2001
Revue philosophique de la France et de l’étranger
Michel Henry, lecteur du concept d’angoisse de Kierkegaard
Nicole Hatem
Université Saint-Joseph, Beyrouth.
« Lorsque, ouvrant le vieux livre, nous lisons : “Je suis la Voie, la Vérité et la Vie”, lorsque Kierkegaard écrit que “La Vérité, c’est ce pour quoi on voudrait vivre ou mourir” [...] nous sommes atteints au fond de nous-mêmes et bouleversés dans notre être même. »
[1] C’est par ce rapprochement surprenant entre une parole fondamentale du Christ et une simple confidence de Kierkegaard
[2] que Michel Henry introduisait en 1978 ses lecteurs à la réponse qu’il donnait à la question : « Qu’est-ce que cela que nous appelons la vie ? » La proximité entre, d’une part, sa philosophie de la vie et plus particulièrement la philosophie du christianisme qu’il développera dans
C’est Moi la Vérité
[3] et, d’autre part, la pensée de Kierkegaard y est déjà établie sur un plan qui leur serait commun : le pathos. Aussi, la reprise massive d’analyses kierkegaardiennes dans le dernier ouvrage de Michel Henry,
Incarnation
[4], peut sembler, de prime abord, confirmer tout naturellement, sur une question centrale du christianisme, la fraternité de pensée entre deux philosophes de la subjectivité pathétique. Cependant une telle réappropriation de Kierkegaard dans le cadre d’une philosophie du christianisme ne laisse pas d’être paradoxale. En effet, bien que le philosophe danois ait demandé dans son
Point de vue explicatif que toute son
œuvre soit comprise à la lumière du religieux chrétien
[5], il s’est néanmoins toujours défendu de faire une philosophie du christianisme. Ainsi a-t-il présenté le projet de ces deux ouvrages majeurs sur le christianisme que sont les
Miettes philosophiques et le
Post-scriptum comme visant à montrer non pas la vérité du christianisme, mais le rapport au christianisme, c’est-à-dire le devenir chrétien
[6]. Une telle position se justifie, selon lui, absolument, puisqu’il est impossible de bâtir une philosophie (et encore moins un système philosophique) sur ce qui est son opposé, le paradoxe, et, en l’occurrence, le paradoxe chrétien du Dieu fait homme. Certes, Michel Henry précise également au début de
C’est Moi la Vérité que son propos n’est pas de « se demander si le christianisme est “vrai” ou “faux” » ; mais, dans la mesure où il tente, à partir de
« ce que le christianisme considère comme la vérité » (p. 7), de dégager « le système conceptuel particulier du christianisme »
[7], il se place d’emblée sur « le terrain de la philosophie de la religion »
[8]. Dès lors, on est en droit de se demander comment s’est effectuée sa réappropriation des catégories kierkegaardiennes. Les concepts ne sont-ils pas aussi têtus que les faits ? Peut-on les acclimater à une pensée qui ne leur est pas naturelle sans que ne soit modifiée cette pensée ou leur propre signification ? Dans le cas qui nous intéresse, est-ce que la reprise par Michel Henry, dans
Incarnation, des concepts d’angoisse, de péché, de saut tels que Kierkegaard les analyse philosophiquement et solidairement dans
Le Concept d’angoisse
[9] a pu se faire sans trahir leur sens (signification et finalité conjointement) ? Pour être plus précis encore, comment se concilie dans une philosophie de l’immanence telle que la conception henryenne du christianisme, la transcendance, aussi bien du péché, posé dans l’angoisse et par un saut, que celle, parallèle, du salut selon Kierkegaard ? Est-ce au prix d’un détournement du sens kierkegaardien des concepts, ou d’un changement apparent ou réel (dont il faudra évaluer l’ampleur : tournant ou inflexion) dans la philosophie de Michel Henry ? Et, finalement,
C’est Moi la Vérité et
Incarnation nous apportent-ils désormais la preuve qu’une philosophie du christianisme s’inspirant d’une problématique kierkegaardienne est possible ?
I. Le rapport entre l’oubli, l’angoisse et le péché
De C’est Moi la Vérité à Incarnation
Les limites de notre étude nous imposent de nous concentrer sur l’essentiel de l’interprétation henryenne du Concept d’angoisse. Mais, auparavant, il nous faut indiquer très rapidement la place de cette interprétation dans l’économie générale de la philosophie du christianisme telle qu’elle a été déployée dans C’est Moi la Vérité. On se souvient que, au chapitre 8 de cet ouvrage, Michel Henry aborde la question relative à la raison d’être du christianisme, celle qui le justifie comme voie de salut. Cette raison est identifiée à l’oubli par l’homme de sa condition de Fils, oubli qui se produit lorsque l’ego à qui des pouvoirs ont été conférés par la Vie absolue – autrement dit, par Dieu – se « prend [...] pour leur source » (CMV, p. 176) et devient victime de ce que Michel Henry appelle l’ « illusion transcendantale » (CMV, p. 177). Toutefois, cette illusion n’est pour le philosophe qu’une des causes de l’oubli ; la cause fondamentale, celle qui rend possible l’illusion, est que la source, « radicalement immanente », de l’ego se dissimule « elle-même constamment » (CMV, p. 179). Et cette invisibilité de la vie absolue a pour autre conséquence d’ « ouvrir tout grand l’espace du monde » devant l’ego qui s’y « projette » (CMV, p. 179), dans un souci moins du monde que de lui-même à travers les « choses du monde ». Aussi, « à un tel système dont l’ego constitue l’alpha et l’oméga », Michel Henry donne-t-il « le nom d’ “égoïsme” » (CMV, p. 180) ; mais il conclut son chapitre par la proposition suivante : « Le christianisme affirme la possibilité pour l’homme de surmonter cet Oubli radical [...]. Une telle possibilité ne signifie rien d’autre pour lui que le salut. Rejoindre cette Vie absolue [...] vivre comme elle [...] et ne pas mourir » (CMV, p. 189). Dans toutes ces pages sur l’oubli, le péché (ou faute) en tant que concept n’est mentionné que dans une note. Les paragraphes sur l’angoisse et le péché d’Incarnation constituent donc un développement de cette remarque, développement rendu nécessaire par le lien que le christianisme établit entre le péché et la rédemption réalisée grâce à l’Incarnation.
