2001
Revue philosophique de la France et de l’étranger
Fatigue et normativité
Denis Forest
Université de Lyon III.
Angelo Mosso (1846-1910), en inventant l’ergographe
[1], a rendu possible une étude expérimentale de la fatigue musculaire qu’on peut définir comme point de rencontre entre plusieurs lignes, comme synthèse pratique de plusieurs efforts de pensée
[2].
Tout d’abord, inscrire le travail, le représenter par une courbe, suppose à la fois l’invention et l’application d’une méthode d’enregistrement, et une définition du concept mécanique de travail. Marey
[3], qui joint au perfectionnement de la « méthode graphique » une réflexion aiguë sur sa portée et sa spécificité, assure qu’il faut en rechercher l’origine chez Descartes
[4]. En outre, bien que l’usage conceptuel du terme de travail soit fixé ultérieurement – par Jean-Victor Poncelet (1788-1867), en particulier
[5] – on trouve également chez Descartes une appréhension définie de la réalité correspondante. La lettre à Huygens du 5 octobre 1637
[6], dite sur les engins, expose le principe d’une théorie des machines simples : c’est la même force qui peut lever un poids de cent livres d’une hauteur de deux pieds et un poids de deux cents livres d’une hauteur d’un pied. Il s’agit bien dans les deux cas de la même quantité de
travail, comme produit d’une force par le déplacement de son point d’application. Or la lettre à Mersenne du 12 septembre 1638 introduit une précision terminologique importante : la force qui sert à élever un poids « a toujours deux dimensions »
[7], la force proprement dite et l’espace parcouru. Le mot a son importance en raison de l’usage qui en a été fait dans les
Regulae, avec la Règle XIV
[8] : est dimension le rapport sous lequel une chose est considérée comme mesurable
(Per dimensionem, nihil aliud intelligimus, quam modum et rationem, secundum quam aliquod subjectum consideratur esse mensurabile). Chaque fois qu’il y a division possible en parties égales, il y a dimension comme type de ce qui est mesuré et dénombré. Autant dire qu’il faut considérer la vitesse ou le poids comme des dimensions à part entière, mais aussi qu’elles sont de ce fait dans un rapport de conaturalité avec les dimensions de l’espace. Et puisque les
Regulae font la théorie d’une assistance de l’entendement par l’imagination, c’est-à-dire les figures, c’est indiquer aussi qu’il n’y a rien de plus légitime, ni de plus commode, que de représenter des dimensions quelconques par des lignes inscrites dans les dimensions de l’espace. D’ailleurs, la même lettre du 12 septembre 1638, comparant à la force « qui sert pour élever un poids à quelque hauteur » – « celle qui sert en chaque point pour le soutenir » – qui, elle, est unidimensionnelle précise « que ces deux forces diffèrent autant l’une de l’autre,
qu’une superficie diffère d’une ligne »
[9]. On voit comment les deux filiations peuvent converger, puisque inscrire le travail, ce sera substituer légitimement des dimensions à d’autres dimensions. Ce qui peut être représenté, avec Mosso, par un tracé qui limite un espace, c’est ce qui était, avec Descartes, pensé comme représentable.
Il reste que la conversion en figure de l’objet invisible qu’est la quantité de travail musculaire suppose une technique appropriée, le couplage d’un enregistreur et d’un mécanisme inscripteur solidaire. C’est ici que l’ingéniosité de Marey, amplifiant des efforts antérieurs
[10], livre un paradigme. Marey s’intéresse au vivant comme source de mouvements – mouvements internes, puis externes avec la chronophotographie
[11]. Et il cherche en même temps à définir, à objectiver ces mouvements par des voies qui ne sont pas celles de l’observation clinique, disqualifiée par les imperfections de nos organes sensoriels. Sa solution est l’invention de machines qui, placées au contact du corps, vont elles-mêmes inscrire l’amplitude des mouvements, leur fréquence et leur rythme. Pour Marey, cette expression est fidèle parce qu’elle est automatique : la méthode graphique, écrit-il, est « le langage des phénomènes eux-mêmes »
[12]. Mosso ne prétend donc à rien d’autre, en un premier sens, qu’à définir les conditions d’une expression graphique adéquate du travail musculaire, objective, et analogue en son principe à ce que le sphygmographe mareysien rend possible.
Si la méthode graphique et le concept de travail ont une provenance cartésienne, le corps sur lequel Mosso fait porter son investigation n’est cependant pas régi par figure et mouvement
[13]. L’
œuvre de Lavoisier mérite, si on entend mesurer le déplacement et ses implications, une attention particulière. 1790 et 1791 sont les dates des deux mémoires de Lavoisier et Seguin sur la respiration et la transpiration des animaux
[14]. En relation étroite avec la nouvelle définition de la respiration comme combustion, le corps y est conçu comme machine thermique, munie de « trois régulateurs principaux » et « gouvernée » par eux
[15] : la respiration, qui entretient la chaleur interne ; la transpiration, qui assure le refroidissement qui corrige tout écart à l’équilibre ; la digestion enfin, qui rend à la machine ce qu’elle consume de combustible
[16]. Du fait de la nouvelle chimie, la métaphore leibnizienne du corps comme « machine hydraulico-pneumatique à feu »
[17], évoquée lors de sa polémique avec Stahl, change de statut ; elle reçoit une justification épistémologique et ouvre sur une enquête expérimentale positive. En outre, la machine du corps est explicitement interrogée dans sa relation au travail mécanique qu’elle rend possible : l’identité des principes fonde l’estimation analogique des performances. Lavoisier établit expérimentalement
[18] quelle est l’activité respiratoire chez un sujet au repos, quelle elle est lorsque le sujet élève un poids à une hauteur donnée, et comment, lorsque la charge augmente, augmentent aussi la fréquence des pulsations artérielles et la quantité d’oxygène consommée. La machine corporelle convertit la chaleur obtenue en travail fourni, elle consomme et consume davantage lorsqu’elle produit davantage.
Ces résultats impliquent au moins trois conséquences. D’abord, puisque tous les efforts, légers ou pénibles, entraînent une variation analogue dans l’intensité de la combustion vitale, ils sont tous comparables par leur condition commune de possibilité, et à travers l’accélération des processus respiratoire et cardiaque, le travail proprement dit peut leur être rapporté comme un étalon de mesure. « On peut connaître, par exemple, à combien de livres en poids répondent les efforts d’un homme qui récite un discours, d’un musicien qui joue d’un instrument. On pourrait même évaluer ce qu’il y a de mécanique dans le travail du philosophe qui réfléchit, de l’homme de lettres qui écrit, du musicien qui compose. [...] Ce n’est donc pas sans quelque justesse que la langue française a confondu, sous la dénomination commune de travail, les efforts de l’esprit comme ceux du corps. »
[19] Toute activité revient au travail comme à sa mesure. En second lieu, s’il semble que se vérifie la thèse de Wiener
[20], selon laquelle chaque époque depuis l’âge de Huygens modélise le corps en fonction de la technologie dont elle dispose, l’époque inaugurée par Watt et Lavoisier, en important en physiologie le modèle de la machine à feu
[21], s’oblige à poser au moteur humain les questions qui se posent désormais dans le champ technologique. Ce qui est dans son principe un moteur peut être interrogé en termes de rendement, il est possible de rechercher quelles sont les conditions optimales de son fonctionnement. Cette question sera, au XIX
e siècle, celle de la thermodynamique – on peut transformer intégralement le travail en chaleur, mais non l’inverse : question de la limitation des pertes, et donc du moindre mal. En troisième lieu, « [...] une foule de considérations morales naissent comme d’elles-mêmes de ces résultats de la physique »
[22]. Si travailler, c’est brûler ses forces, c’est aussi avoir en conséquence besoin de les réparer dans une proportion qu’on peut définir. Pour Lavoisier, la prise en compte des conditions physiologiques du travail a nécessairement une dimension
normative
[23] : elle permet de juger un rythme de l’activité, une durée de l’effort, un salaire même, dont le montant permet ou non l’achat du nécessaire, selon qu’ils permettent ou qu’ils contrarient l’entretien et la réparation des forces. Il faut sans doute y insister : il n’y a pas, chez Lavoisier, d’attention à la machine laborieuse du corps sans souci des précautions qu’impliquent son usage et le respect de son intégrité. Au moment où une définition utilitariste du corps est proposée par elle, la nouvelle science du vivant se donne aussi un droit de regard sur l’utilisation de la machine corporelle, car elle peut prétendre déterminer à partir de quand il y a incompatibilité entre les exigences vitales et la condition faite au corps. « Ne pas nuire » n’est plus un précepte médical, mais un commandement qui se tire de la biochimie et que celle-ci vient opposer à l’utilisation inconsidérée des forces productives. Dès lors, il y a une ambivalence fondamentale de cette modélisation, qu’on ne peut que retrouver ensuite avec l’objectivation de la fatigue qui en dépend : le corps est un pur moyen, appréhendé à partir du travail qu’il produit. Et en même temps, ce qu’il produit ne pouvant l’être qu’inscrit dans un temps, réparti en efforts successifs où se conserve ou ne se conserve pas la puissance de cette production, le corps ne fournit que ce qu’on lui permet de fournir, selon le compte que l’on tient ou non de ce qu’il est, de ses besoins et de ses limites. Usage et précaution sont liés, comme le seront l’idée d’une science du travail et celle du souci des dommages que celui-ci inflige, comme sont solidaires discours mécaniste et discours médico-social.
