2004
L'errance humaine des sans domicile fixe
Jean-Louis Linchamps
[1]
Que dire de la souffrance humaine qu'est la vie sans domicile fixe ? Comment
comprendre ce désamour de soi ? Comment l'intervenant peut-il, par la re~créa~tion du lien, être quelqu'un qui aide à prendre soin de soi ? Voici les questions
auxquelles l'article se propose d'apporter des éléments de réponse à partir du
travail des animateurs de l'association « Espace Social ».Mots-clés :
association, monde, cosmos, matrice, terre, amour, haine, maladie, chemin, dessin, déloger, culpabilité, autopunition, castration, sabre, paradis perdu, bricolage, animateur.
JEAN-LOUIS LINCHAMPS
« The human wandering of the people of no fixed abode »
What can we say about the human suffering of the life of no fixed abode? How to
understand this loss of self-esteem? How can the social worker, through the re~creation of the link, be a person that helps the user to take care of himself?
Those are the questions that the article try to answer, taking the work of the
workers of the association "Espace Social" as a starting point. Keywords :
association, world, cosmos, womb, earth, love, hate, illness, way, drawing, throw out, culpability, self, punishment, castration, sabre, lost paradise, do, it, yourself, worker.
Tentons de comprendre les choses par associationssuccessives. Un maître
intéressé par l'association symbolique s'appelle Georg Groddeck (1866-1934).
Médecin, il fonda une clinique-sanatorium à Baden-Baden en 1900, où il soignait
affections cutanées et autres paralysies par les bains, les massages, le repos. Il
pratiquait également des entretiens analytiques durant lesquels il utilisait l'association symbolique. Il croyait radicalement à l'origine psychique de toutes les
maladies, les maladresses ou répétitions. Il suit une voie qui n'est pas opposée
à Freud, parallèle cependant. À une histoire de vie, Groddeck propose « une
histoire de la maladie, c'est le corps entier, par tous ses organes et dans toutes
ses fonctions, qui parle ; et les maladies signalent les blessures d'Éros » (R.
Lewinter, Introduction au Livre du ça, éd. française, 1973, Gallimard).
Une association simple est celle de la religieuse portant le voile, ce dernier
représentant la virginité conservée de l'hymen. Voilà un élément qui pourrait utilement servir à comprendre le port du voile pour des jeunes filles modernes dans
des familles traditionnelles.
Associons à notre tour. Une des choses qui nous relie, c'est que nous
sommes en ce moment même dans l'association nommée Espace Social.Et
ceux qui travaillent dans une association ne sont pas assez sots pour penser que
l'association symbolique est en soi une chose négligeable. Notons aussi que si
l'on travaille pour une multinationale, on travaille dans une association. Nous en
sommes constitutifs.
Les associations comme Espace Social nous mènent donc sur les voies
multiples du travail social et pour ma part ce chemin est celui de l'article 23. Une
référence constitutionnelle. Alors que nous parlons des Droits de l'Homme,
réfléchissons à comment sont constitués et le droit et l'homme. Si les hommes
ont établi des codes internationaux déclarant que nous naissons libres et égaux,
c'est bien entendu, car la nature contredit ce que les Nations Unies proclament.
(Art. 23 de la constitution belge, 1993 et Déclaration Universelle des Droits de
l'Homme 10/12/1948, ONU).
Nous sommes tous différents, mais encore dans l'ordre de la différence, cela
va de la nuance légère à l'étrangeté radicale. Chaque individu constitue à l'image
des étoiles un mondeen soi, c'est-à-dire que chacun réagit selon ses propres
lois, pour la plupart inconscientes. Et dans les mondes radicalement différents
s'inscrivent aussi de légères nuances. Le dessin du cosmosfait apparaître les
orbites distinctes, les croisements possibles, et dans le mouvement de
l'ensemble, la solitude de chaque élément. Nous savons aussi que notre organisme est constitué de milliards de cellules et qu'en chacune d'elles les particules
élémentaires s'organisent de la même façon pour constituer la matière vivante.
