Revue philosophique de la France et de l'étranger
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526650
136 pages

p. 41 à 54
doi: en cours

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Tome 127 - n° 1 2002/1

2002 Revue philosophique de la France et de l’étranger

Le tri des papiers, le tri des arguments

Michel Le Guern
Parmi les papiers de Pascal conservés dans les Pensées, on peut repérer des notes préparatoires à divers écrits que l’on connaît par ailleurs ; cela n’implique pas qu’ils soient nécessairement étrangers au projet d’apologie. Pascal recueille tous les matériaux dont il entrevoit l’utilité, dans ses brouillons comme dans ses lectures, religieuses ou profanes. Et il en écarte d’autres : ainsi, les « Pensées retranchées » sont extérieures au grand projet, et les liasses sur les miracles semblent en avoir été écartées à un moment donné.
« Lever les obstacles », c’est aussi écarter les arguments qui nuiraient à l’efficacité de la démarche apologétique. Ainsi sont écartés la plupart des thèmes de la controverse des Provinciales, ainsi que les thèmes habituels de la « théologie naturelle ».
Pascal’s papers preserved in the Pensées contain preparatory notes for certain writings familiar to us in other ways as well. This by no means implies that these notes are alien to his apologetic enterprise. Pascal gathers all the materials that he sees as possibly useful, both in his drafts and in his readings, religious and profane. And he sets other material aside ; thus, those fragments of the Pensées that are « withdrawn » lie outside his great plan and the dossiers on the miracles do seem to have been set aside in this way at some point.
« Removing the obstacles » also means setting aside the arguments that would detract from the effectiveness of the apologetic line of reasoning. In this way, most of the themes from the Provinciales controversy are left out, as are the standard ones of « natural theology ».
La plupart des éditeurs des Pensées, depuis l’édition de Port-Royal jusqu’à celles de Léon Brunschvicg, de Jacques Chevalier et de Francis Kaplan, semblent avoir eu comme préoccupation principale de trier les fragments, de les répartir en ensembles qui constitueraient un ordre. Pascal, lui aussi, triait ses papiers, et avec eux les arguments qu’il entendait mettre en œuvre dans son Apologie. Sans doute son tri n’est-il pas achevé, mais cela ne dispense pas de rechercher à travers le tri interrompu les traces de ses intentions.
Depuis que Zacharie Tourneur a attiré l’attention sur les liasses classées des Pensées, on sait que le tri des papiers tient une place non négligeable dans l’activité de Pascal. En effet, on peut décrire comme une opération de tri le découpage des papiers et la constitution des liasses.
Rien ne s’oppose à l’hypothèse que Pascal aurait entrepris la constitution des liasses classées dans la perspective de la conférence à Port-Royal. En revanche, on peut penser que le travail de classement continue après la conférence. Le fragment 185 [1] fait écho à des textes de Gassendi qui sont publiés pour la première fois dans les Opera omnia en 1658 : il n’a pu être rédigé avant la seconde moitié de 1658. La constitution des liasses se serait donc prolongée jusqu’à la fin de 1658 ou au début de 1659, et n’aurait été interrompue que par la maladie, fin février 1659, au moment où se termine l’impression des Lettres de A. Dettonville [2].
Quelques-uns des feuillets reconstitués par Pol Ernst regroupent des fragments appartenant aux liasses classées et d’autres qui sont restés à l’extérieur de ce classement. On aurait pu s’attendre à ce que les fragments écartés lors de la confection des liasses fussent regroupés dans les Copies. La plupart d’entre eux (482, 485, 486, 488, 502, 505, 506, 507, 520, 526, 530, 539, 542, 543, 544 et 694, 695, 708, 709) font partie de deux ensembles, les séries de mélanges et les séries sur les miracles, que Philippe Sellier regroupe dans « les dossiers mis à part en juin 1658 ». Il reste quelques exceptions, peu nombreuses, mais suffisantes pour tout embrouiller : le fragment 434, qui avant le découpage suivait immédiatement le fragment 350 de la liasse « Morale chrétienne », se retrouve dans la série XI, c’est-à-dire parmi les textes que Philippe Sellier appelle « les développements de 1658-1662 ». Quant aux fragments 672 et 674, ils font partie de l’ensemble que Philippe Sellier intitule « les derniers dossiers de “Pensées mêlées” (juillet 1658 - juillet 1662) ».
Ces bizarreries de classement conduisent à formuler une hypothèse : Pascal aurait opéré le tri de ses papiers en deux étapes : d’abord, la constitution des liasses ; ensuite, la récupération de fragments écartés lors du premier tri, mais néanmoins susceptibles de fournir des matériaux pour l’apologie. La datation juillet 1658 - juillet 1662 correspondrait alors au classement des séries, non à la rédaction des textes qu’elles contiennent, certains d’entre eux ayant été écrits bien avant juillet 1658.
