Pensée plurielle
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804158125
188 pages

p. 7 à 8
doi: 10.3917/pp.018.0007

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n° 18 2008/2

2008 Pensée plurielle

Présentation

L’évolution des métiers du lien

Marie-Christine Le Floch Jean Foucart
Platon pose la question du lien social comme celle d’une communauté d’opinion, condition minimale du politique. Le lien a une double signification de cohésion et de contrainte. En étudiant le lien, on étudie le bien car le lien est utile et nécessaire face au devenir qui peut apparaître comme un chaos de forces. Traiter le lien comme le bien, c’est d’une certaine manière ce que nous propose Durkheim lorsqu’il construit au fil de ses analyses le « social » comme étant ce qui est « moral » : l’éducation morale transforme l’enfant en être social, le sentiment religieux est celui d’une reconnaissance de ce qui nous dépasse en tant qu’individu : la société. La division sociale du travail est une spécialisation moralement bonne des activités, permettant à chacun de contribuer à une solidarité organique qui nous fait tenir ensemble. Les professions font partie des groupes intermédiaires qui assurent les échanges et le bien commun et permettent d’éviter une confrontation directe des individus avec les représentants de l’État.
Dans l’optique durkheimienne, deux variables rendent compte de la force et de la nature des liens sociaux : l’intégration traduit l’attachement des individus à la société, la régulation la manière dont ceux-ci sont limités dans leurs passions. La violence sociale résulte aujourd’hui d’une absence de lien mais aussi de l’évitement de la confrontation de désirs et de volontés, car on ne peut faire l’économie de ce qui permet de tisser les liens : échange, conflit, reconnaissance. Pour Max Weber, la nature des liens sociaux varie au-delà d’une opposition idéale-typique de deux processus : la sociation et la communalisation, ce dernier produit des liens forts, affectifs, qui ne laissent que peu de place à l’individu. Aujourd’hui, les individus que nous sommes oscillent entre fusion et séparation (Gauchet, 2002) [1] ; une médiation nous manque souvent pour transformer des contacts en relations sociales. La sociologie contemporaine a montré la force des liens faibles mais révèle également les difficultés du lien défait. L’« autre » tend à devenir le bouc émissaire qui fait défaut au plan de ce que serait la société toute entière.
C’est ainsi que le travail de construction et de réparation des subjectivités se décline aujourd’hui en métiers du lien social. Nous sommes dans une sorte de laboratoire où les individus tentent de tisser entre eux des liens sans que la confiance nécessaire à la vie collective soit garantie par les institutions. Les transactions quotidiennes nécessitent que l’on reconstruise régulièrement les conditions de cette confiance minimale entre nous. De nouveaux dispositifs y contribuent. Les métiers du lien connaissent une redéfinition au plan des pratiques professionnelles et de leurs formations. Mais les praticiens que sont les enseignants, les éducateurs et les travailleurs sociaux produisent du lien dans les contextes singuliers du territoire. Ils recherchent des passerelles, des traits d’union. Ils deviennent eux-mêmes des passeurs et des médiateurs.
Les contributions de ce numéro montrent dans quelles tensions se trouvent les professionnels du lien mais aussi quelles sont les dynamiques d’innovation qu’ils engagent. Les enseignants peuvent éprouver un malaise (F. Lantheaume) parce qu’ils se sentent décontextualisés ou à l’inverse parce qu’ils sont en fusion avec le contexte du territoire (C. Col). Se préparer à un retour réflexif sur sa propre histoire peut ainsi constituer une ressource professionnelle pour les éducateurs spécialisés (M. de Halleux). Les travailleurs sociaux peuvent souffrir de cette force de rappel du relationnel au point de mettre en péril leur équilibre familial et personnel (T. Glarner, D. Laloy, B. Fusulier). Ils sont pris dans une nouvelle forme de division du travail produite par la rationalisation managériale (M. Hamzaoui, M.-C. Le Floch). Dans les secteurs de l’enfance et du médico-social, la culture de l’évaluation tend à réduire la demande des usagers en « besoins à satisfaire » (M.F. Custos Lucidi), sorte de déshumanisation inconcevable pour les professionnel(le)s du secteur. La notion même de profession se trouve mise à l’épreuve par la question sociale (N. Marquis, B. Fusulier).
Dans la mesure où, comme le soulignait G. Simmel, nous sommes à la fois un et séparés, nous avons plus que jamais besoin de ponts pour nous relier mais aussi de portes, pour construire nos distances avec les autres, avec le monde, avec nous-mêmes. La manière dont sont redéfinis certains modes d’exercice des métiers du lien dans ce numéro plaide pour la recherche d’intermédiaires et de relais pour une mise en confiance. D. Bruggeman le montre dans sa contribution sur les enseignants en camion-école qui tentent de mettre les familles tziganes en confiance avec le monde scolaire. Les différences au plan des cultures professionnelles, les spécificités de telle ou telle expertise, demandent cependant à être respectées. La culture des éducatrices de jeunes enfants n’est pas celle des professeurs d’école (É. Lesur). C’est ainsi que, dans la perspective des partenariats ou des nouvelles formes de distribution et de division du travail, la dialectique du pont et de la porte travaille la redéfinition des métiers. Chaque praticien a son mot à dire et les secrets professionnels partagés ne peuvent se construire qu’à l’occasion d’une action commune, au cours de laquelle chacun se révèle partiellement à l’autre dans des espaces partagés (É. Lesur, C. Col). On comprend dès lors l’importance des médiateurs auxquels on a demandé de faire de la médiation leur fonction et qui, après avoir été envoyés au front du travail social, sont peut-être les principaux innovateurs du moment (C. Tourrilhes).
 
NOTES
 
[1]Gauchet M., 2002, La démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard.
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Gauchet M., 2002, La démocratie contre elle-même, Paris, Ga...
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