Pour Mosso, la question est : comment inscrire le travail musculaire, ou l’amener à se représenter lui-même selon la méthode graphique ? Mosso va proposer non pas une, mais deux machines – deux appareils enregistreurs-inscripteurs mareysiens. Le premier, l’ergographe, répond à la question : comment inscrire le travail des muscles fléchisseurs des doigts de la main ? En ce cas, implicitement, la fatigue est la diminution de la quantité de travail en fonction du temps. La courbe de travail est aussi, directement, une courbe de fatigue. Le second, le ponomètre, cherche à saisir sur le vif, non plus la seule fatigue, mais, de manière beaucoup plus problématique, le conflit de l’individu avec celle-ci.
Quel est le principe de l’ergographe
[24] ? On immobilise la main sur une plaque de fer en introduisant l’index et l’annuaire dans des tubes. On attache ensuite au médius une petite corde reliée à un poids (2 à 3 kg). À cette corde est relié un curseur enregistreur terminé par une plume qui inscrit le mouvement sur le papier noirci qu’on fait défiler sur un support. On demande au sujet de l’expérience de répéter une flexion maximale du doigt aussi longtemps que possible. La hauteur de la courbe va être fonction de l’amplitude du déplacement et, puisque la charge est constante, la dimension horizontale du graphique est uniquement la représentation de la ligne du temps et non des unités d’effort : l’ergographe dit quel chemin est parcouru à quel instant.
Le deuxième appareil est le ponomètre
[25] qui fait intervenir la notion de travail utile. Le dispositif comprend deux parties :
a) un poids fixé à une tige ayant un appui ;
b) un triangle métallique auquel le doigt est relié, ainsi que le dispositif inscripteur. Pour soulever le poids, le doigt doit tirer une corde et au moment opportun (le maximum de soulèvement) la fermeture qui relie la tige d’appui au triangle métallique doit céder. Seul le mouvement exécuté lors de la phase précédant la rupture correspond à l’exécution du travail utile (le déplacement de la charge) : la partie du mouvement qui suit cette rupture du contact avec le support est un « travail à vide », qui n’a plus d’effet relativement à la charge. Enfin, l’augmentation progressive de l’amplitude du mouvement à vide (plus le sujet répète l’expérience, plus ce mouvement est important) est pour Mosso la traduction du fait que l’excitation nerveuse envoyée au muscle pour produire la contraction a progressivement augmenté. Cette excitation étant plus importante, le mouvement ne peut plus être interrompu lors qu’il n’a plus de raison d’être.
On est donc en présence, avec les deux appareils et les deux courbes, de deux objectivations distinctes du phénomène de fatigue. L’une est relative à l’effet mesurable (le travail) – c’est la diminution de sa quantité ; l’autre est interprétative parce qu’elle implique une hypothèse causale d’inspiration énergétiste : quand la quantité de travail fournie tend à diminuer, la quantité d’excitation nerveuse nécessaire à l’exécution de ce travail tend à augmenter
[26]. Autrement dit la fatigue n’est pas seulement dans la diminution de l’effet utile, elle est aussi dans l’augmentation de l’effort fourni pour un effet constant, et même dans l’inexorabilité d’une détérioration entre travail et coût du travail. D’où une « loi » de Mosso, désignée comme telle dans la littérature : la quantité de fatigue augmente plus vite que la quantité de travail ; réduire les pauses de moitié, c’est faire tomber l’effet utile quotidien au-dessous de son maximum.
Que retenir des résultats de Mosso ? Premièrement
[27] que la courbe de fatigue est
individuelle, au point que deux courbes, réalisées à deux moments différents pour un même effort fourni par un même individu, paraissent être la reproduction directe de l’une par l’autre, et non deux enregistrements différents. Dans ce qui paraît être le geste le plus impersonnel, il y a une empreinte, une signature qui est comme le rapport de l’individu à sa propre fatigabilité en tant qu’un tel rapport lui assigne par avance un rythme propre, peut-être aussi une activité spécifique. Naît avec Mosso une sorte de physiologie différentielle comme il existe bientôt une « psychologie différentielle »
[28], source, par ses tests, d’orientation professionnelle : à chacun le rythme de sa fatigue comme sa vérité dans le lieu clos de l’expérimentation.
Deuxièmement le laboratoire est un lieu où par rapport à la fatigue on peut élaborer des stratégies. On définit, avec les conditions d’expérience, la possibilité de faire varier celles-ci : l’intensité de l’effort, le chemin parcouru, ou la durée de l’expérience. On doit pouvoir déterminer les conditions qui permettent d’allier une quantité maximale de travail à un minimum de fatigue, c’est-à-dire celles selon lesquelles est diminuée le moins possible la force de travail encore disponible. Le laboratoire comme champ expérimental anticipe sur l’application de ses résultats, prépare à l’évaluation des alternatives et donc à une gestion de la force de travail. Faire varier les conditions d’expérience, c’est se donner les moyens de rechercher un optimum. Cet optimum est à la fois ce que constate l’observateur et ce qu’ensuite il peut fixer. Ce sera l’ambiguïté des thèses de Jules Amar : en un sens, l’expert est habilité à prescrire en fonction de ce qu’il sait possible, connaissant mieux ce qui est préférable que l’individu dont il entend régir les gestes ; en un autre, il ne prescrit qu’en fonction d’un ordre qu’il prétend découvrir et non imposer (en réfléchissant, en particulier, sur les différences que présentent les individus, en habileté et en efficience)
[29].