Ainsi, le fragment « Infini rien » (397), qu’on désigne habituellement par son thème central, le pari, fait partie des séries constituées dans cette période juillet 1658 - juillet 1662, mais cela n’empêche pas de maintenir pour sa rédaction la date de 1655. Cette esquisse d’une première apologie destinée à un public précis, l’entourage du duc de Roannez, précède de plus d’un an le projet de la grande Apologie. Lors de la constitution des liasses, en 1658, Pascal n’y intègre pas ce texte. Parmi les motifs possibles, celui de la longueur du développement ne peut pas être retenu : le fragment 185 est plus long. On penserait plutôt à la technicité de l’argument central, ou à une incertitude sur la place que ce texte pouvait se voir assigner dans la construction d’ensemble. C’est seulement après la constitution des liasses que Pascal décidera de le faire entrer dans la grande Apologie.
Parmi les notes préparatoires aux Réflexions d’un docteur de Sorbonne que les Pensées ont conservées, plusieurs ont trouvé place dans la liasse « Soumission et usage de la raison » : ce sont les fragments 163, 165, 166, 171, 173 et 174, qui portent sur les relations entre la raison et l’autorité, et fournissent ainsi des arguments utilisables dans l’apologie. D’autres sont restées à l’extérieur des liasses classées : les fragments 510 et 747, dont le contenu est nettement polémique.
Sur le tri des papiers par Pascal, les données ne manquent pas, mais il n’est pas toujours facile de les interpréter. Le fait que tel fragment soit situé à l’extérieur des liasses classées peut s’expliquer soit par une date de composition postérieure à la date de la constitution des liasses, soit par l’intention de ne pas l’utiliser dans l’apologie, soit par une hésitation sur la place que cet élément pourrait y prendre.
Le tri des papiers par Pascal est la partie visible d’une activité plus importante, celle du tri des arguments. Les matériaux que Pascal a amassés sur ses papiers, ce sont des arguments. Sur ce point, il convient de rappeler les déclarations que Pascal a faites au curé de Saint-Étienne-du-Mont, le P. Beurrier, dans les dernières semaines de sa vie. Le témoignage de Beurrier a souvent été négligé, parce qu’il fournissait des informations que la famille et Port-Royal trouvaient gênantes. Ce que l’on sait des qualités morales et intellectuelles du P. Beurrier, outre le fait qu’on ne trouve aucun motif qu’il aurait eu de déformer la vérité, oblige à prendre en compte ce témoignage, et particulièrement ce qui y est dit à propos du projet d’apologie :
Il me repartit à cela qu’il y avait deux ans qu’il avait fait une retraite spirituelle, et une confession générale fort exacte, en suite de laquelle il avait entièrement changé de vie, et pris résolution de fuir toutes les compagnies, pour ne plus songer qu’à son salut, et à combattre fortement les impies et les athées, qui étaient en grand nombre dans Paris, comme pareillement les véritables hérétiques ; qu’il avait déjà ramassé des matériaux et des armes très puissantes pour les convaincre de la vérité de la religion catholique ; qu’il savait par expérience, ayant conversé et conféré autrefois avec les plus opiniâtres, leur fort et leur faible ; qu’ils avaient croyance en lui, et qu’il savait comme il fallait les prendre et les convaincre ; que ces matériaux étaient diverses pensées, arguments et raisons qu’il avait couchés par écrit en peu de mots en divers temps et sans ordre, mais selon qu’il les avait formés en son esprit, dans le dessein qu’il avait d’en faire un livre entier en les exposant par ordre, et les expliquant fort clairement, et leur donnant toute la force qu’il pourrait, espérant que ce livre serait très utile, et que Dieu y donnerait sa bénédiction, vu la pureté de ses intentions, qui n’étaient autres que de ramener au bercail de l’Église tant de brebis égarées, et ainsi étendre le royaume de Jésus-Christ, et de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes (Œ.C., t. I, p. 56-57).
Le degré d’avancement du projet est clairement précisé. Ce qui est déjà acquis, c’est ce qui relève de l’invention ( « ces matériaux étaient diverses pensées, arguments et raisons qu’il avait couchés par écrit en peu de mots en divers temps et sans ordre » ). Il reste encore à réaliser la disposition ( « en les exposant par ordre » ) et l’élocution ( « les expliquant fort clairement, et leur donnant toute la force qu’il pourrait » ).
