2005
Perspectives économiques de l’OCDE
Éditorial : en perte de vitesse et d’équilibre ?
Contrairement aux attentes, le scénario de reprise partagée ne s’est pas matérialisé. Alors que certains éléments de ce scénario sont en place – « atterrissage en douceur » plutôt réussi aux États-Unis et rebond de l’activité au Japon – la reprise européenne manque cruellement à l’appel. De fait, et avec le recul, il apparaît de plus en plus clairement que les explications de circonstance (guerre d’Irak, chocs pétroliers, fluctuations de change…) ne suffisent pas à expliquer la succession de reprises avortées en Europe. Il en découle pour l’avenir des perspectives de croissance extrêmement différenciées au sein de l’OCDE et de l’économie mondiale : solides en Asie, revenues à la tendance aux États-Unis, et faibles et incertaines en Europe. De telles divergences ne contribueront pas, tant s’en faut, à résorber les déséquilibres actuels de balance courante et pourraient même contribuer à affaiblir la demande mondiale. Ces perspectives ne sont pas cependant gravées dans le marbre et dépendent comme toujours de la capacité des politiques macroéconomiques et structurelles à s’adapter efficacement à un environnement de plus en plus globalisé.
Pour en revenir aux développements récents de la conjoncture, il apparaît qu’aux États-Unis le rattrapage de demande globale étant désormais achevé, la croissance devrait s’y poursuivre à un rythme plus modéré, en ligne avec les tendances de long terme. Après plusieurs années de reprise, la croissance américaine continue à reposer presque exclusivement sur la demande intérieure sans signe imminent de relais par les exportations. Abstraction faite d’une baisse accidentelle des imports au cours du premier trimestre, la contribution des exportations nettes à la croissance est restée assez faible en dépit d’une forte dépréciation du taux de change réel effectif du dollar.
En Europe continentale, après un début de reprise encourageant au cours du premier semestre 2004, la croissance s’est affaiblie par la suite en parallèle à un affaissement de la confiance des ménages et des entreprises. En dépit d’un rebond au premier trimestre 2005 – plus statistique que réel – la croissance mollit à nouveau et une franche résurgence de l’activité paraît peu probable avant la fin de l’année 2005. Cet affaiblissement marqué de la conjoncture trouve pour une large part son origine dans l’appréciation de l’euro et la hausse des prix du pétrole. Mais il a été considérablement amplifié, dans des pays comme l’Allemagne et l’Italie, par un manque chronique de résilience face aux chocs externes, alors que des économies de taille plus faible telles que l’Espagne et les pays nordiques conservaient tout leur tonus. Cette « susceptibilité » de la zone euro à des chocs exogènes ne facilite pas la tâche du prévisionniste : pour qu’une reprise graduelle vienne à se matérialiser en Europe, comme anticipé dans ces
Perspectives économiques
, un minimum de stabilité extérieure semble ainsi nécessaire.
Ce manque chronique de résilience et les divergences d’activité qui lui sont associées au sein de la zone euro devraient être attaqués à la racine dans les meilleurs délais. Il y va des espoirs de la reprise des économies en cause mais aussi, dans une certaine mesure, de la crédibilité de l’Union monétaire. Est en cause en Allemagne le paradoxe que constitue une baisse continue de la demande interne alors que l’économie bénéficie d’un très grand stimulus à l’exportation. En Italie, c’est au contraire le secteur exposé à la concurrence internationale qui, miné par des années de croissance incontrôlée des coûts, perd massivement des parts de marché, entraînant ainsi l’économie dans la récession.
Depuis sa création, l’Union monétaire européenne a apporté à ses membres des bénéfices précieux en termes de stabilité financière intrazone, de taux d’intérêt historiquement bas et de stabilité des prix, y compris dans un contexte de fortes pressions haussières en matière de pétrole. À plus long terme cependant une Union monétaire efficace et profitant à tous ses membres ne peut se matérialiser sans un bon fonctionnement de ses marchés financiers, de produits et du travail, ni sans une certaine homogénéité des structures économiques de ses pays membres. Dans ce contexte, et quelles que soient les difficultés politiques, la poursuite de l’intégration économique européenne et des réformes structurelles reste absolument nécessaire.