Car nous allons parler du vivant. Au terme de son ouvrage à propos des
clochards de Paris, Patrick Declerck pose la question de savoir s'il y a une vie
avant la mort. Je vous laisse le soin d'y répondre à votre guise. Pour notre part,
affirmons plutôt que l'existence précède l'errance. Notez que ce n'est pas une
réponse à la question. Mais c'est un premier postulat, «existentialiste» nous
permettant de démarrer une compréhension de certaines souffrances humaines
telles que la vie sans domicile fixe.
La naissance constitue l'exil premier de l'existence humaine. Cette expulsion
de la matrice se fait dans le sang de la mère, les pleurs du bébé et accessoirement sous le regard du père pour qui la jouissance de la conception est déjà lointaine.
Avec la mise au monde, l'être devient un habitant de la terre. Son innocence
de nouveau-né l'exonère de savoir ou de justifier de quelle manière il va habiter.
Laissons-le grandir, il ne perd rien pour attendre. Jung a dit : « Le monde dans
lequel nous pénétrons en naissant est brutal et cruel et en même temps d'une
divine beauté. » Évoquons Jung, car c'est un autre amateur d'associations
symboliques, et il s'intéressa notamment aux rêves dont nous reparlerons.
Dans la relation il existe aussi des inégalités. Il arrive, et dès avant la naissance, que des fissures apparaissent dans le projet d'amour et de tendresse de
la mère à l'enfant : l'angoisse, l'alcool, la tabagie, les coups, la guerre, la misère,
le viol, le dénigrement se présentent et parfois se cumulent. Dans l'ordre de l'affection, l'enfant sera ainsi affecté par les sentiments de sa mère et, après la naissance, affecté par son environnement.
L'OMS définit la santé non seulement par l'absence de maladie ou d'infirmité,
mais comme un état de bien-être physique, mental ou social. C'est à cela que
nous participons et c'est ainsi que j'ai découvert que nous étions des soignants.
Des soignants certes particuliers, nommés animateurs d'un travail d'accueil
collectif et de services. Avec la douche, les lessives, les bains de pieds, les
pansements, les pommades et le repos, nous permettons l'exercice par les
usagers des soins de santé primaires. Animateurs, mais nous sommes aussi des
cultivateurs au sens où nous prenons soin de quelques personnes, pour leur
permettre de grandir, ce qui ne leur a pas toujours été permis C'est de cette
seule culture, la culture de l'homme dont nous pouvons nous targuer. Les
Médecins du Monde par leur slogan : « Nous luttons contre toutes les maladies.»
Même l'injustice et le nôtre « un lieu pour prendre soin de soi » expriment cette
intervention trinitaire corps-psychisme-social, dont se targuent à tort ou à raison
la plupart des interventions dans une tentative de complétude.
Le sang et les pleurs évoqués à l'instant ne sont pas l'apanage du bébé. Bébé
grandit et il lui faudra une quinzaine d'années pour devenir adulte. Le corps est
constamment en échange avec le milieu naturel. Le corps mange, boit, évacue,
sue, respire ou encore régurgite, éjacule. Ces nécessités vitales réclament ce
que l'on a nommé hygiène,notamment le sommeil, l'alimentation et la douche.
Que s'est-il passé pour que certaines personnes négligent ainsi l'essentiel et
méprisent leurs besoins de base : dormir, manger, se soigner le corps ? Peut-on
raisonnablement imaginer que la personne soit simplement sans le sou ou
encore tombée sur un mauvais propriétaire ?
Si l'amour de la mère permet l'épanouissement de l'enfant qui deviendra
comme nous un névrosé ordinaire, la haine ne serait-elle pas la cause initiale de
ce désamour de soi ? Et quelle serait la cause de la haine ? Cause encore,
cause toujours… L'incapable et le maladroit sont majoritairement ceux qui durant
leurs primes années ont été considérés comme tels, s'identifiant à une image
négative.
Revenons à Groddeck qui prétend que la maladieest une véritable création.
