Revue philosophique de la France et de l'étranger
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526650
136 pages

p. 93 à 126
doi: en cours

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Tome 127 - n° 1 2002/1

2002 Revue philosophique de la France et de l’étranger

Analyses et comptes rendus

 
Edmond Barbotin, Sens ou non-sens de l’homme ?, Paris, Éditions de Paris, 2001, 256 p., 148 F.
 
 
On connaît l’auteur par ses travaux consacrés à Aristote et grâce à deux livres, Humanité de l’homme et Humanité de Dieu, publiés chez Aubier en 1970 et 1971 (voir notre compte rendu de ce second livre dans cette revue, 1974/2, p. 237). Ce nouveau livre prolonge ces deux précédents volumes et se présente comme une enquête sur la réalité de l’homme, mais d’abord sur le sens qu’il faut lui donner, son intelligibilité, au moment où les significations qu’on en présente divergent, voire peuvent opter pour le non-sens, pour l’absurde.
On peut constituer les itinéraires d’investigation d’une façon hiérarchique, allant du sensible au métaphysique. D’abord le temps et l’espace me comprennent, mais je les comprends, les mesures, en écrit l’histoire, les affronte pour vouloir les dominer. Puis par le signe, la parole, la communication s’établissent les échanges dont on constate la fécondité par les partages qu’ils permettent ; les gestes sont signifiants et expriment une présence, conduisent à la reconnaissance d’un je. Tous ces signes se constituent en langage, en techniques de communication, avec le sens comme principe ; un texte est écrit pour être compris par une conscience. Les champs de relation entre les consciences, à partir des signes, constituent un monde humain, à travers une compréhension de l’univers, satisfaisant au besoin de savoir. Dans ce monde, suis-je un objet ou le sujet de l’élaboration des connaissances ? Y a-t-il une hiérarchie entre la science et la métaphysique ? L’homme a la vocation d’accéder à la vérité, de la vouloir universelle, de juger de son rapport à l’existence, de progresser librement dans le savoir. La vérité est faite pour être partagée avec autrui, dans un cheminement qui va de l’accord à l’amour, à l’intérieur de cultures. On rencontre alors les valeurs, un élan vers le bien, la possibilité d’un dépassement, ainsi que la recherche d’un fondement ultime du sens. L’ordre intelligible ouvre à un idéal, à une vérité suprême, susceptible également d’être rencontrée dans le sacré et l’expérience de la transcendance, ressentie dans l’interrogation philosophique de l’espérance. Un appendice s’interroge sur la pertinence de la psychanalyse.
Les démarches de ce volume se suivent avec intérêt. Leur documentation et leur qualité permettent une réflexion sur des questions essentielles. Ce livre peut être caractérisé comme un véritable traité d’anthropologie philosophique. On lira p. 174 : interior intimo meo et p. 173 : Raymond Boudon.
Michel ADAM.
 
Claude Cohen-Boulakia, La joie d’exister, Paris, EDK, 2001, 126 p.
 
 
Une typographie aérée, des caractères variés mettent en valeur les formules mises au service des idées. Les références à Spinoza et à Nietzsche aident à les situer plus exactement : elles renvoient à la biologie cellulaire, à l’érotisme, aux pulsions, à la pensée et à ses origines corporelles, à une critique du libéralisme, en s’élevant dans un soupir vers l’éternité. Il s’agit d’ébranler les types de pensée ambiants, de chasser les modes de réflexion ordinaires pour évacuer tout mal de vivre et mettre en avant des interrogations toniques. Mais tout cela ne se révélera qu’à ceux qui auront eu la patience d’aller jusqu’au bout de ce recueil.
Michel ADAM.
 
Vittorio Hösle, L’idéalisme objectif, trad. de Stéphanie Costa, Bernd Goebel et Jacob Schmutz, Paris, Cerf, 2001, 124 p.
 
 
Ce livre s’attaque au relativisme culturel qui domine notre époque et dont il entreprend de réfuter les principaux arguments. De même qu’au Moyen Âge l’existence de Dieu était un principe impossible à remettre en question, de nos jours ce sont le perspectivisme de la vérité et le caractère hypothétique de toute connaissance qui tiennent lieu de conviction fondamentale. À cela l’auteur oppose le nécessaire retour à un idéalisme objectif, menant un combat qui n’est pas sans rappeler celui de Husserl contre le psychologisme et l’historicisme, voire celui de Platon contre les Sophistes. Il s’agit d’établir que l’idée d’une connaissance a priori et anhypothétique n’est en rien obsolète et qu’une philosophie de l’absolu demeure concevable. Il existe donc des vérités a priori accessibles à la seule pensée, mais qui permettent en même temps de dégager l’essence de la réalité et ne se réduisent pas à des contraintes de pensée subjectives de la raison humaine. S’appuyant sur la tradition de l’idéalisme allemand, l’idéalisme objectif se donne ainsi comme une synthèse du réalisme et de l’idéalisme subjectif, retenant du premier que l’idéel existe indépendamment de la conscience finie et du second qu’il est une autonomie de la raison. Ce petit livre est tonique et stimulant et ses arguments contre le culturalisme ambiant sont tout à fait convaincants. On peut néanmoins se demander comment l’auteur peut fonder le passage de son affirmation de l’absolu comme principe du rejet du relativisme à une conception ontologique de l’absolu comme « concept unifiant de toutes les vérités a priori », conception dont on peut regretter qu’elle ne soit pas suffisamment problématisée.
Jean-Marie VAYSSE.
 
