Revue philosophique de la France et de l'étranger
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526650
136 pages

p. 21 à 40
doi: en cours

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Tome 127 - n° 1 2002/1

2002 Revue philosophique de la France et de l’étranger

Les païens dans la stratégie argumentative de Pascal

Gérard Ferreyrolles Université Paris IV.
C’est une question classique de la théologie que celle de la vertu des païens. Sur ce sujet aussi se manifeste au XVIIe siècle l’antagonisme des molinistes et des augustiniens. Le camp de Pascal ne fait aucun doute, mais on n’a pas mesuré les inflexions que sa stratégie argumentative imprime à la thématique païenne des Provinciales aux Pensées. Dans les Provinciales, non seulement la morale jésuite est exclue de la sphère éthique chrétienne, mais elle est présentée comme inférieure à la morale des païens. Or, dans les Pensées, le statut des païens semble beaucoup moins enviable : de possible référence morale aux yeux du polémiste, ils sont transformés en repoussoirs par l’apologiste, qui les exhibe en preuves historiques de la misère de l’homme sans Dieu. On ne peut cependant en demeurer à cette vision réductrice : les Pensées reconnaissent une valeur aux sentiments, aux lois, et même à la religion, des païens, et cette appréciation est lourde de conséquences métaphysiques en ce qu’elle signifie la validité de l’instance naturelle – outre qu’elle contribue à établir entre Provinciales et Pensées une continuité qui met à mal la thèse de la prétendue « rupture idéologique ». The question of the virtues of pagans is a classical one in theology. This subject was also a focus of the antagonism between Molinists and Augustinians in the seventeenth century. There is no doubt as to which side Pascal supported, but as yet the different inflections of his argumentative strategy with respect to the theme of paganism in the Provinciales and the Pensées have not been accurately assessed. In the Provinciales, Jesuit morals are not only excluded from the sphere of Christian ethics, but also presented as lower than the ethics of the pagans. In the Pensées, on the other hand, the status of pagans seems much less enviable ; no longer a possible moral reference for the polemist, they are transformed into wholly negative models by the apologist, who exhibits them as historic evidence of man’s wretchedness without God. Yet this reductive vision is not the whole truth : the Pensées also acknowledge that there is a certain value in the feelings, the laws, and even the religion, of pagans. This estimate has many metaphysical consequences, as it implies the validity of natural standards, in addition to contributing to the establishment of a continuity between the Provinciales and the Pensées, contrary to the claim that there is an « ideological break » between the two works.
C’est une question classique en théologie que celle de la vertu des païens. Elle prend au XVIIe siècle tournure polémique entre La Mothe Le Vayer, auteur en 1641 d’un traité De la vertu des païens, et Antoine Arnauld qui le réfute dans son ouvrage De la nécessité de la foi en Jésus-Christ [1] : on retrouve sur ce sujet comme sur tant d’autres l’opposition des molinistes et des augustiniens. Pour les premiers, les païens sont capables d’authentiques vertus leur acquérant des mérites susceptibles de leur ouvrir le salut éternel. Pour les seconds, les païens peuvent produire des actes matériellement bons, mais inspirés par l’amour de soi et donc viciés dans leur intention, d’où dépend toute leur valeur morale [2] ; dans cette perspective, les vertus des païens ne sont que des vertus apparentes, qui ne sauraient en conséquence permettre l’accès à la félicité dans l’au-delà [3]. La position de Pascal à l’égard de ces deux camps ne fait aucun doute, comme en témoigne par exemple le fragment 796-962 des Pensées : « Un bâtiment également beau par-dehors, mais sur un mauvais fondement, les païens sages le bâtissaient. Et le diable trompe les hommes par cette ressemblance apparente, fondée sur le fondement le plus différent. » [4] Il ne s’agira donc pas ici de vérifier l’augustinisme de Pascal sur le sujet des païens – il a été suffisamment établi par la thèse de Philippe Sellier [5] –, mais de repérer l’utilisation stratégique de ce thème dans les Provinciales et dans les Pensées.
Qu’entendre, tout d’abord, par les païens ? On peut considérer, d’après Furetière, qu’ils s’insèrent dans une division tripartite. Entre la connaissance de la vraie religion et l’absence de toute religion (ce dernier point caractérisant les sauvages, « qui sont sans habitations réglées, sans religion, sans lois et sans police » [6]), s’étend l’espace de l’infidélité : sont infidèles « les peuples qui ne sont pas de la vraie religion » [7]. Cette dernière catégorie se subdivise encore en trois : les Mahométans, les Juifs et les idolâtres. Les païens – du latin paganus, paysan, campagnard [8] – ne sont autres que les idolâtres de l’Antiquité. Ainsi Furetière, à l’entrée Payen de son dictionnaire, donne la définition et les exemples suivants : « Gentil [9], idolâtre, qui adore les faux dieux de l’Antiquité. Les païens ont élevé des temples à Jupiter, Apollon, Mercure ; ils ont déifié leurs empereurs. Plutarque, Sénèque sont des auteurs païens. La Mothe Le Vayer, Esprit ont fait des beaux traités de la vertu des païens. » Même si tous les infidèles ne sont pas des païens, tous les païens sont des infidèles et peuvent donc être désignés par ce terme, comme ils le sont assurément par l’appellation d’idolâtres. Ces distinctions posées en première approximation, qu’en est-il de la fonction des païens dans les Provinciales ?
C’est au moment de passer du terrain de la grâce (défense d’Arnauld menacé de censure par la Sorbonne) à celui de la morale (disqualification des maximes jésuites devant l’opinion) [10] et afin d’articuler ces deux phases du combat antimoliniste que les « Petites Lettres » font intervenir, dans un esprit parfaitement augustinien, la radicale distinction entre les vertus chrétiennes, accessibles seulement avec l’aide de la grâce efficace, et les vertus des païens, que la raison suffit à faire observer : « Quand nous soutenons la nécessité de la grâce efficace, affirme le janséniste à Montalte, nous lui donnons d’autres vertus pour objet [que les jésuites]. Ce n’est pas simplement pour guérir les vices par d’autres vices [11] ; ce n’est pas seulement pour faire pratiquer aux hommes les devoirs extérieurs de la religion ; c’est pour une vertu plus haute que celle des pharisiens et des plus sages du paganisme. La loi et la raison sont des grâces suffisantes pour ces effets. » [12] Une ligne stratégique simple se dessine ici, qui consiste à identifier la morale des jésuites à celle des païens – « comme leur morale est toute païenne, la nature suffit pour l’observer » [13]. Cette ligne est effectivement suivie par Pascal [14], mais elle présente un infléchissement polémique qui augmente de façon singulière la force argumentative du discours. Pascal en effet ne se contente pas d’exclure la morale jésuite de la sphère éthique chrétienne, il va jusqu’à l’exclure à plusieurs reprises, et pour indignité, de la sphère éthique païenne. C’est trop peu de dire, en somme, que les jésuites sont comme les païens ; il faut ajouter qu’ils sont parfois, voire le plus souvent, pires que les païens. Cette posture stratégique a au moins deux précédents.
