Revue philosophique de la France et de l'étranger
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526650
136 pages

p. 85 à 92
doi: en cours

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Tome 127 - n° 1 2002/1

2002 Revue philosophique de la France et de l’étranger

Derrida en russe  [1]

Nathalia Avtonomova Institut de philosophiede l’Académie des sciences de RussieVolkhonka 14119 842 Moscou.
Recevoir l’œuvre de Jacques Derrida n’a pas la même signification selon les pays, et il n’est pas rare que cette réception prenne une forme inattendue. Aux États-Unis, il est lu et admiré, plus qu’en France ; en Inde (je le sais par expérience personnelle), son nom est connu même de l’homme de la rue ; dans les coins les plus divers de la planète, ses séminaires sont des points d’attraction et des centres de réflexion. La Russie postsoviétique met maintenant une touche nouvelle à cette palette. Ici, Derrida se produit autant « pour ce qu’il est » qu’en tant que représentant – seul actuellement vivant – de la philosophie française contemporaine. Cela suscite un immense intérêt. On se demande qui il est, au-delà des images divergentes qui en sont données : quelqu’un qui renverse toutes les valeurs ou quelqu’un qui en affirme de nouvelles, une étoile du pop ou un chercheur sérieux ? Les fantaisies des journalistes – élogieux, injurieux, mais jamais indifférents – sont le revers de sa popularité. Ainsi, la revue masculine Medved entretient le lecteur de ses goûts en matière de cravates ou de gastronomie, et les coryphées de la littérature postsoviétique se vantent d’être à tu et à toi avec le « maître ». Le nom sonore de Derrida retentit dans les couplets chantés par les étudiants, et tout le monde a le mot « déconstruction » à la bouche. En quoi consiste donc, de nos jours, l’existence de Derrida « en langue russe » ?
L’ouverture à la pensée occidentale contemporaine est un trait nouveau de la philosophie en Russie. Ce qui se passe aujourd’hui était impensable il y a dix ou quinze ans [2]. Sur la Russie s’est déversé un torrent de travaux (Foucault, Lacan, Deleuze, Lyotard, etc.) qui n’étaient connus auparavant que d’un petit nombre de spécialistes. Or c’est justement la philosophie française (avec tout ce qu’a de conventionnel une telle expression pour des productions si diverses) qui, dans l’ensemble de la philosophie occidentale, retient plus particulièrement l’attention du lecteur postsoviétique. Parmi les causes de ce phénomène, il y a l’intérêt traditionnel pour la France et pour sa culture, mais aussi l’action de l’ambassade de France à Moscou qui, dans le cadre du « programme Pouchkine », encourage la parution non commerciale d’ouvrages français de philosophie et de sciences humaines. Par ailleurs, on peut supposer que, par la vivacité du langage et l’absence de canons rigides, la philosophie française actuelle répond bien aux attentes du lecteur russe, qui vit dans une époque de transition. Elle n’est pas aussi étroitement technique que la philosophie anglo-saxonne, ni aussi systématique que la philosophie allemande, dont certaines variétés restent attachées au marxisme, lequel est de nos jours en Russie l’objet d’une véritable allergie. Elle permet aussi de porter un regard critique d’ensemble sur le développement de toute la philosophie occidentale.
Cette ouverture sans précédent sur le monde extérieur a pour conséquence une prolifération de toutes sortes de textes, sans aucune considération logique ou chronologique, et, chez le lecteur, un certain désarroi. La culture se développant à un rythme accéléré, le « postmodernisme » fait parfois son apparition avant le « modernisme », qui, à l’époque soviétique, n’était encouragé ni en tant que pratique, ni en tant que théorie de l’art ; la néophénoménologie apparaît avant Husserl, et il arrive qu’une critique emphatique de toute philosophie occidentale devance son assimilation la plus élémentaire, laquelle était pour de nombreuses raisons difficile tant après la Révolution qu’avant. Toutes les philosophies européennes, à l’exception peut-être de la philosophie grecque, se sont développées grâce aux traductions de textes écrits dans d’autres langues. Depuis que Pierre le Grand a « percé une fenêtre » sur l’Europe, les différents domaines de la vie culturelle et sociale se sont développés à des vitesses différentes : les succès militaires furent obtenus de son vivant, les succès littéraires un siècle plus tard, et les succès économiques sont, maintenant encore, modestes.