Angèle Kremer-Marietti, La symbolicité ou le problème de la symbolisation, avec la traduction de l’article de Freud, « La (dé)négation », Paris, L’Harmattan, 2001, coll. « Épistémologie et philosophie des sciences », 232 p.
 
 
La (dé)négation constitue le cœur de l’ouvrage, car c’est de la négativité que procède la Loi, originairement Nom-du-Père qui supporte la fonction symbolique. Tant collective qu’individuelle, la symbolisation aime à se dissimuler (comme, ajoutons-nous, la phusis héraclitéenne et le Dieu pascalien), mais la Loi s’objective dans le concept. Dans la triangulation lacanienne, le Symbolique a barre sur l’Imaginaire et celui-ci sur le Réel. Dans ses pertinentes analyses, l’auteur recourt, sous un angle nouveau, à divers philosophes, ainsi à propos du temps qu’institue la Loi, symbolicité suprême. Des textes de Kant permettent notamment de critiquer des positions bergsoniennes et de ressaisir le double processus de symbolisation et aussi le retour du refoulé qui s’infiltre négativement, message inversé, mais symboliquement, dans la Loi – d’autant plus retour que précède un refoulement originaire. Par ailleurs, le rythme bergsonien réifie le Réel. La vision artiste de Bergson converge avec la catharsis aristotélicienne et avec la jouissance lacanienne du Réel. L’intuition de la durée se modèle sur la mimesis assimilatrice, mais avec une rythmique impliquant opposition de forces. La dénonciation de la symbolisation appelle un Réel vierge et ineffable.
Jean-Marc GABAUDE.
 
Jean-Pierre Labarrière, Poïétiques. Quand l’utopie se fait histoire, Paris, PUF, 1998, coll. « Philosophie d’aujourd’hui », 327 p.
 
 
Cet ouvrage, comme ouvrage de philosophie, est d’une rare originalité. Il montre comment communiquent des discours aussi différents que le discours philosophique, le discours poétique et le discours mystique (particulièrement, mais sans exclure d’autres références, les œuvres de Hegel, de Dante, de Maître Eckhart) au niveau le plus radical, celui d’un même geste générateur de ces discours, d’un même style de la pensée commandé par une logique fondamentale distincte des logiques qui président à l’organisation des divers champs de la pensée et de l’agir.
Cette logique fondamentale, celle-là même dont l’A. a fait l’exposé dans ses ouvrages antérieurs et ses commentaires de l’œuvre hégélienne, est la logique dialectique du procès de tout réel en tant qu’il est essentiellement et toujours médiatisé. L’intelligence de ce procès en totalité suppose la distinction de trois moments, phénoménologique, logique et poïétique. Les deux premiers sont très explicites dans l’œuvre hégélienne. Le troisième est, dans cette œuvre, celui de l’expression de l’Idée dans la Nature et dans l’Esprit qu’expose l’Encyclopédie. Ce que l’A. propose comme Poïétique, c’est bien une étude de ce moment du procès total qu’est le moment de l’expression, mais plus précisément, pourrait-on dire, une étude de l’expression de l’expression, c’est-à-dire des figures poétiques, mystiques et philosophiques dans lesquelles l’Esprit, qui est lui-même expression, s’exprime.
Une telle étude implique non seulement le rappel incessant de ce qu’est en son principe le procès dont l’expression est une partie totale, mais le traitement de questions logiques plus cruciales quand on traite de l’expression : celle du rapport de l’intérieur et de l’extérieur, de l’un et du multiple, du tout et de la partie. Et elle consiste avant tout en l’examen de diverses figures de l’expression de l’Esprit ou de certaines conditions de ces figures (l’espace et le temps, la condition et la mesure, les formes de l’imaginaire, l’élément, le cercle et le point, le nombre, le séjour, les quatre éléments, la quintessence) en passant dans chaque cas d’un genre de discours à l’autre, et en montrant que les expressions se répondent en raison d’une même logique fondamentale.
Au terme de ce parcours, c’est dans la figure de la quintessence, dont on découvre des variantes différemment colorées dans les discours de Hegel, de Dante et de Maître Eckhart, que se dit la source de toute expression, et c’est comme naissance qu’est figurée toute expression, naissance qu’il faut comprendre non comme commencement ponctuel mais comme le procès même de l’expression, lequel est toujours lourd d’autres naissances.
Cette poïétique est philosophique et non littéraire, sémiotique ou psychanalytique. Tout en prétendant à l’intelligence logique des discours considérés, la philosophie se traite elle-même comme un discours de même condition que les autres. Le discours de Hegel est donc pris en compte comme le discours du logique, mais aussi pour les très riches figures expressives qu’il comporte nécessairement, ce qui offre un biais intéressant pour en comprendre mieux le propos. Et, à l’inverse, l’intelligence dialectique s’illustre ici sous des formes plus sensibles et chatoyantes mais non moins élevées que celles, âpres et rudes, du discours logique.
Hubert FAES.
 
François Laruelle et collaborateurs, Dictionnaire de la non-philosophie, Paris, Kimé, 1998, coll. « Bibliothèque de non-philosophie », 22 × 15 cm, 210 p. Prix : 140 F.
 