Le premier est La Somme des fautes et faussetés capitales contenues en la Somme théologique du P. François Garasse publiée par Saint-Cyran en 1626 et qui constitue l’un des modèles avérés des Provinciales [15]. Dans ce gros ouvrage, qui en un seul volume assemble quatre tomes, Saint-Cyran reproche à Garasse d’avoir « perverti les principales maximes de l’éthique, de l’économique, de la politique, non seulement de ceux qu’on a nommés sages parmi les païens, mais aussi des chrétiens » [16]. La cause étant commune des premiers et des seconds, les païens seront habilités autant que les chrétiens à faire, paradoxalement, la leçon à un religieux de la Compagnie de Jésus. Ainsi sur l’économique, où Garasse limite le devoir des maîtres à payer les gages de leurs valets alors qu’Aristote l’étend jusqu’à l’obligation d’être cause de la vertu de leurs serviteurs, Saint-Cyran souligne l’identité des doctrines exposées dans le premier livre de La Politique et le dix-neuvième de La Cité de Dieu [17] et peut lancer à son adversaire : « Ce qui vous confond davantage est qu’un païen qui n’a autre lumière que celle de la raison, parle cent fois mieux du devoir d’un maître à l’endroit de ses domestiques que vous ne faites ici, quelque chrétien et religieux que vous soyez. » [18] Un second exemple d’une telle stratégie se rencontre dans les deux Avertissements de l’Université de Paris rédigés par Godefroy Hermant en 1644 contre la doctrine du P. Héreau et de ses confrères jésuites sur l’homicide [19], doctrine que Pascal dénoncera lui aussi dans les VIIe et XIVe Provinciales [20]. En permettant à chaque particulier de prévenir toute « injure » par quelque moyen que ce soit, y compris par le recours à la violence, ces casuistes ouvrent la porte, autant qu’il est en eux, à un massacre général. Aussi Hermant ne craint-il pas d’assurer que « les païens s’élèveront en jugement contre ces abominables docteurs, puisque, sans avoir été éclairés par notre sainte religion ni par les exemples d’humilité, douceur et patience admirable de Jésus-Christ, ils ont toutefois reconnu qu’il valait mieux souffrir l’injure, perdre ses biens, ses enfants et sa vie que de faire tort et injustice à un autre » [21]. On ne saurait, selon lui, qualifier de païenne la doctrine des casuistes, « puisque les païens la rejettent », mais bien de démoniaque [22]. Et il est une forme d’homicide (si condamnable aux yeux de Pascal qu’il n’osera la nommer dans les Provinciales mais se contentera d’une allusion) [23] à propos de laquelle Hermant exalte particulièrement la supériorité des païens sur les jésuites accusés d’y donner les mains – l’avortement : « Que l’école des médecins païens est bien plus humaine et s’accorde mieux avec le christianisme que celle des jésuites ! Ils juraient solennellement de ne donner jamais aux femmes des médicaments pour corrompre leur fruit et jugeaient sainement que ce serait un horrible crime d’employer contre la vie des hommes l’art et la profession de la conserver. » [24]
Dans les Provinciales, Pascal à son tour mobilise l’argument des païens sur les points les plus décisifs ou les plus sensibles de la morale. En premier lieu, sur ce qui constitue le fondement même de la responsabilité éthique, à savoir la définition du caractère volontaire d’un acte, puisque de là dépend qu’il soit ou non excusable de faute. Pour le P. Bauny, une action accomplie dans l’ignorance du bien ou du mal qu’elle comporte (c’est-à-dire dans l’ « ignorance du droit ») doit être considérée comme involontaire et ne peut donc être imputée à péché. Or le bon Père a la malencontreuse idée d’appuyer sa doctrine sur l’Éthique à Nicomaque qui, comme le montre sans peine Pascal, définit l’action involontaire comme celle qui est accomplie dans l’ignorance non point du droit mais du fait, c’est-à-dire des circonstances singulières dans lesquelles elle se déroule [25]. Pour Aristote, l’ignorance du caractère intrinsèquement bon ou mauvais de l’action est au contraire ce qui rend digne de blâme l’homme qui l’accomplit, en quoi ce « prince des philosophes » se trouve pleinement d’accord avec saint Augustin, le « prince des théologiens » [26]. Pascal peut donc conclure à l’égard du P. Bauny et de sa Somme des péchés dans le style adopté par Saint-Cyran à l’égard du P. Garasse et de sa Somme des fautes : « Qui ne s’étonnera de voir qu’un philosophe païen ait été plus éclairé que vos docteurs en une matière aussi importante à toute la morale et à la conduite même des âmes (...) ? » [27] Un deuxième point sur lequel Pascal renverse les rôles et transforme les jésuites, prétendus régents de la chrétienté, en mauvais élèves des païens, touche au domaine délicat de la sexualité. Le P. Bauny – toujours lui – avance un principe qui, pour s’être banalisé depuis, ne laissait pas de choquer au XVIIe siècle (et particulièrement Pascal, dont une lettre assimile en certains cas la perte de la virginité à une forme d’homicide et même de déicide) [28] : une fille « est en possession de sa virginité aussi bien que de son corps ; elle en peut faire ce que bon lui semble » [29]. Réaction de Montalte : « Je me souvins sur cela d’un passage d’un poète païen, qui a été meilleur casuiste que ces Pères, puisqu’il a dit : “Que la virginité d’une fille ne lui appartient pas tout entière, qu’une partie appartient au père et l’autre à la mère, sans lesquels elle n’en peut disposer même pour le mariage.” » [30] On appréciera que Pascal ait choisi pour donner aux jésuites une leçon de morale sexuelle le Carmen nuptiale de Catulle, qui n’est sans doute pas le poète le plus chaste de l’Antiquité, à telle enseigne que dans la dissertation De vera pulchritudine et adumbrata Pierre Nicole le traitera de « rustre » pour avoir rempli ses ouvrages de sordides vulgarités [31].
Mais le sujet sur lequel les jésuites ont passé toutes les bornes est celui de l’homicide. Leurs casuistes en effet, contre l’Évangile, les lois de l’Église et les ordonnances du roi de France, donnent licence aux particuliers de tuer pour prévenir une insulte ou éviter la perte d’un bien matériel. Or, réplique Montalte, c’est « ce que je soutiens que jamais les infidèles mêmes n’ont fait » [32], et il cite à l’appui de son affirmation la loi des Douze Tables – le premier recueil romain de lois écrites – et la loi Furem, ad Legem Corneliam, qui interdisent expressément ce que des chrétiens dévoyés oseront autoriser bien des siècles plus tard. La seule exception, totalement approuvée par Pascal, que les païens apportent à la prohibition de l’homicide est la légitime défense en cas de tentative de meurtre ou de viol, parce que « alors, comme dit Cicéron, les lois mêmes semblent offrir leurs armes à ceux qui sont dans une telle nécessité » [33]. Au-delà d’un parallélisme entre la législation romaine et la législation française sur la question de l’homicide, il existe selon Pascal une véritable filiation entre l’une et l’autre, c’est-à-dire entre la législation de l’État païen par excellence et celle d’un État consubstantiellement chrétien : « Est-ce donc, interroge-t-il dans la XIVe Provinciale, que la morale de Jésus-Christ est plus cruelle et moins ennemie du meurtre que celle des païens, dont les juges ont pris ces lois civiles qui les condamnent ? » [34] Pascal, fils de magistrat et intime de Domat, rappelle ici la prégnance du droit romain dans le droit français au XVIIe siècle [35] et pose que les lois d’origine païenne garantissant la sûreté publique sont infiniment plus justes que celles que les casuistes tentent d’impatroniser [36].
