2001
Revue philosophique de la France et de l’étranger
Notes et documents
Dieu trompeur, mauvais génie et origine de l’erreur selon Descartes et Suarez
Emmanuel Faye
Université de Paris X - Nanterre.
L’histoire des interprétations des deux arguments du Dieu trompeur et du mauvais génie
[1] dans les
Méditations a été, au XX
e siècle, ponctuée par une succession de mises au point. En 1937, une distinction forte entre les deux arguments, jusqu’alors confondus, a été proposée par Henri Gouhier
[2] ; mais celui-ci, comme plus tard Martial Gueroult, les a considérés comme de pures inventions de Descartes. En 1974, certains antécédents dans la scolastique des XIV
e et XV
e siècles ont été étudiés par Tullio Gregory
[3] ; cependant, Descartes ne semble pas les avoir connus
[4]. Ces auteurs ne sauraient donc constituer des sources. Il en va tout autrement pour un texte de Francisco Suarez, que Descartes connaît puisqu’il le cite expressément dans sa réponse à Arnauld, à savoir la Dispute métaphysique IX,
De falsitate seu falso
[5]. Ce passage, qui avait échappé à Gilson dans son
Index scolastico-cartésien, a été signalé par N. J. Wells en 1984
[6].
En mars 1996, lors du colloque sur
Descartes et la Renaissance, nous avons proposé une première étude de ce texte, présenté comme une source vraisemblable pour Descartes
[7], et montré les ressemblances entre Suarez et Descartes pour l’argument du mauvais génie, ou « mauvais ange » (chacun affirmant que l’homme est capable de lui refuser son assentiment), mais aussi les différences de fond dans la réponse à l’hypothèse d’un Dieu trompeur
[8]. À peine évoquée, le théologien espagnol la récuse au nom de la « vraie et saine doctrine des Théologiens » selon laquelle « il répugne à la bonté de Dieu de mentir »
[9] ; Descartes, au contraire, loin de l’écarter définitivement, prend à nouveau appui sur l’argument de la tromperie divine pour radicaliser le doute métaphysique au début de la
Méditation troisième.
Deux années plus tard, en mai 1998, Emanuela Scribano a présenté dans un colloque à Paris, et repris l’année suivante dans deux études de fond, éclairantes sur bien des points, le même rapprochement avec Suarez, mais en soutenant la thèse d’une identité de vues avec Descartes, non seulement pour les deux arguments du Dieu trompeur et du mauvais génie, mais aussi sur la question de l’origine de l’erreur, au point de présenter la section II de la Dispute comme un
abrégé des
Méditations
[10]. Qu’en est-il réellement
[11] ?
1. Suarez, philosophe pré-cartésien ?
L’enjeu de ce rapprochement entre Descartes et Suarez est considérable : au-delà de la question du rapport entre Descartes et la scolastique, c’est le processus métaphysique des
Méditations qui est cette fois concerné
[12]. Il est donc important d’établir si Descartes et Suarez ont argumenté de la même manière et selon le même dessein.
D’après Emanuela Scribano (qui s’oppose en cela aux interprétations de Bréhier et de Jean-Luc Marion), les conditions pour que soit constituée la théorie de la libre création des vérités éternelles sont absentes de la première
Méditation, où la puissance de Dieu s’exerce directement sur l’esprit et non sur les vérités éternelles
[13]. Cette interprétation serait corroborée par un rapprochement avec Suarez dont la thèse selon laquelle l’erreur est toujours volontaire
[14], tandis que seule la vérité produit dans la pensée un assentiment infaillible, annoncerait Descartes et serait fondatrice pour la science cartésienne.