Mais où en est la philosophie ? Ses difficultés actuelles viennent à la fois de son histoire avant la Révolution et de son histoire pendant la période soviétique. La philosophie occidentale progressait en critiquant les philosophies antérieures, mais elle avait commencé par les élaborer, de sorte qu’elle avait quelque chose à critiquer. En fut-il de même en Russie ? Sur ce point, les opinions varient : pour certains, la philosophie russe n’a pas encore atteint le niveau de la philosophie occidentale, pour d’autres, elle l’a dépassé, pour d’autres enfin, elle avance du même pas. Chacun de ces points de vue mériterait un examen, ce qui nous entraînerait trop loin. Mais ce qui est important, c’est de signaler qu’il y a des lacunes (dues à l’absence déjà signalée de psychanalyse et de phénoménologie en Russie pendant soixante ans), des manques conceptuels, et qu’il est nécessaire de développer le langage philosophique russe par des travaux de traduction, d’interprétation et de discussion critique.
La réception de l’œuvre de Derrida illustre bien les différents stades du percement de la « fenêtre sur l’Europe ». C’est dans ma thèse (1973) et dans mon livre de 1977, Problèmes philosophiques de l’analyse structurale dans les sciences humaines (Éd. Naouka, Moscou), ainsi que dans les articles d’un chercheur de talent, aujourd’hui décédé, L. Philippov (surtout : La grammatologie de J. Derrida, Voprosy filosofii, 1978, no 1), qu’il fut pour la première fois question de Derrida en URSS. Dans les années 1980, il n’était fait mention de ses œuvres que dans quelques articles de dictionnaires ou d’encyclopédies. Des recherches intéressantes du type « tour d’horizon » ou « problèmes » ont commencé à paraître dans les années 1990. Ce sont les travaux d’O. Vainshtein, N. Mankovskaïa, M. Maïatski, M. Ryklin, I. Ilin, A. Garadja, B. Sokolov, etc. Les deux séjours de Derrida à Moscou ont mis en émoi le public moscovite. Pensez donc, voir un « classique » en chair et en os, et pas n’importe lequel : un classique qui défend Marx, alors que de tous côtés on lui a donné des coups de pied comme à un lion blessé ! Ses auditeurs se rappellent avec émotion ses cours sur la déconstruction et sur l’amitié et la justice, tant comme expériences vécues que comme idées philosophiques. Mais bien peu nombreux furent ceux qui eurent la chance de l’entendre. En revanche, peu de temps après commença ce processus de publication de ses livres et de ses articles qui ne cesse de s’intensifier [3]. Lorsque j’ai commencé à traduire De la grammatologie, aucun des grands ouvrages de Derrida n’existait en russe. Mais mon travail dura assez longtemps, et lorsque ma traduction fut enfin publiée, j’eus l’impression que nous étions en avance sur le reste du monde : immédiatement après, par exemple, paraissaient deux traductions de L’écriture et la différence.
Quand on traduit Derrida, on rencontre évidemment tous les problèmes classiques de traduction à propos desquels il faudrait évoquer F. Schleiermacher, W. Benjamin, W. Quine et A. Berman : passage d’une langue à l’autre, fidélité dans l’infidélité, etc. Certains traducteurs sont plus enclins à travailler sur les étymologies (par ex. V. Bibikhin pour Heidegger), d’autres préfèrent transcrire les termes étrangers en caractères cyrilliques sans les traduire. Il est clair qu’il n’existe pas, pour un texte donné, de traduction standard, satisfaisante à tous égards. Mais si ces questions concernent tous les textes que l’on entreprend de traduire, elles se posent plus particulièrement à propos de Derrida. C’est que les éléments principaux de son vocabulaire relèvent, comme le dit G. Agamben, d’une terminologie poétique, à mi-chemin entre le concept et l’image. Sa pensée cherche son style, et cela de manières différentes suivant les œuvres et suivant les époques (source supplémentaire de difficulté pour le traducteur). Dans De la grammatologie, ouvrage classique de la première période, le principe conceptuel domine visiblement le principe métaphorique. Aussi, vu la nécessité de compléter le langage conceptuel russe, ai-je mis l’accent de ce côté-là et effectué une traduction qu’on pourrait appeler « terminologique ». C’est là un choix parfaitement conscient, dont j’assume la responsabilité.