Le ramassage des matériaux implique déjà un tri : c’est dès le choix des arguments qu’il faut tenir compte de l’image que le discours devra donner de son auteur pour être efficace. Pascal dit des impies et des athées auxquels il veut s’adresser « qu’ils avaient confiance en lui » ; il faut conserver cette confiance, en appliquant les consignes qu’Aristote donne au début du deuxième livre de la Rhétorique. L’argument qui n’est pas persuasif agit contre la persuasion, parce qu’il disqualifie peu ou prou celui qui l’émet, en rendant ses propos ridicules. Pascal juge nécessaire de fonder le choix des arguments sur une bonne connaissance de la psychologie collective du groupe visé ( « il savait par expérience, ayant conversé et conféré autrefois avec les plus opiniâtres, leur fort et leur faible » ), et en cela il se conforme à ce qu’enseigne encore Aristote (Rhétorique, liv. II, chap. XII à XVII). La prise en compte du destinataire, dès le choix des arguments, implique une évaluation de ce qui est ou n’est pas persuasif pour lui.
Un argument n’est pas persuasif en soi, il l’est par rapport au destinataire. Le fragment 2 des Pensées donne un exemple d’argument valable pour quelques-uns, mais non pas pour le lecteur visé par l’Apologie :
Et quoi ? Ne dites-vous pas vous-même que le ciel et les oiseaux prouvent Dieu ? Non. Et votre religion ne le dit-elle pas ? Non. Car encore que cela est vrai en un sens pour quelques âmes à qui Dieu donna cette lumière, néanmoins cela est faux à l’égard de la plupart.
L’argument, c’est ce que Pascal appelle « preuve ». On dénombre dans les Pensées 68 occurrences du mot preuve, dont 33 dans les liasses classées. La preuve, dans la langue du XVIIe siècle, est un « moyen dont on se sert pour persuader » (Furetière). Ce n’est pas ce qu’Aristote nomme tekmérion, mais ce que dans sa Rhétorique il appelle pistis, qu’on traduirait aujourd’hui par « moyen de persuasion » ou « argument » [3]. Les arguments de la théologie naturelle ne sont pas efficaces pour le public auquel s’adresse Pascal. C’est ce qu’il explique dans le fragment 653 ( « Préface de la seconde partie » ) :
J’admire avec quelle hardiesse ces personnes entreprennent de parler de Dieu.
En adressant leurs discours aux impies, leur premier chapitre est de prouver la divinité par les ouvrages de la nature. Je ne m’étonnerais pas de leur entreprise s’ils adressaient leurs discours aux fidèles, car il est certains qui ont la foi vive [et dont] le cœur [voit] incontinent que tout ce qui est n’est autre chose que l’ouvrage du Dieu qu’ils adorent, mais pour ceux en qui cette lumière est éteinte et dans lesquels on a dessein de la faire revivre, ces personnes destituées de foi et de grâce qui, recherchant de toute leur lumière tout ce qu’ils voient dans la nature qui les peut mener à cette connaissance, ne trouvent qu’obscurité et ténèbres, dire à ceux-là qu’ils n’ont qu’à voir la moindre des choses qui les environnent et qu’ils y verront Dieu à découvert, et leur donner pour toute preuve de ce grand et important sujet le cours de la lune et des planètes et prétendre avoir achevé sa preuve avec un tel discours, c’est leur donner sujet de croire que les preuves de notre Religion sont bien faibles, et je vois par raison et par expérience que rien n’est plus propre à leur en faire naître le mépris.
Les arguments rhétoriques (les pisteis d’Aristote) ne sont efficaces que s’ils ne sont pas de nature à provoquer l’objection qu’ils ne constituent pas des preuves logiques (des tekméria). Il faut donc éviter les arguments qui paraissent trop inadéquats à la conclusion qu’il s’agit de faire admettre. C’est le reproche que l’on peut faire à la tentative de prouver Dieu par les ouvrages de la nature :
C’est une chose admirable que jamais auteur canonique ne s’est servi de la nature pour prouver Dieu. Tous tendent à le faire croire. David, Salomon, etc., jamais n’ont dit : « Il n’y a point de vide, donc il y a un Dieu. » Il fallait qu’ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis, qui s’en sont tous servis.
Cela est très considérable (fr. 431).
Pascal a rencontré l’argument qu’ « il n’y a point de vide » chez Grotius, et peut-être aussi dans la Théologie naturelle du P. Yves de Paris, où il est très amplement développé. Dans le chapitre XVIII de la première partie ( « De la violence que toutes choses souffrent en leurs inclinations particulières pour le bien général du monde » ), Yves de Paris introduit ainsi le thème du vide (p. 258 de la 2e édition, 1635) :
Que si le vide menace le monde, encore que la plaie qu’il fait à sa continuité ne soit que pour un instant, et qu’il n’y demeure point de cicatrice, comment la Nature donne-t-elle l’alarme à tous ses cantons ? De quelle fureur s’arment les éléments, quand ils s’exposent à la perte de leurs propres qualités pour parer ce coup, dont le dommage est public ?