Avant de créditer Suarez d’avoir conçu une thèse fondatrice pour la science cartésienne, il faut se demander si l’idée d’un assentiment de la volonté à l’erreur (qui revient à reconnaître le libre arbitre de l’homme) est propre à Suarez. Qu’en est-il chez Fonseca, Vasquez ou Molina ? N’est-ce pas un lieu commun de la scolastique jésuite de la Contre-Réforme ? Et, d’une manière plus générale encore, le concours de la volonté dans l’erreur n’est-il pas, dans la tradition de l’École, une doctrine théologiquement indispensable pour justifier la responsabilité de l’homme à l’égard de ses errements et de ses fautes, et rendre acceptable la doctrine du mérite
[15] ? Pour un théologien scolastique, dire que l’assentiment à l’erreur est le fait de la volonté, c’est préserver la doctrine selon laquelle l’homme a, en droit, la liberté de résister à la tentation
[16]. Cela nous éloigne beaucoup de la science cartésienne. À cet égard, la nouveauté des
Méditations ne consiste pas dans l’originalité d’une thèse considérée de manière isolée et hors de son contexte, mais dans l’esprit avec lequel cette thèse est repensée et insérée dans l’ordre des raisons. C’est seulement avec Descartes qu’il va s’agir de constituer une science certaine, ce dont il n’est pas question dans la Dispute de Suarez.
2. Philosophie et théologie
Emanuela Scribano avance ensuite que Suarez traite la question de l’origine de l’erreur d’un point de vue philosophique et non pas théologique, en omettant de recourir au péché originel, pour ne rechercher que la cause naturelle de l’erreur.
C’est surinterpréter le propos de Suarez qui écrit : « Tertio suppono, posse hujus falsitatis radicem et theologice et philosophice investigari. »
[17] Il suppose donc qu’il est possible de rechercher la racine de l’erreur, et de manière théologique, et de manière philosophique. Or Emanuela Scribano traduit le
et... et par un
sia ... sia disjonctif, comme si Suarez avait affirmé qu’il faut choisir entre deux approches exclusives l’une de l’autre, et s’était contenté d’omettre le point de vue du théologien pour ne retenir que celui du philosophe. Il est vrai qu’au paragraphe 3, après l’examen de l’énoncé du théologien selon lequel le péché originel est à la racine de toute erreur humaine, Suarez précise qu’il va omettre cette cause de l’erreur. Mais il en donne deux raisons. La première, c’est que cela ne nous concerne pas pour l’instant ; la seconde est théologique : Suarez considère le péché originel non comme une entité positive nous induisant en erreur, mais comme nous privant de la justice divine qui aurait écarté de nous toute occasion de faillir. Le péché d’Adam demeure donc une cause privative rendant possible l’erreur humaine.
Nous sommes loin du Descartes des Méditations, qui jamais, dans sa métaphysique, n’évoque la question du péché originel, même pour l’écarter. Et parce qu’il ignore ces considérations théologiques sur la privation de la justice divine, Descartes devra longuement montrer, dans la Méditation quatrième, que l’existence de l’erreur humaine ne remet pas en cause la perfection du Créateur.
Plus généralement, le fait que Suarez expose, même brièvement, sa doctrine théologique du péché d’Adam montre bien que nous ne sommes pas dans une œuvre de pure philosophie et que l’argumentation est constamment accompagnée par un habitus de théologien : ainsi en est-il au § 4, à propos de la fausseté matérielle de la proposition Deus non est, de l’affirmation selon laquelle le doute en matière de foi est hérétique ( « Quomodo dicunt Theologi, dubium in fide esse haereticum » ) ; au § 7, de l’invocation de la vraie et saine doctrine des Théologiens (vera et sana doctrina Theologorum) pour poser que Dieu ne saurait induire en erreur notre intellect ; au § 8 enfin, de l’exemple unique et central pour Suarez dans toute cette section, celui de l’hostie consacrée qui conserve les apparences du pain : le théologien jésuite ne cherche pas comment fonder une science certaine, mais comment exempter Dieu de l’erreur du païen qui ne voit dans l’hostie que du pain.
