2001
Revue philosophique de la France et de l’étranger
Michel Henry aujourd’hui
Paul Audi
Il y a tout juste un an se produisait en France un événement philosophique majeur. Un événement qui, comme tout grand événement, aura été à la mesure non pas du monde, mais de la vie – en ce sens qu’il fut aussi fondamental, aussi peu tapageur, aussi incognito que la vie peut l’être au regard de tout individu vivant. En effet, à cette date, un livre paraissait en librairie, traitant justement de la vie, de la manière dont cette vie s’éprouve en chacun et, s’éprouvant ainsi en chacun, s’incarne en soi comme un Soi précisément, la « chair » individuelle et les impressions originaires dont elle jouit ou souffre à chaque fois, faisant alors de la vie conçue comme affectivité transcendantale la source de son incomparable individualité.
Il apparaît néanmoins regrettable que l’importance de ce traité n’ait guère été suffisamment reconnue, ni saluée, ni célébrée dans les limites de l’Hexagone – l’Europe ayant, quant à elle, répondu tout autrement, la multitude de traductions et des colloques faisant foi. Certes, on peut se réjouir que des œuvres aussi exigeantes, mettant délibérément la barre très haut, échappent aux griffes de la vulgarité et du galvaudage publicitaires, tout en ne manquant pas de rencontrer un large public demeuré heureusement sourd à l’inculture tonitruante et aux sirènes emphatiques des médias. On peut aussi estimer que la discrétion à laquelle de telles œuvres sont vouées comme par principe n’a en soi rien de surprenant ni d’inquiétant, puisque, comme le disait Nietzsche, toute pensée décisive possède la caractéristique insigne d’avancer à pas de colombe, de faire son chemin sans se rendre immédiatement visible, comme si elle répugnait d’instinct à confondre son mouvement avec celui, bien plus bruyant, mais de loin plus inconsistant, des idéologies et autres machines à laver les cerveaux. Et pourtant, dans le cas particulier de la France, qui se qualifie toujours de « douce » en période de main basse et d’intolérance, il se trouve que l’intérêt que l’on porte « publiquement » à une pensée se montre davantage fonction de l’efficacité du pouvoir que cette pensée renforce ou conteste que de la rigueur du savoir qu’elle développe librement.
Or comment un tel traitement « idéologico-politique » pourrait-il s’appliquer à celui qui, tout particulièrement, refuse, pour des raisons authentiquement philosophiques, d’offrir à la politique comme à l’économie le statut de « fondement du réel », ou de croire un tant soit peu au pouvoir supposé de la société ou de l’histoire, et qui, venant à parler de soi et du thème central de sa philosophie, à savoir l’essence de ce qu’il appelle « la vie phénoménologique absolue », confesse la chose suivante :
L’expérience de la Résistance et du maquis a eu en effet une profonde influence sur ma conception de la vie. La clandestinité m’a donné quotidiennement et de manière aiguë le sens de l’incognito. Pendant toute cette période, il a fallu dissimuler ce que l’on pensait et, plus encore, ce que l’on faisait. Grâce à cette hypocrisie permanente, l’essence de la vraie vie se révélait à moi, à savoir qu’elle est invisible. Dans les pires moments, quand le monde se faisait atroce, je l’éprouvais en moi comme un secret à protéger et qui me protégeait. Une manifestation plus profonde et plus ancienne que celle du monde déterminait notre condition d’homme. Définir celui-ci comme « animal politique » n’était plus possible.
C’est dire que ma compréhension de la sphère « politico-idéologique » fut tributaire elle aussi de ces événements. En un sens ceux-ci plaçaient l’histoire au premier plan dans la mesure où notre existence, notre faim et notre peur, notre vie et notre mort en dépendaient à chaque instant. Du même coup cependant, le mythe de la société – de la Cité grecque où chacun trouve l’accomplissement de son être – en recevait une atteinte irréparable. Cet espace lumineux où nous sommes tous ensemble, qui doit constituer notre véritable demeure et que nous n’avons plus à fuir dans un Ciel imaginaire, c’était celui de la violence des armes, de la délation, du marché noir, de la torture, d’une mort atroce pour beaucoup, de la peur pour tous. Le secret se tenait justement dans le secret d’une communauté réduite au couple, à la famille, au mieux à un service clandestin toujours trop nombreux d’ailleurs, puisque constamment menacé par l’infiltration et la trahison. Dès ce moment, j’avais compris que le salut de l’individu ne peut lui venir du monde.
