2006
Pensée plurielle
Introduction
Dans le cadre de l’École doctorale ACCES, une journée d’étude « La notion d’événement, une nouvelle perspective en Sciences humaines et sociales ? », a été mise en œuvre, animée et coordonnée par Mireille Prestini, doctorante en Sciences de l’Éducation, sous la direction du professeur Francis Danvers, responsable de l’axe 3 du laboratoire PROFEOR. Cette réflexion sur l’événement s’inscrit dans un travail de thèse menée à propos de la formation d’adultes. Au cours d’une étape du travail portant sur les matériaux recueillis (entretiens biographiques), il est apparu que l’événement occupait une place particulière non seulement dans le récit que les personnes donnaient de leur décision d’entrer en formation mais également comme élément de compréhension de ce processus de décision. Pourtant quelle valeur était-il possible d’accorder à cette notion, avait-elle sa place dans une démarche de recherche en sciences de l’éducation, pouvait-elle représenter une nouvelle perspective de recherche en sciences humaines et sociales ?
L’événement est un de ces termes utilisés dans de nombreuses disciplines, apparaissant dans de nombreux textes, faisant donc partie de ces occurrences dont le sens semble « aller de soi » et qui bénéficient rarement d’une tentative de définition. Pourtant, il est un objet complexe et difficile à saisir. Ainsi, selon l’usage et l’utilité qui lui sont donnés, l’événement apparaît comme quelque chose de superficiel et de peu d’intérêt, voire même décrié, car ne permettant pas la réflexion – l’événement médiatique, l’histoire événementielle – ou au contraire comme quelque chose qui va inscrire la personne dans une trajectoire (psychologie du développement et/ou des émotions), une guérison (psychologie de la santé notamment dans les conduites addictives). L’événement prend une place particulière dans la société d’aujourd’hui,
société vulnérable (Fabiani et Theys, 1987) et/ou
société du risque (Beck, 2001). On va ainsi chercher à prévenir l’événement, anticiper l’improbable pour le maîtriser
[1], réfléchir à une gestion de l’imprévisible. La notion de prévention et l’apparition de la notion de précaution en témoignent.
Certains philosophes se sont emparés de la question pour justement mieux interroger la notion d’événement, son caractère superficiel, éphémère et le rapport avec le sens, la structure et la connaissance qu’elle suscite (Whitehead, 1916 ; Deleuze, 1988 ; Ricœur, 1983 ; Arendt, 1989 ; Romano, 1998).
Romano, dans son introduction, citant Vladimir Jankelevitch, souligne ainsi le statut de l’événement : « On ne dit de l’événement ni qu’il est, ni qu’il n’est pas, mais seulement qu’il arrive ou survient, c’est-à-dire apparaît en disparaissant, naît ou meurt dans le même instant […], cette occurrence plus fulgurante que l’éclair, plus scintillante et clignotante que l’étincelle, vient toujours en supplément de l’être » (Romano, 1998, p. 5).
Whitehead caractérise le fait que la connaissance est une participation active à un processus au cours duquel des événements nouveaux sont créés par l’entrée d’éléments nouveaux. Le terme
ingression traduit cette situation. Ce qui est l’objet du savoir, ce n’est pas une chose concrète, mais un processus où des événements se produisent et, parmi eux, l’interaction avec l’observateur est un fait majeur. L’observation est appelée événement percevant
(percipient event)
[2].
Ricœur décrit l’événement « comme une idée musicale sous la forme d’un rythme à trois temps : d’abord quelque chose arrive, éclate, déchire un ordre déjà établi ; puis une impérieuse demande de sens se fait entendre, comme une exigence de mise en ordre ; finalement l’événement n’est pas simplement rappelé à l’ordre mais en quelque façon qu’il reste à penser, il est reconnu, honoré et exalté comme crête du sens » (Ricœur, 1987)
[3].
L’événement, selon le
Dictionnaire historique de la langue française
[4], est une formation savante à partir du latin
evenire, qui signifie « sortir », « avoir un résultat », « se produire ».
Ce terme est composé de e(x) et de venire (venir). Le mot a remplacé event, nom masculin du XVe siècle écrit en moyen français, emprunt au latin eventus, « événement ».
Les Romains disposaient de plusieurs verbes pour exprimer « il arrive », selon que « ce qui arrive » leur était favorable ou non :
-
evenit : lorsqu’il arrive quelque chose d’heureux
-
accidit : lorsque l’événement qui se produit est mauvais
-
occurrit : lorsque ce qui arrive est neutre.
Les substantifs français qui en dérivent : événement, accident et occurrence, ont gardé une trace de leur origine au niveau du sens commun, sauf peut-être « événement » qui a perdu la connotation positive qu’il avait en latin
[5].