C’est en négligeant les nombreux éléments théologiques du texte de Suarez qu’Emanuela Scribano n’y voit qu’un philosophe, et pré-cartésien dans sa doctrine du vrai et du faux. Ainsi, parce que la thèse selon laquelle l’assentiment au faux est toujours volontaire a pour corollaire celle selon laquelle l’intellect humain peut, dans la parfaite évidence, adhérer nécessairement au vrai, elle soutient, mais sans donner de citation, que Suarez a « trouvé dans la nécessité de l’assentiment le critère pour reconnaître la vérité »
[18]. Partie d’une lecture exacte du texte, elle en surdétermine le sens, car jamais Suarez ne parle ici de « critère » de vérité
[19].
3. Un abrégé des Méditations ?
On touche au vif de la question lorsque l’auteur aborde le § 7 où Suarez formule les deux arguments du Dieu trompeur et du mauvais ange comme une objection à la thèse du caractère volontaire de l’erreur. Ne s’agit-il pas, en effet, d’une tromperie qui obligerait de l’extérieur à l’assentiment ? La thèse de cette Dispute serait exactement la même que dans les Méditations, à savoir que l’unique signe naturel dont dispose l’esprit humain pour discerner le vrai du faux est l’impossibilité de douter.
Pourtant, il n’y a aucune mise en œuvre explicite et méthodique du doute dans ce paragraphe de Suarez (comme il n’y a par conséquent aucune place pour un cogito). Là encore, Emanuela Scribano introduit de manière rétrospective une problématique empruntée à Descartes. En outre, si elle a raison de mettre l’accent sur l’importance de l’ « évidence apparente » chez Suarez, elle ne montre pas que, sous le mot d’évidence, Suarez et Descartes traitent de la même chose. En effet, ce n’est pas par rapport à la connaissance naturelle, mais par rapport à la vérité surnaturelle que Suarez analyse, au § 8, la question de l’ « évidence apparente ». Ce qu’il veut montrer, c’est que l’erreur du « païen » (ethnicus), qui juge que l’hostie consacrée n’est que du pain, ne provient pas de l’ « évidence apparente » prise en elle-même, mais de l’ « incrédulité » ou de l’ « ignorance de l’œuvre surnaturelle ». Toute cette problématique, purement théologique, qui met en jeu la croyance et non pas seulement l’évidence naturelle, est étrangère aux Méditations.
De même Emanuela Scribano affirme que « la théorie de l’erreur énoncée par Suarez anticipe à la lettre la théorie cartésienne de la quatrième
Méditation »
[20]. La Dispute de Suarez constituerait ainsi « une sorte d’abrégé des
Méditations »
[21] ! De sorte que, après avoir exprimé son accord avec notre interprétation de la section III de la Dispute
[22], où Suarez soutient, à l’opposé de Descartes à la fin de la
Méditation quatrième, qu’il est impossible à l’homme d’éviter entièrement l’erreur, Emanuela Scribano objecte à notre analyse que parler d’une rupture de Descartes avec Suarez, c’est avoir « totalement ignoré [...] l’affirmation du caractère volontaire de l’erreur » dans la section II
[23].
4. Réponse à l’objection d’Emanuela Scribano
En fait nous avons traduit et commenté le texte de la section II où – d’une manière qui annonce Descartes, mais de façon à notre avis très ponctuelle et limitée – Suarez résout l’objection du mauvais ange
[24] en soulignant la communauté de vues entre Suarez et Descartes sur la liberté de donner ou non son assentiment, c’est-à-dire sur le rôle de la volonté dans l’adhésion au faux
[25]. Sur ce point, il n’y a donc pas de divergence réelle entre nos interprétations
[26]. La différence apparaît lorsque Emanuela Scribano amplifie cette identité de vues, limitée à une thèse et à un argument précis, au point de faire de Descartes le continuateur et le disciple du théologien scolastique. Or il ne faut pas attendre la section III pour constater une différence décisive entre Descartes et Suarez : celle-ci apparaît dès la section II, dans la manière dont chacun traite la question du Dieu trompeur : là est le point essentiel et la principale divergence entre nos deux interprétations.