 
La réflexion de F. Laruelle sur l’Un a débouché depuis une dizaine d’années sur la non-philosophie. Celle-ci, malgré son appellation provocatrice, reste dans le champ de la philosophie dont elle utilise les matériaux, le langage et l’ambition. La non-philosophie, prétend donner sens et non-sens à la philosophie. Elle est d’ailleurs théorie unifiée du philosophique. Qu’elle soit non systématique et ouverte, use de jeux de langage et revendique un statut de science, cela fut également la visée de maintes doctrines. Grâce à la valeur audacieuse de ses nombreux travaux, l’hérésiarque de la philosophie a réuni autour de son programme une équipe qui publie des ouvrages. C’est ainsi que ce Dictionnaire énonce les thèses principales, les acquis, les concepts propres et la méthode et prépare programmatiquement la suite, tout cela en se démarquant des « pensées parallèles, voisines ou variantes » (p. 7).
Le présent manifeste définit, dans l’ordre alphabétique, soixante-quinze termes, d’ « autonomie relative » à « Vision-en-un (Un, Un-en-Un, Réel) », ce dernier concept étant la dénomination fondamentale de la non-philosophie. Chaque article comporte définition, commentaire explicatif et développement doctrinal illustré par quelque comparatisme. Auparavant, un essai brillant du maître d’œuvre justifie la « Théorie du Dictionnaire non philosophique » (titre, p. 10). Ce dernier ne se prétend ni code de concepts, ni ensemble ordonné de significations, ni métadictionnaire. « C’est une multiplicité de termes-premiers philosophiquement indéfinissables et indémontrables » (p. 18), une force transcendantale et critique. Pour définir l’indéfinissable, il faut en venir à « l’identité-de-dernière-instance » (p. 19) en prise sur le seul Réel. Un tel « organe non encyclopédique (...) de la décapitalisation du savoir » (p. 24) oriente-t-il autant qu’il désoriente ? Laruelle rejette les sciences humaines et ne s’intéresse guère aux autres sciences et aux techniques.
Jean-Marc GABAUDE.
 
Dieter Lau, Der Mensch als Mittelpunkt der Welt. Zu den geistesgeschichtlichen Grundlagen des anthropozentrischen Denkens, Essener Beiträge zur Kulturgeschichte, Aix-la-Chapelle, Shaker Verlag, 2000, 132 p., 29 DM [index des noms].
 
 
L’homme est le centre, le point d’accomplissement du monde. Les animaux, les végétaux croissent expressément pour son usage : l’être humain, voilà la raison d’être de l’univers. Délire anthropocentrique, fruit d’une religion dont nous serions totalement émancipés aujourd’hui ? La petite étude de Dieter Lau, professeur d’histoire de la culture grecque et latine à l’Université de Essen, montre qu’une telle conception, qui reste une part toujours vivante de l’attitude occidentale face au monde, ne tire pas sa source du christianisme, contrairement à ce que l’on croit souvent, mais remonte plus loin encore, à la pensée grecque. Cette plaquette livre un aperçu de la genèse et du développement de l’anthropocentrisme en évoquant certains des penseurs antiques ayant marqué les étapes les plus importantes dans l’histoire de cette conception.
Selon l’A., l’idée d’une position privilégiée (Sonderstellung) de l’homme, telle qu’on la trouve dans le mythe, la philosophie et la théologie antiques, présente deux étapes étroitement liées. D’abord, on trouve l’idée d’un processus d’élévation à la culture correspondant à une émancipation de l’homme face à l’ordre de la nature, événement qui, dans la pensée mythique, est souvent lié à une rupture de la vie commune avec les dieux. C’est cette idée d’une autoformation de l’être humain par la culture qui culmine ensuite dans l’idée proprement anthropocentrique voulant que l’homme représente le but de la genèse et du devenir du monde (p. 6-7). L’A. suggère d’isoler quatre aspects de la Sonderstellung de l’homme selon l’anthropocentrisme antique : 1 / historique et culturel (l’homme s’in-terprétant comme créateur face à la nature, comme seul être de culture) ; 2 / biologique (ses caractères physiques et rationnels marquant la supériorité de l’homme face aux autres êtres vivants) ; 3 / religieux-théologique (l’homme jouissant d’une proximité exclusive à la divinité, pouvant s’assimiler au divin et ayant la conviction d’être l’objet d’un souci particulier de sa part) ; 4 / cosmologique (le monde habité par l’homme étant l’unique monde existant, croyance associée à l’idée voulant que l’homme soit un microcosmos, et le monde, un homme en grand).
Ces diverses facettes de l’anthropocentrisme sont explorées dans six petits chapitres consacrés à Hésiode, aux Présocratiques, à Protagoras, à Platon, Aristote et Xénophon, aux Stoïciens, et finalement à Épicure, Carnéade et Porphyre. Une section plus développée traite ensuite de l’apport de la Bible et des premiers auteurs chrétiens à l’anthropocentrisme antique, alors que le dernier chapitre offre un aperçu de la per-sistance de ce thème dans la philosophie post-antique. L’A. évoque non seulement les représentants antiques les plus marquants de la vision anthropocentrique (qui atteint son sommet avec le stoïcisme), mais aussi certains penseurs anciens opposés, d’une manière plus ou moins directe, à ce paradigme (Aristote dans ses écrits de biologie, Épicure, Porphyre ou Celse, par ex.). L’A. ne prétend pas analyser l’ensemble de l’œuvre de chacun des penseurs qu’il aborde, mais concentre son attention sur des textes particuliers (son chapitre sur Platon, par exemple, porte essentiellement sur le Politique).
En offrant ce tour d’horizon, l’A. veut contribuer à dévoiler et à mettre en question un préjugé qui, malgré les apports de la biologie et de la psychologie modernes (p. 4-5), continue à dominer la conscience occidentale. Ce problème est depuis plusieurs années l’objet d’un débat très vif dans le monde philosophique anglophone et surtout germanophone, qui a d’ailleurs fait de la Naturethik ( « éthique de la nature », concept qui inclut la Tierethik – l’ « éthique des animaux » – et l’ökologische Ethik – l’ « éthique écologique » ) une nouvelle voie de réflexion. Les nombreux ouvrages contemporains cités par l’A. dans les notes 1 à 8 de son ouvrage témoignent de la vitalité de ce questionnement qui n’occupe en revanche, jusqu’à maintenant, qu’une place négligeable dans la réflexion philosophique française (deux exceptions confirmant la règle étant Michel Serres avec son essai philosophico-littéraire, Le Contrat naturel, 1990, et Luc Ferry avec son livre philosophico-journalistique, Le Nouvel Ordre écologique, 1992).
Le thème choisi par l’A. est d’un intérêt tel que le lecteur regrettera peut-être qu’il n’y ait pas consacré une étude plus étendue et de facture plus « scientifique » (l’absence de bibliographie est une lacune grave de cet ouvrage). Dans la mesure où cette plaquette constitue une version élargie de ce qui n’était au départ que le texte d’un cycle de conférences, il est permis d’espérer que l’A. écrive un jour un autre livre, plus développé, sur le même sujet. Qui sait, par ailleurs, si la lecture de ce texte ne motivera pas quelque autre chercheur à entreprendre une étude plus poussée sur l’anthropocentrisme dans la pensée antique, contribuant non seulement à accroître notre connaissance du monde ancien, mais aussi notre connaissance de nous-mêmes ?
Annie LARIVéE.
 
