Revue philosophique de la France et de l'étranger
P.U.F.

I.S.B.N.9782130517726
144 pages

p. 55 à 60
doi: en cours

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Tome 126 - n°1 2001/1

2001 Revue philosophique de la France et de l’étranger

Les « esprits forts » au « grand siècle »  [1]

Denise Leduc-Fayete Université d’Aix-Marseille I.
Depuis quelques années l’on assiste à un renouveau dans l’étude des grands courants du libertinisme [2]. Les historiens de la philosophie, en particulier, savent l’importance du dialogue que nouent un Descartes, un Malebranche ou un Pascal, pour ne citer qu’eux, avec « le libertin ». Autant de cas de figures complexes où est forgée l’image subjective d’un adversaire. Le paradoxe est que parfois nos « nouveaux philosophes » (ils se qualifiaient volontiers comme tels) font de ce dernier (plus ou moins consciemment !) un allié dans la lutte qu’ils mènent contre la synthèse aritotélico-thomiste et la promotion de la révolution mécaniste, au point qu’un Louis de La Ville qui les exècre en vient à confondre sans nuances cartésiens et gassendistes [3].
Les libertins se désignaient eux-mêmes comme « esprits forts », par différence avec les « esprits faibles », de médiocre jugement et enclins à la crédulité [4]. Le syntagme est repris par leurs détracteurs qui souvent retournent l’antithèse. Dans la perspective de la thématique chrétienne la vraie force de l’esprit réside dans la reconnaissance de sa faiblesse, comme l’on peut voir par exemple dans l’ultime chapitre des Caractères de La Bruyère (1688, 1re éd.) : « Des esprits forts ». Le moraliste demande : « Les esprits forts savent-ils qu’on les appelle ainsi par ironie ? » À la fin de la sixième Méditation déjà, Descartes n’insistait-il pas sur « l’infirmité et la faiblesse de notre nature », alors que dans sa lettre aux docteurs de la Sorbonne, il déclarait : « Beaucoup se voulant acquérir la réputation de forts esprits ne s’étudient à autre chose qu’à combattre arrogamment les vérités les plus apparentes. » Malebranche reprochera à Montaigne d’avoir voulu se faire passer « pour esprit fort », en s’attribuant « les défauts dont on fait gloire dans le monde, à cause de la corruption du siècle » [5]. Et tout le monde connaît la célèbre formule de Pascal : « Athéisme marque de force d’esprit mais jusqu’à un certain degré seulement... »
Le premier problème que rencontre le chercheur est évidemment celui de la définition de « libertin », terme instable dont le contenu a évolué. Dans la première moitié du XVIIe siècle, le terme peut encore, sans beaucoup de défaveur, désigner le fantaisiste, l’indiscipliné complaisant à ses penchants, par exemple sous la plume de Malherbe ou de Corneille. Il convient de remarquer sa connotation de plus en plus infamante au fil du siècle [6]. La confusion du libertinage et de la « licence des mœurs » est tardive ; elle date des années 1680, alors que s’opère un glissement sémantique de « libre penseur » à « débauché » [7]. Ainsi dans sa lettre « Sur le libertinage », Fénelon vitupère-t-il « ces hommes indignes même de nom d’hommes, qui se piquaient de force d’esprit en se mettant au rang des bêtes. » [8] L’étiquette devient signe d’infamie au point qu’un La Mettrie déclarera en 1746 dans La volupté tenir « en horreur » « l’odieux nom de libertinage et de débauche » !