Le
genius cartésien n’est pas, comme chez Suarez, présenté comme un
ange, c’est-à-dire une créature de Dieu, mais comme m’ayant créé
[27]. Il est supposé par Descartes à la place du Dieu très bon
(optimus Deus), et conserve le premier attribut du Dieu de la
vetus opinio puisqu’il est dit souverainement puissant
(summe potens). Bref, ce mauvais génie, c’est un Dieu sans bonté et même un Dieu méchant, résolu à me tromper, dont je feins l’existence pour éprouver les limites de sa tromperie
[28].
Emanuela Scribano avance également que Suarez soutiendrait successivement, dans les sections II et III, « deux explications incompatibles » du phénomène de l’erreur, selon un procédé fréquent chez le théologien espagnol, qui commence par risquer une thèse audacieuse, avant de conclure sur une thèse plus traditionnelle et proche de saint Thomas. Mais y a-t-il inconséquence ? En réalité, les questions traitées dans les deux sections ne sont pas identiques : dans l’une, Suarez s’interroge sur l’origine de l’erreur ; dans l’autre, il examine d’où vient la difficulté à atteindre la vérité, ce qui est tout différent. On peut en effet s’efforcer d’éviter l’erreur, par exemple en se gardant de précipiter son jugement, sans pour autant atteindre la vérité, notamment si, comme l’envisage Suarez, on est dans l’ignorance de la foi. En outre, il ne faut pas attendre la section III pour que Suarez raisonne sur notre imperfection : dès la section II, il tire, à deux reprises, argument de l’imperfection de la créature (l’homme ou l’ange), qui serait à l’origine du jugement faux.
5. Toute-puissance et bonté de Dieu
Emanuela Scribano avance enfin que le recours cartésien à la bonté de Dieu et non à sa toute-puissance pour repousser l’hypothèse de la tromperie divine serait « la marque la plus évidente de l’origine pré-cartésienne du Dieu de la première
Méditation »
[29] : le « Dieu de Descartes ne pourra pas tromper à cause de sa toute-puissance ou de sa véracité ou, plus généralement, de sa perfection, et non à cause d’un attribut comme la bonté, que l’arbitraire théologique cartésien remet en question »
[30]. D’ailleurs, la bonté divine est présentée comme une
vetus opinio : Dieu n’ « est » pas bon, il « est dit » bon. Descartes serait alors obligé d’introduire l’expérience quotidienne de l’erreur, apparemment en conflit avec la bonté divine, pour « garder ouvert un processus méditatif que l’appel suarézien à la bonté divine avait fermé trop rapidement »
[31].
Deux points posent problème.
Le premier concerne « l’arbitraire théologique cartésien » et donc le fait que, selon Emanuela Scribano, la bonté n’est pas un attribut essentiel au Dieu de la métaphysique cartésienne. L’expression « arbitraire théologique » correspond à une interprétation « volontariste » du Dieu des Méditations, qui a été avancée au XVIIe siècle à la suite des Réponses aux sixièmes objections (par exemple par Cudworth, Malebranche ou Leibniz), mais ne tient pas compte de l’identité en Dieu entre vouloir et entendre, bien précisée par Descartes dès ses lettres de 1630 à Mersenne.
Par ailleurs, on ne peut pas tirer argument du
dicitur cartésien pour conclure, de manière générale et définitive, que la conception de Dieu comme « souverainement bon » ne serait, dans toute la métaphysique de Descartes, qu’une opinion reçue, puisque c’est la toute-puissance qui y est dite une
vetus opinio, et que, loin d’être abandonnée par la suite, la détermination de la bonté divine
resurgit
à quatre reprises dans l’argumentation de la
Méditation sixième
[32], sans parler des Réponses aux secondes objections, où bonté et véracité de Dieu seront fortement associées, Descartes évoquant la « Dei bonita[s] vel veracita[s] »
[33]. Le
dicitur n’exprime donc pas une réserve définitive à l’égard de l’attribution de la bonté au Dieu tout-puissant, mais le fait que toute la première
Méditation se situe au niveau de l’examen des opinions reçues, et non pas encore à celui de l’enquête sur l’origine et la nature de nos idées.