Nous allons prendre comme point de départ de notre réflexion cette note, car elle nous fournit des indices intéressants sur l’esprit dans lequel s’est effectuée la lecture henryenne de Kierkegaard. En effet, nous y lisons que les théories qui ne reconnaissent pas la liberté de l’ego commettent non seulement une faute théorique en confondant la sphère immanente et les phénomènes du monde, mais que leurs auteurs qui font fi de « l’expérience », tel Spinoza, se rendent coupables de « mauvaise foi » ; et Michel Henry précise : « C’est l’abîme qu’ouvre devant l’homme la liberté qui est refusé : l’abîme de la possibilité qui est celle de la faute » (
CMV, p. 176). « Abîme de la possibilité », « mauvaise foi », l’éclairage semble sartrien. Cet éclairage se confirme dans
Incarnation où Michel Henry reprend un double exemple de
L’être et le Néant : celui de l’homme pris de vertige face à un abîme et celui de la jeune femme qui se laisse séduire avec mauvaise foi
[10]. L’appropriation de l’angoisse kierkegaardienne serait-elle donc une réappropriation à partir de Sartre ? Assurément non. Le recours aux mêmes exemples que lui est dicté aussi bien par un souci de description phénoménologique qui ne se démentira pas tout au long de ces pages sur l’angoisse (particulièrement dans celles relatives à la sexualité) que par la volonté d’opposer à Sartre les analyses de Kierkegaard qui, en même temps qu’elles sont la matrice de toutes les approches philosophiques ultérieures de l’angoisse, semblent à Michel Henry les plus pertinentes. Il n’en reste pas moins qu’il y a chez les deux phénoménologues contemporains un accord sur une définition de l’abîme qui ne recouvre pas absolument celle de Kierkegaard. Comparons le texte de Vigilius Haufniensis (pseudonyme de Kierkegaard pour le
Concept d’angoisse) et son interprétation, dans
Incarnation
[11], en adoptant la distinction henryenne entre deux explications de l’angoisse chez le philosophe danois. À chacune d’elle correspondrait, dans son exégèse, un des deux sens d’ « abîme » : le premier (sur lequel Sartre a beaucoup insisté) recouvre l’idée de l’infinité du possible ; le second (plus kierkegaardien) en fait l’équivalent de la distance, du paradoxe.
L’abîme : l’infini du possible et de la chute
(la première explication de l’angoisse)
L’abîme, entendu comme celui de l’infinité du possible, apparaît sous la plume de Michel Henry, dans le contexte de l’angoisse, à travers son emploi adjectival dans les expressions suivantes : « Cette possibilité abyssale supporte chacun des pouvoirs élémentaires de notre chair » (
I, p. 275), « la possibilité abyssale de pouvoir » (
I, p. 289). Quant à savoir quel est l’intérêt de ce lien établi entre pouvoir et infini, il nous semble qu’il est double : d’abord, en conformité avec toute la pensée de Michel Henry, renvoyer constamment à la vie absolue dans la mesure où le pouvoir s’origine dans le « Je peux » fondamental de cette vie absolue ; ensuite, introduire le concept de liberté, qui pose toujours problème dans une philosophie de l’immanence, comme le montre l’accusation de mauvaise foi adressée à Spinoza
[12].
La première idée d’un rapport entre infini et vie absolue se trouve confirmée par l’une des occurrences d’ « abîme » qui apparaît à la fin d’Incarnation, lorsque Michel Henry, dénonçant le nihilisme contemporain, écrit : « Les lois de la communication érotique » sont devenues « celles de la relation sexuelle objective en laquelle elle se résout, ce ne sont plus les lois de l’Éros, du Désir infini de la vie de rejoindre la vie d’un vivant, de s’unir à lui et de le retrouver au plus profond de l’abîme où cette union est possible » (I, p. 317). L’abîme est ici clairement identifié à la vie absolue qui renferme tous les possibles et grâce à laquelle peut s’effectuer ce qui, dans la lumière du monde, est condamné à l’échec. Mais il va sans dire que le sens d’ « abîme » rendu équivalent par Michel Henry à celui d’ « infini » n’exclut pas le sens d’ « abîme » comme faute ; au contraire, il le rend possible (la faute étant un possible parmi d’autres), comme sens subordonné, ainsi que nous l’avait déjà indiqué la note de C’est Moi la Vérité.
Dans les analyses kierkegaardiennes de l’angoisse, l’abîme a une signification presque univoque et surtout une fonction différente de celle qui est la sienne dans la philosophie de Michel Henry. En effet, le philosophe danois considère l’abîme comme essentiellement celui de la chute
[13] avec sa profondeur infinie
[14] et, par son recours à cette image, il vise à souligner que la conséquence de la chute creuse une distance infinie entre l’homme pécheur et Dieu, distance qui ne peut être surmontée que par une transcendance (Dieu lui-même). C’est pourquoi l’image opposée à la tentation et à la chute est celle d’un homme hors ou au-dessus de l’abîme : le disciple de la possibilité doit, écrit Kierkegaard, « remonter du fond de l’abîme » (
CA, p. 254), la jeune fille vierge peut franchir, en un vol plané, « deux pics séparés par un abîme vertigineux »
[15] et, si l’abîme est celui des eaux, le croyant est constamment au-dessus de « 70 000 brasses de profondeur »
[16]. Par ailleurs, pour Vigilius Haufniensis, l’infinité attachée à la liberté tient beaucoup moins au possible infini qu’à son pouvoir d’introduire une qualité nouvelle dans la réalité. Pour le dire plus clairement encore : dans l’état qu’analyse Kierkegaard, et qui est celui d’Adam avant la faute, l’alternative (concept clé de la philosophie kierkegaardienne) est la suivante : poser l’esprit (
CA, p. 150) qui n’est pas encore réel dans un rapport « légitime » ou « illégitime » (
CA, p. 251) au corps et devenir un moi
[17] pécheur ou non pécheur
[18]. Si donc, pour Vigilius, la liberté peut être dite infinie, elle l’est non parce qu’elle est liberté d’un « Je peux » qui expérimente sans cesse sa capacité d’accomplir une infinité d’actes, mais parce qu’elle peut poser un acte qui qualifie complètement et définitivement la personne, un acte « décisif » qui a valeur d’éternité. Dans les
Miettes philosophiques, Kierkegaard illustre cette idée par un exemple repris d’Aristote : « Celui qui jette une pierre a pouvoir sur elle avant de la lancer, mais non après » (
Éthique à Nicomaque, 114
b) et explique : « Sinon, l’action de jeter serait une illusion, et le lanceur aurait beau lancer, il garderait la pierre dans la main ».