Mais aucune traduction ne peut rendre tout le contenu de l’original et, en règle générale, les choix du traducteur sont inconscients. Le résultat en est qu’en tel endroit une métaphore sonore est brillamment traduite, tandis qu’ailleurs est rendu avec exactitude un terme qui peut par la suite se fragmenter ou disparaître totalement. Les traducteurs insistent souvent sur le caractère intuitif de ces choix ; mais l’intuition ne fait pas tout. Il faut nécessairement accéder à un niveau de travail qui soit accessible à la vérification et à la discussion. Certains choix obéissent à des critères historico-sémantiques (le mot en question est-il employé en russe et que signifie-t-il habituellement ?), d’autres à des critères morphologiques (jusqu’à quel point le mot en question a-t-il la capacité de former des mots de même racine, en sauvegardant la famille des notions ?). Ce sont là des critères de brièveté (les mots russes sont en général plus longs que les mots français et cela se sent dans les phrases longues). Il y a d’autres critères du même ordre.
À titre expérimental, j’ai choisi dans De la grammatologie une quinzaine de concepts de base et déterminé pour chacun d’eux un équivalent en russe et j’ai offert au lecteur une sorte de lexique des correspondances. Dans le cours de la traduction, je me suis efforcée de m’y tenir, sauf à signaler les cas où ce n’était pas possible. Certes, la philosophie ne vit pas seulement de mots, mais elle ne vit pas non plus en dehors des mots. C’est pourquoi cet effort pour fixer l’équivalence des termes et pour valider les possibilités sémantiques de tels mots ou groupes de mots russes fut une étape importante de mon travail.
Parmi les principaux concepts auxquels furent attribués de manière suivie les équivalents russes retenus figurent « écriture », « archi-écriture » (pismo, proto-pismo) ; « différence », « différAnce » (razlitchié, razlitchAnié) ; « espacement » (razbivka) ; « présence » (nalitchié) ; « supplément, supplémentarité » (vospolnenié, vospolnitelnost), etc. Dans chaque cas concret, le choix du terme russe a nécessité de peser les autres variantes possibles ou envisageables et d’argumenter en faveur de nos équivalents. Par exemple, il a fallu expliquer pourquoi nous choisissons « pismo » (et non « pismennost »), « proto-pismo » (et non « arkhipismo »), « razbivka » (et non « spatsializatsiïa »), « vospolnenié » (et non « pribavka », « prilojenié » ou simplement « soupplement »), « nalitchié » (et non « prisoutstvié »), etc.
La sélection des équivalents pour les termes clés dans De la grammatologie « différence » et « différAnce » (dans notre traduction « razlitchié » et « razlitchAnié ») a suscité des difficultés particulières. S. Zenkin, qui a fait une recension sérieuse de la traduction [4] et approuvé beaucoup de nos équivalents, a néanmoins rejeté notre traduction de ces notions essentielles, proposant respectivement au lieu de nos « razlitchié » et « razlitchAnié » : « otlichié » et « otlitchenié ». Le lecteur averti se souviendra que, pour traduire le terme « différAnce », avaient déjà été proposés en russe « razlitchenié », un peu simple, et « razlichenié », un peu étrange, et une translittération ( « différans » ), et même d’écrire en caractères latins. En réponse à la proposition de S. Zenkin, le lecteur non averti dira : « otlitchié » ou « razlitchié » ( « ot » ou « raz » ), quelle différence ? Pourtant, il y en a une. C’est que le contexte étymologique du préfixe « ot » (lat. de) signifie la séparation d’une partie d’un ensemble, alors que celui du préfixe « raz » (lat. dis ; voir le verbe di(s)fero, d’où provient le mot differentia), signifie la dispersion de divers côtés. Il semble que justement cette dernière signification de dispersion corresponde davantage à la sémantique des termes correspondants chez Derrida. En outre le mot « otlitchié » en russe est plus concret que « razlitchié », et il a même une « valeur positive » (« otlitchnik »), ce qui serait évidemment un obstacle à son utilisation terminologique. Enfin, dans l’histoire de la traduction du terme differentia, l’usage russe fixe comme variante de base « razlitchié » (voir chez Saussure l’idée que « dans le langage il n’y a rien que des différences » (v iazyke net nitchego krome razlitchiï). À partir de tout cet ensemble de critères, nous avons considéré que le terme « razlitchié » était évidemment préférable. Il nous a fallu construire dans tous les autres cas discutables une argumentation tout aussi développée.