Le second point concerne l’interprétation « cartésianisée » de Suarez. Pour Emanuela Scribano, Suarez aurait trop rapidement refermé le processus méditatif que Descartes a su maintenir ouvert. Mais le processus méditatif n’a jamais été ouvert par Suarez dans sa Dispute. La méditation suppose en effet une mens humana qui pense à la première personne et qui doute. Or il n’y a rien de tel chez Suarez qui n’a pas rédigé des méditations, mais bien des disputes, ne mettant pas en œuvre un doute par un moi méditant, mais la confrontation, selon le procédé de la disputatio scolaire, entre des thèses et des objections, où alternent dices et respondetur.
En outre, l’appel suarézien à la bonté de Dieu pour couper court à l’hypothèse de la tromperie divine n’est pas présenté comme un argument philosophique dont on pourrait débattre, mais comme l’expression de la « vraie et saine doctrine des Théologiens », hors de discussion
[34]. Certes, il arrivera à Descartes de souligner, dans ses Réponses, son accord avec les théologiens sur ce point de doctrine
[35] ; cependant, avec les Objections et Réponses, nous ne sommes plus dans les
Méditations, mais dans des écrits de controverse, ou tout au moins dans des demandes d’éclaircissements où il s’agit, pour le philosophe, de se justifier face aux critiques de théologiens ou de philosophes. Jamais, dans les
Méditations elles-mêmes, Descartes ne tire argument de l’autorité et du consensus des théologiens.
On ne peut donc aller bien loin dans l’identification doctrinale entre Descartes et Suarez. Et sans évoquer ici toutes les différences de fond entre les textes des deux auteurs, soulignons combien leurs intentions sont divergentes.
Suarez entend démontrer que l’origine de l’erreur humaine ne se trouve pas dans une cause extrinsèque, mais toujours dans la volonté humaine qui, en l’absence d’une évidence véritable, reste libre de donner ou non son assentiment. Cela est vrai non seulement dans l’ « invention », mais aussi dans l’ « enseignement » reçu. C’est dans cet esprit qu’il énonce et résout la double objection du Dieu trompeur et du mauvais ange, qui pourraient contraindre de l’extérieur l’homme à l’erreur. Dans la Dispute IX, le Dieu dont il est question n’est pas évoqué comme une opinion ancienne et le mauvais ange n’est pas une supposition de mon esprit : l’existence de Dieu a été, au § 4, mise explicitement hors de doute comme une donnée de la foi ; quant au mauvais ange, c’est une entité créée par Dieu : une « auctoritas creata, ut angelica »
[36].
La problématique cartésienne est tout autre. Il s’agit, pour le sujet de la première
Méditation, de radicaliser le doute afin
d’établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. On sait comment il conduit sa méditation jusqu’au point où, qu’il veille ou qu’il rêve, les vérités les plus simples de la mathématique semblent résister au doute. Le doute trouverait ici son terme, si Descartes n’évoquait l’opinion ancienne d’un Dieu qui peut tout et aurait donc pu faire que rien n’existe des choses comme elles m’apparaissent, qui aurait même pu vouloir que je me trompe dans les vérités les plus simples de la mathématique. Il n’est nullement question de vérifier s’il existe ou non une cause extrinsèque de mes erreurs, puisque j’ignore si un Dieu tout-puissant existe véritablement. Quant au mauvais génie, ce n’est pas une entité créée dont l’existence va de soi, mais une fiction de mon esprit, dont la supposition contourne provisoirement l’objection de la souveraine bonté de Dieu et ravive l’hypothèse d’une tromperie généralisée
[37].
Ce qui fait l’intérêt de cette source suarézienne pour les Méditations, ce n’est donc pas de transformer sur ce point Suarez en un philosophe précartésien (interprétation forcée si l’on entend lui donner une signification et une portée générales), mais de pouvoir étudier, à travers cet exemple privilégié, comment Descartes procède lorsqu’il reprend à un texte scolastique (dont nous savons qu’il l’a lu) certains arguments pour les repenser entièrement, les insérer à sa manière dans l’ordre de ses raisons, et leur faire dire bien autre chose que ce qu’ils signifiaient dans la doctrine de l’École.