[19] Ainsi, le saut dans ou au-dessus de l’abîme marque, pour Kierkegaard, le choix libre entre deux qualités opposées et la discontinuité absolue entre deux états.
Or Michel Henry, dans son interprétation appropriative du Concept d’angoisse, reprend également les concepts de saut et de qualité nouvelle. Rejoint-il, par ce biais, l’idée d’un abîme non plus seulement de possibles, mais de distance incommensurable entre deux états ? Pour répondre à cette question, il nous faut, au préalable, évoquer brièvement le premier état auquel précisément le saut met fin : l’innocence.
L’innocence : immédiateté et perte
C’est avec un très grand enthousiasme que Michel Henry relit la description de l’innocence que fait Kierkegaard dans le Concept d’angoisse. Elle le pousse même à voir dans le philosophe danois son précurseur, puisqu’il le désigne comme « l’inventeur d’une phénoménologie radicale » (I, p. 272). Qu’est-ce qui justifie une telle admiration ? Le fait que l’analyse kierkegaardienne comprend des éléments qui semblent confirmer aux yeux de Michel Henry nombre de ses « intuitions » fondamentales : premièrement, la définition de l’innocence comme « ignorance totale » par quoi est mise hors jeu toute objectivité (I, p. 272) ; deuxièmement, la présence de l’angoisse qui manifeste, d’une part, que l’innocence est un pathos et, d’autre part, que le possible de l’action doit être situé « dans l’immanence radicale de la vie » ; enfin, le statut d’universalité reconnu à l’état d’innocence (I, 274). Or l’immédiateté de l’innocence telle que décrite pas Vigilius Haufniensis est différente de celle que lui attribue Michel Henry, puisqu’elle n’exclut pas la projection d’un possible par l’imagination. Mais, pour Michel Henry, il est à ce point important que cette analyse kierkegaardienne ne tienne aucunement compte de toute circonstance extérieure, que la liberté soit infinie, que l’angoisse soit dite secrète (« incognito »), étant sise dans l’affectivité et non dans la lumière du monde ; bref, que l’immédiateté soit le contraire de la conscience qu’il va interpréter dans cette perspective, c’est-à-dire celle d’une « phénoménologie de la vie », les propositions kierkegaardiennes suivantes : d’abord, « chacun de nous ne comprend que par lui-même comment le péché est entré dans le monde » (I, p. 274) ; puis, avec le saut du péché est « introduite une qualité nouvelle » (I, p. 277) ; et, enfin, « le péché se présuppose lui-même » (I, p. 277). Qu’est-ce qui manque à cette lecture henryenne de la perte de l’innocence selon Kierkegaard ? Précisément, la perte comme véritable perte : abyssale, irrémédiable. Nous allons le voir à propos de ces trois propositions.
Premièrement, alors que la proposition relative à la compréhension par chacun de la manière dont le péché est entré dans le monde renvoie, à l’évidence, dans la pensée de Vigilius Haufniensis, à l’appropriation subjective sans laquelle il n’y a pas de vérité (
CA, p. 152)
[20], Michel Henry en déduit que l’innocence « ne sait rien d’elle-même » (
I, p. 274), puisque la connaissance de l’innocence et de sa perte suit cette perte. Deuxièmement, pour ce qui est de l’affirmation de Kierkegaard selon laquelle le saut introduit une « qualité nouvelle », elle est envisagée, dans
Incarnation, comme signifiant seulement la « position absolue » d’une « qualité irréductible à toute condition et par conséquent à toute explication » (
I, p. 277) ; pour Vigilius Haufniensis, elle désigne l’entrée du péché (le mal) dans le monde (
CA, p. 133-135). Troisièmement, l’idée du péché se présupposant lui-même, en même temps qu’elle est interprétée par Michel Henry comme la proposition précédente dans la perspective d’une « liberté radicale », elle est mise en rapport avec le « procès » même de l’individu dans « la génération de la vie absolue » (
I, p. 277) ; or cette dernière remarque va nous indiquer la raison pour laquelle le saut de Michel Henry n’introduit pas la même nouveauté (ni dans le sens de la rupture ni dans celui de la réconciliation ou de la foi) que le saut kierkegaardien.
Il y a en effet, pour Michel Henry, dans le concept de génération qui définit le rapport de l’homme à la vie absolue (
I, p. 328), l’impossibilité de toute extériorité de l’homme par rapport à Dieu et par conséquent une passivité radicale de sa vie à l’égard de la Vie. Ainsi rejette-t-il, dans
Incarnation, l’idée de la création de l’homme qu’il attribue au seul judaïsme (p. 13). Quant à l’expression biblique incontournable selon laquelle « Dieu a créé l’homme à son image », il l’interprète dans
C’est Moi la Vérité comme signifiant, « en premier lieu », « hors du monde » et, « en second lieu », que l’homme « n’est pas une image. Car en fait d’image il n’y en a que dans le monde » et « si l’homme était une image [...] il ne pourrait précisément plus être l’“image” de Dieu [...] il ne serait plus et ne pourrait plus être un vivant » (p. 131). Or, si Kierkegaard lui aussi définit l’homme comme image de Dieu
[21], il confère à cette définition le sens que lui donne la tradition, en référence à un statut exceptionnel dévolu à l’homme parmi les créatures en tant qu’il est doué d’un esprit (dimension éternelle qui le relie à Dieu et en fait son image). En outre, pour Michel Henry, le concept de génération indique sans équivoque que « ce qui est généré demeure au pouvoir qui le génère » (
CMV, p. 278). Pour Kierkegaard, en revanche, Dieu a créé l’homme indépendant, car, comme il l’écrit dans son journal : « L’omnipuissance implique en même temps la faculté de pouvoir se retirer ; [...] seule l’omnipuissance peut se reprendre alors qu’elle donne, et c’est là ce qui constitue l’indépendance de l’être qui reçoit [...], car la bonté, c’est donner sans réserve, mais de façon, en se reprenant comme omnipuissant, à rendre indépendant celui qui reçoit. L’incompréhensible ici, c’est que l’omnipuissance n’est pas seulement capable de produire le plus imposant de tout : la totalité visible de l’univers, mais de produire la chose la plus frêle de toutes : un être indépendant vis-à-vis d’elle. »
[22]
À l’opposé, l’homme henryen libre des déterminations du monde n’est, à aucun moment, indépendant de Dieu. La liberté comme faculté de commencer quelque chose d’absolument nouveau et que Kierkegaard met en évidence par le concept de premier
[23], d’une part, et le saut du péché par lequel l’innocence (l’immédiateté henryenne) est irrémédiablement perdue, d’autre part, peuvent difficilement trouver une place dans cette philosophie de l’immanence et de la génération. Pourtant, Michel Henry croit trouver dans l’analyse de l’angoisse par Kierkegaard la preuve d’une réalité qu’aucun péché ou oubli ne saurait briser et par conséquent la preuve d’une immanence plus forte que tout péché, que tout saut, que toute qualité nouvelle. C’est cette valeur de l’angoisse que nous allons maintenant considérer.