Il explique longuement par l’horreur du vide le fonctionnement des canons, qu’il rapproche de l’invention des fontaines. Et, après de longues considérations, il conclut (p. 271-272) :
Il faut remarquer que les choses naturelles étant commandées de quitter leurs propres inclinations, l’eau de monter, le feu de descendre, la terre de se mouvoir ; elles s’y portent avec une promptitude qui passe de beaucoup celle de leur disposition ordinaire ; pour nous apprendre la gaieté avec laquelle ces actions d’accommodement doivent être assaisonnées ; et pour nous montrer par leur diligence que le commandement qui les oblige à ces devoirs inaccoutumés est raisonnable, que la main qui les gouverne est toute-puissante, que la Nature est conduite par une bonté qui dispose tout pour notre bien, et par une sagesse qui doit être la règle de la nôtre.
Une telle argumentation est non seulement inutile et inefficace ; elle est même dangereuse, dans la mesure où elle peut être retournée. Elle lie en quelque sorte l’existence de Dieu à l’impossibilité du vide dans la nature. Par ses Expériences nouvelles, Pascal a démontré que le vide est possible et même réalisé effectivement. Selon toute vraisemblance, il en a même persuadé certains de ses amis libertins. Lier l’existence de Dieu à l’impossibilité du vide, c’est, à partir du moment où cette impossibilité est réfutée, renforcer l’incroyance du libertin. En faisant appel à un tel argument, un apologiste agit dans un sens diamétralement opposé à ses intentions.
Pascal constate aussi l’inefficacité des preuves de Dieu métaphysiques, dont on pourrait dire pourtant que ce sont des tekméria. Il leur manque d’être en même temps des pisteis, d’être persuasives ; il ne suffit pas de convaincre, il faut encore persuader :
Les preuves de Dieu métaphysiques sont si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées, qu’elles frappent peu ; et quand cela servirait à quelques-uns, cela ne servirait que pendant l’instant qu’ils voient cette démonstration, mais une heure après ils craignent de s’être trompés (fr. 179).
Au contraire, pour l’argument du pari (fr. 397), Pascal indique : « Cela est démonstratif. » Les arguments démonstratifs sont ceux qui feront sortir le lecteur du doute, sans faire appel à l’argument d’autorité. Ou, plus exactement, ceux qui le feront passer du doute à la soumission, soumission à l’argument d’autorité qui sera dès lors fondée en raison :
Soumission.
Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, en se soumettant où il faut. Qui ne fait ainsi n’entend pas la force de la raison. Il y en a qui faillent contre ces trois principes, ou en assurant tout comme démonstratif, manquent de se connaître en démonstration, ou en doutant de tout, manquent de savoir où il faut se soumettre, ou en se soumettant en tout, manquent de savoir où il faut juger (159).
Les arguments démonstratifs sont ceux qui n’ont pas besoin, pour être recevables, que le destinataire soit persuadé d’avance de ce qu’ils cherchent à prouver. C’est d’après ce critère que les arguments tirés des figures, c’est-à-dire des correspondances entre l’Ancien et le Nouveau Testament, seront l’objet d’un tri :
Il y a des figures claires et démonstratives, mais il y en a d’autres qui semblent un peu tirées par les cheveux, et qui ne prouvent qu’à ceux qui sont persuadés d’ailleurs (203).
La suite du fragment montre pourquoi le tri des arguments est nécessaire. Les figures « tirées par les cheveux » « sont semblables aux apocalyptiques » et fournissent malencontreusement une excuse aux interprétations les plus aventureuses de l’Écriture. Pascal proteste contre les prétentions des Apocalyptiques : « [...] il n’y a rien de si injuste que quand ils montrent que les leurs sont aussi bien fondées que quelques-unes des nôtres. Car ils n’en ont pas de démonstratives comme quelques-unes des nôtres. » Bien que les arguments peu convaincants tirés des figures puissent passer pour justifiés par ceux qui sont démonstratifs, il vaut mieux s’en passer : « Parler contre les trop grands figuratifs (238). » D’une certaine manière, les preuves de la vérité qui ne sont pas démonstratives nuisent à la vérité, dans la mesure où elles semblent autoriser les arguments aussi peu démonstratifs des tenants de l’erreur. Ce sont les clartés qui sont persuasives, non les obscurités, qu’il ne s’agit pourtant pas de nier. Et le rôle de l’apologiste est de montrer les clartés.