Notre traduction De la grammatologie, accompagnée d’un article d’introduction dans lequel nous avons tenté de reconstituer le contexte historique et conceptuel de la rédaction du livre, d’en donner une interprétation actuelle et aussi de justifier la liste des équivalents en russe, a suscité une vive polémique. Cette polémique nous intéresse ici comme une illustration concrète des processus généraux dont il est question. Aborder la traduction par la terminologie ? Mais c’est faire violence à Derrida, qui est dynamique et se dérobe à toute définition, a dit un critique : une telle traduction fausse le fond de sa conception. Pas du tout, a répliqué un autre critique : la traductrice suit « servilement » Derrida (comme aussi, d’ailleurs, d’autres femmes qui étudient son œuvre). Si l’on fait abstraction du côté anecdotique de l’affaire, ces critiques venant de droite et de gauche, dans une certaine mesure, s’excluent mutuellement. Mais on peut aussi aborder la question autrement. Ainsi, la recension de A. Oulanov dans Rousski Journal sur Internet (20 juin 2000) est construite si habilement que le lecteur est en permanence « laissé en suspens », ne comprenant pas qui dit quoi : Derrida lui-même, son héros Rousseau, le recenseur, ou enfin l’auteur de la traduction dont il fait la critique ? Voilà bien en vérité l’intertextualité en action ! Dans une recension « sévère », publiée dans Knijnoié obozrenié (3 septembre 2001), « Vu par des yeux différents. Comment Derrida est édité chez nous ? », K. Semenov voit dans notre préface du livre une variété de l’ancienne « escorte de surveillants soviétiques », chargée de surveiller les œuvres contraires à l’idéologie (à l’époque soviétique les préfaces aux œuvres des auteurs occidentaux – rédigées en règle générale par des gens influents – leur permettaient de se frayer un chemin jusqu’au lecteur). Cela signifie-t-il que pour lui n’importe quelle préface « non du genre feuilleton » ou, pour reprendre ses propres mots, « académique », est identique à une préface « soviétique » ou « idéologique » ? Cela reste peu clair, puisque, après avoir tenté de comprendre « le fond » de la conception de Derrida, il s’en prend aussi à l’éditeur de L’écriture et la différence à Saint-Pétersbourg, V. Lapitski, qui est pourtant un traducteur sérieux et réfléchi. Seule bénéficie d’une appréciation positive l’édition moscovite de L’écriture et la différence, où le traducteur assimile son travail à celui d’un clown sur un tapis, et tourne en dérision toutes les approches « terminologiques » et « sérieuses ». Il plaît au sévère recenseur que les éditeurs aient su dans ce dernier cas répondre au style « provocateur » de Derrida par « l’élaboration de leur propre style ». Bien sûr, l’élaboration d’un style individuel est chose précieuse, mais à quoi cela sert-il au lecteur qui, enrichi de toutes les associations personnelles du traducteur à propos de mots plus ou moins fortuits, reste seul à seul avec toutes les difficultés du texte philosophique fondamental ? Dans l’esprit d’un sociologisme simplifié, A. Pevzin (Khoudojestvennyï Journal, 2001, 37/38, « Made in France, eaten in Russia. Le poststructuralisme à son dernier souffle »), ne parlant pas de la traduction et se concentrant sur le texte, affirme que la base sociologique de la conception de l’écriture chez Derrida est « une économie de capitalisme avancé avec sa circulation bureaucratique de documents », fondée sur un support papier et de ce fait ensuite sur une possibilité d’ajournement, d’atermoiement.
Telles sont quelques-unes des premières réactions à la traduction des grands ouvrages classiques de Derrida. Visiblement, elles sont parfois superficielles. Néanmoins tout travail sérieux demande du temps. Le tour viendra d’autres lectures et d’autres discussions, tant sur les textes eux-mêmes que sur les principes et les résultats de leur traduction. Pour le moment, on a souvent l’impression que les recenseurs se laissent prendre au style brillant de Derrida plutôt qu’ils ne cherchent à pénétrer le contenu de ses idées. Ce qui fut créé comme un langage critique efficace pour contrer le caractère limité des procédés philosophiques modernes de l’Europe est reçu et interprété sous un angle esthétique, ce qui empêche d’en remarquer et apprécier les effets critiques ainsi que les possibles applications constructives. Ce n’est pas un hasard si les peintres et les critiques d’art parlent parfois plus de Derrida que les philosophes.