Une création de l'individu et particulièrement de son ça,entité polymorphe largement inconsciente. La maladie est donc un art brut, une production non
académique « ayant pour auteurs des personnes obscures, étrangères aux
milieux artistiques professionnels » (Dubuffet). Les dessins sont des instantanés
réalisés à la consigne. Ils ont évidemment quelque rapport avec la vie des
usagers qui les ont conçus. J'ai procédé ainsi à une association : création spontanée du dessin, création spontanée de la maladie. Associons la pensée de
Groddeck à celle de Dubuffet pour qui « l'art est une pratique d'invention de
nouvelles prothèses de réalité à usage personne ». Posons le principe que les
personnes avec qui nous sommes en contact seraient en matière de maladies
des créateurs particuliers. Il s'agit en effet d'ingénieurs de la souffrance, de
spécialistes des cumuls pathologiques, des réfractaires aux protocoles de soins,
des professionnels du désordre social, médical et politique, des anarchitectes du
logement. Ils mettent en échec l'ensemble des protections juridiques et sociales
et le paient en cela de leur personne. Quels sont les troubles ainsi créés ? Un
aperçu de notre ordinaire : André m'a dit le mois dernier « J'ai une errance depuis
une vingtaine d'années », comme on a une hernie… Marguerite a un affaissement plantaire et se plaint d'un affaissement planétaire, car bien sûr son monde
s'écroule. Bruno a une phalange morte, car même le chien de sécurité du Groupe
4 de la gare du midi s'est retourné contre lui. Tel demande l'after-shave pour
désinfecter une blessure ouverte de 10 cm à la cheville…
Les cheminsnous mènent de la naissance à la mort. Les parcours particulièrement tortueux, nous pouvons imaginer qu'ils sont ponctués comme dans
les dessinset les jeux vidéo d'épreuves : colis piégés, fantômes, ennemis,
prisons, capitalistes impitoyables, wagons plombés, messages indéchiffrables,
dont le but serait de déloger ce qui importune. Car y a-t-il une place pour loger
la souffrance? Pauvres compagnons d'infortune pour qui la douleur est la
compagne des nuits et le cauchemar des jours. Gardons-nous de croire que
nous avons compris ce qui chez l'autre fait obstacle a une relation apaisée, mais
gardons à l'esprit que cette souffrance existe. Et un grand débat agite les intervenants sur les causes du problème. Il n'est même pas simple de nommer le
problème, car il est chaque fois différent. Mieux, les problèmes sont multiples et
interagissent entre eux. Au bien-être, repris dans la définition de la santé, nous
pouvons repérer chez les usagers un mal-être relationnel, noter de nombreux
troubles du comportement. À une bonne santé mentale nous devons aussi
envisager la présence de la maladie mentale.
Ainsi nous avons contact avec Abdel depuis environ trois ans durant lesquels
il modifia sans doute deux douzaines de fois son abritation et son statut d'occupation. Marguerite, expulsée de la maison dangereuse dont elle est propriétaire
refuse toute autre solution que «ses pénates».
Reprenons l'idée de déloger. Habiter, c'est bien plus que loger. Je vous
renvoie à la conférence de Jacques Fierens (publiée à l'occasion de la journée
«Errer humanum est ») rappelant le mot d'Hölderlin :
Plein de mérite, mais en poète,
L'homme habite sur cette terre.
Si déloger la souffrance dans l'habitation est impossible, ne serait-il pas
tentant d'en déloger le corps ? Par quelles associations l'individu peut-il finalement inventer de pareilles solutions ? Une fuite géographique pour déjouer ceux
qui se jouent de vous : voilà du grand art.
Par exemple, un des troubles notés chez certains individus est celui de l'identité sexuelle. Cela peut sembler curieux mais certaines personnes ne savent pas
à quel sexe elles appartiennent ! Prétendant parfois qu'il y a erreur. Une part du
public que nous accueillons est homosexuel, mais ce qui est notable, c'est que
cette homosexualité est systématiquement et violemment refoulée, niée, enfouie.
Chassez le naturel il revient au galop. Dans le quotidien de nos matinées, après
l'attention inquiète de la personne, apparaît «inopinément» dans l'expression du
corps ou quelque lapsus ou parole énigmatique la trahison de la bisexualité. Et
dans ces milieux populaires ou chez ceux imprégnés d'une éducation religieuse,
ces différences sont vite épinglées. Ainsi beaucoup d'usagers se repèrent par la
nationalité. Bonjour Espagnol. As-tu vu le grand Tunisien ? De cette conception
les homosexuels sont en quelque sorte exclus pour être intégrés dans une sorte
d'Internationale Pédéraste… Pouvez-vous penser qu'un individu choisisse ainsi
de ne pas prendre le lit, ne sachant plus dans lequel coucher? Sans doute que
coucher dans un mauvais lit serait un comportement plus grave que s'exclure du
lit ? Le lit de l'homosexualité c'est la crainte de l'inceste. Cela nous amène à la
notion de culpabilité. L'absence de domicile pourrait de proche en proche être
une autopunitioncorporelle du fait de pensées coupables. Une castration
symbolique que s'inflige la personne dont les racines peuvent être diverses
(affections physiques du système nerveux, maltraitance familiale ou sociale).