On pourrait être tenté de retrouver dans les « figures claires et démonstratives » un écho lointain aux « idées claires et distinctes » de Descartes. Mais il s’agit de tout autre chose. Les « idées claires et distinctes » de Descartes sont celles qui sont claires et distinctes pour Descartes lui-même, alors que les « figures claires et démonstratives » de Pascal sont celles qui sont claires et démonstratives pour le destinataire de l’apologie, pour le lecteur que l’argumentation vise à persuader.
Dans sa recherche des matériaux pour l’apologie, Pascal fait une moisson plus ample dans Montaigne que dans Descartes. Malgré ses défauts, Montaigne fournit des arguments persuasifs, alors que Descartes est « inutile et incertain ». Il a bien observé la nature humaine, et les remarques qu’il formule sont exactes, même si le bilan qu’il établit reste incomplet. Le lecteur peut retrouver dans sa propre expérience la vérité de ce que dit Montaigne, et il ne peut recevoir que favorablement une argumentation établie sur de tels fondements.
Au moment où Pascal entreprend de construire son apologie, il n’a pas vraiment à inventer de nouveaux arguments. La tradition de l’apologétique en est si amplement fournie qu’on n’a que l’embarras du choix. Pascal peut trouver dans les écrits des générations qui l’ont immédiatement précédé une abondance de matériaux dont le livre du P. Julien-Eymard d’Angers, Pascal et ses précurseurs, parvient à peine à donner une idée. Mais l’ample floraison des apologies n’a pas ralenti les progrès de l’athéisme et du libertinage. Le premier travail consiste à faire le tri, et à repérer dans cette masse quels sont les arguments efficaces. Comme on l’a vu, l’argument inefficace est non seulement inutile, il est nuisible, car il nuit à l’entreprise de persuasion.
Ainsi, Pascal écarte l’argument du consentement universel, que l’apologétique traditionnelle, celle des catholiques comme celle des protestants, emploie comme preuve de l’existence de Dieu. Pour Pierre Charron (Les Trois Vérités, I, VII, p. 29 de l’édition de 1635), « Le général, universel et unanime consentement de toutes nations et de tous hommes est très grand et très puissant argument. » C’est par cet argument que Philippe Du Plessis-Mornay commence son livre De la vérité de la religion chrétienne : « Chapitre I. Qu’il y a un seul Dieu, et que chacun consent en une Divinité. » Pascal réfute la pertinence de cet argument du consentement universel dans le fragment 166 :
Contradiction est une mauvaise marque de vérité.
Plusieurs choses certaines sont contredites.
Plusieurs fausses passent sans contradiction.
Ni la contradiction n’est marque de fausseté ni l’incontradiction n’est marque de vérité.
L’argument du consentement universel présente le double inconvénient de conduire au déisme plutôt qu’au christianisme, et de n’avoir aucune validité logique. Pascal se souvient sans doute d’avoir bataillé contre les idées communément reçues sur l’horreur du vide.
Dans le fragment 419, Pascal décrit sa démarche apologétique. Il explicite les principes qui le conduisent dans le choix des arguments et justifie le tri qu’il opère parmi les matériaux qu’il trouvait chez ses prédécesseurs :
[...] je n’entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles, ou l’existence de Dieu, ou la Trinité, ou l’immortalité de l’âme, ni aucune des choses de cette nature ; non seulement parce que je ne me sentirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connaissance sans Jésus-Christ est inutile et stérile. Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles et dépendantes d’une première vérité en qui elles subsistent et qu’on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son salut.
Le Dieu des chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l’ordre des éléments ; c’est la part des païens et des épicuriens. Il ne consiste pas seulement en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes pour donner une heureuse suite d’années à ceux qui l’adorent ; c’est la portion des Juifs. Mais le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des chrétiens, est un Dieu d’amour et de consolation ; c’est un Dieu qui remplit l’âme et le cœur de ceux qu’il possède ; c’est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère et sa miséricorde infinie ; qui s’unit au fond de leur âme ; qui la remplit d’humilité, de joie, de confiance, d’amour ; qui les rend incapables d’autre fin que de lui-même.
Tous ceux qui cherchent Dieu hors de Jésus-Christ, et qui s’arrêtent dans la nature, ou ils ne trouvent aucune lumière qui les satisfasse, ou ils arrivent à se former un moyen de connaître Dieu, et de le servir sans médiateur, et par là ils tombent ou dans l’athéisme ou dans le déisme, qui sont deux choses que la religion chrétienne abhorre presque également.
Pascal retient essentiellement deux arguments : celui du péché originel et celui des prophéties, qui prennent tous deux appui sur des faits constatables.