L’argument des païens peut encore accroître sa force destructrice selon deux modalités. D’abord, si l’on élargit le cercle des réprobateurs de la morale jésuite : la XIVe Provinciale ne s’en tient pas aux Romains, mais convoque l’ensemble des païens aux côtés des chrétiens, puisque l’interdiction de l’homicide y est définie comme un principe reçu « dans tous les temps et dans tous les lieux » et sur lequel « tous les législateurs du monde, saints et profanes, ont établi leurs lois » [37]. Ensuite, si l’on élargit le cercle des maximes réprouvées – ce que l’on constate dans le Factum pour les curés de Paris, où la calomnie est associée à l’homicide ( « il n’y a point de lieu, parmi les infidèles et les sauvages, où il ne soit permis de dire que la calomnie est un crime, qu’il n’est pas permis de tuer son prochain pour la seule défense de son honneur : il n’y a que les lieux où sont les jésuites, où l’on ose parler ainsi » ) [38]. L’argument atteint enfin son efficacité suprême lorsque tous les païens (et assimilables) condamnent tous les chefs de la morale des casuistes, ce que Pascal énonce synthétiquement dans le Second Écrit des curés de Paris : « Ils [les casuistes] auront permis aux chrétiens tout ce que les Juifs, les païens, les Mahométans et les barbares auraient en exécration. » [39] Si cette entreprise de confrontation sur tous les terrains est restée virtuelle chez Pascal, elle sera actualisée au XVIIIe siècle par le P. Pierre Boyer dans un ouvrage de 1726 dont le titre dit assez le dessein : Parallèle de la doctrine des païens avec celle des jésuites. Là seront opposés systématiquement, et citations en bataille, au laxisme des Molina, Valentia, Escobar et autres Tamburini, la droiture et la dignité des enseignements de Platon, Cicéron, Virgile ou Sénèque sur toutes les matières de morale – qu’il s’agisse du plaisir des sens, de la crainte servile, de l’observation des serments, de l’amour du prochain, etc. – et même sur la connaissance (et l’amour) de Dieu [40] ! Ce serait faire trop d’honneur aux jésuites, selon l’auteur, que de les réfuter à l’aide de l’Écriture et des Pères : il tient à les confondre « avec le texte des poètes, des orateurs et des philosophes de l’Antiquité païenne » [41], persuadé d’ailleurs que suffirait à la besogne « le dernier païen dont l’esprit est éclairé de la raison et du bon sens » [42].
Quelle que soit son extension – limitée chez Saint-Cyran, notable chez Pascal, maximale chez Boyer –, la stratégie consistant à faire condamner les jésuites par les païens comporte une implication décisive sur les plans métaphysique et théologique. Elle suppose en effet que l’on peut être privé des lumières de la Révélation, puisque tel est le statut des païens, et néanmoins discerner sainement entre le bien et le mal. Si les païens ont « en exécration » [43] ce que les jésuites permettent (calomnie, vol, mépris des parents, homicide) alors qu’ils n’en peuvent juger que par leur conscience, c’est que celle-ci est informée par les principes de la loi naturelle, auxquels ces permissions contreviennent [44]. En un mot, l’argument des païens signale immédiatement que son utilisateur reconnaît la nature comme valeur, une nature que l’ordre surnaturel ne détruit pas mais assume – ainsi saint Augustin peut-il confirmer Aristote et la législation des États chrétiens reconduire celle des États païens – et qui prend en l’homme le double et unique visage de la raison [45] et de l’humanité [46].
Les jésuites n’ont pas manqué de répliquer aux accusations des Provinciales, et l’un de leurs arguments a été que les reproches formulés par Pascal à leur endroit étaient les mêmes qui leur étaient adressés par les protestants. À l’articulation des Provinciales et des Pensées, un fragment qui appartient à celles-ci mais se relie directement au Cinquième Écrit des curés de Paris réplique à cette réplique en substituant les païens aux hérétiques : « Hérétiques. Ézéchiel. Tous les païens disaient du mal d’Israël, et le prophète aussi. Et tant s’en faut que les Israélites eussent droit de lui dire : “Vous parlez comme les païens”, qu’il fait sa plus grande force sur ce que les païens parlent comme lui. » [47] On voit aisément l’avantage que Pascal peut tirer du discours des hérétiques : c’est celui-là même que, nouvel Ézéchiel, il a tiré dans les Provinciales du discours des païens [48]. Mais surtout, avec l’affirmation que la voix de l’infidélité est ce qui donne sa plus grande force à la voix de la vérité, ce fragment dévoile et justifie l’utilisation stratégique des païens comme argument.
Des Provinciales aux Pensées, cette utilisation se poursuit, mais la direction de l’argument change diamétralement de sens. Face aux jésuites pervertis, les païens étaient posés en maîtres dans les « Petites Lettres » : dans l’Apologie, ils font office de repoussoirs. Certes, le paganisme ne représente plus une concurrence pour le christianisme au XVIIe siècle, et il serait inutile à Pascal de s’attarder sur les faiblesses de la religion romaine comme devaient le faire les premiers apologistes chrétiens et comme s’y emploie encore saint Augustin dans les premiers livres de La Cité de Dieu. C’est pourquoi Pascal ne l’égratigne, ou ne le disqualifie, qu’en passant : « Les autres religions, comme les païennes, sont plus populaires, car elles sont en extérieur, mais elles ne sont pas pour les gens habiles », note-t-il dans la liasse Fausseté des autres religions [49] pour marquer la différence avec le christianisme qui, tout en étant « proportionné » au peuple, peut répondre bien autrement que les fictions mythologiques aux exigences intellectuelles des « habiles ». De toute façon, il est entendu que « la religion païenne est sans fondement » [50] : les Mahométans au moins ont l’Alcoran, et les Juifs ont la Bible [51], mais quels sont les livres qui consignent les oracles des anciennes divinités ? Chacun sait que les recueils des sibylles et d’Hermès Trismégiste sont des faux [52]. Cependant, même si la religion des païens antiques est morte, leurs philosophes ont fait des disciples aux XVIe et XVIIe siècles en la personne de ces « esprits forts » qui se réclament de l’exemple et de la doctrine des sages inspirateurs de l’épicurisme, du stoïcisme ou du pyrrhonisme. C’est ainsi que Pascal blâme chez Montaigne des « sentiments tout païens sur la mort » [53]. Le païen moderne, c’est le libertin – et pour l’atteindre, le contester avant de le convertir, il sera de bonne guerre de s’en prendre à ses ancêtres.
Les païens, dans les Pensées, concourent doublement à l’entreprise apologétique de Pascal. Dans la partie anthropologique, ils servent à montrer la misère de l’homme sans Dieu : avant le Messie, « tous les peuples étaient dans l’infidélité et dans la concupiscence » [54]. Les païens sont par définition ceux qui ne peuvent compter que sur la nature ; privés de la grâce, ils ne sauraient agir pour d’autres motifs que la cupidité. L’histoire en fournit la preuve expérimentale : « L’abandon de Dieu paraît dans les païens, la protection de Dieu paraît dans les Juifs. » [55] La protection de Dieu sur les Juifs se manifeste éminemment par le don de la Loi à Moïse, au lieu de quoi les païens « sont tous abandonnés à leur sens et à leur propre esprit, et (...) de là viennent les étranges égarements et les changements continuels qui arrivent entre eux et de religions et de coutumes » [56]. De là, en particulier, les perversions qu’énumère le fragment 94-60 : c’est évidemment chez les païens que « le larcin, l’inceste, le meurtre des enfants et des pères » ont été placés au nombre des « actions vertueuses ». Des Provinciales aux Pensées, les païens sont donc passés du statut de norme possible à celui de contre-exemple : ils se substituent aux jésuites dans la fonction d’antimodèle. Et qu’on n’imagine pas que les philosophes païens rachètent les errances de la foule : soit ils les ont suivies dans le « précipice » [57] des voluptés, par profession (les épicuriens) ou par désespoir (les pyrrhoniens) ; soit, s’ils les ont dénoncées, ils l’ont fait vainement car ils n’ont pas été écoutés [58] ou ne l’ont été que par « les plus vides et les plus sots » [59] ; soit enfin, s’ils ont prétendu s’en délivrer, ils sont tombés dans la superbe (les stoïciens, au demeurant entachés des bassesses du commun, comme en témoignent « les vices de Zénon » [60]). Dénués de charité, les sages du paganisme ont partagé avec le vulgum pecus l’esclavage de la concupiscence : ils l’ont seulement habillée de concepts, mais c’est bien elle, sous l’une ou l’autre de ses trois formes, qui philosophe en eux [61]. Si « l’homme sans la foi ne peut connaître le vrai bien, ni la justice » [62], les philosophes païens n’ont rien d’essentiel à nous apprendre – hormis justement, et à leur corps défendant, la misère de l’homme sans la foi. Dans le versant théologique des Pensées, les païens acquièrent une seconde utilité stratégique : après avoir montré la déchéance de la nature, ils servent à prouver la puissance de la grâce. Avec l’Incarnation et la diffusion de l’Esprit, alors qu’ils étaient auparavant plongés dans les ténèbres de l’ignorance et de la concupiscence, « les païens en foule », délaissant leurs idoles, renonçant aux plaisirs et courant au désert, « adorent Dieu et mènent une vie angélique » [63]. Mais ce n’est toujours pas là rehausser le statut des païens, puisque leur utilité est encore négative : image de la faiblesse de l’homme tant qu’ils demeuraient ce qu’ils sont, ils ne font éclater sa grandeur qu’en se convertissant. Le bon païen, dans cette seconde perspective, ce n’est pas le sage païen, c’est celui qui a cessé d’être païen.