Il y a alors une troisième tradition qu’il faut évoquer, et qui vient avec Mosso rencontrer les précédentes. Elle concerne, non la possibilité intrinsèque de la construction de l’ergographe, non la définition et l’importance de ce qu’il permet de mesurer, mais plutôt le type d’usage qui peut en être fait. C’est, en particulier, l’idée d’un gouvernement des experts
[30]. Si on suit Saint-Simon, le but des sociétés industrielles est la prospérité, et la condition de possibilité du plein développement de celle-ci est qu’en elles l’administration des choses remplace le gouvernement des personnes. Or, l’administration des choses correspond à des décisions qui portent sur des questions « éminemment positives et jugeables »
[31], dont on peut décider indubitablement, en fonction d’un état donné du savoir. Dès lors, la politique qu’appelle le système industriel entend substituer à l’arbitraire législatif et à la violence de la domination un ordre nécessaire où les choix renvoient aux connaissances qui les dictent et non à la seule volonté d’individus émancipés et usant de leur libre arbitre. Saint-Simon y insiste, mieux la société est organisée, moins l’exercice du pouvoir y est nécessaire en tant qu’activité de maintien de l’ordre. L’état policier et coûteux, c’est ce que l’organisation doit tendre à rendre inutile. « L’action de gouverner est nulle alors, ou presque nulle, en tant que signifiant action de commander. »
[32] Mais si on fonde les impératifs sur la nature des choses, est éliminée, en même temps que l’arbitraire, la protestation qu’il engendre, avec la nécessité de la réprimer. L’expert sait ce qu’on peut exiger, c’est sa force et celle du système où il peut prévaloir : sa puissance vient de ce que ses décisions sont le « résultat de démonstrations scientifiques, absolument indépendantes de toute volonté humaine »
[33]. L’utopie du système industriel, son horizon illimité reposent sur une affirmation dogmatique : dans l’administration des choses, il n’y a pas, il ne doit pas y avoir de questions indécidables
[34].
On peut dire qu’une vaste formation discursive naît, avec Mosso, de ce projet : déterminer, par l’objectivation préalable de ce dont le corps est physiologiquement capable, ce qui ensuite peut socialement être exigé de lui. Dans un contexte de compétition des nations industrialisées, et dans une pensée où la puissance respective de celles-ci est réductible en un sens essentiel à la somme de la force de travail des individus qui compose chacune d’elles, la fatigue est devenue une question bio-politique : il faut déterminer clairement quel est le bon usage des capacités productives de chacun, et quels sont la nature de la fatigue et les facteurs qui la font varier
[35]. L’ergographe n’est donc pas une machine comme les autres ; il est l’instrument d’une interprétation du corps comme machine et l’instrument d’une adaptation de cette machine à d’autres machines. Mais on peut dire que, si l’ergographe est le premier instrument d’une connaissance du moteur humain propre à en définir l’usage, l’évolution qui s’est produite à partir du travail de Lavoisier réduit l’écart entre connaissance physiologique de l’activité musculaire et définition instruite par l’ergographe de sa mise à profit dans le travail industriel. Le lien s’est en effet durablement établi, qui n’allait aucunement de soi, entre analyse des fonctions dans les sciences de la vie et mesure du travail. Si en 1827 Milne-Edwards a pu écrire, avec l’article « Organisation »
[36] qui suggérait une histoire naturelle de la division du travail, un texte d’une grande importance, c’est peut-être aussi que désormais, après Lavoisier, toute fonction a dans son accomplissement une dimension de labeur du fait de son coût énergétique. Le travail n’est pas quelque chose qui vient au corps de l’extérieur, comme une exigence surimposée par la contrainte sociale ; mais il est désormais le principe d’intelligibilité de tout agir, en tant que celui-ci a, quelle que soit sa forme spéciale, non seulement une valeur d’usage dans l’économie animale, mais aussi une valeur d’échange, un équivalent-travail au sens strict. Le travail est présent dans le geste le moins concerté, la démarche la plus nonchalante
[37], l’activité cardiaque la plus régulière. Hors de l’usine, au seuil de celle-ci, il a donc déjà imposé sa loi.
Le problème de la fatigue et de son interprétation peut être évoqué à partir de l’équation générale, due en 1903, à Ioteyko et Henry
[38], de forme :
η = H – at3 + bt2 – ct.
Dans cette « équation générale » des courbes de fatigue, la diminution de la hauteur initiale de soulèvement H est déterminée par trois constantes individuelles : 1) le facteur
c, qui représente l’épuisement des réserves énergétiques du muscle, la diminution de la quantité de glycogène disponible ; il correspond à la « perte de puissance » proprement dite, analogue à celle d’un moteur inanimé ; 2) la stimulation nerveuse intensifiée (le facteur
b, positif, dont le ponomètre a mis en évidence le rôle) ; 3) la manière dont les résidus du métabolisme musculaire (l’acide lactique) – évacués par le sang moins vite qu’ils ne se forment – diminuent l’efficience du muscle. Ce dernier phénomène, compris par Ioteyko comme une auto-intoxication, est celui qui croît le plus vite et celui qui est considéré comme prépondérant : la fatigue est alors moins la dissipation du capital énergétique que « l’impossibilité d’en tirer parti »
[39] : ce qui est une manière de dire que la fatigue
prévient l’épuisement.
Deux aspects de la réflexion de Ioteyko méritent d’être soulignés. On s’aperçoit, en premier lieu, qu’on a échangé une définition stricte de la fatigue par la courbe ergographique contre une interprétation de la diminution quantitative du travail produit, interprétation de la courbe elle-même où la fatigue n’est plus un résultat, mais un facteur parmi d’autres du niveau d’activité. Dès lors, la courbe ergographique repose sur un palimpseste de courbes indépendantes exprimant la dépendance de la performance de travail à l’égard de chaque élément de l’explication, ce qui pose alors, inévitablement, la question de la légitimation de l’interprétation et celle de la manière dont ces facteurs composent entre eux.
En second lieu, est intégrée au phénomène de la fatigue, comme le remarque Anson Rabinbach, une « dimension normative »
[40]. Selon le commentaire ultérieur de Ioteyko, on peut distinguer entre une « défense immédiate » (la cessation ou diminution du travail imposée par le corps lui-même), une « défense préventive » (la sensation de fatigue) et une « défense consécutive », l’accoutumance
[41]. La défense préventive, c’est la justification de la face psychologique de la fatigue, qui est fonctionnellement définie et non plus purement épiphénoménale. La défense consécutive consiste en une modification du seuil de tolérance
[42], dont l’exemple est la capacité d’un cheval entraîné à différer la fatigue, du fait de sa capacité acquise à « épargner » le glycogène musculaire. La fatigabilité est alors insérée dans une histoire du corps où elle est à la fois façonnée et transformée. Quant à la défense immédiate, c’est par elle qu’on pourrait caractériser certains aspects de la fatigue du système nerveux central
(CNS fatigue) telle qu’elle est comprise aujourd’hui : lors de l’état de fatigue, l’inhibition des motoneurones semble pouvoir être contrôlée à partir des muscles fatigués eux-mêmes par feed-back sensoriel, « de sorte que puisse se produire la forme d’activation la plus sûre et la plus économique »
[43], c’est dire que l’activation centrale diminuée serait en fait, du fait de cette diminution, adaptée à la fatigue périphérique. En ce cas, le système nerveux central n’est plus personnifié comme celui qui n’a d’autre choix que de contrarier la fatigue ou de s’abandonner à elle, selon l’ancienne distinction du volontaire et de l’automatique qui prédomine chez Mosso et Ioteyko ; il reçoit une fonction plus subtile de modulation opportuniste de la demande adressée à l’appareil musculaire en fonction de l’offre disponible. Et ainsi redéfinie, la fatigue n’est plus l’ennemie, mais l’alliée de l’ergonome ; elle participe d’une régulation spontanée du comportement, et non d’une soumission à la contrainte externe du travail imposé ; elle est jugement immanent que le corps porte sur lui-même.