Sandra Laugier, Du réel à l’ordinaire. Quelle philosophie du langage aujourd’hui ?, Paris, Vrin, 1999, 174 p.
 
 
Face à la multitude des auteurs et des courants de la pensée anglo-saxonne, ce livre se demande s’il y a une unité de la philosophie analytique et refuse de l’assimiler à la philosophie américaine. Il s’agit de comprendre l’origine de cette pensée : « Le moment est venu, des deux côtés de l’Atlantique, de s’interroger sur l’histoire, celle qui a conduit du linguistic turn aux perplexités actuelles sur la philosophie du langage elle-même, et sur son éventuel dépassement par la “philosophie de l’esprit” » (p. 12-13). À la suite de S. Cavell et H. Putnam, Sandra Laugier s’intéresse au problème du rapport du langage à la réalité et défend un point de vue original qui consiste à dire que la « revendication acharnée » du réalisme risque d’éloigner du réel : Austin et Wittgenstein montrent que pour être réaliste il suffit de revenir à l’ordinaire et reconnaître ce qui est devant nous à nos pieds.
Par sa critique de la théorie de la signification, l’œuvre de Quine justifierait pour certains l’abandon d’une philosophie du langage pour une philosophie de l’esprit. L’auteur ne croit pas que les positions radicales de Quine conduisent au relativisme, au naturalisme ou au psychologisme. D’où la question : en quoi le langage ordinaire est-il naturel ? L’œuvre du second Wittgenstein montre qu’on peut trouver la logique dans l’usage et les règles du langage ordinaire. Cette forme de réalisme, inconfortable, consiste à repenser le logique dans le langage pour retrouver le réel en dépsychologisant la psychologie, démoralisant la morale sans naturaliser le langage. Les analyses de l’auteur portent sur certaines thèses de Quine (le mythe de la signification, l’indétermination de la traduction, l’inscrutabilité de la référence, la trivialisation de l’idée de vérité), Davidson, Putnam, Rorty, Austin, Wittgenstein, Cavell. Elle tisse des relations de filiation entre ces thèses et dessine ainsi un espace philosophique de la pensée analytique dans lequel les problèmes du rapport du langage à la vérité, aux faits, au monde et à nos schèmes conceptuels jouent un rôle essentiel et surtout qui permet de renouveler la problématique du langage sans être tributaire de la linguistique (structuralisme des années 1970). Le langage apparaît alors comme un donné à partir duquel se constitue une « phénoménologie linguistique » (Austin) : « Revenir au langage ordinaire, ce n’est pas s’enfermer dans le langage ; c’est revenir, si l’on peut dire, aux choses mêmes, une fois dissipée l’illusion selon laquelle une description de nos sensations elles-mêmes est possible ou même sensée » (p. 107). Au fond la seule manière d’être réaliste, c’est de prendre le langage au mot comme l’a fait Carnap : « Il y a donc chez un penseur comme Austin la volonté de comprendre jusqu’au bout l’idée formulée chez Carnap et détruite par Quine et Davidson, que les questions de philosophie sont des questions de langage, de la comprendre comme une idée réaliste » (p. 153).
Partie de problèmes posés par la philosophie analytique, Sandra Laugier retrouve l’importance du langage pour poser les problèmes philosophiques fondamentaux et ne croit pas qu’il soit urgent de revenir à une philosophie de l’esprit fondée sur le cognitivisme. Son livre ne se contente pas d’informer, mais analyse et interprète les idées de ces penseurs de manière subtile et convaincante dans une langue claire, vivante et personnelle qui tranche agréablement avec le style universitaire standard.
Xavier VERLEY.
 