Ce renversement du régime rhétorique des païens entre Provinciales et Pensées résulte d’un changement stratégique imposé par le changement de genre littéraire et de destinataires. La polémique des Provinciales, même si elle a pour témoin l’ensemble du public cultivé, se déroule entre chrétiens. La stratégie – l’une des stratégies – consiste, de la part du camp A1 (celui des augustiniens), à montrer que le camp A2 (celui des jésuites) est plus dangereux que le camp B (celui des païens), traditionnel adversaire du camp A (celui du christianisme). Rien là d’inhabituel : chacun sait que les luttes intestines d’un parti ou d’un groupement quelconque peuvent être plus violentes que celles qui l’opposent aux autres collectivités. Cette stratégie de promotion de l’adversaire extérieur aux dépens du rival intime, pour paradoxale qu’elle soit, est en la circonstance sans danger pour le camp qui l’utilise, car le paganisme ne peut plus représenter aux yeux des chrétiens contemporains une alternative crédible au christianisme. En revanche, le genre apologétique dans lequel s’inscrivent les Pensées, a pour destinataires des non-chrétiens, des « païens » modernes : il devient dans ces conditions périlleux d’établir la valeur constitutive du paganisme – la nature – comme norme satisfaisante, parce que si la nature apparaît comme une instance morale suffisante, le libertin n’a plus de raison de se convertir et l’apologie se détruit elle-même.
Mais le changement de stratégie ne recouvrerait-il pas un changement d’ordre métaphysique et théologique dans le jugement porté par Pascal sur les païens et, corrélativement, sur la valeur de la nature ? On retrouverait par ce biais la thèse goldmannienne de la rupture idéologique entre les Provinciales et les Pensées [64]. Sans revenir sur un débat mené ailleurs [65], on se contentera de donner à penser qu’elle est aussi peu pertinente sur le sujet des païens que sur les autres. L’absence de rupture se vérifie au simple fait que la position défendue par Pascal dans chacune des deux œuvres supposées antagonistes est également lisible dans l’autre, même si, pour les raisons rhétoriques évoquées, elle n’y est pas également accentuée. Du côté des Provinciales, l’instance « païenne » de la nature n’est évidemment pas donnée pour une norme absolue. La critique de la morale jésuite s’ouvre, avons-nous rappelé [66], sur la radicale distinction posée dans la cinquième Lettre entre les vertus naturelles (celles des païens et des pharisiens) et les vertus chrétiennes. Que les jésuites à partir de là soient identifiés aux païens ne rehausse certes pas le statut de ces derniers – dont le nom va servir d’insulte : « Lessius est “un païen et un scélérat” » [67] –, mais il n’est pas davantage magnifié quand les jésuites sont considérés comme pires [68] qu’eux ! Il s’agit moins de relever les païens que d’abaisser les jésuites, qui le seront d’autant plus que le paganisme sera lui-même abaissé sous le christianisme en raison de la distance qui sépare la nature de la grâce. Témoin de cette infériorité native, la XIVe Provinciale qui, tout en exaltant la législation antihomicide des païens, montre combien ils se sont fourvoyés en de « fausses maximes » [69], jusqu’à autoriser l’homicide contre soi. De plus, l’appréciation portée par Pascal sur le jugement naturel en matière morale n’est rien moins qu’univoque : cette instance qui fait repousser aux païens comme criminels le vol, la calomnie ou le meurtre, est celle aussi qui est désignée comme responsable de ces mêmes crimes chez les jésuites, accusés de « substituer à la véritable morale, qui ne doit avoir pour principe que l’autorité divine et pour fin que la charité » – deux exigences qui excluent la morale païenne de la véritable morale – « une morale tout humaine, qui n’a pour principe que la raison et pour fin que la concupiscence et les passions de la nature » [70]. C’est « par leur raison naturelle » que les casuistes « ont jugé qu’il était permis de commettre d’étranges parricides contre les personnes les plus inviolables » [71]. La continuité apparaît évidente ici entre les Écrits des curés, qui prolongent immédiatement la campagne des Provinciales, et les Pensées, qui prêtent ces mots aux jésuites : « La raison naturelle sera notre guide ; nous serons comme les autres peuples qui suivent chacun sa lumière naturelle. » [72] Mais si l’on veut la preuve de cette continuité entre les Provinciales elles-mêmes et les Pensées, et explicitement sur le statut métaphysique et théologique des païens, il suffira de relever qu’avant que les Pensées ne parlent de l’ « abandon » [73] par Dieu des païens privés des lumières de la Révélation mosaïque ( « non fecit taliter omni nationi » ) [74], et des « étranges égarements » [75] qui en furent la suite, la IVe Provinciale citait dans le même sens l’Écriture : « Dieu n’a pas révélé ses jugements aux Gentils », « il les a laissés errer dans leurs voies » [76], et le janséniste y apostrophait un jésuite en ces termes : « Ne dites pas que Dieu a éclairé ceux que les livres sacrés nous assurent “avoir été abandonnés dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort”. » [77] Il serait difficile à Pascal de fonder sa vision des païens sur un texte plus rude à leur égard que celui qu’il suit dans cette Lettre, l’Apologie pour les saints Pères d’Arnauld, où il est répété que les vertus des sages païens n’ont été que des vertus apparentes, que les idolâtres sont des athées au regard du vrai Dieu et que toutes les actions des infidèles sont des péchés [78]. À moins de faire passer la « rupture idéologique » entre la quatrième et la cinquième Lettre, il est incontestable pour le Pascal des Provinciales non seulement que les vertus naturelles des sages païens ne les sauvent pas, mais que la nature laissée à elle-même est rarement vertueuse [79].
