2001
Revue philosophique de la France et de l’étranger
Nécrologie
Gérard granel (1930-2000)
Gérard Granel nous a quittés le 10 novembre 2000. Né en 1930 à Paris, élève de Michel Alexandre et de Jean Hyppolite au lycée Louis-le-Grand, il fut profondément marqué par ces deux maîtres et fit éditer les notes de cours de M. Alexandre. À l’École normale supérieure de la rue d’Ulm il suit, de 1949 à 1953, les cours de L. Althusser et de J. Beaufret. Agrégé de philosophie en 1953, il fut processeur au lycée de Pau, assistant à l’Université de Bordeaux, maître-assistant puis professeur à l’Université de Toulouse - Le-Mirail jusqu’à sa retraite en 1990. Il eut dans cette Université un rayonnement exceptionnel, marquant de son empreinte des générations d’étudiants ; pour beaucoup de philosophes, Toulouse c’était Granel. Sa thèse d’État (Le sens du temps et de la perception chez Husserl, Gallimard, 1968) et sa thèse complémentaire (L’équivoque ontologique de la pensée kantienne, Gallimard, 1970) sont des ouvrages de référence. Il a ensuite publié Traditionis traditio (Gallimard, 1972), De l’Université (TER, 1982), Écrits logiques et politiques (Galilée, 1990), Études (Galilée, 1995). Sa maîtrise de l’allemand et de l’anglais, de l’italien et du latin fait de lui non seulement l’un des meilleurs traducteurs de Husserl et Heidegger, mais aussi de Hume, Wittgenstein, Gramsci, Vico. Il fonde en 1980 les éditions TER, modèle de travail éditorial courageux au service de la philosophie.
Interprète des plus avisés de Heidegger, il a su rester à l’écart de tout esprit de chapelle, confrontant Heidegger à Hume, Marx, Gramsci, Wittgenstein et mettant en dialogue sa propre pensée avec ses contemporains les plus éminents comme J. Derrida et J. T. Desanti. La force de son œuvre tient à la singularité d’une démarche exigeante où sont repris la tradition philosophique, la linguistique, les mathématiques, la psychanalyse, l’art, notamment la peinture. Il s’agit pour lui de penser la Modernité en montrant comment son fantasme totalisant implique une élision du Monde. Lorsqu’il nous mettait en garde contre le risque persistant des années 1930 qui pourraient se retrouver devant nous, il ne prétendait pas jouer les Cassandre, mais indiquer la nécessité d’une remémoration de notre site historial et substituer l’exigence de la pensée aux dénonciations moralisantes. Son refus de la facilité et des modes, sa rigueur morale, sa discrétion et sa manière de « rester en province » font qu’il fut moins « médiatisé » que d’autres.
S’il ne fut jamais un « intellectuel engagé », s’il est même allé contre l’air du temps, rejetant les dévots de la science et les défroqués de la philosophie, c’est parce qu’il savait qu’ « il n’y a strictement rien à “faire”, ni du dedans ni du dehors, “contre” un âge de l’être ». Cela ne signifiait en rien une résignation ou un refuge dans une langue de bois ontologico-historiale, car pour lui l’expérience éthique était ce qui transit de nullité ce dans quoi nous sommes. Granel parlait de Signal pour désigner cette Loi d’entrée dans le séjour exprimant « le pouvoir de déclenchement d’un événement nu ». Ce fut selon un geste logique et donc éthique que des hommes comme Cavaillès ou Desanti sont entrés dans la Résistance, more geometrico pourrait-on dire. C’était sans doute pour Desanti prolonger sa lecture de Spinoza, comme, quelques années plus tard à l’époque de la guerre d’Algérie, ce fut, pour le jeune assistant à l’Université de Bordeaux, une façon de prolonger la lecture de Sein und Zeit que de refuser de faire un cours de morale.
Penseur, Granel fut aussi un grand écrivain, le chatoiement de l’écriture-Granel ne consistant pas à s’égarer dans une philosophie poétique, mais à endurer l’aridité du style phénoménologique pour lui arracher le dire qu’il ne peut proférer. Tous ceux qui l’ont connu se souviendront de son élégance, de sa générosité et de l’extrême charisme qui émanait de lui. Ils savent aussi que c’est une des grandes figures de la pensée contemporaine qui vient de disparaître.
Jean-Marie VAYSSE.