En Asie, les perspectives de croissance restent vigoureuses. Les indicateurs de conjoncture suggèrent une poursuite du redressement japonais après le « trou d’air » de la mi-2004. En Chine l’activité accélère en raison notamment d’une embellie à l’exportation mais aussi d’une forte demande intérieure que les autorités s’efforcent de contenir. Au cours des années récentes, l’Asie de l’Est a régulièrement contribué à soutenir le commerce mondial. Cette influence stabilisatrice doit être conservée à l’esprit à un moment où dans d’autres compartiments de la politique économique, tels que les taux de change, leur contribution à la stabilisation de l’économie mondiale apparaît moins évidente et plus controversée.
De manière plus générale, il ne faut pas traiter à la légère l’approfondissement continuel des divergences de demande intérieure entre l’Europe et certains pays d’Asie d’une part, et les États-Unis de l’autre. Face à un déficit américain clairement insoutenable, les pressions endogènes au rééquilibrage des comptes courants iront en s’amplifiant. À un certain stade, elles pourraient prendre la forme d’un affaissement brutal du dollar aux conséquences négatives pour la zone OCDE dans son ensemble, si l’on en croit les simulations du Secrétariat. Plus concrètement, une baisse du dollar n’entraînerait pas seulement une réduction des exportations nettes mais aussi une baisse de la demande intérieure au Japon et en Europe dans un contexte de faible résilience et d’étroitesse des marges de manœuvre budgétaire et monétaire. Même si un tel scénario n’est pas aujourd’hui le plus probable, il tend à le devenir davantage.
Une résorption plus heureuse des déséquilibres courants verrait les économies en « excès d’épargne » d’Asie (Chine, Japon
et alii
) et d’Europe continentale recentrer leur trajectoire de croissance au profit de la demande interne, de manière à réduire le coût économique de l’ajustement. Aux États-Unis, en revanche, les politiques macroéconomiques, qu’elles soient monétaire ou budgétaire, devraient être fermement orientées vers le redressement d’une épargne nationale insoutenablement basse.
Dans les économies d’Asie les plus dynamiques, cet ajustement coopératif entraînerait une appréciation du change et une réorientation de la politique monétaire qui devrait désormais se concentrer sur des missions domestiques telles que la stabilisation des prix et le réglage conjoncturel.
En Europe, le défi le plus immédiat à relever est celui du redressement de la demande intérieure, suite à une série de défaillances. Au-delà de sa contribution à la stabilisation de la conjoncture et au rééquilibrage des déséquilibres extérieurs mondiaux, une demande intérieure plus vigoureuse faciliterait la conduite des réformes structurelles en Europe à un moment où certains secteurs de l’opinion craignent leurs effets potentiellement déflationnistes. Le succès des réformes et son corollaire, une croissance plus forte, renforceraient enfin la résilience des Européens et leur capacité à assumer les coûts économiques d’une éventuelle appréciation de l’euro.
Améliorer la gestion de la demande reste donc une priorité pour la zone euro. La politique monétaire a tout d’abord un rôle à jouer dans l’immédiat via une baisse des taux d’intérêt à court terme. Dans le contexte actuel de faible inflation sous-jacente
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et d’activité déprimée, il existe à l’évidence de forts arguments en faveur d’un nouvel assouplissement de la politique monétaire. Comme on l’a souligné dans des numéros précédents des
Perspectives économiques
, des réformes visant à rendre les marchés financiers de détail plus souples et plus avantageux pour les consommateurs permettraient ainsi de mieux inscrire le souci de la demande au sein de l’architecture générale des réformes, tout en « équipant » les économies de la zone euro de meilleurs canaux de transmission de la politique monétaire dans des phases basses du cycle.
On ne saurait conclure sans en revenir une nouvelle fois à la politique budgétaire. En dépit des exhortations passées, il apparaît en effet que le redressement budgétaire progresse au mieux à pas comptés dans la plupart des grandes nations de l’OCDE. En Europe, la rénovation du Pacte de stabilité et de croissance dans le sens d’une plus grande flexibilité devrait s’accompagner d’un « sentiment d’appropriation » accru de la part des pays membres, leur permettant de réduire pour de bon les déséquilibres budgétaires actuels.
Jean-Philippe Cotis
Chef économiste
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Voir le chapitre spécial dans ces
Perspectives
consacré aux indicateurs d’inflation « sous-jacente » et à leur pouvoir prédictif en matière d’inflation future.