Le péché originel peut être envisagé de deux manières. C’est un dogme de la religion chrétienne, que le chrétien accepte en se soumettant à l’argument d’autorité ; mais cet argument d’autorité est inopérant pour le lecteur visé par l’apologie. Ce qui est un dogme pour le chrétien est proposé au lecteur comme l’hypothèse la plus satisfaisante pour rendre compte des contradictions de la condition humaine. L’argumentation s’appuie sur des faits dont le lecteur ne peut pas nier l’évidence. Le libertin est invité à considérer ce qu’il connaît par son expérience personnelle : le paradoxe de la condition de l’homme, en qui coexistent grandeur et misère, le divertissement, les divergences des philosophes, le désir du souverain bien. La liasse « Raison des effets » propose une méthode générale pour la résolution des paradoxes liés à l’activité humaine. Mais la seule explication acceptable des contradictions de la nature humaine est celle qui est fournie par le péché originel, qui devient ainsi le point de jonction entre la démonstration rationnelle et la soumission à l’autorité. L’acceptation du caractère rationnellement démonstratif de cette explication prépare le lecteur à admettre l’autorité de la Révélation.
L’argument le plus déterminant est celui des prophéties, parce qu’il fournit la preuve de la divinité de Jésus-Christ. Dans l’accumulation de preuves que le fragment 257 énumère, la plus importante, celle qui contient toutes les autres, est ainsi résumée :
Preuve des deux Testaments à la fois.
Pour prouver d’un coup tous les deux, il ne faut que voir si les prophéties de l’un sont accomplies en l’autre.
C’est encore ici une démarche rationnelle, appuyée sur des réalités qui tombent sous le contrôle des sens et de la raison, et que le libertin ne peut donc pas mettre en doute. La démonstration s’appuie sur la matérialité des textes, qu’il convient d’examiner scientifiquement, à l’aide des techniques de la logique et de la philologie. L’argument n’est pas neuf, puisqu’on le trouve chez les apologistes des générations précédentes, Du Plessis-Mornay, Charron, Jean Boucher, Grotius entre autres. Mais il prend chez Pascal un caractère technique qui amplifie sa force persuasive. Les libertins pourraient avoir tendance à refuser toute autorité à l’Écriture, en raison des contradictions qu’on peut y rencontrer. Pascal ne nie pas les contradictions, il les utilise. En effet, la recherche systématique des contradictions du sens littéral permet d’orienter l’interprétation des textes bibliques vers une explication où toutes ces contradictions sont résolues.
C’est dans la liasse « Excellence de cette manière de prouver Dieu » que Pascal donne les résultats de l’opération du tri des arguments. Dans le fragment 179, il explique pourquoi il écarte les preuves de Dieu métaphysiques et, dans le fragment 178, il indique les preuves qu’il retient :
Tous ceux qui ont prétendu connaître Dieu et le prouver sans Jésus-Christ n’avaient que des preuves impuissantes. Mais pour prouver Jésus-Christ nous avons les prophéties qui sont des preuves solides et palpables. Et ces prophéties étant accomplies et prouvées véritables par l’événement marquent la certitude de ces vérités et partant la preuve de la divinité de Jésus-Christ. En lui et par lui nous connaissons donc Dieu. Hors de là et sans l’Écriture, sans le péché originel, sans médiateur nécessaire, promis et arrivé, on ne peut prouver absolument Dieu ni enseigner ni bonne doctrine, ni bonne morale.
C’est en Jésus-Christ que s’articulent les preuves par les prophéties et par le péché originel. Il accomplit les prophéties par son Incarnation et par la Rédemption. Et la Rédemption présuppose le péché originel.
La mise en relation du tri des papiers et du tri des arguments apporte une solution évidente à la question longtemps discutée de la place qu’aurait tenue l’argument des miracles dans l’apologie. Avant qu’on prenne en compte l’ordre dans lequel Pascal avait laissé ses papiers, les éditeurs et les commentateurs avaient tendance à mettre les miracles au nombre des preuves de la religion chrétienne que Pascal voulait proposer aux libertins, suivant une tradition bien établie dans la littérature apologétique. Depuis les travaux de Zacharie Tourneur et Louis Lafuma, on sait comment Pascal avait trié ses papiers, et on ne range plus les notes sur les miracles dans le projet d’apologie. Ainsi, Tetsuya Shiokawa, dans le dernier chapitre de son livre Pascal et les miracles, s’appuie sur le classement des papiers pour réfuter le témoignage erroné de Gilberte Périer.