Ancienne en revanche est l’assimilation, abusive et injurieuse dans l’esprit de ses auteurs, du libertin avec l’athée. Elle ressortit à l’insulte. Calvin avait écrit en 1544 un pamphlet Contre la secte phantastique et furieuse des libertins qui se nomment spirituels. À son tour, il est objet d’invective de la part du P. Garasse qui, en 1624, dans sa bouffonnerie La doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps ou prétendus tels, s’en prend avec virulence à « la liberté de l’esprit [...] qui est la liberté de Calvin [...] la liberté de nos athéistes [laquelle] s’appelle plus clairement libertinage » [9]. Il faut par ailleurs prendre conscience que les athées déclarés sont rares à une époque où l’Inquisition règne encore (a fortiori les fameux « achristes » fustigés par Mersenne dans L’impiété des déistes, athées et libertins de ce temps, 1624) et que confondre les libre-penseurs de toutes sortes, souvent amalgamés sous l’appellation péjorative de « libertins », avec les seuls athées est une erreur... Mais, en revanche, il importe de rappeler le poids du pyrrhonisme, la résurrection de Sextus Empiricus à l’occasion de l’édition latine que fit Henri Estienne en 1562 des célèbres Hypotyposes pyrrhoniennes, et la reviviscence du scepticisme par le biais de Montaigne, de Sanchez ou Charron accusé par Garasse d’être l’ « inventeur » des « esprits forts ».
Rien de surprenant à ce que les textes (certains introuvables en librairie) réunis par Jacques Prévot et ses collaborateurs, accompagnés d’un précieux « index de langue », et, comme il est devenu d’usage dans la Pléiade, d’un volumineux apparat critique, constituent un ensemble polymorphe qui juxtapose des écrits relevant de genres hétérogènes : poésie, roman, apologie érudite, traité philosophique et même dialogue érotologique ! Le grand poète « du Je et du Moi » (p. 1226) que fut Théophile de Viau relate les persécutions dont il fut victime, son expérience de la prison dans les geôles ténébreuses de la Conciergerie (pages dignes de Victor Hugo). Prévot présente une traduction nouvelle de Theophilus in carcere, et les pièces du dossier rédigées par l’accusé (apologie, requête, factum). Gabriel Naudé, l’un des grands noms du libertinage érudit (il fut membre de la Tétrade) s’acharne, avant Bayle ou Fontenelle, à dénoncer sous toutes ses formes « l’imposture » dans son Apologie pour tous les grands personnages qui ont été faussement soupçonnés de magie. Le page disgracié de Tristan L’Hermite, « roman de la tribulation » (p. 1373), « de l’ambiguïté » (p. 1382), est la peinture « d’un moi irrésolu » dont Prévot souligne toute la modernité. Les Aventures autobiographiques de Charles Dassoucy, poète burlesque, représentant d’un courant poétique auquel son ami Cyrano s’abandonna dans ses Entretiens pointus (la « pointe » ou la liberté du langage !), sont fort plaisantes, ainsi la description haute en couleurs brossée de « Marseille la brute » (p. 866). La troisième partie du savant Traité de la philosophie d’Épicure du chanoine Gassendi [10], L’Éthique, ici traduite et annotée pour la première fois, est d’abord une compilation de textes épicuriens où il est montré que c’est du libre-arbitre que vient « toute la gloire qui accompagne la vertu » (p. 636). Le savoureux dialogue « érotologique » L’École des filles, « un des textes les plus surprenants du XVIIe [...] par la force de son contenu » (p. 1672), est couronné par une voltairienne « Table mystique et allégorique selon le sens moral et littéral » qui dresse le plan (p. 1107 et sq.) de cette « bible de l’érotisme » (p. 1674)... L’exposé méthodique de toutes les modalités de l’union des deux sexes est dû à un certain Michel Millot, expert en l’art de la « fouterie », qui n’échappa à la strangulation et à la pendaison que grâce à de puissants soutiens (voir p. 1672). Au XVIIe siècle, époque où la Carte du pays de Braquerie de Bussy-Rabutin était comme le pendant de la fameuse Carte du Tendre, il ne faisait cependant pas bon vanter la « douce » débauche chère à Saint-Amand, ni prêcher la licence sexuelle ! La statue du Commandeur est là pour le rappeler à Dom Juan dont Prévot note d’ailleurs à juste titre qu’il n’est pas « un vrai libertin » (p. XLII) – ce serait plutôt à notre sens un « blasphémateur », comme on disait à l’époque. La disparité des écrits recueillis, loin de ressortir à l’arbitraire, rend manifeste le dénominateur commun [11] qui unit ces « libertins » si divers (le pluriel s’impose, puisqu’il ne s’agit pas d’une école littéraire), dont le mot d’ordre sur tous les fronts est liberté, et d’abord libération. La littérature n’a pas attendu le siècle des Lumières pour devenir une arme, comme l’on s’en rend compte en lisant, par exemple, les poèmes ou la prose « de combat » de Théophile de Viau. Le cas de Cyrano de Bergerac est paradigmatique. L’auteur de La mort d’Agrippine qui fit scandale en 1653, veut s’affranchir non seulement de l’autorité poussiéreuse des doctes ( « je ne défère à l’autorité de personne » ), mais aussi de ce que, de nos jours, l’on désignerait comme les « tabous » (tout ce qui entravait l’épanouissement de l’individu à l’époque de la « restauration catholique », selon l’expression de Jean Dagens, où le dogme du péché originel [12], compromis sous la Renaissance, retrouve sa pleine force quand bien même se disputent sur ses conséquences calvinistes, molinistes, augustiniens « jansénistes »). Prévot ne manque pas de faire ressortir que L’Autre Monde est « comme le roman du libertinage ». Cyrano souhaite secouer le joug d’institutions et d’appareils pesants (Église, État) [13]. Il se fait l’apôtre de la tolérance, au sens du XVIIIe siècle, dénonce avant Fénelon les guerres de conquête. Son œuvre conforte l’assertion de Prévot lorsqu’il soutient dans son introduction qu’au regard des libertins « la question, c’est l’homme » (p. LVI), « plus sa condition [d’ailleurs] que sa nature » (p. LXIII). « Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini ? », se demandait Pascal – l’homme « jeté » dans un « recoin » de cet univers infini qui a remplacé le cosmos clos et hiérarchisé du Stagirite, l’homme saisi de « vertige », incapable de trouver son « assiette »... Prévot analyse (p. 1543-1544) le lien Pascal-Cyrano dans le rappel du célèbre Fragment sur les deux infinis. Il écrit : « Au cri pascalien : “Le silence de ces espaces infinis m’effraie” [nous dirions, pour notre part, “au cri du libertin avec lequel Pascal dialogue” !], Cyrano a, par avance, répondu dans L’Autre Monde » (p. LVII). Quoi qu’il en soit, le passage sur « la cironalité universelle » (p. 964) est admirable. Les États et Empires de la Lune, « redoublement romanesque du De natura rerum », Les États et Empires du Soleil, « revisitent l’œuvre de Campanella » (p. 1546), mais « tout différencie l’esprit du roman de Cyrano de l’esprit de l’utopie » [14]. L’Autre Monde est un « roman philosophique » [15] à l’égal des Voyages de Gulliver de Swift au siècle suivant. Extraordinaire odyssée de l’homme-oiseau dans l’espace-temps ! Le héros, Dyrcona, « voit de ses propres yeux que la terre tourne autour du soleil »... Le fait de s’arracher à la pesanteur terrestre symbolise l’essor de l’esprit libre, tandis que l’imagination technicienne déploie sa puissance féconde et visionnaire. Un chef-d’œuvre !
L’anthologie procurée par Jacques Prévot est donc fort riche. Il ne faut pas être dupe de la chatoyante diversité de cette tapisserie. Un fil conducteur en est la trame. Les « libertins » ne sont les ennemis ni de la raison ni de la vérité. « Le salut n’existe [pour eux], remarque Prévot, que dans la conscience critique » (p. 1554). L’ensemble d’études de Tullio Gregory, parue sous le titre Genèse de la raison classique de Charron à Descartes [16], fait admirablement ressortir, comme le souligne J. R. Armogathe dans sa préface, que les libertins ne sont pas seulement « les derniers humanistes de la Renaissance » mais bien « les premiers représentants d’une pensée articulée des Lumières ». « La raison seule est ma reine », déclarait Cyrano de Bergerac [17].
 