[1]
« Mauvais génie », est l’expression de la traduction du duc de Luynes revue par Descartes (AT [éd. Adam et Tannery] IX-1, 17, l. 37). L’appellation de « malin », qui s’est imposée aux commentateurs depuis H. Gouhier, tend à assimiler le génie à une créature mauvaise, à un « Satan » (Gouhier), alors que Descartes, à la fin de la
Méditation seconde (AT VII, 29, l. 1), comme dans l’
Entretien avec Burman, présente le génie comme un créateur : « genius ille qui me deludit, qui me etiam creavit » (AT V, 151).
[2]
Voir H. Gouhier, Le mauvais génie et le Bon Dieu,
Essais sur Descartes, Paris, Vrin, 1937, p. 113-196.
[3]
Voir T. Gregory, Dio ingannatore e genio maligno,
Giornale Critica della Filosofia Italiana, LIII, 1974, p. 477-516, trad. fr. dans le recueil
Genèse de la raison classique de Charron à Descartes, Paris, PUF, 2000, p. 293-347.
[4]
Il s’agit de Grégoire de Rimini et de Gabriel Biel (voir AT VII, 125-126 ; 142-143). Bien qu’ils soient cités nommément par les objecteurs, Descartes n’en dit mot dans sa réponse.
[5]
« Nempe apud Fr. Suarem, Metaphysicæ disput. 9, sectione 2, numero 4 » (AT VII, 235, l. 12-14). Descartes donne cette référence à propos de la « fausseté matérielle ». Le texte de Suarez sur les deux objections du Dieu trompeur et du « mauvais ange » se trouve dans la même section, § 7.
[6]
Voir N. J. Wells, Material Falsity in Descartes, Arnauld, and Suarez,
Journal of the History of Philosophy, XXII, 1984, p. 26, n. 10.
[7]
Suarez formule le double argument comme une objection à la thèse du libre assentiment de la volonté dans le jugement faux : « Dices : interdum potest intellectus necessitari ab extrinseca causa, ut a Deo, vel ab Angelo, qui, si malus sit, potest ita proponere aliquid falsum, ut intellectus dissentire non possit. Et confirmatur, nam ipsa evidentia interdum est apparens tantum ; ergo tunc potest circa falsum versari, et tamen non minus necessitari intellectum quam si esset vera » (Disp. IX, II, 7,
Œuvres complètes, Paris, 1856, t. 26, p. 323, ou
Disputationes metafisicas, Madrid, 1962, t. II, p. 195).
[8]
Voir E. Faye,
Philosophie et perfection de l’homme. De la Renaissance à Descartes, Paris, Vrin, avril 1998, p. 333-335, et Descartes et la Renaissance : philosophie de l’homme, méthode, métaphysique,
Descartes et la Renaissance, Actes du Colloque international de Tours des 22-24 mars 1996, Paris, Champion, 1999, p. 22-26.
[9]
Il y a en outre une opposition radicale entre la philosophie cartésienne de la « principale perfection de l’homme » à la fin de la
Méditation quatrième et la section III de la Dispute
De falsitate, où Suarez dénie expressément, avec Thomas d’Aquin, les capacités de l’homme à éviter entièrement l’erreur par le bon usage de ses facultés naturelles.
[10]
Voir E. Scribano, La nature du sujet, le doute et la conscience,
Descartes et la question du sujet, coordonné par K.-S. Ong-Van-Cung, Paris, PUF, 1999, p. 49-66, et L’inganno divino nelle « Meditazioni » di Descartes,
Rivista di filosofia, 2/1999, p. 219-251.
[11]
Notre étude, centrée sur la section 4, intitulée « La natura del dubbio », de l’article en italien d’E. Scribano (p. 236-246), se borne à analyser l’assimilation doctrinale de Descartes à Suarez, et ne remet pas en cause les mises au point souvent éclairantes que l’on trouve dans les deux articles.