Pascal, triant ses papiers en vue de l’apologie, laisse de côté les séries sur les miracles. Il considère donc que la question des miracles n’est pas pertinente dans une démarche apologétique. Ce n’est pas en leur parlant des miracles qu’on peut amener les libertins à prendre au sérieux la religion chrétienne. Toute tentative pour insérer l’argument des miracles dans le projet d’apologie fausse la perspective de Pascal [4]. Dans la présentation de la Section XIII de son édition des Pensées, Léon Brunschvicg écrivait : « [...] l’interprétation des miracles [...] devait être, dans l’Apologie de Pascal, le centre auquel tout se rapporterait. » Comment expliquer alors qu’aucune des liasses classées ne porte sur les miracles ? Quelques lignes plus loin, Brunschvicg fait une observation très juste sur le rôle des miracles pour ceux qui ont déjà la foi : « Par les miracles Dieu rassure ses élus, calme pour un instant ce tremblement perpétuel qui est l’état du vrai chrétien. » Mais il s’écarte du point de vue de Pascal apologiste quand il continue : « En même temps il s’impose par le prestige de la force matérielle à ceux qui n’ont pas la foi, il leur donne un avertissement solennel qui leur présage leur condamnation définitive ou qui prépare leur conversion. » Les libertins auxquels s’adresse Pascal savent qu’il y a des faux miracles ; ils ne savent peut-être pas qu’il y en a de vrais, puisqu’ « il faut juger des miracles par la doctrine » (fr. 684) qu’ils n’ont pas encore reçue. Comme ils ne disposent pas du critère qui permet de distinguer les vrais miracles des faux miracles, le miracle n’a pas de valeur persuasive pour eux.
Sur l’efficacité persuasive de l’argument des miracles, Pascal et Arnauld sont en désaccord. Pascal écrivait dans les Réflexions d’un docteur de Sorbonne, IV (Œ.C., I, p. 956) :
D’où il paraît qu’encore que nous soyons obligés de captiver notre entendement pour obéir à Jésus-Christ, comme dit saint Paul, captivantes intellectum in obsequium Christi, nous ne le faisons pas néanmoins aveuglément et déraisonnablement, ce qui est l’origine de toutes les fausses religions, mais avec connaissance de cause, et parce que c’est une action raisonnable et digne d’un homme sage de se captiver de cette sorte sous l’autorité de Dieu parlant par son Fils.
Arnauld, reprenant ce texte pour l’insérer dans la quatrième partie de La Logique de Port-Royal – dès la première version conservée par le manuscrit Vallant –, en modifie la fin. Il remplace l’argument d’autorité, qui n’a pas besoin de preuves, par l’argument des miracles, qu’il considère comme « des preuves suffisantes », contrairement à Pascal :
[...] c’est une action raisonnable que de se captiver de la sorte sous l’autorité de Dieu, lorsqu’il nous a donné des preuves suffisantes, comme sont les miracles et autres événements prodigieux, qui nous obligent de croire que c’est lui-même qui a découvert aux hommes les vérités que nous devons croire (La Logique ou l’art de penser, IV, XII).
Il n’est pas impossible que la remarque qui termine le fragment 670 des Pensées soit une réaction de Pascal à la correction qu’Arnauld a apportée à son texte :
Il y a deux manières de persuader les vérités de notre religion, l’une par la force de la raison, l’autre par l’autorité de celui qui parle. On ne se sert point de la dernière mais de la première. On ne dit point : « Il faut croire cela car l’Écriture qui le dit est divine », mais on dit qu’il le faut croire par telle et telle raison, qui sont de faibles arguments, la raison étant flexible à tout.
Pascal, qui puise plusieurs arguments dans le gros livre du cordelier Jean Boucher, Les Triomphes de la religion chrétienne, pouvait y trouver de longs développements sur les miracles en réponse aux objections des libertins. Le libertin imaginaire Typhon a beau répondre (p. 46) : « Je suis satisfait et content de vos réponses sur la matière des miracles », il y a fort à parier qu’un libertin réel serait moins convaincu. Les démonstrations du cordelier en faveur des miracles présupposent la foi. Établir qu’il n’est pas contraire à la raison, pour un chrétien, de croire aux miracles n’implique pas que le libertin doive croire aux miracles et, en conséquence, à la religion chrétienne. Pascal écarte l’argument inutile. Et il s’en explique : « Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner » (fr. 359).