Symétriquement, la valeur que les Provinciales reconnaissaient aux païens ne leur est pas déniée dans les Pensées, même si le tournant rhétorique la rend moins repérable. Eux que l’on avait vus, dans les « Petites Lettres » et les Écrits des curés, virtuellement scandalisés par les maximes des casuistes ne le sont pas moins au fragment 499-923 de l’Apologie, où les jésuites sont stigmatisés pour retenir « dans l’Église les plus débordés et ceux qui la déshonorent si fort que les synagogues des Juifs et les sectes des philosophes les auraient exilés comme indignes et les auraient abhorrés comme impies ». Cette consonance judéo-païenne n’est d’ailleurs pas étrangère à la Bible : Pascal rappelle que l’un des livres les plus illustres de l’Ancien Testament a pour auteur un païen, Job [80], qui avec Salomon est celui qui a « le mieux connu et le mieux parlé de la misère de l’homme » [81]. À côté et au-dessus des sages païens, il a donc existé de saints païens (à Job il faut joindre en particulier Melchisédech) qui ont bénéficié par anticipation de la grâce du Christ [82]. Mais même dépourvus de la grâce et laissés aux seules forces de la nature, les païens ne sont pas incapables de justice. Car si la nature dans sa corruption les entraîne au mal, comme les Juifs charnels et les chrétiens charnels, elle tient de son origine divine une lumière qui attire au bien – cet « instinct que nous ne pouvons réprimer qui nous élève » [83] – et qui n’aurait pu totalement s’éteindre chez les païens sans abolir en eux l’humanité. Pascal ne serait pas augustinien s’il imaginait « qu’une nature soit sans aucun bien » [84], fût-ce à l’état de traces. Aussi bien les païens eux-mêmes proclament-ils l’existence d’une nature première : « Hos natura modos primum dedit » [85], chante Virgile cité au fragment 675-507. À ce vers fait écho la phrase de saint Augustin : « hoc naturalis ordo praescribit, ita Deus hominem condidit , que cite Saint-Cyran pour appuyer contre les dévoiements de Garasse l’éthique du païen Aristote [86]. Que la loi naturelle soit obscurcie sous les ténèbres du péché, les païens le prouvent par leurs errances morales et législatives, mais elle ne laisse pas de subsister en quelque façon chez eux puisqu’elle fait par définition partie de leur nature [87]. C’est pourquoi, si l’on trouve chez les païens de criminelles folies, le « sentiment naturel » que la XIVe Provinciale [88] invoquait contre l’homicide s’exprime aussi dans sa rectitude au sein des Pensées : « Quand Auguste eut appris qu’entre les enfants qu’Hérode avait fait mourir au-dessous de l’âge de deux ans était son propre fils, il dit qu’il était meilleur d’être le pourceau d’Hérode que son fils. » [89] Pour ce qui est de leurs égarements législatifs, les païens sont les premiers à les dénoncer : le même Cicéron convoqué à la XIVe Provinciale pour définir la légitime défense l’est à nouveau, avec Sénèque et Tacite, au fragment 94-60 pour déplorer la corruption des lois civiles à Rome, et toujours comme porteur d’une parole de vérité et de justice. En regrettant que l’homme ne possède plus le modèle du vrai droit et de la justice parfaite [90], il témoigne qu’il en a au moins l’idée : cette absence ne peut être ressentie comme manque que sur le fond d’une paradoxale présence ; si tout le bien était ôté, le sentiment du mal l’aurait été avec lui – « la douleur du bien perdu atteste la bonté de la nature » [91]. Au demeurant, Pascal est si loin d’estimer que les lois païennes sont un catalogue d’injustices qu’il voit en elles une imitation des lois de Moïse [92]. La continuité est parfaite : les Provinciales faisaient dériver les lois françaises des lois païennes et les Pensées font dériver les lois païennes des lois bibliques : autant dire qu’elles participent toutes, à des degrés divers, de la même essentielle justice.
Enfin, la religion même des païens n’est pas nécessairement vouée au mépris de Pascal. En première inspection, « les païens ne connaissent point Dieu » [93] : c’est même leur définition, puisqu’ils sont désignés comme idolâtres par Furetière. Mais Pascal n’en reste pas là, car il affirme que certains païens – il pense à des philosophes comme Épictète – ont au contraire « connu Dieu » [94], en quoi il est conforme encore à Augustin ( « quod curiositate cognoverunt » ) [95]. Tous les païens ne sont donc pas confondus dans la même ignorance : « Deux sortes d’hommes en chaque religion. Parmi les païens, des adorateurs de bêtes, et les autres adorateurs d’un seul dieu dans la religion naturelle. » [96] [?] Ce dieu de la religion naturelle est le « Dieu invisible » que la raison peut découvrir « par la nature visible », selon la formule paulinienne reprise dans une lettre à Mlle de Roannez [97]. Certes, ce Dieu connu sans la médiation du Christ – juge Pascal – est un Dieu qui ne sauve pas, mais c’est un Dieu unique et souverain [98], et ceux qui l’adorent, le servent [99] et l’aiment ( « je dis que le cœur aime l’être universel naturellement » ) [100] méritent à tout le moins le respect et l’estime : « Pour les religions, il faut être sincère : vrais païens, vrais Juifs, vrais chrétiens. » [101] Les « vrais Juifs » et les « vrais chrétiens » ne font qu’un pour Pascal ; pour autant, il serait téméraire de leur assimiler les « vrais païens » et de présumer, même s’ils ont pu témoigner jusqu’au martyre [102] de la vérité du Dieu unique, la béatitude éternelle de ces derniers [103]. Leur châtiment sera toutefois moindre que celui des chrétiens charnels qui, ayant bénéficié de la grâce de la Révélation, n’ont pas su user du pouvoir que leur donnait cette connaissance [104]. Peut-on demander davantage à qui croit que sont à jamais privés de la vision béatifique les enfants morts sans baptême [105] ? À sa plus haute pointe déiste, le païen se devra contenter de la damnation dans la dignité.
Ainsi peut se lire, des Provinciales aux Pensées, la continuité du discours pascalien sur les païens. Mais peut-être a-t-on seulement déplacé à l’intérieur de ces œuvres la rupture qui a été soupçonnée entre elles. Comment, au sein du même texte, exalter et déprécier à la fois le même objet, en l’occurrence les païens ? Parce que le discours portant sur l’homme dénué des lumières de la Révélation porte par définition sur la nature, c’est le caractère double de la nature qui autorise un discours double sur les païens – double mais non contradictoire, en ce que les jugements antithétiques qu’il développe ne visent pas leur objet sous le même rapport. Ce discours participe de la même cohérence paradoxale qui gouverne le programme énoncé par Pascal dans les Écrits sur la grâce : « défendre tout ensemble la puissance de la nature contre les luthériens, et l’impuissance de la nature contre les pélagiens » [106]. La nature peut en effet être considérée en tant que créée : elle est alors infiniment différente de son auteur, mais ne laisse pas de porter sa marque ; elle peut aussi être considérée en tant que déchue : la distance qui la séparait de son créateur se creuse de l’abîme du péché, et l’inscription en elle du divin devient imperceptible. Il apparaît que, pour les raisons stratégiques explicitées, les Provinciales privilégient sur la « duplicité » de la nature la première perspective – mais sans exclure la seconde : d’où la dénonciation des « fausses maximes » [107] du paganisme qui trahissent la nature comme celles des jésuites –, et les Pensées la seconde – mais sans exclure la première : d’où la reconnaissance du sentiment de la justice chez les païens et de leur capacité à découvrir et aimer le Dieu unique par leurs seules forces. Dans tous les cas, la distance de la nature à la grâce demeure, de sorte que le destin éternel des païens ne change pas. Les contrariétés très apparentes du discours pascalien comme les contrariétés réelles des discours critiques sur Pascal semblent bien s’originer en ceci que le terme de nature peut servir chez Pascal à désigner ce qui est contre nature. Mais affirmer une dénaturation de la nature [108] revient immédiatement à poser la nature comme valeur, et l’humanité avec elle : « Il faut être homme. » [109] Le discours pascalien sur les païens, loin de n’être que dépréciatif, ouvre dans un univers polarisé par l’absolu un espace pour des « valeurs relatives » [110], où le « vrai païen » pourra être rejoint, entre surnature et contre nature, par l’ « honnête homme » et le « roi de concupiscence » – également damnés, également admirables. Comme Pascal dit des libertins dénaturés : « Qu’ils soient au moins honnêtes gens, s’ils ne peuvent être chrétiens » [111], comme il dit au roi de concupiscence : « Vous ne laisserez pas de vous perdre, mais au moins vous vous perdrez en honnête homme » [112], il pourrait lancer avec le P. Boyer aux croyants pervertis : « Il faut vous rendre bons païens, avant que de vous faire chrétiens. » [113]
 
NOTES
 
[1] Le livre d’Arnauld, rédigé en 1641, n’a été publié qu’en 1701, grâce à Ellies Du Pin. Il vise, outre l’écrit de La Mothe, La Défense de la vertu (Paris, 1641) du Père jésuite Antoine Sirmond, que Pascal critiquera à son tour dans la Xe Provinciale. Si l’on ajoute qu’alors parurent aussi des Éléments de la connaissance de Dieu et de soi-même composés dans le même esprit par le président Séguier, oncle du chancelier, on s’explique que le janséniste Godefroy Hermant ait eu le sentiment « d’une sorte de conspiration qui éclata dans ce temps contre la morale chrétienne sous la protection du cardinal de Richelieu » (Œuvres d’Arnauld, Paris-Lausanne, S. d’Arnay, t. X, 1777, Préface historique et critique, p. IX). Pour une vue d’ensemble sur la question, on se reportera à L. Cognet, « Le problème des vertus chrétiennes dans la spiritualité française au XVIIe siècle », dans le recueil Les Vertus chrétiennes selon saint Jean Eudes, Paris, 1960.