Le mot « événement » est attesté au XVe siècle avec le sens large de « ce qui arrive ». Il s’est employé avec le sens, disparu aujourd’hui, d’un « fait auquel vient aboutir une situation » : comme issue, le succès est révolution. Il est utilisé spécialement pour parler du dénouement d’une pièce de théâtre.
L’événement a l’avantage de pouvoir évoquer tout à la fois un fait et sa réception par le sujet, voire de désigner un phénomène purement psychique. Bastide, dans l’article de l’Encyclopaedia Universalis concernant la sociologie de l’événement, précise que le mot a été lexicalisé dans son sens général, notamment en parlant d’un fait d’une certaine importance, de par son caractère exceptionnel (heureux événement, événement historique), dans le sens de « ce qui s’est passé de plus notable », « les choses significatives qui arrivent ». Anatole France disait que « ce qui fait un événement, c’est un fait notable ».
L’événement, c’est ce qui « advient » à une certaine date et dans un lieu déterminé. Plusieurs synonymes s’offrent ici : survenir, se produire, être le cas. Pour dire l’événement, les verbes n’ont pas à être des verbes d’action. Précisément arriver, survenir, se produire, être le cas, se disait de l’événement occurrence en tant que pure arrivée.
Cette signification, à première vue, a l’air d’être claire. Elle garde cependant une certaine ambiguïté. D’un côté, l’événement se distingue de l’accident ; l’accident est ce qui arrive aussi, mais d’une manière contingente ou fortuite, ce qui aurait pu ne pas se produire : tandis que l’événement peut être parfois prédit à l’avance, attendu comme un effet nécessaire à partir d’un certain enchaînement de causes ou de conditions préalables.
« L’événement ne se confond pas avec “le fait” ; même si l’événement, en effet, se situe dans une régularité temporelle et où la prédiction prend sa place, le “fait” historique a un sens plus large que l’“événement” ; le fait est bien “ce qui advient” aussi, ce qui prend place dans un certain temps et dans certains lieux ; mais il n’est pas une donnée de l’expérience, il est construction de l’esprit du savant, construction qui finalement tue l’événement, dans ce qu’il a d’unique, d’inattendu, de singulier, pour en faire l’expression superficielle de régularités, donc de répétitions, plus profondes » (ibid.).
Puisque l’événement est le fait auquel vient aboutir une situation, un résultat, une fin, un dénouement, « événement » en ce sens s’oppose à « l’avènement », en ce que celui-ci a de particulier avec l’avenir.
Par les différentes acceptions du mot événement, on peut signifier des événements heureux (chance, bonheur) ou des événements malheureux. On peut donc retrouver le sens de « accident » ou « incident », « qui nous tombe dessus », qui n’est pas prévu, qui est soudain, qui peut produire catastrophe et malheur. Le terme « éventualité » vient également de eventus et dénote bien la contingence, le hasard, l’incertitude, le caractère hypothétique d’un fait. Contingere : échoir, tomber en partage, a aussi donné en espagnol acontecimiento, qui veut dire événement.
L’événement-déclencheur pourrait être rapproché de hasard car événement et hasard adviennent. Comme l’indique Caussat, « on parle de hasard chaque fois que se constate un décalage entre cause et fin, on a en soi une cause donnée qui produit une autre fin, soit une fin donnée qui ne se comprend que par une autre cause. Il y a distension et distorsion entre le pôle initial et terminal » (Caussat, 1992, citée par Negroni, 2003, p. 239). Ce qui typifie le hasard, c’est que l’on a affaire à chaque fois à des exceptions qui produisent des nouveautés positives et pourvues de sens
[6].
On peut y associer également les mots circonstances, conjoncture, situation, qui renvoient davantage à l’idée de chaînes d’événements, de suite. On peut noter « la tournure prise par les événements » ou le fait « d’être dépassé par les événements » : l’épisode de la péripétie étant l’un des événements marquants d’une longue affaire. Les récits, les recueils d’événements historiques peuvent construire ou former des Annales. Quant aux événements du jour, en revanche, ils produisent les nouvelles que l’on peut lire dans le journal.
En fait, tout peut paraître événement et signifier apparition du nouveau. Il se passe toujours quelque chose, que ce soit dans une vie individuelle ou dans une vie collective ; mais tout ce qui se passe n’est pas considéré comme une suite d’« événements ». Tout ce qui se répète, tout ce qui est monotone, tout ce qui a l’air simplement de durer n’est point « événementiel ». L’événementiel, au contraire, se détache de cette grisaille et de cette uniformité, il est une « coupure » dans la discontinuité du temps, il est ce qui prend une importance soit pour nous (mariage, naissance d’un enfant, maladie, etc.), soit pour un groupe social (guerre, révolution, couronnement d’un roi), bref, dans la continuité temporelle, ce qui nous semble suffisamment « important » pour être découpé, mis en relief, et pouvoir être désormais, sinon commémoré, du moins mémorisé. Si l’événement n’est pas « construit » à l’opposé du fait (historique), du moins est-il « choisi » dans l’écoulement des choses, parce qu’il sort de l’uniformité et qu’il touche notre sensibilité ou notre intelligence. Il n’y a d’événement que pour l’homme et par l’homme. C’est une notion « anthropocentrique », non une donnée objective.