[12]
Jusqu’à présent, en effet, les principales comparaisons effectuées entre les deux auteurs ne concernaient pas directement les
Méditations, mais les lettres à Mersenne de 1630 (sur le statut des vérités éternelles et des possibles, opposé à un passage précis de la Dispute XXXI), et les Réponses aux Premières Objections (pour la doctrine de la causalité et la conception d’un Dieu en quelque façon la cause de soi-même).
[13]
« L’inganno divino... », p. 236. Nous ne nous prononcerons pas dans cet article sur cette thèse intéressante, qui doit beaucoup à Gueroult, mais dont l’examen exigerait une étude particulière et approfondie. Notons simplement qu’E. Scribano semble avoir évolué dans son interprétation. En 1997, elle reliait encore le risque de la tromperie divine à la doctrine de la libre création des vérités éternelles (
Guida alla lettura delle Meditazioni Metafisiche di Descartes, Roma-Bari, Laterza, 1997, p. 11) ; cependant, elle remarquait déjà que pour douter des vérités mathématiques, il n’était pas nécessaire, dans la première
Méditation, de penser que les essences sont librement créées par Dieu (
op. cit., p. 32).
[14]
« L’errore è sempre volontario », p. 237. Cette formulation semble discutable : il vaut mieux dire que l’erreur est toujours le fait de la volonté, et non pas qu’elle est, dans tous les sens du mot, « volontaire », car, dans ce cas, nous pourrions toujours l’éviter, ce que Suarez conteste expressément dans la section III.
[15]
Voir par exemple Thomas d’Aquin,
S. Th. I, Q. 17, a. 1,
ad Resp. (question à laquelle se réfère Suarez au début de la Disp. IX, sect. II) : « Les agents volontaires [...] ont le pouvoir de se soustraire au plan de l’intellect divin, ce qui constitue le “mal de faute” ou péché ; en raison de quoi les péchés sont appelés par l’Écriture des erreurs. »
[16]
Voir à ce propos les analyses d’É. Gilson sur le parallélisme entre la doctrine cartésienne de l’erreur et la doctrine thomasienne de l’élection, dans
La liberté cartésienne et la théologie, Paris, 1913, p. 274 sq.
[17]
Disp. IX, II, 3.
[18]
« L’inganno divino... », p. 238.
[19]
La question de la vérité a
déjà été traitée dans la Dispute précédente : à la différence de ce que fait Descartes dans la
Méditation quatrième, Suarez ne consacre pas explicitement une même dispute au traitement conjoint du vrai et du faux.
[20]
Art. cité, p. 240.
[22]
Dans
Philosophie et perfection de l’homme, op. cit., toute la cinquième et dernière partie de l’article d’E. Scribano, intitulée « Une nature non corrompue », va dans le sens de notre thèse, à laquelle l’auteur se réfère en conclusion (p. 251, n. 60).
[24]
L’argument de Suarez est présenté comme « un texte assez remarquable où la liberté de donner ou non son assentiment est déjà opposée à la puissance de suggestion du mauvais ange », et commenté en ces termes : « On peut légitimement rapprocher la fin de ce texte de la mise au point cartésienne à la dernière page de la
Méditation première, où l’on retrouve l’idée de la maîtrise, par l’homme, de son assentiment ou de son jugement, quelles que soient la puissance et la ruse du mauvais génie qui chercherait à le tromper » (
Philosophie et perfection de l’homme, p. 334).
[25]
Cela ne veut pas dire que l’homme peut entièrement éviter l’erreur, car les obstacles énumérés par Suarez subsistent, comme l’ « incrédulité » ou l’ « ignorance de l’
œuvre surnaturelle ».