Autour de 1900, et en particulier avec un texte programmatique de Kraepelin
[44], la courbe de travail est dissociée de l’instrument ergographique et de la question de la fatigue musculaire, pour devenir un élément constitutif de la psychologie expérimentale naissante
[45]. Le volume de la tâche effectuée par unités de temps (additions de nombres, par exemple) doit permettre d’objectiver l’activité d’un autre moteur, calqué sur celui qui fournit du travail musculaire ; de le définir par le travail « intellectuel » qu’il produit ; de mesurer sa performance et de préciser les conditions de l’optimisation de son fonctionnement. Dans la vaste recherche qu’il entreprend et coordonne
[46], Kraepelin semble animé d’une double motivation, de thérapeute et de théoricien. Tout d’abord, adoptant sur la neurasthénie définie par George Miller Beard un point de vue proche, quoique distinct, de celui de Proust et Ballet
[47], il voit fondamentalement dans l’état dépressif une réponse du sujet au surmenage : la connaissance du travail, de ses effets, des facteurs qui en déterminent la nocivité s’intègre au projet d’une « hygiène spirituelle générale »
[48]. Fixer des règles, formuler des recommandations, préciser les limites de l’usage de ses facultés que peut tolérer l’individu, c’est contribuer à définir les conditions de sa santé dans un monde qui n’est pas seulement désormais celui, bien visible, du machinisme industriel, mais aussi celui de la vie professionnelle en général, où, le psychiatre le pressent, les exigences ne sont pas moins rigoureuses, le dommage dû à l’excès de travail moins réel, lorsque les tâches deviennent abstraites et leurs effets immatériels.
En second lieu, la courbe de travail est pour Kraepelin au service d’une connaissance analytique : si le Moi est la résultante de forces qui luttent en lui à son insu
[49], le travail dont il est capable doit montrer, par les modifications quantitatives qu’il présente dans le temps, l’alternance entre des phases où se fait plus nettement sentir l’action prédominante de l’une ou l’autre de ces forces. Kraepelin distingue ainsi, outre la fatigue
(Ermüdung), deux facteurs qui ont un effet bénéfique sur le travail et qui sont liés à la répétition des tâches, l’entraînement
(Uebung) et l’habitude
(Gewöhnung) ou résultat des entraînements antérieurs ; deux facteurs qui coïncident avec l’effet des pauses et de leur durée respective, la détente
(Erholung) et la perte d’entraînement
(Uebungsverlust) ; enfin deux modes d’action de la volonté, comme tension
(Anregung) durant la phase initiale de l’activité et comme impulsion
(Antrieb) qui vient ensuite contrarier la fatigue naissante. L’unité du Moi est une unité composée, et la différence individuelle doit se résoudre en cette composition. La différence avec la pharmacopsychologie dont Kraepelin avait fait le premier terrain d’étude de sa psychologie expérimentale est alors essentielle
[50]. Avec cette dernière, il s’agissait d’objectiver la dépendance du sujet d’expérience à l’égard des agents pharmacologiques ; tandis qu’il s’agit cette fois, avec la psychologie du travail, de déterminer la manière dont l’individu se définit lui-même, du fait de son activité, en répondant, non à des stimulations, comme dans les tests psychophysiques de Wundt, mais à des exigences. Il reste qu’une même quantité de travail peut correspondre à plusieurs combinaisons entre ces facteurs, qu’il y a toujours plusieurs explications disponibles pour une même chute ou une même reprise de l’activité. Kraepelin voit dès lors dans les pauses une épreuve critique et un remède à l’arbitraire dans l’assignation des causes : en en faisant varier la durée et le moment, le psychologue doit apprendre à dissocier les facteurs et à reconnaître, dans une même diminution de la performance, l’effet de l’entraînement antérieur qui s’évanouit, la brièveté excessive de la pause précédente, ou le fléchissement du vouloir.
Du travail de Kraepelin, Max Weber a été à la fois le lecteur le plus attentif et le critique le plus impitoyable
[51]. Selon lui, une distinction doit être maintenue entre l’intérêt pratique des disciplines qui objectivent la composante physiologique ou psychologique du travail et leur validité comme corps d’hypothèses scientifiques. Aussi longtemps que ces disciplines offrent les instruments d’une analyse pragmatique des situations de travail et qu’elles rendent possibles des décisions opportunes, il importe finalement peu que leurs concepts reçoivent l’interprétation réaliste que Kraepelin en donne
[52] : c’était, de la part de Max Weber, donner son assentiment à un usage élargi des résultats de la psychophysique dans l’organisation du travail industriel, tout en opérant une suspension du jugement quant à sa valeur proprement scientifique. En outre, l’analyse kraepelinienne du travail souffre de deux faiblesses qui sont aussi, pour une part, celles de l’ « ergographie » dérivée de Mosso. Pour Max Weber, le laboratoire est le lieu où s’opère une
idéalisation, et non celui où serait révélée la réalité ultime du travail : les vérités qu’enseigne l’ergographe s’acquièrent au prix d’une négligence intentionnelle à l’égard de facteurs qui ne s’ajoutent pas simplement à ceux que définissent les lois du moteur humain comme des modifications épiphénoménales du substrat scientifiquement étudié. Ce qui veut dire que c’est une chose d’instruire l’organisation du travail à partir des tracés ergographiques, et que c’en serait une autre que de croire qu’une politique industrielle peut être dictée par les lois du moteur humain, pour le plus grand bénéfice de tous, unis et réconciliés par le savoir positif. En second lieu, la prise en compte, si elle a lieu, de la part essentielle dans la détermination de l’activité du travailleur de sa motivation, de l’intérêt intrinsèque des tâches qui lui sont confiées, de la manière dont le calcul de sa rémunération joue un rôle fortement ou faiblement incitatif, fait intervenir des facteurs qui ne peuvent recevoir, dans le cadre défini par Kraepelin, de
statut légal
[53]. Il ne peut y avoir, officiellement, d’action de la « fatigue » ou l’ « entraînement » qu’à travers leur expression physicochimique ; ou plutôt
fatigue et
entraînement sont des dénominations par provision, qui appellent en droit une réduction ultérieure. Or le problème posé par les termes
Anregung et
Antrieb, « tension » et « impulsion », Max Weber n’a pas de peine à le montrer, ne peut être résolu de cette manière. Comme on pourrait le dire aujourd’hui dans un langage façonné par la « philosophie de l’esprit », on ne peut attribuer un rôle causal aux états physiques du cerveau
comme états physiques si les effets qu’ils déterminent et qui doivent être expliqués, en dépendant des états mentaux correspondants, dépendent en fait du contenu de tels états. Les contenus des pensées de l’homme au travail sont spécifiés par des facteurs qui sont d’abord dans son environnement externe, non dans sa tête ou les cellules de son corps. L’intérêt de la tâche existe par rapport à une organisation du travail, une qualification, un projet individuel qui sont d’abord déterminés dans cet environnement dont justement le laboratoire a éliminé méthodiquement l’influence. L’existence d’un état interne jouant un rôle causal va alors de pair avec la détermination externe de cet état. C’est toute l’organisation psychophysique du travail dont le projet se trouve remis en cause, puisque le gouvernement des experts est une idée intimement liée à celle d’une pyramide des savoirs où les connaissances fondamentales déterminent de manière univoque les solutions des problèmes que les autres disciplines abordent.
