ainsi qu'entre communautés, dans un cadre valorisant le plaisir et l'ouverture au monde extérieur (besoin d'attachement). Deuxièmement, en créant un
espace encourageant, compréhensif et dynamique pour l'adulte et l'enfant
(besoin d'acceptation). Troisièmement, en invitant chacun à concevoir un projet
de vie, basé sur ses intérêts, ses besoins, ses compétences et ses savoirs d'expérience (besoin d'investissement).
Ces actions peuvent se concrétiser au travers d'espaces de parole, qui
présenteraient une double intention : renforcer l'affiliation sociale des parents et
des enfants, d'une part, et permettre les échanges sur des thèmes ou des problématiques éducatives, d'autre part.
2. Enrichir l'instrumentalité
Enrichir l'instrumentalitédes acteurs, c'est accroître l'éventail d'instruments
(objets, méthodes, etc.) dont ils se servent pour réaliser des projets d'action et de
production et qui constituent autant de grilles de lecture du monde (Pourtois et
Desmet, 1993). Les parents agissent souvent comme ils le font parce que c'est
la seule façon d'agir qu'ils connaissent. Il convient alors d'élargir leur instrumentalité et de leur donner l'occasion d'apporter des réponses multiples aux difficultés quotidiennes. Cela suppose aussi que l'intervenant veille à susciter la
productivité, c'est-à-dire à encourager le parent à produire des comportements
nouveaux, des habitudes éducatives nouvelles, socialement mieux adaptées
(Pourtois et Desmet, 1993).
Ici aussi les groupes de parole pour parents permettent d'atteindre ces objectifs, par leurs finalités d'information (échanger sur des problématiques spécifiques), de conscientisation (prendre en compte la multiplicité des réactions
possibles face aux événements) ou de changement (expérimenter des solutions
nouvelles, à l'abri des jugements dépréciatifs).
3. Concevoir des attentes positives
Les parents migrants possèdent un certain capital culturel, des ressources,
des savoirs d'expérience, des potentialités qui peuvent s'avérer utiles à la
communauté. Développer des attentes sociales positives permettra aux migrants
de se (re)construire une image de soi positive et d'exercer des rôles sociaux
nouveaux et valorisés. L'instauration d'une relation égalitaire, d'une communication symétrique permettra de clarifier les non-dits et de lever les ambiguïtés
(besoin de communication). Les parents seront considérés comme les premiers
éducateurs de leurs enfants et comme partenaires à part entière de l'éducation
au sein des différents systèmes : école, centre, etc. (besoin de considération). Le
partenariat permettra au parent de contribuer activement aux prises de décision
les concernant et concernant leurs enfants (besoin de structures).
L'ensemble de ces pistes d'action est subordonné à un principe essentiel du
travail social, principe qui prend une dimension particulière dans le contexte qui
nous intéresse : la fabrication du sens. Fabriquer du sens consiste à découvrir le
sens caché des événements par l'analyse des situations de vie. Cela implique de
repérer la socialité des parents migrants, c'est-à-dire leur façon sociale et
culturelle d'être au monde (Pourtois et Desmet, 1993). Nous nous situons ici au
cœur des représentations culturelles du développement, des pratiques de maternage et de soin, des rôles parentaux, etc. Si nous acceptons avec Ezembé
« qu'une grande partie des difficultés rencontrées par les travailleurs sociaux et
les équipes médicales sont souvent dues à l'ignorance de la culture de leurs
parents surtout quand ils sont d'origine étrangère » (1996, p.294), nous
comprenons aisément l'importance de la prise en compte des théories implicites
parentales.
Les quelques perspectives d'action et de prévention que nous venons de
présenter doivent indubitablement être pratiquées et évaluées sur le terrain et
soumises à l'analyse des acteurs concernés.
Elles comportent évidemment une importante dimension politique et ne sont
pas étrangères à une nouvelle forme de citoyenneté, notamment fondée sur la
lutte pour la qualité de vie et le respect des droits de tous (Bajoit, 1996), une
citoyenneté réservant aux individus des espaces pour mettre en valeur
l'ensemble des compétences qu'ils peuvent apporter à la société. Une des
missions prioritaires de l'État est de réinscrire les « relégués » dans l'espace
social et de leur rendre un sentiment d'utilité collective, en privilégiant une assistance non dégradante. L'État doit revaloriser l'individu en lui procurant les
moyens d'une action sociopolitique et en créant des situations ajustées aux
compétences de chacun. En d'autres termes, ce n'est plus à l'individu de se
soumettre aux contraintes sociales contre la promesse de sécurité, mais à la
Nation de (re)donner la parole à ceux qui n'ont généralement pas le pouvoir de
parler, d'une part, et de doter chacun des moyens nécessaires pour un engagement politique actif, d'autre part. Ainsi se conjugueront la lutte contre la souffrance sociale et celle en faveur d'une société démocratique sans laisséspourcompte.
Dans cette optique, ces perspectives d'intervention sociale peuvent s'inscrire
dans la méthodologie du développement communautaire. L'action communautaire entend apporter des réponses collectives à des problématiques individuelles. Elle vise un accroissement de la responsabilité des acteurs et de leur prise
en charge et privilégie la prise de décision et l'exercice du pouvoir par la collectivité, pour la collectivité. Il s'agit somme toute, comme l'a si bien dit Isabelle
Stengers (1996), d' « apprendre à la population à vivre ce qu'elle subit non sur le
mode de la panique, de l'impuissance, du désespoir ou du cynisme, autant de
poisons pour une société démocratique, mais sur celui de l'engagement actif ».
Engagement actif, mais tout en laissant à chacun le choix de son niveau d'engagement, de participation. En effet, certains désireront se limiter à l'analyse
collective des difficultés, voire à la seule expression de problèmes personnels.
D'autres manifesteront le désir de devenir des acteurs de négociation et d'action.
Il ne s'agit pas non plus d'imposer une vision culturelle de la citoyenneté…
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[1]
Projet UNISOL/Fonds Houtman - Université de Mons-Hainaut. Faculté de psychologie et des
sciences de l'éducation, 18, Place du Parc, BE-7000 Mons. - Tél : 003265373106, fax :
003265373115.
[2]
CAMILLERI (1994) parlera d'identité de fait, d'identité de valeur et d'identité prescrite.