Pierre de Lauzun, Le ciel et la forêt, Éd. Dominique Martin Marin (F-53290 Bouère), 2000, t. 1 : Au-delà du pluralisme, 336 p., 160 F. ; t. 2 : Le christianisme et les autres religions, 232 p., 110 F.
 
 
Ces volumes se présentent comme une recherche de la vérité en rappelant que le contexte culturel se présente plutôt sous les allures du pluralisme. Cependant, pour donner un sens à la vie, il est souhaitable d’avoir pu dégager un sens qui pourra vaincre les deux tentations de notre époque, le réductionnisme et le relativisme. Il faut donc pouvoir fonder cette vérité et ce sens. Ancien élève de Polytechnique où il fut aussi maître de conférences, ancien élève de l’ENA, président de banque et animateur d’entreprises, l’auteur dispose d’une riche expérience qui lui fait éviter une pensée dogmatique et le conduit vers une réflexion soucieuse de l’environnement et du réel. Sur ce réel, précisément, on prend une pluralité de points de vue ; il faut donc dire au nom de quoi on parle, s’il y a une charge affective. Mais on ne peut tout admettre. La non-contradiction, la cohérence, la confrontation à d’autres pensées permettent de discerner, d’éliminer. La recherche de la vérité doit éviter la logique pure, la tautologie ; elle doit aussi éviter que la pensée généralisante précède l’expérimentation pour pouvoir échapper au réductionnisme. De la même façon, l’esprit, restant ouvert, évitera le relativisme et le scepticisme ; la science ne peut se réduire à l’analyse logique du langage. Le langage reste une réalité sociale, un moyen de communication par lesquels la pensée libre s’exprime, libérant même la possibilité d’un horizon infini par-delà le langage. Ici l’auteur rencontre la pensée de Thomas d’Aquin qui privilégie l’être sur l’essence et permet de comprendre comment le réel peut être intelligible, fait accéder au mouvement grâce à la distinction entre la puissance et l’acte, maîtrise le donné par la disjonction de la matière et de la forme et propose une perspective fondatrice de la vérité à partir de l’affirmation de Dieu.
Le regard de la pensée sur le réel permet de satisfaire au besoin de sens, puis de reconnaître ou de créer des formes supérieures en art et en morale. Ici la valeur exprime un sens plus plein, une capacité de dynamisme pour l’esprit. Les jugements axiologiques, communicables, permettent de témoigner de la consistance de ces valeurs, comme de dissiper l’illusoire. La liberté s’exprimera par la possibilité d’adhésion et accompagnera la rencontre avec un monde inépuisable qui correspondra à une ouverture infinie. C’est cette démarche qu’il ne faut pas détruire par le réductionnisme. Il faut traiter les vécus de l’intérieur, dans la dignité de l’esprit ; la saisie de cette force intérieure évitera de s’échouer dans les écueils du relativisme, des consensus mous. Il faut conserver la perspective de la hiérarchie des valeurs et la disponibilité pour le libre dépassement spirituel. On va ainsi par-delà une rationalité théorique pour accéder au domaine de l’amour, qui pourra conduire à la rencontre avec Dieu. S’appuyant encore sur le point de vue thomiste, l’auteur reprend l’examen des voies pour affirmer que tout ce qui existe est relié à cet Autre qui est Dieu, qui donne aux créatures leur signification profonde. Ainsi de Dieu on peut passer aux lois de la nature qui sont conjointement intelligibles et contingentes. Mais il ne faut pas oublier que la création est communication permanente d’être, dévoilant l’infini d’un amour qui donne sens à ce qui est.
Le second tome peut se lire à part et consiste dans une présentation du christianisme et de ce qu’il contient de vérité et de sens. Derrière un message d’amour s’expriment les dogmes centraux de l’Incarnation, de la Trinité, proposés par la révélation et la tradition, reçus par une communauté ecclésiale ancrée dans un absolu. Le problème du mal doit tenir compte de la solidarité des humains et du privilège central de la liberté. La finitude humaine ouvre à l’amour infini de Dieu. La seconde partie confronte le christianisme et les autres religions, privilégiant les repères prophétiques et mystiques, la présentation de la transcendance divine et le salut proposé à l’homme. Avec beaucoup de précision sont confrontés au christianisme les religions de l’Inde, le judaïsme et l’islam, sous les aspects doctrinaux et les approches mystiques, le syncrétisme du New Age. Indiquant le privilège donné à un Dieu transcendant et à une promesse de salut universel inscrit dans l’histoire, à un lien d’amour et d’union avec ce Dieu, l’auteur cherche comment les autres religions peuvent présenter des ressemblances avec le christianisme, autour des thèmes de la révélation, du Dieu personnel, de l’action de l’Esprit. Ces remarques le conduisent à se référer à la récente déclaration catholique Dominus Jesus. Des notes sur la fonction de l’exégèse, la façon d’intégrer la souffrance à l’expérience spirituelle, le rôle de la femme dans le christianisme, l’enfer complètent ce livre. Ces deux volumes doivent être compris comme des démarches d’approfondissement intellectuel de sa foi à partir d’une riche culture.
Michel ADAM.
 
Guy Lazorthes, L’imagination. Source d’irréel et d’irrationnel. Puissance créatrice, Paris, Ellipses, 1999, coll. « Culture et histoire », 24,5 × 16,5 cm, 128 p. Prix : 65 F.
 