Si la critique wéberienne de l’ergographie est unique dans sa cohérence, elle est contemporaine d’un ensemble de transformations qui ont progressivement réduit les ambitions et l’audience des héritiers de Mosso. La modification de la nature du travail ne pouvait, comme l’a senti Jean-Baptiste Lahy, que disjoindre durablement la réalité sociale de celui-ci et l’objectivation ergographique du travail musculaire, ôtant à celle-ci son applicabilité directe. Le développement de l’étude des maladies professionnelles aboutissait à un recensement des entités morbides et des facteurs pathogènes au milieu desquels les douleurs musculaires et le surmenage occupaient une bien moindre place que celle, par exemple, des inhalations de vapeurs et de poussières causant des affections pulmonaires
[54]. Le succès du taylorisme, diversement apprécié par les théoriciens du moteur humain, devait imposer progressivement une autre forme de rationalisation des tâches
[55]. Enfin, et peut-être surtout, le développement d’une législation du travail
[56] (indemnisation des accidents survenus « par le fait du travail », limitation de la journée légale qui ne concerne plus uniquement certaines catégories de salariés) introduisait une définition des règles devant régir l’utilisation de la force de travail qui substituait à l’utopie du gouvernement des experts une réflexion d’un autre type
[57]. Proposer la limitation de la durée du travail de tous, comme lors du débat parlementaire français de 1910, c’est reconnaître que l’exigence productive doit être bornée par la prise en compte d’exigences d’un autre type dont la « limite physiologique extrême de la journée de travail »
[58] est, parmi d’autres, la forme la moins discutable et la plus impérieuse. Soutenir
[59], avec l’idée de risque professionnel, que l’accident au travail implique une responsabilité objective de l’employeur, que le salarié cesse sur le lieu du travail d’être tenu responsable de ce qu’il advient de son corps, c’est poser que, lorsqu’il exécute le contrat de travail, « le corps du salarié cesse d’être le siège d’une libre volonté individuelle pour devenir une chose vivante insérée dans une organisation conçue par autrui »
[60]. C’est parce que le corps est objectivement exposé – et, pourrait-on dire, momentanément représentable dans la vérité de son activité par le tracé ergographique – ; parce que le travail que le corps fournit peut être apprécié comme celui d’un moteur quelconque, que la personne a, en même temps, à être juridiquement protégée. Mais la définition juridique de la norme, si elle peut être éclairée par des connaissances positives, ne peut dériver à proprement parler d’un savoir objectif. La caution scientifique qui peut être apportée aux dispositions légales ne se confond aucunement avec le
fondement qui leur confère un caractère d’obligation.
Cependant, une transformation du mouvement ergographique accompagne l’émergence du droit du travail et s’articule à elle. La figure qui permet le mieux de prendre la mesure de cette transformation est sans doute celle d’Armand Imbert (1850-1922). Trois aspects de son activité scientifique méritent d’être rappelés. Il y a d’abord chez Imbert la volonté d’échapper à l’abstraction du laboratoire et de déterminer ce que celle-ci peut dissimuler à l’analyse de la réalité qu’elle prétend permettre d’objectiver. La critique de l’enregistrement ergographique qu’il développe insiste par exemple sur la variabilité de l’effort musculaire pendant le soulèvement d’une charge, sur l’attention qu’il faut accorder au volume et à la puissance des muscles impliqués dans une tâche lors de l’évaluation physiologique, et non simplement mécanique, du travail effectué
[61]. Cette critique débouche en outre sur la mise au point de nouveaux appareils enregistreurs qui résultent de la modification des outils de travail eux-mêmes. À la « lime dynamométrique » et à la « varlope inscrivante » d’Amar
[62] répond par exemple le sécateur d’Imbert
[63] dont le manche permet l’inscription directe des efforts de coupage. Imbert cherche à saisir sur le fait le travail se faisant dans la diversité de ses manifestations concrètes.
En second lieu, Imbert estime comme Lahy qu’une fonction d’arbitrage peut être assumée dans les conflits sociaux par la connaissance des réquisits physiologiques du travail. Deux exemples de ses prises de position doivent être mentionnés. La rémunération du travail des ouvrières viticoles de l’Hérault était basée sur un double tarif, en fonction de la taille des sarments et de leur section. En comparant les unités mécaniques d’effort correspondant dans chacun des cas à l’unité tarifée, Imbert pense « valider »
a posteriori la réclamation des ouvrières qui ont demandé et obtenu un tarif unique, ayant établi que, comme elles le pensaient, l’effort de coupe des sarments les plus épais était auparavant proportionnellement moins bien rémunéré. En une autre occasion, le nombre d’accidents du travail frappant les dockers du port de Sète étant bien supérieur à la moyenne nationale, Imbert repousse l’accusation de simulation ou de blessures délibérément provoquées par les victimes en corrélant cet écart manifeste à une réduction de la journée de travail propre à ce seul port, ayant entraîné un rythme de travail plus soutenu et un surmenage qui expliquent à eux seuls la fréquence accrue des accidents
[64].
Le rapprochement de ces deux exemples permet, semble-t-il, de nuancer l’accusation de naïveté scientiste qui peut être formulée à l’encontre d’Imbert. Il ne s’agit en effet aucunement de « réduire » le salarié au travail mécanique qu’il accomplit, mais d’obtenir, au-delà de l’objectivation de ce travail et à partir d’elle, une reconnaissance de celui-ci, de sa matérialité, de ce qu’il implique de conséquences et de risques. La fonction de l’expertise n’est pas alors celle d’une autorité planificatrice et omnisciente, mais bien celle d’un contre-pouvoir : infléchissement plutôt que bouleversement, puisque Mosso pouvait écrire que la « loi de l’épuisement » était intrinsèquement la détermination d’une limite à ne pas dépasser, donc avant tout une défense, un commandement négatif
[65]. En outre, et c’est le troisième point mémorable, Imbert est proche de Charles Frémont
[66] en ce qu’il reconnaît la faculté qu’a l’individu au travail de déterminer spontanément l’adaptation du mouvement qu’il exécute à la tâche qui lui est proposée. Il montre ainsi que l’efficacité du travail le plus physique n’est pas affaire de force musculaire ou de rapidité des réflexes mais d’une intelligence du geste
[67] qui est invention spontanée de solutions dont l’organisation des tâches peut et doit ensuite s’inspirer. En d’autres termes, pour Imbert comme pour Frémont, il ne peut y avoir de gestion autoritaire du travail qui se justifie comme telle, il ne peut y avoir qu’un développement par la réflexion scientifiquement instruite de solutions pragmatiques par lesquelles le savoir-faire pratique a déjà anticipé sur elle. « Nous sommes tous en effet, en pratique, des physiologistes consommés en ce qui nous concerne, parce que nous sommes la physiologie elle-même. »
[68] La valorisation de l’individu comme source ultime de tout impératif ne peut pas ne pas avoir, par rapport au thème de l’organisation du travail, une dimension critique.
Dans
Surveiller et punir, Michel Foucault a défini les « disciplines » comme des « techniques pour assurer l’ordonnance des multiplicités humaines »
[69], nées au XVIII
e siècle de la nécessité d’ « ajuster » les effets d’une forte poussée démographique à la « croissance de l’appareil de production ». Quand bien même sont adjoints à la « production proprement dite » d’autres phénomènes connexes (production de savoir, de santé, de « forces destructrices »), tout donne à penser que le projet d’ « extraire des corps le maximum de temps et de force » doit faire de l’atelier, puis de l’usine, le lieu où s’élabore une « technologie fine et ajustée de l’asservissement » importante entre toutes. Il serait alors légitime de voir dans le discours de Mosso et de ses successeurs à la fois ce qu’appelle la rationalisation du travail et ce qui se propose d’en « intensifier » les effets ; à la fois la conséquence d’un « déblocage épistémologique » issu d’une relation de pouvoir nouvelle, et ce qui offre à ce même pouvoir industriel les outils d’un contrôle toujours plus poussé des gestes, les raisons d’une attention toujours plus grande accordée à l’alimentation et à l’hygiène, les préceptes permettant une utilisation toujours mieux réfléchie des différences individuelles en matière de force et d’aptitude ; d’y voir ce qui offre finalement tous les moyens requis pour mobiliser en masse, puis faire man
œuvrer en souplesse, une population au travail à l’efficience décuplée.