L’angoisse comme rappel pathétique de la vie
D’une manière à la fois curieuse et significative, Michel Henry place toute son analyse de l’angoisse sous le titre du « rappel pathétique de la vie ». Ainsi, alors même qu’il annonce l’étude de « la possibilité originelle du péché » (
I, p. 246) et qu’il développe, à partir de Kierkegaard, une interprétation du péché par l’angoisse, péché en lequel se manifeste l’oubli de la vie, il nous demande de comprendre cette angoisse comme rappel de la vie, puisque la vie est affectivité. Pouvait-on mieux souligner le lien indéfectible qui unit le vivant à la vie, au c
œur même de sa plus grande volonté de séparation ? Un traitement aussi paradoxal d’un texte kierkegaardien n’est pas nouveau de la part de Michel Henry : dans
L’Essence de la Manifestation, interprétant certaines propositions de
La Maladie à la Mort, il découvre dans le désespoir, état du plus grand éloignement de l’homme d’avec Dieu selon Kierkegaard, la preuve de l’identité insécable (de nature affective) entre l’homme et l’absolu
[24]. Mais la pensée de Kierkegaard qui érige le paradoxe en mode de pensée (et de suspension pour la pensée) se prête plus qu’aucune autre à ces renversements. Comparativement, la lecture du
Concept d’angoisse par Michel Henry est moins paradoxale que celle de la
Maladie à la Mort : il est vrai que l’accent porte sur une autre réalité que celle qui est analysée (le rappel au lieu de l’oubli), mais l’angoisse, en raison de son caractère ambivalent, recèle aussi bien le possible de perdition que de salut. Il faut néanmoins se demander pourquoi, contre toute attente, et sous le titre de « l’angoisse comme rappel de le vie » (bonne), le lecteur familier du
Concept d’angoisse ne retrouve aucune allusion aux pages de Kierkegaard sur l’angoisse devant le Bien qui montrent, d’une manière tout à fait inédite, comment, après le péché, « la possibilité d’un salut est à son tour un rien que l’individu aime et craint à la fois » (
CA, p. 156). L’omission de Michel Henry semble, de prime abord, d’autant moins explicable qu’
a contrario il mentionne l’angoisse devant le mal, c’est-à-dire face à la répétition de la faute (
I, p. 292). L’examen attentif des analyses kierkegaardiennes permet d’approcher la raison de ce silence. Il révèle, en effet, une insistance du philosophe danois sur l’extériorité du bien par rapport à l’homme angoissé. C’est ainsi qu’il écrit que cette angoisse « apparaît [...] au contact du bien qui vient du dehors à sa frontière » (
CA, p. 216) et qu’elle « se montre [...] au moment de la rencontre » (
CA, p. 221).
Si, donc, la catégorie d’angoisse devant le bien est passée sous silence par Michel Henry, en revanche l’idée kierkegaardienne relative à l’accroissement du facteur quantitatif de l’angoisse dans l’histoire a été retenue dans son commentaire. Cet intérêt s’explique par la valence positive qui demeure attachée à l’angoisse en tant que, premièrement, elle manifeste le lien toujours maintenu en dépit de l’oubli avec ce qui permet cet oubli : la vie, en tant que, deuxièmement, elle est ce qui, dans l’oubli de la vie, « ne se laisse pas oublier » (
I, p. 278). Aussi, le philosophe français, actualisant les analyses de Kierkegaard sur l’insensibilité spirituelle
[25], interprète deux phénomènes de notre monde selon la catégorie de l’angoisse : la « réduction systématique à l’objectivité par le moyen des sciences » et la violence. Fuie ou recherchée, l’angoisse attesterait, selon Michel Henry, sous ces deux formes contradictoires, la présence de la vie pathétique en chaque vivant. Ainsi, l’homme peut oublier sa condition de Fils généré dans la vie, mais à son insu et sans cesse l’angoisse manifeste cette condition qui, comme l’assure
C’est Moi la Vérité, est toujours « posée » (p. 291). L’angoisse, condition de possibilité du péché pour Kierkegaard et pour Michel Henry, serait-elle pour l’un comme pour l’autre un moyen de salut ? Autrement dit et pour reprendre nos catégories précédentes, le saut du péché qui ne rompt pas l’immanence
[26] entraîne-t-il, au niveau de ce que Michel Henry appelle après Kierkegaard le saut de la foi, une compréhension particulière ? Plus généralement, quel est, d’après nos deux philosophes, le rapport de l’homme pécheur au Christ son contemporain ?
Pour répondre à ces questions, empruntons une voie indirecte : poursuivons notre lecture des pages d’Incarnation relatives à l’angoisse et au péché en montrant, au-delà du détail du commentaire de Kierkegaard, le traitement qui est fait du concept de paradoxe, car, concept clé du christianisme pour Kierkegaard, il implique le saut de la foi.
L’abîme et le paradoxe :
Sexualité et péché (la deuxième explication de l’angoisse)
Dans l’interprétation que Michel Henry donne de ce qu’il considère être une deuxième « explication » kierkegaardienne de l’angoisse faisant intervenir dans le rapport entre l’angoisse et le péché un troisième terme (la sexualité), il développe, ici encore, quelques remarques formulées à la fin de C’est Moi la Vérité qui inscrivent la relation érotique, où « l’autre [...] ne vaut que pour moi », dans le cadre général du « système de l’égoïsme transcendantal » (p. 320) et, donc, de l’oubli de la vie. Ce cadre est important, car c’est celui de l’extériorité. C’est à cette extériorité que Michel Henry rattache la nouvelle explication de l’angoisse pour laquelle il revient à l’image de l’abîme et au concept de paradoxe (I, p. 279) défini comme distance infranchissable entre des éléments « inconciliables », d’une « hétérogénéité » si « radicale » que leur mise en rapport est qualifiée d’ « inimaginable », d’ « absurde » (I, p. 281-283).