Cette crainte de la castration est imagée par le sabredessiné sur le front sévère
de l'image du père :
« Pour les faits les plus bénins, il me cognait, dit le dessinateur. Alors moi qui
couche avec les garçons, il pourrait me châtrer. »
Mais le père étant mort, le fils serait-il dès lors heureux de cette menace
disparue ? Il reste à ce jeune homme à vivre le dilemme coupable de devoir
choisir entre l'idée de l'homosexualité ou du parricide. La vie sans domicile
serait-elle même castration symbolique ? Mais oubliez donc celle qui sont sans
doute de trop simples, rapides et peu sérieuses réflexions. Œdipe n'est qu'un
jeu d'écriture.
La faille initiale qui se développe secrètement à l'intérieur de certaines
personnes, cette haine discrètement transmise, alimentée par les erreurs, les
remarques, les obstacles, cette faille pourra se traduire bien après par un besoin
de se couperde ses sensations corporelles et psychiques : agressivité et impulsivité, prise d'alcool, de drogues, de médicaments, se ruiner au jeu, dénoncer
son contrat de travail, son contrat de location, abandonner son quartier, son
prénom, son patronyme, sa patrie.
Il y a maladresse. Une pulsion impérative qui s'impose, parce qu'incontrôlable, dont la nature est destructrice. Et se joue la répétition. Il y a destruction,
mais l'individu va aimer son symptôme car il y a aussi jouissance. En témoigne
le registre des 22 domiciliations entre 1972 et 2000 d'une seule personne. Un
chemin de misère.
C'est l'habitation qui permet le ménagementdu corps, et c'est le repos qui
engendre l'exercice du rêve, dans ces lits qui nous enveloppent environ le tiers
de notre existence. Une des choses bien singulières que nous avons tous, c'est
l'image de la maison natale. Bachelard cite Rainer Maria Rilke :
« Je n'ai plus jamais revu cette étrange demeure… T elle que je la retrouve
dans mon souvenir au développement enfantin, ce n'est pas un bâtiment ; elle
est toute fondue et répartie en moi, ici une pièce et là une pièce et ici un bout de
couloir qui ne relie pas ces deux pièces, mais est conservé en moi comme un
fragment. C'est ainsi que tout est répandu en moi, les chambres, les escaliers qui
descendent avec une lenteur si cérémonieuse, cages étroites montant en spirale,
dans l'obscurité desquels on avançait comme le sang dans les veines.
»
(Bachelard G., La maison natale et onirique, in La terre et les rêveries du repos.)
La maison natale c'est l'intégration du vivant dans notre habitation. La maison
natale c'est l'intégration de notre habitation dans le vivant. Le corps est le premier
et l'ultime abri. Serait-il possible que nous construisions notre maison natale en
élaborant notre schéma corporel ?
La maison natale peut être le paradis perdu, ce qu'a transmis Marc Chagall
dans ses tableaux magiques. Ce peintre russe fait flotter au-dessus du village
personnages et animaux comme dans un rêve. Qu'il ait connu l'antisémitisme le
contraignant à un double exil, nous retenons surtout son génie poétique qui lui
permit de vivre jusqu'à 98 ans. Mais nous ne sommes pas des génies et
personne ne nous demande d'être tels.