[26]
On peut seulement parler d’une inflexion différente de nos lectures, due au fait que nous ne sommes pas partis de la même problématique : E. Scribano s’est interrogée sur le statut de l’ « évidence apparente » chez Suarez et dans les
Méditations I et II, tandis que nous avons étudié la capacité de l’homme à éviter entièrement l’erreur, dans la section III de la Dispute IX de Suarez et dans la
Méditation quatrième ; mais cela ne nous a pas empêché de relever et de commenter certaines similitudes ou différences d’argumentation entre la section II de la Dispute et la fin de la
Méditation première. E. Scribano, au contraire, ne dit mot de la section III de la Dispute dans son premier article.
[27]
Voir
supra, n. 1, p. 61.
[28]
Dans son interprétation, H. Gouhier est passé trop vite sur un maillon essentiel de l’ordre des raisons, à savoir l’importance de l’objection de la bonté faite à la tromperie divine. De ce fait, il a réduit la supposition du mauvais génie à un artifice méthodologique destiné à vaincre des habitudes psychologiques, alors qu’il s’agit avant tout de feindre l’existence d’un certain trompeur, qui aurait la souveraine puissance sans la bonté (voir
La pensée métaphysique de Descartes, p. 113-121).
[29]
L’inganno divino..., p. 242, et La nature du sujet..., p. 62.
[30]
Traduction du texte italien, p. 242, un peu différent, ici, du texte français, p. 62, qui ne comporte pas de référence à la perfection de Dieu. Précisons également qu’E. Scribano elle-même, dans son article en français, rend
arbitrarismo par « arbitraire » (p. 62, l. 11).
[31]
Respectivement p. 243 de l’article en italien et p. 62 de l’article en français. C’est par cette formulation qu’E. Scribano avait pris acte de notre objection formulée lors de la journée du 8 mai 1998, et y avait répondu. Il est très vrai que Descartes maintient ouvert le processus de la méditation, puisque la question de la vérité de mes perceptions claires et distinctes n’est résolue, au plus tôt, que dans la
Méditation quatrième (selon la Synopsis des
Méditations : voir AT VII, 15, l. 3-6), ou même seulement à la fin de la Cinquième, lorsque la « règle générale » est dite
regula veritatis (voir AT VII, 70, l. 26, et 71, l. 3-6). C’est précisément ce point que nous avions objecté à E. Scribano lorsqu’elle avait soutenu que Suarez et Descartes auraient, sur la question de la tromperie divine, « la même théologie » ; mais la suite de sa formulation est plus discutable, car jamais, dans ses
Disputes, Suarez n’a ouvert le moindre processus méditatif : il n’a donc pas pu le fermer.
[32]
Voir AT VII, 83, l. 25, 85, l. 25, 87, l. 28, 88, l. 20.
[33]
Voir AT VII, 143, l. 24-25, et 144, l. 3-6.
[34]
Dans son
De fide, disp. III, Suarez développe la question de la tromperie divine de manière sensiblement différente. Sur ce texte, voir J..P. Cavaillé, Dieu trompeur, doctrine des équivoques et athéisme : entre Grégoire de Valence et Descartes,
Potentia Dei. L’omnipotenza divina nel pensiero dei secoli XVI e XVII, a cura di G. Canziani, M. Granada, Y. C. Zarka, Milan, Franco Angeli, 2000, p. 317-334.
[35]
Voir les Réponses aux secondes objections (AT VII, 142, l. 14-16) et aux Sixièmes (AT VII, 428, l. 10-14), où Descartes donne un argument métaphysique
avant d’évoquer le consensus des théologiens.
[36]
Disp. IX, II, 5. Pour la doctrine suarézienne des mauvais anges, qui constitue l’un des arrière-plans théologiques de ce texte, voir les livres VII et VIII du
De angelis, Œuvres complètes, Paris, 1856, t. II, p. 791-1099, où le théologien entend montrer comment les anges sont devenus mauvais par leur volonté propre.
[37]
Après avoir montré que la négation du Dieu tout-puissant comme auteur de mon être ne résout pas le problème de l’erreur humaine, Descartes va éprouver les effets et les limites de la substitution du mauvais génie au Dieu souverainement bon. Nous reviendrons sur ce point dans une prochaine étude, où nous examinerons cette fois les interprétations de H. Gouhier et de M. Gueroult.