Si l’analyse qui précède est exacte, il n’est pourtant pas vrai que l’ergographe est un « mécanisme d’objectivation » qui vaut dans son principe comme « instrument d’assujettissement ». Non seulement les conditions de possibilité de l’ergographe sont à rechercher ailleurs que dans l’organisation concrète du travail social ; non seulement ses effets limités ne semblent pas avoir été ceux d’une intensification du processus productif ; mais c’est la thèse selon laquelle le calcul des fatigues et la détermination de l’effet des pauses seraient pris dans un vaste dispositif de coercition qui doit finalement être rejetée. Bien entendu, l’idée d’aligner les normes sociales du travail sur des normes physiologiquement définies méconnaissait (c’est ce qu’on appelle le scientisme) qu’il est nécessaire – c’est.à-dire inévitable, d’inventer les premières et que, de cette nécessité, la connaissance approchée des secondes ne peut en aucun cas délivrer
[70]. Elle méconnaissait aussi, on l’a vu, que la physiologie était déjà entendue et interrogée comme une connaissance de la vie au travail, de la vie comme activité fondamentalement laborieuse et que, par conséquent, ce qu’elle se proposait d’emprunter à l’objectivation des corps, l’organisation « scientifique » du travail ne faisait en un sens que le lui reprendre après le lui avoir donné. Mais l’étude de ce qui est mécaniquement possible est aussi, dans la perspective où l’ergographe apparaît et fait sens, celle – biomédicale – de ce qui est pour le corps objectivement indésirable et pathogène : autant dire qu’une chose est la normalisation des comportements, qui peut s’effectuer, Taylor devait le prouver, sans guère de physiologie, une autre la prise en compte par l’ergographie de la normativité biologique, qui inscrit dans la connaissance du vivant la reconnaissance des exigences de la vie. L’
œuvre d’Armand Imbert n’est pas celle de Karl Arnhold
[71]. Il ne sert à rien d’opposer une objectivation aliénante à la liberté spontanée du mouvement, si l’objectivation, avec l’examen scientifique des conditions de la fatigue, recherche en fait ce qui préserve durablement cette liberté. C’est à un autre univers que celui des disciplines qu’appartient alors l’ergographe : il faut le rattacher à la médecine des artisans de Ramazzini, au Prix des arts insalubres mis au concours par Lavoisier, Tenon et Adamson en 1783
[72], à l’idée d’une prévoyance instruite par la connaissance des effets du travail, plutôt qu’à celle d’un assujettissement dont le savoir serait à la fois la conséquence et le démultiplicateur.
Max Weber a lui-même présenté sa lecture critique de Kraepelin comme une
contribution à une psychophysique du travail industriel
[73], ce qui était une manière de dire que c’était par manque d’audace, et non par excès d’ambition, que la science du travail avait péché ; qu’elle n’avait pas su expliquer comment désirs et croyances produisent des effets dans le travail, pas plus, par exemple, qu’elle n’aurait pu dire quelque chose de la fatigue qui accable celui qui exécute des tâches non pas intrinsèquement pénibles, mais dénuées de sens pour lui, exécutées sous la contrainte et sans espoir de résultat
[74]. Ce n’était donc pas le projet d’une objectivation du travail qui se trouvait invalidé, mais le cadre défini à cette fin qui s’était avéré être trop étroit, et les catégories mises en
œuvre inadéquates. Ce qui revient à dire qu’il est moins pertinent aujourd’hui de « dénoncer » une science du travail qui a échoué à se constituer – l’ergonomie réalisant depuis un plus modeste programme, que de constater que, comme projet et exigence de totalité, cette science introuvable porte en elle la critique fondée, utile et sans doute actuelle de l’opposition entre ce qui est physique et ce qui est mental, entre le biologique et le social, ou entre les faits publiquement constatés et la subjectivité résiduelle des individus.
En outre, sous les noms sans doute peu engageants d’ « hygiène du travail » et d’ « hygiène mentale » était défendue l’idée d’une mesure possible des risques encourus et des dommages subis du fait du travail, ainsi que celle de solutions qui pourraient être adoptées par la collectivité pour se prémunir contre eux. Or soutenir qu’aujourd’hui les dommages causés par la guerre économique et la compétition universelle sont massifs, quand bien même ils échappent pour une part essentielle à leur identification par la médecine du travail, ce n’est sans doute pas s’avancer beaucoup. À la difficulté de l’objectivation du travail répond en effet la difficulté nouvelle de la détection médicale et de la reconnaissance sociale des maladies professionnelles. La littérature relative à l’usage élargi des psychotropes témoigne, indirectement mais sans ambiguïté, de la transformation parallèle du devoir d’être actif et bien portant par ce qui est perçu comme une possibilité nouvelle pour l’individu de pallier défauts et carences. Lorsque sa patiente vient lui dire qu’en l’absence d’antidépresseurs « elle n’est plus elle-même », venant aussi lui demander de quoi faire face à la situation professionnelle conflictuelle qu’elle a à affronter, le psychiatre Peter Kramer remarque que, traitant quelqu’un qui n’est
plus déprimé, il n’est plus lui-même exactement dans son rôle traditionnel de thérapeute
[75]. En un sens, il y a longtemps, comme il le remarque aussi
[76], que la médecine à l’occasion traite autre chose que des maladies, mais, dans le cas qui l’occupe, ce n’est pas en fonction d’une norme individuelle de confort ou d’un canon esthétique que la prescription du médicament est demandée au médecin, mais par rapport à un impératif qui vient aussi à l’individu de la société qui lui donne un rôle auquel il ne peut toujours ni entièrement s’identifier sans assistance. Le médecin est mis en demeure de donner à l’individu de quoi tenir la promesse que son rôle social lui a fait contracter, et il est lavé du soupçon de délivrer une drogue en toute légalité par l’appréciation positive qui est communément portée sur les effets de médicaments qui rendent les individus, selon une formule pleine de sens, « libres de s’adonner avec plaisir à des activités sociales et productives »
[77]. En d’autres termes, pour que l’individu trouve en lui ce que l’exigence sociale attend qu’il y trouve, le médecin fournit les nouveaux combustibles du moteur humain ; pour les fournir, il accepte à son tour l’impératif qu’est appelé à reconnaître, sans pouvoir le discuter, celui qui fait appel à lui. En un sens, le terme d’hygiène est depuis longtemps équivoque. Il y a plus d’un siècle, Adrien Proust notait ainsi que l’hygiène n’est pas nécessairement limitée à la lutte préventive contre la maladie : « Il est une autre manière de comprendre l’hygiène, plus haute et plus large. [...] il ne s’agit plus d’un but purement préventif et prophylactique, d’un rôle surtout défensif : tout ce qui peut conduire à l’amélioration de l’homme, à l’accroissement de son bien-être physique et moral, de son activité somatique et intellectuelle, devient du ressort direct et légitime de l’hygiène. »
[78] Mais il serait bien difficile de reconnaître, dans une surmédicalisation née de l’urgence et du désarroi, ces prescriptions d’hygiène et cette « amélioration organique » qu’Auguste Comte appelait de ses v
œux, pour peu qu’elles fussent justifiées par la « morale sociologique »
[79]. Dès lors, l’arrêt de l’ergographe, la fin de l’utopie kraepelinienne d’une « hygiène mentale » ne coïncident pas avec une libération, mais avec une normalisation qui étend d’autant mieux ses effets qu’elle demeure indécelable.
[1]
Angelo Mosso, Le leggi della fatica studiate nei muscoli dell’uomo,
Academia dei Lincei, 1888, trad. Les lois de la fatigue dans les muscles de l’homme,
Archives italiennes de biologie, 1890, t. XIII, p. 123-186 ; et
La fatica, 1891, trad. fr.,
La fatigue, Paris, Alcan, 1896.