Les miracles n’ont de force persuasive que pour les témoins directs et pour les bénéficiaires. La guérison miraculeuse de Marguerite Périer est signifiante pour la famille et pour Port-Royal. Les libertins amis de Pascal ont pu se réjouir de la guérison, mais rien ne les obligeait à y voir un miracle. L’argument des miracles n’a de place dans une perspective apologétique que dans la mesure où on les considère comme l’accomplissement de prophéties. C’est la prophétie qui constitue l’essentiel de l’argument, non le miracle. Ou plutôt, comme l’écrit Pascal, « les prophéties accomplies sont un miracle subsistant » (fr. 169). Le texte des prophéties est toujours là, présent, et tout lecteur devient témoin direct de ce miracle, le seul pertinent dans la démarche apologétique.
En donnant des fragments sur les miracles une présentation qui les situe nettement dans la polémique, Charles-Joachim Colbert [5] en propose une interprétation qui semble correspondre très exactement avec la visée de Pascal. Il a connu Marguerite Périer, et c’est d’elle sans doute qu’il tient son information. Pascal se sert des miracles pour défendre Port-Royal contre les jésuites. L’argument des miracles est pertinent dans la controverse et la polémique, dans la mesure où il peut être interprété comme un signe. Il présuppose la possibilité du miracle, c’est-à-dire d’une intervention divine qui s’écarterait des lois de la nature. Qu’un miracle soit possible, c’est un point que les jésuites ne mettent pas en question. Pour l’incroyant au contraire, c’est la possibilité même du miracle qui fait problème : il ne peut donc pas recevoir l’argument tiré des miracles, qui risquerait de disqualifier la démarche apologétique.
Le miracle est de l’ordre du particulier. Les arguments de l’apologie doivent être de l’ordre du général. La guérison miraculeuse de Marguerite Périer est certainement à l’origine du projet d’apologie : c’est l’événement qui a fait signe à Pascal, qui a déclenché la décision individuelle d’écrire à l’intention des libertins. Le miracle a un sens pour Pascal, il n’en a pas pour le libertin. Et c’est peut-être parce que le miracle est inopérant que l’apologie est nécessaire. On se trouve devant un paradoxe : alors que le miracle est à l’origine de l’apologie – dont les fragments constituent une sorte d’ex-voto –, il est exclu de l’argumentation. Le miracle fait le lien entre l’ordre des corps et l’ordre de la charité, mais il reste étranger à l’ordre des esprits. Le rôle de l’apologie est de jeter un pont entre l’ordre des esprits et l’ordre de la charité. Et l’efficacité de la construction impose que soient écartés les matériaux inutiles.
Le tri des papiers et le tri des arguments manifestent chez Pascal une attention constamment centrée sur le destinataire. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la virtuosité de la démonstration ou le plaisir d’avoir raison dans le débat. Parmi les arguments de l’apologétique traditionnelle, les uns sont propres à éclairer, les autres à aveugler. Les arguments qui ont en eux-mêmes une valeur probante, mais qui ne sont pas adaptés à la psychologie du destinataire, ne servent pas à le conduire vers la vérité, mais à le condamner. Ils ne serviraient qu’à endurcir l’incroyance de libertin. La charité impose qu’on les écarte. L’efficacité de la démarche apologétique impose une certaine collaboration du lecteur dans la recherche de la vérité. C’est cette perspective qui doit guider le tri des arguments, ainsi que la mise en place du destinataire dans la construction de l’énonciation [6].
 
NOTES
 
[1] La numérotation des fragments des Pensées renvoie à l’édition des Œuvres complètes de Pascal, Bibliothèque de la Pléiade, 1998-2000.
[2] Sur cette maladie de Pascal, le témoignage le plus précis est la lettre de Carcavy à Huygens, datée du 14 août 1659 : « [...] sa maladie, qui consiste dans une espèce d’anéantissement et d’abattement général de toutes ses forces, et qui lui continue depuis le temps que son livre a été imprimé, ne m’a pas permis de vous donner cette satisfaction, car il ne saurait s’appliquer à quoi que ce soit qui demande tant soit peu d’attention qu’il n’en sente une incommodité considérable. »
[3] Dans les écrits de Pascal qui portent sur la physique, le mot « preuve » prend constamment le sens de tekmérion. C’est parce qu’il y faut convaincre, et non persuader.
[4] C’est ce que font Léon Brunschvicg et Jacques Chevalier. En sens contraire, Francis Kaplan (Cerf, 1982) a raison de ranger les fragments sur les miracles dans les notes préparatoires à des écrits polémiques.
[5] Pensées de M. Pascal sur les miracles, dans Œ.C., t. II, p. 1047-1051.
[6] Sur cette question de la place du destinataire dans l’énonciation, voir la seconde partie de la thèse de Gilles Magniont, Le Discours pascalien dans les « Pensées » : traces et stratégies énonciatives, Bordeaux III, 1998 ; la publication de cette thèse est prévue par les Presses universitaires de Lyon pour 2002, sous le titre Traces de la voix pascalienne.
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