À défaut, notre collègue Philippe Fouchet nous propose de faire du bricolage. Il est professeur à l'Université. Mais comme psychanalyste, il nous propose
du bricolage. S'étonne-t-on dès lors que l'usager se méfie des bonnes trouvailles
des travailleurs sociaux ? Déjà qu'ils ont l'habitude des secondes mains et des
aliments périmés. À quel autre bricolage nous convoque-t-il ? L'adresse est ce
qui permet de nous joindre. Et alors que je vous parle, je m'adresse à vous. La
communication réelle que nous appelons parfois l'écoute est une adresse
mutuelle dans un environnement relativement préservé. S'il est une chose que la
psychanalyse exige dans son exercice thérapeutique, c'est l'adresse. Les
paroles comme les silences doivent être adressés. Dès lors, la technique analytique nous servira peu ou pas dans le travail avec l'usager, car globalement il n'en
veut pas. À la consigne article 23, notre carte de visite «douche-peignoir-lavoir»,
c'est l'assurance de ne pas rencontrer ces travailleurs que l'on rencontre au
service social, à la médiation de dettes, au planning familial, à SOS Solitude ou
encore à l'hôpital, voire dans un centre de santé mentale. Notre réponse est donc
d'ordre social, touchant l'individu dans sa vie quotidienne.
Par contre, comme animateurs, il convient à un moment d'orienternotre
intervention. Déterminer si le problème d'habitat est lié à une misère sociale ou
à un problème psychique est important. D'autant que sur un moyen terme, nous
savons que la misère affecte la santé mentale et l'image de soi; de même les
troubles du comportement peuvent provoquer une perte de revenu, de logement,
un rejet de l'entourage… Notre réflexion se place dans une optique de diagnostic différentiel. Il ne s'agit pas de faire de la psychologie des masses
errantes mais de proposer un espace d'accueil et de services dans lequel une
relation individuelle singulière peut s'élaborer. C'est d'une re-création de lien qu'il
s'agit, sachant qu'il sera traversé par les crises et les ruptures car elles sont
constitutives de l'organisation de la survie des personnes sans domicile. Patrick
Declerck évoque, sous le nom de relation transitionnelle, « un concept régissant
un mode spécifique de relation thérapeutique. C'est un changement de paradigme dans la conceptualisation de la prise en charge de la grande désocialisation. Un contact itératif qui se clot seulement par la mort du sujet ». (Patrick
Declerck, Les naufragés.)
Pour l'animateur curieux et soucieux de bienveillance (et de maîtrise des
contre-transferts), l'observation et l'analyse peuvent par contre nous aider à
orienter notre travail d'adaptation Car pour accueillir la tortueuse souffrance de
l'autre, il y a des choses à ne pas faire. Le premier traitement de l'usager est
auprès des animateurs. Ensemble ils doivent penser le travail d'accueil des
dimensions étranges et paradoxales des usagers. Car comme l'évoque France
Degbomont qui supervise notre équipe depuis quatre ans, « accompagner ainsi,
c'est se heurter aux pulsions qui font souffrir, ça ne manque pas d'inquiéter ». En
miroir du «collectif des usagers, se crée un collectif d'animateurs», pas plus
homogène, mais tentant la vertigineuse adaptation à l'autre, en reprenant
encore l'expression de P. Declerck. En cela l'aménagement possible est toujours
provisoire et relève du bricolage. Cela requiert une certaine habileté, de l'adresse
si vous voulez…
Pourrait-on, pour se détendre un peu, évoquer l'inquiétude ? Élisabeth se
prétendait polonaise, mais était en fait roumaine. Craignait-elle tant que nous la
renvoyions dans son pays ? Quoique. C'est inquiétant la Roumanie. C'est terrible
là-bas vous savez. Je ne connais que trois Roumains : Dracula, Ceausescu et
Daniella qui fréquente notre lieu depuis l'ouverture il y a huit ans. Il y a matière à
inquiétude…
Dans toutes les sociétés (partout, ce n'est pas spécifiquement occidental ni
moderne, il y a des descriptions cliniques datant de la Grèce Antique !). 1% de la
population est atteinte de troubles psychiatriques repris sous le nom de schizophrénie. D'autres, un peu moins nombreux (0,8 %) développent des troubles
délirants connexes (la paranoïa, p. ex.). À schizophrénie, nous aurions pu choisir
le terme générique de «psychose» selon que l'on se réfère à l'école germanique
(maladie cérébrale) ou française (forclusion selon Lacan). J'ai choisi celui de
schizophrénie dans une idée de filiation avec Georg Groddeck et le Dr Hans
Prinzhorn, psychiatre à Heidelberg, et premier médecin de la folie à avoir collecté
des œuvres d'art brut. Le refus de la psychanalyse de la part des personnes sans
domicile me conforte dans ce vocable plus médical. Le terme de psychose est-il
pourtant à bannir en voyant là une résistance particulière ?