Celui qui parle ici est Michel Henry, et l’événement majeur qui s’est produit en octobre 2000 n’est autre que la publication de son dernier livre en date, Incarnation. Une philosophie de la chair, paru aux Éditions du Seuil.
Or, si l’on peut dire d’ores et déjà que cet ouvrage va occuper une place déterminante dans l’histoire de la philosophie, ce n’est pas seulement parce que l’importance de la pensée de Michel Henry est considérable – si considérable en effet que s’accroît d’année en année et sur tous les continents le champ de sa réception, elle qui par ailleurs se reconnaît ouvertement, et non sans tenter à chaque fois de le justifier, la possibilité de renouveler non seulement la phénoménologie (ce courant auquel elle se rattache), mais la raison d’être de la philosophie, laquelle avec Michel Henry cède à l’immanence absolue de la vie la place que de tout temps elle accorde à la transcendance toute relative du monde. Non, si cet ouvrage comptera, ce n’est pas non plus parce que son auteur est parvenu avec lui à compléter magistralement les analyses qu’il avait consacrées au christianisme dans son précédent ouvrage C’est moi la vérité. Pour une philosophie du christianisme (Éditions du Seuil, 1996). C’est aussi, pour ne pas dire surtout, parce que Michel Henry a souhaité à cette occasion « boucler la boucle » de son entreprise philosophique – le thème de l’incarnation dont traite son dernier ouvrage reprenant, comme pour le développer à la lumière des résultats récents de sa phénoménologie dite « matérielle », celui qu’il s’était préoccupé d’analyser, il y a près de cinquante ans, dans le tout premier ouvrage rédigé par lui, Philosophie et phénoménologie du corps. Essai sur l’ontologie biranienne (PUF, publié tardivement, en 1965). Évidemment, boucler la boucle comme il l’a fait avec Incarnation signifie si peu s’arrêter de penser et de faire œuvre, qu’il y a tout lieu de croire qu’à l’avenir Michel Henry offrira à nouveau à ses lecteurs des considérations aussi bouleversantes, riches et fécondes que toutes celles qu’en solitaire il a déjà réussi à leur livrer depuis la parution de son maître-livre, L’essence de la manifestation (PUF, 1963).
En tout cas, c’est dans le but de faire écho aux étonnantes percées que la philosophie henryienne a réussi à opérer non seulement dans le domaine de la connaissance phénoménologique, mais aussi dans le champ de la culture et l’appréhension de l’essence de l’homme, que lui a été consacré ce numéro de la
Revue. Chacune des études rassemblées ici s’efforce d’interroger à sa façon les raisons qui auront fait dire à Michel Henry que « le Soi véritable, celui de chacun, est un Soi non mondain, étranger à toute détermination objective ou empirique », et pourquoi, comme ce philosophe le déclare quelque part, il importe à présent, et peut-être aujourd’hui plus que jamais auparavant, que nous prenions acte du fait que
le destin de l’individu n’est pas celui du monde. Outre leur diversité thématique, ces études reflètent également, par la nationalité de leurs auteurs
[1], l’influence dont la pensée de Michel Henry jouit à présent sur le plan international. Enfin, elles viennent comme en post-scriptum des Actes du Colloque de Cerisy qui fut consacré à la pensée du philosophe en septembre 1996 sous la direction d’Alain David et de Jean Greisch, actes qui ont été publiés aux Éditions du Cerf, sous le titre
Michel Henry. L’épreuve de la vie, au début de l’année 2001.
M. Paul Audi a pris l’initiative de ce numéro consacré à Michel Henry et groupé les articles qui le constituent. La Rédaction de la Revue lui adresse ses bien vifs remerciements pour le travail qu’il a fourni.
La Rédaction.
[1]
Rolf Kühn est Allemand ; Farhad Khosrokhavar est Iranien ; Jean-Michel Longneaux est Belge ; Nicole Hatem est Libanaise ; Alain David est Français. — Profitons de cette note pour saluer la création d’un important et très entreprenant « Centre d’études Michel-Henry » à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (Liban), sous la direction du P
r Jad Hatem. Un bulletin y est publié périodiquement avec le concours des facultés Notre-Dame-de-la-Paix à Namur (Belgique).