[2] Cf. saint Augustin, In Psalmum XXXI, n. 4 : « Bonum enim opus intentio facit. » Augustin distingue les actions qui sont bonnes seulement secundum officium (par leur conformité au devoir) et celles qui en outre sont bonnes secundum finem (en tant qu’elles sont rapportées à notre dernière fin, Dieu) : l’absence de cette dernière condition suffit à constituer le péché.
[3] Cf. saint Augustin, In Psalmum CXL, n. 19 : « [Aristoteles] apud inferos contremiscit. » Voir J. Wang Tch’ang Tche, Saint Augustin et les vertus des païens, Paris, Beauchesne, 1938.
[4] La première référence renvoie à l’édition Sellier des Pensées (présentée et annotée par G. Ferreyrolles, Paris, Le Livre de poche classique, 2000) ; la seconde, à l’édition Lafuma (Paris, Éd. du Luxembourg, 1952).
[5] Pascal et saint Augustin, 2e éd., Paris, Albin Michel, coll. « L’Évolution de l’Humanité », 1995, p. 260 sq.
[6] Entrée Sauvage du Dictionnaire universel de Furetière, 1690.
[7] Entrée Infidèle, ibid.
[8] Si tous s’accordent sur l’étymologie de païen, tous ne lui attribuent pas, depuis le XVIIe siècle, la même signification. Voici l’explication de Furetière : « Les chrétiens étant maîtres des villes les [les adeptes du polythéisme] obligèrent d’aller demeurer à la campagne par les édits de Constantin et de ses enfants, où ils sacrifiaient à leurs faux dieux en liberté. Telle est l’opinion de Baronius qui est communément reçue. » Aujourd’hui, on privilégie dans paganus non le sens de « paysan » mais celui de « civil » (par opposition à « militaire ») : les clercs se nommant eux-mêmes depuis le IIIe siècle milites Christi, ils ont utilisé paganus avec le sens péjoratif de « civil » pour désigner les païens (voir le Dictionnaire historique de la langue française, Éd. Le Robert, 1992).
[9] Le gentil, c’est celui qui est désigné comme idolâtre par le judaïsme. Furetière, à l’entrée Gentil : « Payen. C’est ainsi que les Juifs appelaient tous ceux qui n’étaient pas de leur religion. Il ne faut pas craindre les signes du ciel que craignent les gentils, [dit] Jésus-Christ en saint Matthieu. » En latin, pagani a évincé gentiles et fut adopté dans le style législatif au début du Ve siècle, quand la législation devint hostile aux païens.
[10] Sur le contexte et la structure de l’ouvrage, nous nous permettons de renvoyer à notre Blaise Pascal. Les Provinciales, Paris, PUF, coll. « Études littéraires », 1984.
[11] Cf. la formule de Sénèque : « vitio vitium repelle » (Lettres à Lucilius, livre II, lettre 13, § 12), et surtout Augustin : chez ceux qui n’ont pas la foi, dans le meilleur des cas, « non peccata coercentur, sed aliis peccatis alia peccata vincuntur » (De nuptiis et concupiscentia, I, 38 ; cf. De civitate Dei, V, 12).
[12] Ve Provinciale, éd. Cognet, Paris, Bordas, 1992, p. 78-79.
[13] Ibid., p. 78.
[14] Elle reste implicite, la plupart du temps, dans l’assimilation de la morale des jésuites à une morale purement naturelle, où la grâce ne joue aucun rôle ; ici ou là, elle devient explicite : « Lessius parlera en païen de l’homicide (...) ; Vasquez parlera en païen de l’aumône » (XIIIe Prov., p. 252-253).
[15] Modèle pour les Provinciales véhémentes (à partir de la XIe, dans laquelle la trace de La Somme des fautes s’inscrit à deux reprises, p. 209). Voir Ph. Sellier, « La rhétorique de Saint-Cyran et le tournant des Provinciales », dans Port-Royal et la littérature, I, Paris, Champion, 1999, p. 155-167.
[16] T. I, Épître dédicatoire à Richelieu, g.
[17] Voir La Somme des fautes, t. II, p. 283.
[18] Ibid., p. 279.
[19] À lire dans [Gazaignes], Annales de la Société des soi-disant Jésuites, Paris, 1767, t. III, p. 881-917.
[20] Respectivement, p. 124 et 264.
[21] Premier Avertissement, p. 893. Hermant pense notamment à Socrate, nommé dans la suite du texte, et au Gorgias de Platon.
[22] Ibid.
[23] XIVe Prov., p. 265.
[24] Deuxième Avertissement, p. 885.
[25] Voir Éthique, III, 2 et IVe Prov., p. 67-70.
[26] IVe Prov., p. 70. Cf. Saint-Cyran, supra, n. 3, p. 24.
[27] IVe Prov., p. 70. Cf. supra, n. 4, p. 24.
[28] Lettre de juin ou juillet 1658 à Gilberte Périer, dans Œuvres complètes de Pascal (éd. J. Mesnard, Paris, Desclée de Brouwer), t. IV, 1992, p. 145-146.
[29] Somme des péchés, chap. VIII, citée à la IXe Prov., p. 166.
[30] IXe Prov., p. 166. Pascal traduit l’Épithalame de Catulle, LXII, v. 62-64.
[31] Voir le chap. XIV, p. 102-103, dans la traduction de B. Guion, La Vraie Beauté et son fantôme (Paris, Champion, 1996). Le terme de « rustre » (fossor) qui sert à le désigner est emprunté à Catulle lui-même (Carmina, XXII, v. 10).
[32] XIVe Prov., p. 259.
[33] Pro Milone, III, 9 – cité à la XIVe Prov., p. 258.
[34] P. 260. Ce qui est souligné – ici et dans la suite – l’est par nous. Cf. Nicole, Note première sur la VIIIe Lettre : « Les lois civiles, quoique tirées pour la plupart des païens (...) » (Les Provinciales [...] avec les notes de Guillaume Wendrock traduites en français, Amsterdam, chez J.-F. Bernard, 1735, t. II, p. 133).
[35] Les « livres du Droit romain, qui sont le dépôt des règles naturelles de l’équité », permettent d’ « admirer les lumières que Dieu a données à des infidèles », écrit Domat, qui ajoute : « Ils contiennent le droit naturel et la raison écrite, on les cite dans les tribunaux, on les enseigne publiquement et c’est sur l’étude de ces livres qu’on donne les degrés et qu’on examine ceux qui veulent entrer dans des charges de judicature » (Préface des Lois civiles dans leur ordre naturel, Paris, chez J.-B. Coignard, t. I, 1689).
[36] Cf. XIVe Prov., p. 265 : « Il est aisé de juger par tout ce que j’ai dit jusqu’ici combien le relâchement de vos opinions est contraire à la sévérité des lois civiles, et même païennes. »
[37] P. 258.