Tout cela étant, ces personnes étrangement et diversement coupées du réel
s'adressent à l'Espace Social. Or, nous savons qu'il y en a, dans ceux qui
s'adressent à nous, plus d'un pour cent… Des études concordent pour évaluer le
public sans domicile atteint de telles pathologies à environ 30%. La dépression
qui est présente pour 15 % de la population générale est aussi présente de façon
beaucoup plus forte, probablement trois individus sur quatre au moment où ils
sont accueillis, soit cinq fois la prévalence habituelle. Dans ce dernier cas, la
chronicité n'est pas la règle ; cela expliquerait ainsi quelques parcours où des
personnes «s'en sortent». Convenons que les troubles psychiatriques concernant la majorité des usagers sont divers dans leur expression et leur acuité. Ce
qui est inquiétant, c'est que pour la médecine, la psychanalyse et la psychiatrie
modernes, les difficultés des autres personnes sans domicile ne sont pas
connues et reconnues cliniquement.
Quant au social, le traitement est aussi féroce. La misère sociale liée à la solitude, la pauvreté ou la précaritédes revenus concerne 100% du public. Quand
elle est relogée, cette population occupe la frange marginale de l'habitat (logement meublé). Le logement personnel est inconfortable, peu sûr et inadapté.
C'est cet habitat qui fait l'objet de mutations rapides et profondes comme dans
ce quartier de la Senne où nous sommes situés. Le relogement considéré
comme finalité assure un taux minimal de maintien dans l'habitat.
Sur les chemins de l'errance, on ne se ménage pas. Nous passons du rêve
au cauchemar. L'installation est celle de l'instant. L'abri a un caractère éphémère,
même si on n'en revient pas, comme à la guerre, comme en cette nuit du 3
janvier 2003 où Rachid fut assassiné. De Rachid nous ne connaissions pas le
nom malgré huit années de contacts réguliers durant lesquelles il a loué une
armoire. Son père avait une première fois traversé la Méditerranée pour venir
d'Algérie à Marseille. La mer l'a repris un soir d'ivresse et de douleur. Rachid
disait qu'il était marqué par ce suicide et l'alcoolisme de son père. Il a dit un jour:
« Dans notre famille, les garçons sont alcooliques et les filles sont mariées. » Et
pour justifier la canette interdite, il la présentait comme sa femme.
Il y a longtemps, je lui avais demandé un nom pour la location de l'armoire. Il
m'a répondu Aknaf -ce qui était incorrect -mais appelle moi Naf-Naf comme ce
petit cochon qui construit des maisons de briques. C'était par ailleurs la marque
des vêtements qu'il portait beaucoup. Il n'était pas fou, et il n'avait jamais lu de
livre, mais il avait en lui une image de maison. Maffesoli évoque une « pulsion
d'errance, ce qui, chez les individus et dans la société, s'oppose à l'assignation
à résidence qu'a imposée la modernité ». Il existe une opposition à l'ordre établi.
Notamment dansl'aide sociale qui propose une protection en échange de la
soumission.» (M. Maffessoli, Du nomadisme.)
Un courant anarchiste traverse le public des usagers et des animateurs. Un
homme avec qui j'ai rempli deux fois la demande de logement social ne ramène
jamais le dernier papier permettant l'envoi de celle-ci. Alors que je lui signale par
après l'absence du document, il me demande si je voulais l'envoyer « pour de
bon » dans le logement social. J'avais oublié que sa lutte contre l'ordre établi
concernait aussi l'organisation de mes dossiers. Voilà comment d'aucuns trouvent, selon le bon mot de Michel Ragon, des vocations d'anarchitectes de
l'habitat… Mais si le nomadisme et l'exil sont des modalités possibles de l'errance en cela qu'ils sont constitués de routes, l'errance, elle seule contient cette
dimension véritablement tragique que constitue l'expérience intime de la déroute.
[1]
Assistant social à La Consigne article 23 - Espace social télé-service, bd de l'Abattoir, 28, 1000
Bruxelles. - Tél : 0032.2.548.9800, fax : 0032.2.502.4939, courriel :
article23@ tele-service. be