 
L’imagination, dans son ambivalence, se montre, par rapport à la raison, tantôt fécondement complémentaire, tantôt antagoniste, rationnel et irrationnel coexistant dans l’esprit humain. Ce qu’il faut, c’est que l’imagination se soumette à la raison qui, seule, a valeur critériologique. G. Lazorthes illustre cette thèse, juste, à travers l’histoire de la culture de l’humanité et une revue des différentes activités humaines. Ce caractère encyclopédique est rehaussé par l’esprit scientifique de l’auteur, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie de médecine. La critique des manifestations d’irrationnel – toujours trop actuelles – est opportune. Est aussi largement décrit le rôle suggestif et créateur de l’imagination droite dans les sciences comme dans la littérature et dans les arts. La fascination de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, dans le dépassement même de l’imagination, donne à réfléchir philosophiquement.
Jean-Marc GABAUDE.
 
Alain de Libera, L’art des généralités, Paris, Aubier-Flammarion, 1999, 703 p.
 
 
Ce livre concerne le philosophe aujourd’hui à un triple titre au moins :
1 / D’abord, et c’est l’essentiel du livre, en réaffirmant la nécessité d’un holisme sémantique n’excluant pas la translatio studiorum (l’histoire entendue comme transfert culturel long), il s’inscrit dans le sillage des études sur le Moyen Âge ; plus spécialement, de La querelle des universaux dont il retisse les fils, autrement. Mais Alain de Libera y précise aussi sa position philosophique sur l’histoire de la philosophie, le type de documents sur lesquels il travaille, ainsi que son usage non foucaldien du terme épistémè. Important l’idée d’épistémè dans la Problemgeschichte, il procède à une reconstruction du scénario théorique d’Alexandre d’Aphrodise dont les thèses auraient rendu possibles le questionnement de Porphyre et, à travers la tradition interprétative de Porphyre, celui de Boèce, puis, à travers Boèce, celui d’Abélard. Continuité donc du monde grec au monde latin, par la figure, chaque fois singulière, du pensable.
2 / Ensuite, Alain de Libera est conduit à intervenir sur la scène philosophique contemporaine, non seulement en réinsérant la longue durée dans l’histoire de la philosophie, mais aussi en envisageant la prétendue confrontation entre philosophie continentale et philosophie analytique, considérées selon les symptômes de « déférence textuelle » et de « détermination des positions » ; car des excès sont commis de part et d’autre dès lors qu’on durcit chaque position jusqu’à la caricaturer (culture de l’argument contre culture du « mélodrame »). Côté continental, un philosophe, sans réduire la philosophie à son histoire, ne peut pas davantage s’en passer, surtout lorsqu’il a affaire d’emblée moins à des « vérités » qu’à des thèses philosophiques, dont il faut déterminer d’après leur contexte ce qui en fait des propositions sensées ; et côté analytique, un philosophe qui refuserait une discussion publique de ses principaux philosophèmes, s’accrochant à une conception dogmatique de « la » vérité, ferait preuve d’une singulière étroitesse d’esprit. Mais voir dans le débat public un signe démocratique est abusif, car les critères de la démocratie se confondent outre-Atlantique avec les lois du marché. Le vrai débat est ailleurs : il porte sur la question du relativisme, qui traverse les deux camps. Le holisme sémantique est compatible avec un atomisme des concepts, des thèses et des problèmes. Ainsi un relativisme historique, dans la lignée de Collingwood, est inévitable pour qui prétend faire l’histoire des corpus, donc pour qui fait des CQR – complexes de questions-réponses – les objets premiers de l’histoire de la philosophie.
3 / Enfin, un appendice livre au lecteur des traductions de textes arabes d’Alexandre d’Aphrodise et d’Avicenne (traduits par Marc Geoffroy).
Guy SAMAMA.
 
Michel Lisse, L’expérience de la lecture, t. 2 : Le glissement, Paris, Galilée, 2001, coll. « La philosophie en effet », 208 p., 28,20 E.
 
 
Après le volume de La soumission (1998), M. Lisse suit le glissement derridien du concept de lecture à travers les textes mêmes de Derrida et il élabore ainsi une théorie de ce concept comme glisse. Il étaye cette théorie derridienne en étudiant de grands textes littéraires qui lui permettent de faire glisser sans la renier la tradition interprétative. Le lecteur projette sa culture et son originalité dans le texte lentement lu et écouté, qu’il contresigne comme texte différencié. Ni phénoménologie, ni herméneutique, ni exégèse, le glissage déconstruit la textualité et redouble le signifiant. Lisibilité de l’illisible et illisibilité du lisible deviennent interdépendantes. Inépuisable, tout texte authentique sécrète indéfiniment. Glissante, la scène de lecture est recréation.
Jean-Marc GABAUDE.
 
Colin McGinn, Knowledge and Reality. Selected Essays, Oxford, Clarendon Press, 1999, 330 p., £ 35.
 