[38] Éd. citée des Prov., p. 416.
[39] Éd. citée des Prov., p. 423.
[40] La connaissance de Dieu fait l’objet du premier chapitre ; l’amour de Dieu, du cinquième.
[41] Parallèle..., Préface, vij.
[42] Ibid., vj.
[43] Voir n. 2 ci-dessus.
[44] Cf. VIe Prov. : les écrits des jésuites sur le vol contiennent « une doctrine illicite, pernicieuse et contraire à toutes les lois naturelles, divines et humaines » (citation de M. de Montrouge, p. 111) ; XVe Prov. : les jésuites détournent « à leurs fins presque toutes les lois divines, humaines, positives et naturelles ” (citation du P. Valérien, p. 293). Dans La Somme des fautes, Saint-Cyran écrivait déjà au sujet de l’opinion de Garasse (voir supra, n. 3, p. 24) sur les devoirs d’un maître qu’ « elle est contraire à l’ordre de la nature, à la raison, à la charité fraternelle, à la doctrine céleste de l’Apôtre, c’est-à-dire à la claire et évidente parole de Dieu » (t. II, p. 283-284).
[45] Rappelons que, dans la Ve Provinciale, la loi (pour les pharisiens) et la raison (pour les païens) sont données comme les moyens d’exercer les vertus naturelles (voir supra, n. 3, p. 23). Au début de la XIVe Lettre, Pascal interpelle ainsi les jésuites : « Vous avez tellement oublié la loi de Dieu, et tellement éteint les lumières naturelles, que vous avez besoin qu’on vous remette dans les principes les plus simples de la religion et du sens commun » (p. 255-256). Cf. supra, n. 5, p. 28 et n. 1 ci-dessus ; cf. Nicole (Wendrock), dans la Dissertation théologique sur la probabilité, qui constitue sa première Note sur la Ve Provinciale : « Tout ce qu’ils [les casuistes] ont gagné par leur étude, c’est d’avoir étouffé en eux les lumières naturelles de la raison et du bon sens » (section VI, § 1, p. 366 de l’éd. des Provinciales, t. I, citée n. 2, p. 27).
[46] Cf. XIVe Prov. : « Où en sommes-nous, mes Pères ? Sont-ce des religieux et des prêtres qui parlent de cette sorte ? Sont-ce des chrétiens ? Sont-ce des Turcs ? Sont-ce des hommes ? » (p. 270-271). La valeur de l’humanité se lit en creux dans la dénonciation unanime chez nos auteurs de l’inhumanité des maximes jésuites (« ces opinions inhumaines », XIVe Prov., p. 273), indice de l’étouffement chez les casuistes du sentiment « naturel » (ibid., p. 256).
[47] Fr. 470-563. Cf. Cinquième Écrit des curés de Paris (juin 1658), éd. citée des Prov., p. 432.
[48] En substance : le fait que ceux mêmes qui sont éloignés de la vérité professée par l’Église soient scandalisés par les maximes des jésuites est la preuve « qu’ils ont excédé toute borne » (fr. 571-692).
[49] Fr. 252-219. Le jugement vaut à la fois pour le paganisme romain et pour tous les autres (« je vois donc des faiseurs de religions en plusieurs endroits du monde et dans tous les temps. Mais ils n’ont ni la morale qui peut me plaire, ni les preuves qui peuvent m’arrêter. Et qu’ainsi j’aurais refusé également et la religion de Mahomet, et celle de la Chine, et celle des anciens Romains, et celle des Égyptiens », fr. 694-454). Quant aux « sauvages », s’ils ont une religion, ce n’est qu’une déformation superstitieuse de la véritable, dont « ils ont ouï parler » (fr. 616-735).
[50] Fr. 276-243.
[51] Voir ibid. On trouve dans ce fragment la tripartition (« religion païenne », « religion mahométane », « religion juive ») signalée supra chez Furetière (les idolâtres, les Mahométans, les Juifs), mais, loin d’amalgamer comme le fera ce dernier les trois religions dans la catégorie de l’infidélité, Pascal met à part le judaïsme, qu’il qualifie de « religion divine » (ibid.). Il ne reste donc que deux versions du faux : d’où le schéma du fragment 471-565.
[52] Voir fr. 688-436.
[53] Fr. 559-680.
[54] Fr. 332-301.
[55] Fr. 690-442.
[56] Fr. 694-454.
[57] Fr. 182-149.
[58] « Platon n’a pu persuader à quelque peu d’hommes » de renoncer aux plaisirs (fr. 370-338). Cf. fr. 690-449 : « Les sages, comme Platon et Socrate, n’ont pu le persuader. »
[59] Fr. 176-143.
[60] Fr. 173-140.
[61] Fr. 178-145 : « Les trois concupiscences ont fait trois sectes, et les philosophes n’ont fait autre chose que suivre une des trois concupiscences. »
[62] Fr. 181-148.
[63] Fr. 370-338.
[64] Voir L. Goldmann, Le Dieu caché (1re éd. 1955), Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1976. La rupture serait à situer entre l’ « intellectualisme centriste des Provinciales » et l’ « extrémisme tragique des Pensées » (p. 165), notamment sur la question de la loi naturelle (p. 174, note).
[65] Dans notre communication « Goldmann visionnaire » au colloque Port-Royal au miroir du XXe siècle, publié dans les Chroniques de Port-Royal, no 49, 2000 (p. 71-86).
[66] Voir supra, n. 2, p. 23.
[67] XIIIe Prov., p. 254.
[68] L’argument des païens est un argument a fortiori (pour des religieux, être mis à égalité avec les païens est déjà une déchéance : que sera-ce s’il faut passer pour leur être inférieurs !) – à preuve, l’emploi récurrent de même pour accompagner de condescendance les appréciations positives dont ils sont l’objet (voir par exemple les citations n. 6, p. 26 et n. 4, p. 27).
[69] P. 256.
[70] Factum pour les curés de Paris, éd. citée des Provinciales, p. 406.
[71] Ibid., p. 413. Cf. ibid., p. 412 : « Enfin tout sera permis, la loi de Dieu sera anéantie, et la seule raison naturelle deviendra notre lumière en toutes nos actions. »
[72] Fr. 634-769.
[73] Fr. 690-442.
[74] Psaume 147, 20 – cité au fr. 254-221.
[75] Fr. 694-454.
[76] Psaume 147, 20 et Actes, 14, 16 – cités p. 63.
[77] Ibid. La citation interne est d’Isaïe, 9, 2.
[78] Éd. citée des AAAAŒuvresBBBB d’Arnauld, t. XVIII. Voir en particulier liv. VIII, chap. 5, troisième exemple (« Des idolâtres », p. 865-867). Cf., du même, l’Écrit sur les actions des infidèles (t. X, p. 381-384).
[79] Boyer, l’auteur du Parallèle si favorable aux païens, ne les voit pas, sur le fond, en meilleure posture : « Ces hommes, tout réprouvés qu’ils sont, ont mieux pensé et mieux parlé que vous », jésuites, et « s’ils ne pratiquaient pas la vérité par la charité, au moins ils l’enseignaient avec autant de force, de netteté et d’étendue, que vous enseignez l’erreur et l’impiété » (Parallèle..., Préface, vj).
[80] Fr. 658-811 : « Les deux plus anciens livres du monde sont Moïse et Job, l’un juif, l’autre païen, qui tous deux regardent Jésus-Christ comme leur centre commun et leur objet. »
[81] Fr. 22-403. Cf. D. Leduc-Fayette, Pascal et le mystère du mal. La clef de Job, Paris, Cerf, 1996.
[82] Voir saint Augustin, De civitate Dei, XVIII, 47.
[83] Fr. 526-633.