[2]
Le présent article doit beaucoup au livre d’Anson Rabinbach,
The human motor, University of California Press, 1990, qui reprend le titre de l’ouvrage emblématique de Jules Amar,
Le moteur humain, Dunod, 1914. Cf. aussi l’étude pionnière de Georges Ribeill, Les débuts de l’ergonomie en France,
Le mouvement social, 1980, p. 3-36.
[3]
Voir François Dagognet,
Étienne-Jules Marey. La passion de la trace, Hazan, 1987.
[4]
E.-J. Marey,
La méthode graphique dans les sciences expérimentales, Paris, Masson, 1878, p. IV.
[5]
J.-V. Poncelet,
Cours de mécanique appliquée aux machines, 1826, éd. de M. X. Kretz, Paris, Gauthier-Villars, 1874. Voir Première section, Considérations générales sur les machines en mouvement, § 2, 3 et 6. Le § 6 énumère les diverses dénominations du produit PH, auxquelles se substitue le terme de travail :
puissance mécanique (Smeaton) ;
moment d’activité (Carnot) ;
effet dynamique (Monge et Hachette) ;
quantité d’action (Coulomb). Dans ce même paragraphe, Poncelet nomme
kilogrammètre l’unité de travail proposée par Navier (un kilogramme, élevé à un mètre de hauteur), et qui s’impose ensuite sous cette dénomination. Sur Poncelet, voir la notice de R. Taton in
Dictionary of Scientific Biography, XI, p. 76-82.
[6]
Descartes, Lettre à Huygens du 5 octobre 1637,
in Descartes,
Œuvres, éd. Alquié, Garnier, t. I, p. 802.
[7]
Éd. Adam et Tannery, t. II, p. 353.
[8]
Regulae ad directionem ingenii, AT, X, p. 447, et éd. Alquié, trad. J. Brunschvig, I, p. 178.
[9]
AT, II, p. 352-353.
[10]
Voir F. Dagognet,
op. cit., chap. 1.
[11]
La chronophotographie de Marey est réutilisée par Gilbreth, dans le contexte du taylorisme, pour la décomposition des gestes de l’ouvrier (c’est le « cyclographe »). Par ailleurs, Charles Frémont a fait paraître en 1895 dans la revue
Le Monde moderne (« Les mouvements de l’ouvrier dans le travail professionnel », p. 187-193) des chronophotographies de « frappeur » martelant à la volée qui sont, tout autant que des instruments analytiques, d’admirables contributions à une iconographie de l’univers industriel.
[12]
La méthode graphique dans les sciences expérimentales, Masson, 1878, Introduction, p. III.
[13]
Mosso, dans
La fatigue,
op. cit., p. 42, crédite Lavoisier d’avoir le premier défini la vie comme « fonction chimique ».
[14]
Lavoisier (Antoine-Laurent) et Seguin,
Premier mémoire sur la respiration des animaux, in
Œuvres, Paris, Imprimerie impériale, 1862, t. II, p. 688-703 ; et
Premier mémoire sur la transpiration des animaux,
ibid., p. 704-714.
[15]
François Jacob,
La logique du vivant, Gallimard, 1970, rééd. « Tel », p. 52-53.
[16]
Premier mémoire sur la transpiration, p. 704-705.
[17]
Georges Canguilhem, La formulation du concept de régulation biologique aux XVIII
e et XIX
e siècles, in
Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, Vrin, 1988, p. 89 ; François Duchesneau,
Les modèles du vivant de Descartes à Leibniz, Vrin, 1998, p. 348.
[18]
Premier mémoire sur la respiration, p. 696-697.
[20]
Cybernetics, or control and communication in the animal and the machine, MIT Press, rééd. 1962, chapitre premier.
[21]
Le livre de Marey,
La machine animale, Baillière, 1878, énonce d’emblée la supériorité de la machine thermique comme modèle du corps, introd., p. 5-6.
[22]
Premier mémoire sur la respiration, p. 698.
[23]
Dans
Le normal et le pathologique, le concept de normativité biologique est introduit par Georges Canguilhem dans la seconde partie, chap. II, « Examen de quelques concepts », éd. PUF, Quadrige, p. 77. Sur l’exemple d’un empoisonnement dû à la suspension de l’élimination des déchets du métabolisme, Canguilhem distingue être selon la loi (physico-chimique) et être selon la norme (biologique). Cette distinction peut être appliquée à la fatigue. La fatigue est toujours selon la loi ; et l’exercice
normal d’une fonction n’en est pas l’exercice
constant. Cependant, s’il est vrai que la possibilité de la libre exécution du geste est essentielle à la norme de l’organisme, il existe un seuil – difficilement assignable, mais qu’il n’est pas arbitraire de postuler, à partir duquel la fatigue n’est plus selon la norme. On ne peut toujours refuser à la fatigue une signification négative pleinement objective : ce serait non seulement ignorer les séquelles possibles de l’effort épuisant (invoquer la fatigue physique « heureuse » ne doit pas faire oublier que la médecine du sport a un objet), mais considérer abusivement l’entrave temporaire à la liberté de mouvement qu’elle incarne comme une gêne purement subjective. Or le fait qu’elle peut imposer de différer tel ou tel acte implique l’impossibilité momentanée pour le sujet d’être « normatif » au sens de Canguilhem – d’instituer librement une norme déterminée (
ibid., p. 122), et ce renoncement imposé, passager ou durable, doit être pris en compte. Dès lors, si cette fatigue admet systématiquement pour cause l’impératif du travail, il y a bien contradiction entre norme biologique et norme sociale.
[24]
Angelo Mosso, art. cité, p. 124-136.
[28]
The human motor,
op. cit., p. 278-280.
[29]
Voir Rabinbach,
op. cit., p. 186-187.
[30]
Cf. Alain Supiot,
Critique du droit du travail, PUF, 1994, p. 183 sq.
[31]
Saint-Simon,
L’organisateur, 1819, in
Œuvres, éd. Anthropos, t. II, p. 199.
[34]
Durkheim,
Le socialisme. Sa définition, ses buts, la doctrine saint-simonienne, cours posthume édité par Marcel Mauss, Paris, Alcan, 1928, neuvième leçon, p. 200-222.
[35]
Voir André Liesse,
Le travail au point de vue scientifique, industriel et social, Paris, Guillaumin, 1899, en particulier les chapitres III et IV. Voir la distinction entre intensité et productivité du travail, p. 258 sq., et la conclusion du chapitre IV : une « adaptation meilleure du travail humain dans l’industrie [...] donne, et est appelée à donner, plus d’avantages aux ouvriers et plus de puissance à la production », p. 310.
[36]
Dictionnaire classique d’histoire naturelle, Paris, 1827, t. XII, p. 332-344. En particulier, p. 340-341 : « Les diverses parties de l’économie animale concourent toutes au même but, mais chacune d’une manière qui lui est propre, et plus les facultés de l’être sont nombreuses et développées, plus la diversité de structure et la division du travail, qui en est la suite, sont poussées loin. » Cf. Olivier Perru, Le concept d’individualité biologique chez Milne-Edwards,
Bulletin d’histoire et d’épistémologie des sciences de la vie, 1997, 2, p. 147-172.
[37]
Voir la « roue » de Hirn.
[38]
Charles Henry et J. Ioteyko, Sur l’équation générale des courbes de fatigue, in
Comptes rendus de l’Académie des sciences, 24 août 1903, p. 441-444. Ioteyko en réexplique la signification dans son ouvrage
La fatigue, Flammarion, 1920, p. 113-117. L’autre formule fondamentale est celle due à Chauveau : D
d = Ds + Ph + V – R (D
d est la dépense dynamique, Ds est la dépense statique ou soutien de la charge, Ph le travail positif, V la vitesse, R les frottements). Voir, pour sa justification, Amar,
Le moteur humain,
op. cit., p. 239 : R est compté négativement parce que les frottements sont compris deux fois, dans Ds et dans V.