Cet abîme (ou ce paradoxe) concerne le composé humain
[27] : âme (chair vivante) et corps (objectif). Or, « aux yeux de l’esprit » (la vie transcendantale), ce composé apparaît « absurde » dans la mesure où « entre ce que ce corps est en lui-même, avec ses fonctions », sa détermination sexuelle, « et ce que l’esprit est en lui-même – qu’il s’agisse de sa vision intelligible des vérités éternelles ou de la joie de s’éprouver soi-même et de vivre – il y a un abîme que cet esprit lui-même n’a jamais pu franchir » (
I, p. 281). Cet abîme (cette hétérogénéité) suscite l’angoisse (
I, p. 283) qui, comme le précise Michel Henry, « s’enracine [...] dans la relation paradoxale des deux modes d’apparaître » (
I, p. 282) : l’objectivité du monde et l’affectivité invisible de la vie par laquelle le corps objectif est aussi chair vivante. Les deux explications de l’angoisse de Michel Henry se recouvrent lorsque l’infini pouvoir de l’ego devient pouvoir de toucher l’esprit (la chair) dans le corps ; alors, comme l’écrit le philosophe : « Les deux fleuves noirs de l’angoisse » réunissent « leur flot » et anéantissent le Soi (
I, p. 291). Le saut, fuite devant cette angoisse
[28] devenue elle-même « désir irrépressible » (
I, p. 284), n’est plus qu’un affaissement sous ce déferlement. Comme nous le constatons, toute l’élasticité que Kierkegaard voulait conserver au saut, en tant qu’image de la liberté, à travers la catégorie de l’angoisse (et de son ambivalence : attrait-répulsion), est fortement compromise
[29]. Mais cela renforce notre interprétation selon laquelle le saut henryen ne quitte pas l’immanence ; en langage kierkegaardien, il est un saut « jusqu’à un certain point » et par conséquent il n’est pas un véritable saut, et si une transcendance apparaît, elle est celle, phénoménologique, de la conscience (l’ouverture d’un monde). Quant au paradoxe, nous relevons qu’il est conditionné par la duplicité de l’apparaître et que, par suite, pour l’esprit, hors de la lumière du monde, le corps n’est pas vécu comme étrange. Aussi comprend-on que Michel Henry ait pu écrire : « L’analyse kierkegaardienne ne distinguant pas les deux sources de l’angoisse [...] glissait hors de la réduction dans la mesure où la synthèse paradoxale de l’âme et du corps dans l’esprit, traitant subrepticement ce corps et notamment la différence sexuelle comme des déterminations objectives, renvoyait inévitablement à l’apparaître ek-statique du monde. C’est placée dans cette extériorité que la différence sexuelle paraissait soudain absurde, angoissante pour un esprit qui ne se reconnaissait pas en elle » (
I, p. 300). Que le paradoxe renvoie à la duplicité de l’apparaître, c’est une thèse que soutient également Michel Henry dans
C’est Moi la Vérité (chap. 12) où il étudie la paradoxalité, seulement apparente, de nombre de préceptes chrétiens – si bien qu’ils deviennent moins prescriptifs que descriptifs. Dès lors, il s’éloigne de plus en plus de Kierkegaard, puisque celui-ci fait reposer l’éthique paradoxale (inhumaine dans son exigence et l’effort qu’elle requiert) sur le paradoxe absolu du Christ et ce paradoxe sur l’abîme creusé par le péché. En mettant en rapport les concepts de paradoxe absolu et de péché, nous retrouvons la problématique des
Miettes philosophiques que nous allons prendre, à présent, comme fil conducteur afin de mieux cerner la différence entre Michel Henry et Kierkegaard sur la question du péché.
II. La problématique des Miettes
Recourir aux
Miettes philosophiques, dans une interprétation du
Concept d’angoisse, ne relève pas de l’arbitraire. Kierkegaard lui-même nous invite à le faire dans son
Post-scriptum, où il déclare que les grands ouvrages pseudonymiques, dont le
Concept d’angoisse, servent les
Miettes
[30]. En outre, dans l’introduction du
Concept d’angoisse, la problématique des
Miettes est évoquée lorsque Vigilius Haufniensis distingue entre une « philosophie première » qui a son fondement dans l’ « immanence » – c’est la philosophie grecque (de la réminiscence) – et « la philosophie seconde » dont l’essence est la « transcendance ou la répétition » (
CA, p. 123). Ainsi, nous est signifié que les ouvrages de Climacus (pseudonyme de Kierkegaard pour les
Miettes) et de Vigilius Haufniensis publiés à quelques semaines d’intervalle sont à lire à la lumière l’un de l’autre, de manière à comprendre qu’une chute produite dans l’angoisse par un saut implique une rédemption « grâce à une transcendance qui sépare la répétition de l’ordre antérieur par un gouffre » (
CA, p. 119
n). Or cette transcendance est, d’après Kierkegaard, le propre du christianisme, par opposition à une philosophie de l’immanence comme la philosophie grecque. Comment s’articule exactement cette opposition ?
Le point de départ de la réflexion de Kierkegaard dans les
Miettes est le paradoxe de Ménon qu’il formule en ces termes : « Il est impossible à un homme de chercher ce qu’il sait, et tout aussi impossible de chercher ce qu’il ignore ; car ce qu’il sait, il ne peut pas le chercher, puisqu’il le sait ; et ce qu’il ne sait pas, il ne peut davantage le chercher, puisqu’il ne sait même pas ce qu’il doit chercher. »
[31] La solution grecque de ce paradoxe réside, selon Kierkegaard, dans la réminiscence qui implique que la vérité, seulement oubliée, est toujours en possession de l’homme. Pour s’en souvenir, il lui suffit d’une occasion, un maître dont la rencontre ne représente, dans l’éternité où il est plongé, qu’un néant. Telle est l’immanence grecque. À l’opposé, le christianisme suppose, pour Climacus, que l’homme soit dans un tel état de non-vérité en raison du péché, qu’il ignore cet état et que, par conséquent, loin de chercher la vérité, il ne cesse de s’en éloigner. Il ne faut donc pas moins d’une transcendance, un dieu, pour le sauver : il déciderait par amour
[32] de lui donner la vérité et la condition de son intelligence. Or, si le dieu élevait l’homme vers lui sans plus, il le tromperait sur sa véritable condition ; aussi, en un instant décisif où l’éternité a pénétré le temps, il s’est abaissé, se faisant le plus humble des hommes pour être compris de tous. Sous cette apparence absolument paradoxale pour la raison, la vérité n’est plus qu’objet de scandale ou de foi. Ainsi, toute la profondeur de l’abîme du péché (la non-vérité) est, dans cette solution, prise en compte, puisque c’est cet abîme qui permet de comprendre l’intervention d’une transcendance. La perte de la vérité ne se réduit donc pas à un oubli qu’une occasion pourrait surmonter, l’illusion n’est pas une apparence de vérité qu’on pourrait aisément dissiper comme le faisait l’ironie socratique, mais une double ignorance (de la vérité et de son erreur), sans rapport aucun avec la vérité. La condition est perdue et doit être redonnée. Le nouvel état n’est pas une répétition de l’état originaire, car l’éternité est en avant
[33].