[84] De civitate Dei, XIX, 13 : « Qu’une nature soit sans aucun bien, cela ne se peut. Aussi, la nature du diable lui-même, en tant que nature, n’est pas un mal. »
[85] Géorgiques, II, 20. Pascal trouve cette citation chez Montaigne (Essais, I, 31, éd. Villey-Saulnier, Paris, PUF, 1965, p. 207), qui l’interprète des « lois naturelles » (ibid., p. 206).
[86] De civitate Dei, XIX, 15 – cité dans La Somme des fautes, t. II, p. 281. Saint-Cyran affirme que l’ « obligation [pour les pères de famille] d’avoir soin de la vie et des mœurs de leurs valets aussi bien que de leurs enfants ne leur a point été imposée par la loi nouvelle, mais par le droit de la nature » (ibid.), et il explicite : « Qu’est-ce que l’ordre naturel, sinon l’ordre que la loi éternelle a empreint en la nature, qui est une sorte de loi et d’obligation la plus puissante, la plus constante et la plus pressante qui puisse être parmi toutes les autres sortes d’obligations, vu qu’elle ne se peut éteindre que par l’extinction totale de la nature ? » (ibid., p. 282).
[87] Ceux qu’on appelle « jansénistes » professent la doctrine classique (saint Paul, Épître aux Romains, 2, 14) de la loi naturelle, à commencer par l’éponyme : « Tous les docteurs ne disent-ils pas que la loi naturelle est comme une propriété de la nature raisonnable, qui a été imprimée en l’homme avec cette même nature ? C’est ce qui fait dire à saint Augustin : “Votre loi, mon Dieu, punit le larcin, c’est-à-dire cette loi qui est écrite sur le cœur des hommes, que le péché même ne peut effacer” » (Le Mars français, s.l., 1637, p. 131 ; la phrase d’Augustin vient de Confessions, II, 4). Même perspective chez Nicole (dans sa Dissertation théologique sur la probabilité, première Note sur la Ve Lettre, dans l’édition des Provinciales citée supra, n. 2, p. 27), Arnauld (depuis sa sorbonique jusqu’aux Difficultés proposées à M. Steyaert) ou Domat (au chap. X du Traité des lois). Et Pascal ne fait pas exception, qui dans leurs violations mêmes reconnaît l’existence de lois naturelles, dans les Pensées (voir fr. 94-60, 647-794) comme dans les Provinciales (cf. G. Ferreyrolles, Pascal et la raison du politique, Paris, PUF, 1984, chap. IV, et « La loi naturelle dans les Provinciales et les Pensées », à paraître dans les actes du colloque « Le droit a ses époques »).
[88] P. 256.
[89] Fr. 623-753.
[90] Voir fr. 120-86.
[91] Saint Augustin, De civitate Dei, XIX, 13.
[92] Voir fr. 691-451 et 694-454.
[93] Fr. 321-289.
[94] Fr. 175-142 et 221-189.
[95] Sermon 141, 2 – cité au fr. 222-190.
[96] Fr. 318-286.
[97] Épître aux Romains, I, 20 – citée dans la lettre 4, de la fin octobre 1656, à Mlle de Roannez (AAAAŒuvres complètesBBBB de Pascal, éd. J. Mesnard, t. III, 1991, p. 1036). Ibid. : « Le voile de la nature qui couvre Dieu a été pénétré par plusieurs infidèles. »
[98] Fr. 690-449 : « Le Dieu des chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l’ordre des éléments : c’est la part des païens et des épicuriens. » L’Entretien avec M. de Sacy peint de plus le Dieu d’Épictète comme un Dieu-Providence, gouvernant « tout avec justice » et « ne faisant rien qu’avec une très grande sagesse » (AAAAŒuvres complètes BBBBde Pascal, éd. J. Mesnard, t. III, p. 130). Cf. Arnauld : les « bons païens (...), se laissant conduire par la lumière naturelle de la raison, adoraient un seul Dieu créateur de toutes choses, et vivaient sans idolâtrie » (De la nécessité de la foi en Jésus-Christ, dans Œuvres, t. X, p. 269).
[99] Fr. 690-449 : « Ils arrivent à se former un moyen de connaître Dieu et de le servir sans médiateur. »
[100] Fr. 680-423.
[101] Fr. 715-480.
[102] Fr. 690-449 : « Les sages qui ont dit qu’il n’y a qu’un Dieu ont été persécutés, les Juifs haïs, les chrétiens encore plus. »
[103] Pour la raison donnée d’entrée de jeu, aux n. 2, p. 21 et 1, p. 22. Comment peuvent-ils être sauvés si, « selon saint Augustin, toutes les actions des païens ont été de vrais péchés devant Dieu » (Arnauld, Apologie pour les saints Pères, dans Œuvres, t. XVIII, p. 865) ? S’ils n’ont pas connu Dieu, la cause est entendue. S’ils l’ont connu, ils « s’en sont glorifiés » (Pensées, fr. 221-189 – d’après Épître aux Romains, I, 21) et par là l’ont perdu (« Quod curiositate cognoverunt, superbia amiserunt », prononce Augustin, cité au fr. 222-190). Une seule lueur d’espérance, au fr. 175-142 : « Philosophes. Ils croient que Dieu est seul digne d’être aimé et d’être admiré, et ont désiré d’être aimés et admirés des hommes. Et ils ne connaissent pas leur corruption. S’ils se sentent pleins de sentiments pour l’aimer et l’adorer, et qu’ils y trouvent leur joie principale, qu’ils s’estiment bons, à la bonne heure » : mais outre qu’il peut s’agir là d’une illusion, l’amour de Dieu chez ceux qui n’ont pas la grâce ne saurait être qu’un amour intéressé, un amour de Dieu pour l’amour de soi.
[104] Jésus-Christ enseigne « qu’il y a deux sortes de pécheurs, dont les uns pèchent avec connaissance, et les autres sans connaissance, et qu’ils seront tous châtiés, quoique à la vérité différemment » (IVe Prov., p. 64). Cf. Pensées, fr. 458-538.
[105] Fr. 164-131 : « Qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté pour un péché où il paraît avoir si peu de part qu’il est commis six mille ans avant qu’il fût en être ? »
[106] Dans Œuvres complètes de Pascal, éd. J. Mesnard, t. III, p. 722.
[107] Voir supra, n. 1, p. 34.
[108] « L’homme est si dénaturé » (fr. 662-432) ; cf. fr. 681-427 : « des sentiments si dénaturés ».
[109] Fr. 594-716. Cf. fr. 452-518, 650-798, 448-897. Il est ainsi pertinent de parler, comme fait T. M. Harrington, d’un « humanisme » pascalien (« Pascal entre le dogmatisme et le scepticisme », Literaturwissenschaftliches Jahrbuch, 1999, p. 138), même si ce critique semble un peu bien optimiste sur le sort éternel réservé par Pascal aux païens (voir ibid., p. 137).
[110] Nous empruntons l’expression à l’article de J. Mesnard, « Valeurs absolues et valeurs relatives chez Pascal », dans Pascal, Port-Royal, Orient, Occident, Paris, Klincksieck, 1991, p. 357-369.
[111] Fr. 681-427.
[112] IIIe Discours sur la condition des grands, dans Œuvres complètes, éd. J. Mesnard, t. IV, 1992, p. 1034.
[113] Parallèle..., p. 108. Sur la légitimité du lien paganisme-honnêteté, voir Nicole : « Cette honnêteté qui a été l’idole des sages païens... » (« De la charité et de l’amour-propre », chap. IV, dans Essais de morale, éd. L. Thirouin, Paris, PUF, 1999, p. 389) et l’article de B. Guion, « Nicole et l’Antiquité païenne », dans Pierre Nicole, Chroniques de Port-Royal, no 45, 1996, p. 43-61.
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