NOTES
 
[1] À propos de la parution de Libertins du XVIIe siècle, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, 1 824 p., 410 F. Le tome II est à paraître. Textes établis, présentés et annotés par Jacques Prévot, avec la collaboration de Thierry Bédouelle et d’Étienne Wolff.
[2] Voir, entre autres, les travaux de A. McKenna et P.-F. Moreau, Libertinage et philosophie au XVIIe siècle, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 1996 (collectif) ; F.-Ch. Daubert, Les libertins érudits en France au XVIIe siècle, Paris, PUF, coll. « Philosophies », 1998 (voir le chapitre « Portraits du libertin », p. 32 et sq.) ; Tullio Gregory, Genèse de la raison classique de Charron à Descartes, Paris, PUF, coll. « Épiméthée », 2000.
[3] Voir Défense [de Malebranche] contre l’accusation de M. de La Ville, OC, t. XVII. Voir aussi « L’ami libertin » de Malebranche (OC, t. XI, p. 267) et l’article de G. Malbreil, « Malebranche et le libertin », Revue philosophique, 1989, 2, p. 193, La fréquence des termes « L(l)ibertin(s) » et « libertinage » atteint un total de 96 sous la plume d’un Malebranche (voir Index... des occurrences, Œuvres complètes, Vrin, 1984).
[4] Ils n’avaient que mépris pour les « opinions du vulgaire », comme disait La Mothe Le Vayer.
[5] Recherche de la vérité, livre II, IIIe partie, chap. V, dans Œuvres, Pléiade, t. 1, p. 279). L’expression « esprit(s) fort(s) » se rencontre au moins 31 fois dans l’œuvre du Père oratorien.
[6] Cependant il a fini par accéder à la dignité d’une catégorie. La Table ronde (T. Gregory, O. Bloch, A. McKenna, J.-R. Armogathe, J.-M. Beyssade, S. Taussig) qui couronnait le colloque du Centre d’études cartésiennes, « Descartes et les libertins », Université de Paris-Sorbonne, 9 et 10 juin 2000, était consacrée à la pertinence de cette catégorie en histoire de la philosophie.
[7] Voir Michel Delon, Débauche, libertinage, Handbuch politisch-sozialer Grundbegriffe in Frankreich, 1680-1820, 13, 1993. Toutefois la liberté de pensée des « libertins érudits » et la liberté des mœurs ne sont pas, quoi qu’il en soit, sans entretenir un rapport (René Pintard l’avait déjà souligné dans son ouvrage classique).
[8] Œuvres, t. 1, p. 740, Pléiade.
[9] Garasse accuse les « libertins » de « lire les livres de Job et de Salomon comme l’avait fait Mahomet », à savoir « interpréter littéralement tout ce qui se disait des délices du corps ». Voir D. Leduc-Fayette, Pascal et le mystère du mal, Paris, 1996, p. 69.
[10] L’on consultera avec profit l’excellent numéro de Corpus sur « Bernier et les gassendistes » (no 20-21, 1992), et, en particulier, l’article de Gianni Paganini : « L’abrégé de François Bernier et l’Ethica de Pierre Gassendi » (p. 137 et sq.).
[11] Un des mérites de l’ouvrage cité de Tullio Gregory (cf. p. 55, n. 2 et p. 60) est précisément de procurer une « grille de lecture » (J.-R. Armogathe) qui introduit de l’ordre dans l’ensemble dispersé des courants du libertinisme.
[12] « Une fois ce dogme rejeté, tout le christianisme s’effondre. La rédemption devient inutile et la Révélation n’est plus qu’une fable », écrit M. Alcover, La pensée philosophique et scientifique de Cyrano de Bergerac, Paris, Minard, 1970.
[13] Il avait osé fronder les menées politiciennes de certains hommes politiques (d’où ses fameuses « mazarinades »).
[14] Voir la juste analyse de J. Prévot, p. 1152.
[15] Voir J. Prévot, Cyrano de Bergerac romancier, Paris, Belin, 1977.
[16] Cf. p. 55, n. 2.
[17] Voir O. Bloch, La philosophie de Gassendi. Nominalisme, matérialisme et métaphysique, La Haye, 1971, et la précieuse étude de T. Gregory, Scetticismo ed empirismo, Studio su Gassendi, Bari, 1961.
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