Mais cette page de la réception de Derrida en Russie n’est pas la dernière. De nouvelles traductions de ce qui a été écrit sur Derrida et de nouveaux ouvrages de Derrida lui-même attendent le lecteur russe. Derrida poursuit un travail intense de construction et de déconstruction. Comme il le soulignait déjà dans De la grammatologie et le rappelait récemment dans ses entretiens avec Élisabeth Roudinesco (De quoi demain..., Paris, Fayard-Galilée, 2001), « la clôture de la métaphysique n’est pas la fin de la philosophie ». Il est peu probable que sa pensée vive, tenace, aiguisée, s’en tienne à ce qu’a d’enfantin la séduction du mouvement des signifiants indépendamment du sens. Raisonnable et paradoxale à la fois, elle contribuera certainement à faire naître une communauté philosophique professionnellement mûre, qui n’existe pas pour le moment en Russie (alors qu’en France elle a déjà eu le temps de se « dogmatiser »). Pour cela, il nous faudra construire et mettre à l’épreuve de nouveaux modes de discussion, de traduction, de compréhension, aux frontières de mondes qui, hier encore, étaient impénétrables. Il serait dommage de laisser passer une telle chance d’ouverture d’esprit.
 
NOTES
 
[1] Ce texte, rédigé en russe par une des traductrices de Derrida (et traduit par Sonia Colpart), donne une image utile de certaines des relations actuelles entre la philosophie russe et la philosophie française (N.d.l.R.).
[2] Lorsqu en 1977, parut ma traduction du livre de Foucault Les mots et les choses (traduction sans coupures, ce qu’ont peine à croire les collègues occidentaux, même en tenant compte du fait que le livre était réservé aux bibliothèques spécialisées), il était impensable que pût paraître un autre livre de lui. Quand, sous l’impression encore fraîche du colloque de Tbilissi sur l’inconscient (1979), j’eus traduit le livre de Léon Chertok et R. de Saussure, Naissance du psychanalyste. De Mesmer à Freud (Paris, Payot, 1973), il a attendu dix ans sur la table de l’éditeur et n’a vu le jour qu’en 1991, quand la psychanalyse a cessé d’être « persécutée » en Russie et a reçu pour ainsi dire le soutien du gouvernement – ce qui n’était peut-être pas ce qu’il y avait de mieux pour elle. L’interruption qui a duré presque soixante ans de la tradition psychanalytique en Russie, puis l’apparition soudaine des principales notions psychanalytiques sur la scène intellectuelle russe ont compliqué mon travail dans la traduction du Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis et rendu nécessaire une préface justifiant le choix des termes russes (Moscou, 1996, Éd. Vyschaïa Chkola). D’ailleurs la phénoménologie, qui avait elle aussi subi une interruption de soixante ans, s’est trouvée dans la même situation.
[3] Éperons. Les styles de Nietzsche, trad. A. Garadji, Filosofskie naouki, 1991, nos 3 et 4 ; Jacques Derrida à Moscou : déconstruction du voyage (M. Ryklin), Éd. Ad Marginem, 1993 ; Origines de la géométrie, trad. M. Maïatski ; recueil d’interviews Positions, trad. V. Bibikhin, Kiev, 1996 ; Khora. Passions, trad. N. Chmatko, Éd. Aletéïa, Moscou, 1998 ; La carte postale, trad. G. Mikhalkovitch, Minsk, 1999 ; La voix et le phénomène, trad. S. Kachin et N. Souslov, Éd. Aléteïa, Moscou, 1999 ; De la grammatologie, trad. N. Avtonomova, Éd. Ad Marginem, Moscou, 2000 ; L’écriture et la différence, trad. V. Lapitski, Éd. Akademitscheski proekt, Moscou, 2000 ; L’écriture et la différence, trad. D. Kraletchkin, Éd. Akademitscheski proekt, 2000 (autre maison d’édition, homonyme).
[4] Comment traduire Derrida ? Un débat philosophico-philologique, 2001, no 7. Y sont publiés l’article de S. Zenkin, « Nalitchié i otlitchié », consacré à notre traduction de De la grammatologie, et l’article-réponse de l’auteur de ces lignes, « Le préfixe comme catégorie philosophique ».
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