Michel Henry a très bien vu la difficulté qu’entraîne la séparation (et non le simple oubli) entre l’homme et Dieu, puisqu’il affirme, dans
C’est Moi la Vérité, que si l’on rejette le concept de génération (au profit de celui de création) « le problème religieux consiste principalement à savoir comment cet homme éloigné de Dieu est capable de le retrouver, et de cette façon, de se sauver » (p. 121). Il admet que le mouvement de la rédemption soit, pour le christianisme, à travers l’Incarnation, celui de Dieu, et non pas de l’homme ; mais, alors, dans l’économie de sa pensée, surgit l’autre grand problème soulevé par le paradoxe de Ménon (le premier étant celui de son accès à elle) : comment reconnaître la vérité
[34], c’est-à-dire, pour Kierkegaard, la divinité du Christ dans son humanité, et, pour Michel Henry, la Parole de Dieu dans le langage humain des Écritures ?
Au sujet de la reconnaissance de la vérité, Michel Henry assure après Kierkegaard qu’un « abîme sépare la pensée grecque des intuitions chrétiennes » (
CMV, p. 288). Pourtant, Michel Henry adopte le concept de réminiscence, corollaire de celui d’oubli et, pour éviter la contradiction, il déclare qu’il lui fait « subir une modification si essentielle » qu’elle n’est pas très éloignée de la « subversion » et qu’ « on peut se demander si c’est bien encore de la même pensée qu’il s’agit » (
CMV, p. 288). Est-ce vraiment le cas ? S’écartant du problème tel que posé par Kierkegaard en termes de possession ou de non possession de la vérité, pour s’intéresser à celui de la « nature » de la « connaissance primitive » et de la nature de la reconnaissance, il affirme que celle-ci n’est pas d’ordre intellectuel. La réminiscence platonicienne solidaire d’un voir et donc d’une extériorité est donc rejetée au profit, dans le christianisme, d’une « connaissance primitive » qui, immanente, est « la condition de Fils » (
CMV, p. 289) et d’une reconnaissance de nature affective (
CMV, p. 290). Ces thèses sont formulées dans les propositions suivantes : « C’est pathétiquement, en me donnant à moi dans l’étreinte en laquelle elle se donne à elle-même, que la Vie m’a donné d’éprouver que je suis le Fils, et seule cette épreuve pathétique, pour autant qu’elle s’accomplit en moi, me permet de reconnaître la vérité que disent les Écritures dans la parole qu’elles adressent aux hommes : que je suis le Fils » (
CMV, p. 290) ; « Ce n’est donc pas moi, l’ego, qui serai capable en tant qu’ego, de par ma pensée ou ma volonté propre, de reconnaître que les Écritures sont vraies. Ce n’est pas moi qui déciderai que cette voix est la voix de l’ange
[35] ou du Christ : c’est seulement en moi la Parole de la Vie. C’est seulement parce que je suis le Fils généré à chaque instant dans l’autogénération de la Vie, autorévélé dans son autorévélation qui est sa Parole, que celle-ci, la Parole de la Vie, peut me dire en effet que je suis ce Fils et, de cette façon, que ce que disent les Écritures, à savoir que je suis le Fils, est vrai » (
CMV, p. 289).
Appréhender donc le Christ, ainsi que le fait Climacus dans les
Miettes, comme paradoxe, c’est se situer encore dans le voir et rendre l’abîme qu’ouvre ce paradoxe « infranchissable »
[36], comme nous l’avions déjà relevé pour le paradoxe de l’âme et du corps. Aussi, reprenant la catégorie kierkegaardienne d’
incognito, Michel Henry déclare : « Dans la vérité du monde, la condition du Christ, s’il est le Christ, relève d’un incognito que rien ne permettra jamais de lever. Et cela parce que
d’accès au Christ il n’y en a que dans la vie et dans la vérité qui lui est propre » (
CMV, p. 113). Nous assistons ainsi à un renversement complet de la problématique de Kierkegaard : alors que, d’après la distinction formulée dans les
Miettes, l’immanence de la pensée de Michel Henry et le fait que pour lui la « condition (celle de Fils) est toujours posée », l’apparenteraient aux philosophes grecs, d’après la philosophie de Michel Henry, c’est la conception que se fait Kierkegaard du christianisme qui resterait encore tributaire des catégories grecques de pensée. Opposés sur la question de la connaissance primitive, les deux philosophes de la subjectivité seraient-ils d’accord quant à la nature de la reconnaissance puisque pour l’un et pour l’autre le rapport à la vérité est de l’ordre du pathos ? Nous ne le pensons pas, car il ne faut pas oublier que la passion, pour le philosophe danois, est celle de la raison
[37] et que, par suite, celle-ci, loin d’être mise hors jeu, constitue un terme de la dialectique pathétique qui peut se résoudre par le saut de la foi ; et même alors la raison demeure comme l’aiguillon d’une foi exaltée. En effet, la raison ne cesse pas d’être crucifiée par un paradoxe qui lui-même ne cesse pas, au sein de la foi, d’être paradoxe. De cette différence entre les deux philosophes témoigne leur définition de la foi : alors que pour Kierkegaard elle est marquée par l’incertitude (propre à notre condition temporelle)
[38], pour Michel Henry elle est déjà certitude absolue. En effet, il affirme, dans
C’est Moi la Vérité : « Croire ne désigne pas un moindre savoir, homogène à celui du monde mais encore inaccompli ou imparfait, de sorte que ce en quoi on croit aurait encore à faire la preuve de sa réalité ou de sa vérité, et cela en se montrant pour de bon » (
CMV, p. 108). Le saut de la foi pourrait donc être compris, ainsi que le suggère une occurrence de
C’est Moi la Vérité, comme le « saut [...] d’une vérité à une autre » (p. 98) : de la vérité du monde à celle de la vie, de l’illusion à la certitude d’une vérité réelle, et inversement pour le saut du péché.