[39]
Ioteyko,
La fatigue,
op. cit., p. 20.
[40]
Rabinbach,
The human motor,
op. cit., p. 141.
[41]
Josefa Ioteyko,
La fatigue,
op. cit., p. 18.
[42]
La capacité du cheval entraîné, par exemple, à différer la fatigue reposerait en partie sur une capacité acquise à « épargner » le glycogène musculaire.
[43]
J. Mark Davis et Stephen P. Bailey, Possible mechanisms of central nervous system fatigue during exercise,
Medicine and Science in Sports and Exercise, 1997, p. 47.
[44]
Kraepelin, Die Arbeitskurve, in
Philosophische Studien, Festschrift Wilhelm Wundt, Engelmann Verlag, 1902, p. 459-507.
[45]
De Wundt à Kraepelin, la filiation est directe.
[46]
Psychologische Arbeiten, 9 vol., publiés sous la direction d’Emil Kraepelin, Wilhelm Engelmann, Leipzig, 1896-1927.
[47]
Achille-Adrien Proust et Gilbert Ballet,
L’hygiène du neurasthénique, Paris, 1887, chap. III. S’ils écartent une étiologie purement « héréditaire » de la neurasthénie, Proust et Ballet mettent l’accent sur l’ « anxiété » du sujet plutôt que sur l’intensité excessive des efforts par lui consentis. Ce qui ne veut pas dire que pour eux le travail est étranger à la genèse de la maladie, mais qu’il joue son rôle par ses conséquences et ses implications, par les passions tristes qu’il fait naître, plutôt qu’en lui-même. « Le travail cérébral qui surmène et épuise est celui qu’accompagnent le souci du lendemain, la préoccupation vive d’un but à atteindre, la crainte d’un insuccès ou d’un échec, qu’il s’agisse d’affaires industrielles ou commerciales où est engagée la fortune, d’un examen ou d’un concours d’où dépend l’avenir » (
op. cit., p. 21). La neurasthénie, pour Proust et Ballet, est à inscrire dans une vie morale, et non simplement mentale, de l’individu.
[48]
« Der Psychologische Versuch in der Psychiatrie », texte liminaire dans la série des
Psychologische Arbeiten, I, p. 83 sq.
[49]
Kraepelin, Die Arbeitskurve, p. 460.
[50]
Id., Über die Dauer einfacher psychischer Vorgänge,
Biologisches Centralblatt, 1881-1882, p. 654-672, 721-733, 751-766 ; et
Über die Beeinflussung einfacher psychischer Vorgänge, Iéna, Fischer, 1892.
[51]
Max Weber, Zur Psychophysik der industriellen Arbeit, 1908-1909, in
Gesammelte Aufsätze zur Soziologie und Sozialpolitik, Mohr Verlag, 1988, p. 61-255. Ce texte est intimement lié à la critique de Solvay contenue dans « Energetische Kulturtheorien » et à celle de la tentative faite par Lujo Brentano pour réduire la théorie marginaliste de la valeur à la loi psychophysique de Weber-Fechner – « Die Grenznutzlehre und das “Psychophysische Grundgesetz” », deux essais appartenant à la même période de son activité.
[52]
Zur Psychophysik,
op. cit., p. 116-117.
[53]
Ibid., p. 114-116.
[54]
Adrien Proust,
Traité d’Hygiène publique et privée, Paris, Masson, 1877, L’homme considéré au point de vue des professions, chap. 130-327.
[55]
Rabinbach,
op. cit., p. 238-249.
[56]
En ce qui concerne la France, les textes législatifs fondamentaux ont été réédités, avec un commentaire spécifique pour chacun d’eux, in
Deux siècles de droit du travail, l’histoire par les lois, sous la direction de J. P. Le Crom, Les éditions de l’atelier, Paris, 1998.
[57]
François Ewald,
L’État Providence, Grasset, 1986, et Alain Supiot,
Critique du droit du travail, op. cit.
[58]
Marx, Le Capital, Livre I, chap. X, « La journée de travail », in
Œuvres, I, Économie, trad. J. Roy, revue par M. Rubel, Gallimard, « Pléiade », 1963, p. 800.
[59]
Loi du 9 avril 1898, in Le Crom, op. cit., p. 100-103.
[60]
Supiot, op. cit., p. 70.
[61]
Armand Imbert, L’étude scientifique expérimentale du travail professionnel, Année psychologique, 1906, p. 245-259.
[62]
Jules Amar, L’organisation physiologique du travail, Dunod, 1917, p. 69-72.
[63]
Imbert, Exemple d’étude physiologique directe du travail professionnel ouvrier, Revue d’hygiène et de police sanitaire, août 1909, p. 750-770 ; L’étude expérimentale du travail professionnel ouvrier, Revue d’économie politique, 1909, p. 1-34.
[64]
L’étude scientifique expérimentale du travail professionnel, art. cité, p. 257.
[65]
Mosso, La fatigue, op. cit., p. 95.
[66]
Frémont, « Les mouvements de l’ouvrier », art. cité, p. 193.
[67]
Imbert, Étude expérimentale du travail professionnel ouvrier, art. cité, p. 27.
[68]
A. Imbert, au Congrès international d’hygiène et de démographie de Bruxelles de 1903, cité par Georges Ribeill, p. 25.
[69]
Gallimard, 1975, rééd. « Tel », p. 254.
[70]
Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, chapitres « Du social au vital » et « Sur les normes organiques chez l’homme », en particulier p. 194.
[71]
Ingénieur de formation, Karl Arnhold fonde en 1925 le Deutsche Institut für technische Arbeitschülung, ou DINTA. Il poursuit sa carrière publique en Allemagne après l’avènement du national-socialisme.
[72]
Voir le chapitre « Physiologie du travail et ergonomie », in Histoire générale des techniques, t. V, Paris, PUF, 1975, en particulier p. 511-512. Quelques indications dans ce même texte sur Murrell et la genèse de l’ergonomie proprement dite dans la Grande-Bretagne de l’après-guerre.
[73]
C’est le sens du titre allemand.
[74]
Une description saisissante dans Dostoïevski, Souvenirs de la maison des morts, Première partie, II.
[75]
Listening to Prozac, Fourth Estate, Londres, 1994, chap. 1, en particulier p. 10. L’intérêt de l’ouvrage, plus décrié que lu, a été mis en lumière par Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi, Paris, Odile Jacob, 1998, p. 203 et 225.228.
[76]
Peter Kramer, op. cit., p. 262-263.
[77]
Ibid., p. 265. Dans La fatigue d’être soi, Alain Ehrenberg note que « La prescription de molécules au large spectre d’efficacité répond à l’accroissement des exigences normatives d’aujourd’hui » (p. 226).
[78]
Adrien Proust, Traité d’hygiène publique et privée, op. cit., préface, p. II.
[79]
Système de politique positive, L. Mathias, 1851, t. I, p. 667-668. L’idée comtienne de vie est fondamentalement, dans le
Cours, celle de la relation harmonique du vivant et de son milieu. En même temps, la biologie y est rapportée à son but ultime, la connaissance de l’homme. Le
Système développe ensuite, en particulier avec la rectification de la conception de Gall en matière de fonctions intérieures du cerveau, l’idée d’une modification en retour de l’appréhension du vivant induite par la sociologie. L’idée de prolonger la théorie des milieux organiques par une hygiène qui elle-même serait dépendante des « notions sociologiques », et compléterait la connaissance de l’action du milieu par un ensemble de prescriptions relatives à la « réaction » de l’être sur ce même milieu, tendant à son perfectionnement, appartient donc logiquement à la « systématisation définitive » de la biologie.