« L’événement s’oppose par ailleurs à situation contexte, circonstances. Il est ce qui fait irruption, discordance, qui introduit un changement, qui marque une discontinuité. Il est une partie saillante qui émerge d’une surface plane. “Faire événement”, c’est précisément surprendre, déranger, déconcerter, étonner. Si on met l’accent sur le temps, entre la notion d’événement et celle de situation, on peut intercaler l’épisode qui exprime tout à la fois un changement par rapport à la situation initiale, un changement provisoire mais qui dure un certain temps cependant » (Leclerc-Olive, 1997, p. 19).
On peut aussi opposer événement à éventualité comme on opposerait réel à virtuel ou à possible, afin de penser des événements qui peuvent ne jamais se réaliser et, partant, de penser la réalité comme un possible réalisé. Nous avons dit que le contraire de l’événement est ce qui est calme, plat, monotone, uniforme, égal, ou encore ce qui relève de la routine, l’habitude qui n’amène pas à prendre des décisions : l’événement surgirait d’une rencontre non pré-établie entre un possible et un réel d’abord distants et qui brusquement entrent en phase et en résonance ; « convertissant possible et réel en potentiel intense, chargé d’une réserve de sens qui se déploie (se déplie) vers son passé encore latent et vers un avenir pressenti, mais non déjà pré-formé ».
Dans un contexte d’action, donc d’intérêt, tout ce qui arrive ne fait pas événement, mais seulement ce qui surprend notre attente, ce qui est intéressant, ce qui est important. À partir du monde objectif, l’événement provoque. Comme le précise Zarifian, « les acteurs sont provoqués, brusqués par les événements auxquels ils doivent s’affronter » (Zarifian, 2001, p. 111). Par là, l’ordre des choses est compris du point de vue de notre préoccupation, de notre souci, donc sous un horizon d’historicité. La demande de sens se présente alors comme demande de maîtrise, intellectuelle autant que pratique, de l’aspect exceptionnel de l’événement. Par rapport à un ordre déjà établi, qu’il s’agisse de classification, de caractérisation, de mise en relation. « L’événement, c’est le nouveau par rapport à l’ordre déjà institué. C’est en instaurant un nouvel ordre dans lequel l’événement sera compris que le sens réduit l’irrationalité principielle de la nouveauté. » Ainsi, si le sens est provoqué par un événement isolé, il est produit par les acteurs humains concernés. La production de sens par les acteurs concernés consiste en une contre-effectuation de l’événement, c’est-à-dire trouver le sens de notre propre devenir par rapport à lui.
La notion d’événement peut être ainsi proposée pour voir en quoi cette approche permet d’interroger, d’interpeller, de questionner, d’apporter et d’enrichir les sciences humaines, notamment par les sciences de l’éducation, que ce soit au niveau de champs de recherche tels que l’orientation (F. Danvers) ou les sciences de la santé (J. Billon), d’un point de vue sociétal à propos de l’individu dans la société postmoderne (J.P. Boutinet), dans une approche épistémologique à propos de l’entretien biographique (M. Leclerc-Olive), ou situé au niveau de l’individu dans un processus de formation (M. Prestini ; A. Semal-Lebleu) ou de quête de sens (C. Nievadomski). Ces différentes contributions seront cadrées par un tour d’horizon rapide de l’utilisation de cette notion dans différentes disciplines, pour conclure ce dossier par une proposition de réponse sur le statut de la notion d’événement en sciences de l’éducation.
[1]
Les psychologues de la santé ont élaboré une typologie des événements de vie majeurs pour se demander dans quelle mesure ceux-ci pouvaient déclencher certains états pathologiques en termes de santé mentale. D’où la nécessité des actions de prévention et d’éducation pour la santé face aux événements de vie considérés
a priori comme générateurs de perturbations psychosomatiques.
[2]
WHITEHEAD se réfère à la physique quantique qui affirme qu’un objet ne prend forme, ne s’actualise dans le temps et l’espace que s’il est observé.
[3]
Conférence, inédite en français, prononcée en juin 1987, au séminaire de l’Institut de Philosophie de Palerme par Paul Ricœur, in
L’Événement en perspective, Éd. EHESS, coll. « Raisons pratiques », 2, 1991.
[4]
Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, édition enrichie par Alain Rey et Tristan Hordé, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1992-1998, 3 tomes.
[5]
M. LECLERC-OLIVE (1997),
Le dire de l’événement, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion.
[6]
Pour une réflexion sur le hasard voir également R. LESTIENNE (1993),
Le hasard créateur, Paris, La Découverte.