Au terme de notre étude, la citation du début s’éclaire. Nous comprenons pourquoi, à la lecture du verset de Jean et de l’aveu de Kierkegaard, « nous sommes saisis au fond de nous-mêmes » : c’est parce que, pour Michel Henry, au fond de nous-mêmes, nous sommes déjà saisis par la vie et sa vérité. L’émotion ressentie témoigne de l’essentielle et permanente affinité entre nous en tant que vivants et la Vie (
CMV, p. 282). Quant à l’affinité entre la pensée de Michel Henry et celle de Kierkegaard, aussi indéniable qu’elle puisse paraître à travers l’intérêt porté aux mêmes questions qui sont traitées au moyen des mêmes concepts (l’angoisse, le désespoir, le péché...), elle ne doit pas occulter leur dissemblance. À notre avis, le noyau de cette différence tient à la définition de la subjectivité. Tant que celle-ci est identifiée à la seule vérité, la transcendance est évacuée. Il est assez remarquable qu’Erick Peterson, procédant à cette identification dans la philosophie de Kierkegaard, rejoigne les principes de la pensée de Michel Henry. En effet, il écrit : « La subjectivité est la vérité – cette phrase qui ne s’applique qu’au Christ est par [...] [Kierkegaard] appliquée à tout homme ; c’est là une divinisation du moi et de l’immanence. »
[39] Or le sens véritable de la thèse de Kierkegaard réside, comme il l’assure lui-même, dans la proposition contraire : la subjectivité est la non-vérité
[40]. Nous avons vu la raison pour laquelle elle était non vérité et comment elle pouvait redevenir vérité. En revanche, même avec les correctifs qu’introduisent les notions d’oubli (dans
C’est Moi la Vérité) et de péché (dans
Incarnation), la subjectivité demeure pour Michel Henry fondamentalement la vérité, et le dédoublement constant des concepts auquel il procède, entre ego et moi, chair et corps (les premiers termes de chaque couple affecté du vecteur de vérité, les seconds, de celui d’illusion), traduit cette impossibilité à penser la subjectivité comme non-vérité et donc comme réalité exigeant fondamentalement d’être sauvée.
Ni inflexion ni tournant dans la philosophie henryenne du christianisme, l’adoption des concepts kierkegaardiens d’angoisse, de péché et de saut, dans Incarnation, reste fidèle à la réflexion entamée dans C’est Moi la Vérité qui, elle-même, développe la thèse fondamentale de L’Essence de la Manifestation. Et si le commentaire que nous propose le phénoménologue français de certaines pages du Concept d’angoisse est d’une richesse et d’une originalité exceptionnelles, leur reprise dans sa propre philosophie est assez aporétique du point de vue kierkegaardien. Aussi la lecture des dernières œuvres de Michel Henry ne nous a-t-elle pas donné la preuve que le péché tel que le comprenait Kierkegaard et son corollaire, le paradoxe, pouvaient être intégrés dans une philosophie du christianisme. En revanche, Kierkegaard nous a montré dans son Post-scriptum, à travers sa polémique avec la philosophie hégélienne, que sa non-philosophie du christianisme avait besoin d’une philosophie du christianisme, que celle-ci était l’autre nécessaire pour mettre en évidence toute la paradoxalité du paradoxe et toute la passion de la foi. Peut-être que l’exercice que nous avons tenté dans cet article a-t-il permis de l’éprouver une fois de plus.
[1]
Vie et Révélation, Beyrouth, 1996, p. 5.
[2]
Papirer, I A 75. La traduction de Ferlov et Gateau aurait sans doute moins convenu au propos de Michel Henry puisqu’il y est question de « l’idée pour laquelle » Kierkegaard veut « vivre et mourir » (Paris, Gallimard, 1963, t. 1).
[3]
Pour une philosophie du christianisme, Paris, Éditions du Seuil, 1996 (nos références à cet ouvrage se feront en utilisant le sigle suivant :
CMV).
[4]
Une philosophie de la chair, Paris, Éditions du Seuil, 2000 (nos références à cet ouvrage se feront en utilisant le sigle suivant :
I).
[5]
Œuvres complètes, trad. P.-H. Tisseau, Ed. de l’Orante, vol. 16, p. 4.
[6]
Ibid., vol. 10, p. 14.
[7]
Joseph Doré, «
C’est Moi la Vérité, dialogue avec Michel Henry »,
Transversalités, octobre-décembre 1997, n
o 64, p. 234.
[8]
Philippe Capelle, « Phénoménologie et vérité chrétienne, réponse à Michel Henry »,
Transversalités, octobre-décembre 1997, n
o 64, p. 229.
[9]
Œuvres complètes, vol. 7 (nos références à cet ouvrage se feront en utilisant le sigle suivant :
CA).
[10]
Paris, Gallimard, 1943, 1
re partie, chap. I, V, et chap. II.
[11]
Dans l’
œuvre de Michel Henry, nombreuses sont les références au
Concept d’angoisse. Nous mentionnons les principales :
L’Essence de la Manifestation, Paris, PUF, « Epiméthée », 1963, p. 519
n ;
Philosophie et phénoménologie du corps, Paris, PUF, Épiméthée, 1965, p. 3-5 ;
Marx, une philosophie de la réalité, Paris, Gallimard, 1976, vol. I, p. 148, 209 ;
La Barbarie, Paris, Grasset, « Biblio-Essais », 1987, p. 121. Il est à relever, en revanche, que, dans
Généalogie de la psychanalyse, alors que l’interprétation freudienne de l’angoisse est longuement examinée (Paris, PUF, 1985, p. 370 s.), celle de Kierkegaard est complètement passée sous silence. Enfin, une scène du dernier roman de Michel Henry,
Le Cadavre indiscret (Albin Michel, 1996, p. 73), illustre les analyses kierkegaardiennes de l’angoisse.
[12]
Chez lequel la connexion entre affirmation de la nécessité et rejet de l’angoisse avait déjà été perçue par Michel Henry dans le mémoire qu’il lui avait consacré (
Le Bonheur de Spinoza, Beyrouth, USJ, 1997).
[13]
Ce qui ne veut pas dire que l’idée de l’infinité du possible ne puisse se retrouver dans l’emploi que fait Vigilius Haufniensis de l’image de l’abîme, notamment dans son analyse de l’angoisse subjective (
CA, chap. II, § 2) ; mais elle est déjà connotée dans le sens du péché. Par ailleurs, en ce qui concerne la citation de Michel Henry (
I, p. 284) tirée du dernier chapitre du
Concept d’angoisse et qui affirme que « dans la possibilité tout est également possible » (p. 252), il faut entendre ici le possible comme celui qui est produit par l’imagination (et, en effet, pour elle, tout est possible) indépendamment du réel – même possible – toujours limité (cf. la dialectique du possible et du nécessaire dans la
Maladie à la mort). Mais Michel Henry (comme nous le verrons) ne reconnaît pas à l’imagination un rôle dans cette problématique, car cela infirmerait son interprétation selon laquelle la première explication que donne Kierkegaard de l’angoisse (comme angoisse devant la liberté de pouvoir) relève d’une phénoménologie radicale.
[14]
Qui fait que « si bas qu’un individu soit tombé, il peut encore tomber plus bas » (
CA, p. 211).
[15]
Le Journal du Séducteur, Œuvres complètes, vol. 3, p. 364-365. Dans son journal, Kierkegaard écrit : « On ne doit pas mépriser le “saut”. Il implique quelque chose d’extraordinaire. Pour cette raison on trouve aussi chez presque tous les peuples une légende d’un saut par lequel l’innocence a été sauvée, alors que le mal sombrait dans l’abîme, un saut qui n’est possible qu’à l’innocence » (
Papirer, VIII A 681).
[16]
Œuvres complètes, vol. 9, p. 409, 433.
[17]
Car le « moi » n’est posé que dans le saut (
CA, p. 179).
[18]
Dans ce dernier cas, cela signifie entrer dans l’éternité (
CA, p. 192).
[19]
Œuvres complètes, vol. 7, p. 17
n.
[20]
C’est l’application de la thèse fondamentale du
Post-scriptum,
Œuvres complètes, vol. 10, deuxième partie, sect. II, chap. 2.
[21]
Papirer, XII A 426. C’est pourquoi, à notre sens, Michel Henry est tout à fait fondé à défendre dans la philosophie de Kierkegaard la présence d’une ontologie (
L’Essence de la Manifestation, p. 519
n ; et surtout, avec K. E. Løgstrup, « L’ontologie de Kierkegaard »,
Annales de philosophie, Beyrouth, vol. 17, 1996).
[22]
Papirer, VII A 181, et « Nul n’est [...] résigné comme Dieu ; créateur, il communique de telle sorte qu’en créant
il donne de l’indépendance vis-à-vis de lui » (
Œuvres complètes, vol. 10, p. 241).
[23]
En ce qui concerne le concept de premier péché, qui ouvre son interprétation de la Chute, Vigilius Haufniensis écrit : « Le
premier péché désigne autre chose qu’un péché (c’est-à-dire un péché comme plusieurs autres), autre chose qu’un péché unité (c’est-à-dire le péché n
o 1 par rapport au péché n
o 2). Le premier péché pose la qualité, il est le péché » (
CA, p. 132). Par lui, en effet, comme l’affirme saint Paul et le répète son exégète danois en insistant sur l’idée d’irruption : « Le péché est entré dans le monde » (Rom., 5, 12). Dans
L’Alternative, Kierkegaard développera le concept de « premier amour » (
Œuvres complètes, vol. 3).
[25]
Dans laquelle « l’angoisse est là qui attend » (
CA, p. 195).
[26]
Bien qu’il soit question de « Déchirure » dans
C’est Moi la Vérité (p. 259).
[27]
D’un point de vue kierkegaardien, cette affirmation peut être discutée. En effet, alors que le paradoxe est totalement irréductible, la contradiction de l’esprit et du corps est une tâche qui doit aller dans le sens de la soumission du second au premier (
CA, p. 180).
[28]
Ce qu’il y a de commun aux deux explications de l’angoisse et qui nous intéresse relativement au péché, est cette « volonté » de l’angoisse de se débarrasser de soi (idée qu’on trouve également développée dans
La Barbarie, p. 151 s.).
[29]
Kierkegaard rejette l’explication (donnée par Ustéri) du péché par le désir parce que la concupiscence est déjà une détermination de faute (
CA, p. 143). Michel Henry, outre qu’il réintroduit le désir dans son explication du péché et de la sexualité, interprète l’ensemble de la question à partir du cas extrême où
« l’angoisse devant le péché produit le péché » (
CA, p. 174).
[30]
Œuvres complètes, vol. 10, p. 250.
[31]
Œuvres complètes, vol. 7, p. 9-10.
[32]
Œuvres complètes, vol. 7, p. 24.
[33]
Œuvres complètes, vol. 11, p. 281-282.
[34]
Ménon déclare, en effet : « De quelle façon chercheras-tu, Socrate, cette réalité dont tu ne sais absolument pas ce qu’elle est ? Laquelle des choses qu’en effet tu ignores prendras-tu comme objet de ta recherche ? Et si même, au mieux, tu tombais dessus, comment saurais-tu qu’il s’agit de cette chose que tu ne connaissais pas ? » (Platon,
Ménon, 80
d, trad. M. Canto, Paris, Garnier-Flammarion, 1991).
[35]
Allusion transparente à la problématique sartrienne (
L’existentialisme est un humanisme, Genève, Nagel, 1970, p. 13) inspirée elle-même du cas d’Abraham étudié par Kierkegaard dans
Crainte et tremblement.
[36]
Ce que Kierkegaard admet tout à fait, puisqu’il affirme, dans
L’École du christianisme : « La possibilité du scandale est donnée à chaque instant, confirmant sans cesse l’abîme vertigineux qui sépare l’Individu de l’Homme-Dieu, et au-dessus duquel s’étend la foi » (
Œuvres complètes, vol. 17, p. 128).
[37]
Œuvres complètes, vol. 7, p. 35.
[38]
D’où l’idée de risque et de courage qu’implique le saut de la foi (
Œuvres complètes, vol. 11, p. 115 s.).
[39]
Was ist Theologie, p. 9-12 (cité par Jean Wahl,
Études kierkegaardiennes, Paris, Vrin, p. 445).
[40]
Œuvres complètes, vol. 10, p. 193.