 
Dans ce volume, l’A. a recueilli seize essais parus entre 1975 et 1996. Ils portent sur les questions les plus débattues de la philosophie analytique du langage et de l’esprit des vingt dernières années : la nature de la référence, de la croyance, de la connaissance, de la nécessité, de la vérité et de l’esprit, envisagées à partir des œuvres d’auteurs comme Quine, Kripke, Davidson, Nozick ou Dummett. McGinn défend, dans la plupart de ces domaines, des conceptions réalistes (les qualités secondes et les couleurs sont une exception) : il croit que nos énoncés décrivent une réalité indépendante de nous et connaissable, et qu’on peut en donner des conditions de vérité dans la plupart des cas, qu’il y a des propriétés modales réelles (possibilité et nécessité), que les significations sont réelles, que les propriétés mentales le sont aussi. En théorie de la connaissance, il défend des vues fiabilistes. Nombre d’essais, comme « The structure of content », « Truth and use » ou « Charity, interpretation and belief », sont des articles à présent classiques. Dans le premier, McGinn défend ce qui allait être appelé une conception « dualiste » du contenu mental, à la fois étroit (dans la tête des individus) et large (lié à l’environnement). Dans le second, il critique la sémantique anti-réaliste de Dummett, et dans le troisième la conception de l’interprétation radicale de Davidson. Chacun des essais est augmenté d’un appendice, où l’A. exprime ses vues actuelles sur le sujet.
Aujourd’hui, la philosophie de McGinn s’est portée vers des vues encore plus radicalement réalistes, admettant que des propriétés mentales comme la conscience sont inconnaissables bien que réelles, et ces vues transparaissent dans ses essais sur les couleurs également. À mon sens, ce réalisme tous azimuths ferait bien d’être un peu tempéré : si les qualités secondes par exemple ne sont pas moins réelles que les qualités premières, les propriétés morales qui ont quelque analogie (cf. Hume) avec elles le sont peut-être aussi, de même que les propriétés modales. Mais le mérite principal de ces essais ne tient pas seulement aux thèses défendues, mais à leur clarté, leur pédagogie, et leur simplicité d’expression, qui font partie des marques distinctives du style analytique en philosophie. Même si l’on peut avoir le sentiment que certaines des discussions sont un peu datées (ainsi va la philosophie analytique, comme les films hollywoodiens : ce qui excite une génération est oublié par la suivante), ce volume restera longtemps l’une des meilleures introductions à la philosophie contemporaine de l’esprit, du langage et de la connaissance.
Pascal ENGEL.
 
Catherine Malabou (dir.), Plasticité, Paris, Éd. Léo Scheer, septem-bre 2000, 327 p., 350 F. — Rencontres du Fresnoy, Studio national des arts contemporains, 28-29-30 octobre 1999.
 
 
Les 28, 29 et 30 octobre 1999, le Fresnoy, Studio national des arts contemporains à Tourcoing, accueillait le colloque sur la plasticité conçu et organisé par Catherine Malabou. En regroupant et en publiant tous les actes de ce colloque dans un ouvrage richement illustré, les Éditions Léo Scheer nous permettent désormais non seulement de voir mais de lire l’actualité objective et foisonnante de la question de la plasticité. À la lecture des différentes interventions publiées, on ne peut en effet manquer d’être d’emblée frappé par la diversité des disciplines et des domaines touchant à ou essentiellement touchés par la notion de plasticité. Par exemple : dans le domaine scientifique, la plasticité est au cœur des neurosciences (S. D. Healy), de la biologie (J.-J. Kupiec) ou, encore, des recherches mathématiques ayant trait à la topologie (V. Poénaru) ; dans le domaine technologique, c’est surtout le thème et les enjeux des nouveaux matériaux (J. L. Meikle ; B. Bensaude-Vincent) qui se révèlent être indissociables de la plasticité ; en esthétique, la question de la plasticité se pose en ce qui concerne le problème de la hiérarchie des arts (B. Saint-Girons), la « phénoménologie » de l’image cinématographique (D. Païni ; E. Bullot), une image paradoxale entre cinéma et photographie (A. Fleischer) ou, enfin, à propos de l’écoute musicale (P. Szendy) ; en philosophie, la question du lieu propre du corps à même son apparaître (S. Margel) ou celle de l’accueil de cela même qui échappe à tout « voir venir » (M. Belhaj Kacem) sont notamment posées à travers une réévaluation radicale de la notion.
En son double sens contradictoire – condition même de toute mise en forme et/ou de l’exposition de toute forme à sa propre déformation (explosion) sans retour – la notion de plasticité possède donc une actualité et une valeur heuristique non seulement effectives mais, aussi et surtout, éclatées, dispersées en de multiples domaines et thèmes. D’où les questions suivantes : pouvons-nous légitimement parler non pas des enjeux mais de l’enjeu philosophique de la plasticité ? Les différents actes du colloque, de par les diverses disciplines et perspectives qu’ils mobilisent, ne devraient-ils pas plutôt nous conduire à n’envisager, de fait et de droit, qu’une pluralité d’enjeux comme telle irréductible à la propriété de quelque enjeu unique et essentiel ?
À travers ses deux interventions, Catherine Malabou est, de tous les acteurs du colloque, celle qui à la fois soulève et affronte directement ces questions. Or, on ne saurait poser de telles questions sans reconnaître aussitôt, avec C. Malabou, que la plasticité n’a pour l’heure pas fait l’objet d’une conceptualisation à part entière : loin d’être devenue réellement la condition d’intelligibilité de notre temps, la plasticité n’est aujourd’hui encore que le signe de cette intelligibilité. Ainsi sommes-nous conduits à découvrir la dichotomie qui traverse de part en part notre temps et qui constitue la problématicité même de toute conceptualisation de la plasticité : d’une part, la richesse et la diversité de l’actualité de la plasticité s’imposent objectivement ; mais, d’autre part, la plasticité demeure aussi, aujourd’hui, d’un certain point de vue philosophique, pour le moins intempestive. Tout d’abord, toute réflexion sur la plasticité passe par la reconnaissance de l’actualité indépassable de la logique et de la dialectique hégéliennes ; autrement dit, pour penser la plasticité, nous devrons d’emblée reconnaître que, contrairement à une opinion communément partagée, nous n’avons pas fini avec la « métaphysique » hégélienne. Ensuite, faire de la plasticité le sujet de la pensée revient à la réinscrire dans cela même dont la philosophie contemporaine n’a eu de cesse de désinscrire ou de dé(sen)gager toute pensée. Ainsi, on ne pourra penser (en fonction de) la plasticité sans, aussitôt, aller à l’encontre de la non-plasticité, de l’antiplasticité ou de l’a-plasticité de la philosophie contemporaine de la différence (Deleuze, Derrida) ou de l’Autre non thématisable (Lévinas). Pour conceptualiser la plasticité, nous devrons donc avant tout non seulement prendre acte de cette dichotomie en tant que symptôme même de l’absence d’une véritable conceptualisation de la plasticité, mais aussi comprendre qu’on ne pourra mettre en œuvre une telle conceptualisation sans avoir au préalable élucidé cette dichotomie elle-même en montrant, notamment, l’irréductibilité et l’indissociabilité de ses deux « côtés », lesquels engagent nécessairement et également la pensée. Ce qui est alors en jeu n’est rien de moins que la découverte et l’approfondissement d’une nouvelle économie de la pensée : non plus pensée exclusivement métaphysique ou exclusivement fonction de la déconstruction, mais pensée à la fois métaphysique et déconstructrice ou, mieux encore, toujours entre métaphysique et déconstruction.
La plasticité apparaît donc finalement comme la clef d’intelligibilité de la double économie qui, aujourd’hui, partage intimement la pensée. L’approfondissement conceptuel de la plasticité sera donc aussi, peut-être, le meilleur moyen de nous permettre de comprendre, enfin, la double exigence indissociable de cette double économie : comme l’a remarqué Maurice Blanchot, désormais, « tout se passe [...] comme s’il fallait toujours penser – parler – le monde deux fois, une première fois dans la perspective de l’unité et en rapport avec l’avènement du tout, une seconde fois dans l’affirmation de la différence et l’exigence de la discontinuité ». Élucider la contradiction indénouable constitutive de cette double exigence, tel est bien, en fait, le principal défi que nous propose de relever Plasticité.
Olivier HARLINGUE.
 
Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure. Essai sur l’immonde moderne, Paris, PUF, 1999, coll. « Intervention philosophique », 314 p., 138 F.
 
 
Ce brillant essai retient le lecteur par son intérêt actuel, sa construction historique et philosophique solide et son niveau élevé de culture et de langue claire. Les Grecs maîtrisaient le logos cependant que, selon eux, l’âme barbare résistait à la Forme. Cependant, Platon ouvre la voie à une reconnaissance de l’universalité. Ce sont les Romains qui séparent les barbares (peuples du dehors) du monde civilisé retranché derrière ses frontières. Malgré cela, après l’humanitas cicéronienne, Rome aspire à devenir la cité-monde. Les Romains avaient distingué barbarie de destruction et barbarie de vacuité. C’est le christianisme, avec son appel à l’intériorité, qui a parachevé l’intériorisation de la barbarie. La thèse centrale de l’auteur, c’est que, dans sa forme moderne, le barbare n’est plus le différent, non civilisé, tenu à l’écart, car le sujet moderne, rejetant la norme de l’universel et la transcendance du sens, a intériorisé la barbarie. Toutefois, loin d’être un processus historique, la barbarie « est constitutive de l’humanité même si le processus historique de subjectivation des Modernes a contribué à précipiter le passage de la barbarie prédatrice, caractéristique des civilisations anciennes, à la barbarie réfléchie » (p. 113), laquelle est une « barbarie de soumission ou de démission » (p. 26).
L’auteur signale les dérives de l’autoproduction du sujet moderne et postmoderne : individualisme, subjectivisme, nihilisme. Déjà, en 1887, Nietzsche dénonçait erotica, socialistica, pathologica, « trois métaphores d’une même tendance à la régression » (4e page de couverture). J.-F. Mattéi analyse les effets de barbarie, insensés, décadents, dans les champs de l’éducation, de la culture et de la politique. À son avis, il faut revenir à des sources philosophiques, notamment grecques, et réagir contre la culture de masse. C’est l’homme-masse et son monde démocratique qui ont été la matrice des deux figures jumelles de la barbarie que sont nazisme et communisme (mais l’idée de communisme comme société d’abondance à préparer ne demeure-t-elle pas ?). « L’immonde est ce qui reste du monde quand le lointain s’est retiré, abandonnant le sujet à ce bourbier barbare, qui prend aujourd’hui le nom de masse, où s’abîme la pensée » (p. 286). C’est à la liberté personnelle que revient le dernier mot pour réduire l’immonde. Celui qui s’élève par la pensée ne sera plus « un simple sujet de l’histoire, mais un commencement » (p. 286). L’explicit postule alors l’idéalité qui s’impose : « Nous sommes tous un commencement » (id., in fine). En attendant, comment des milliards d’êtres humains victimes d’une barbarie extérieure peuvent-ils s’exhausser à cette hauteur ? Et puis tout commencement est-il, ipso facto, bon ? Voilà donc un ouvrage bien venu qui suscite questionnement et réflexion.
Jean-Marc GABAUDE.
 
Terrence Merrigan et Jacques Haers (ed.), The Myriad Christ. Plurality and the quest for unity in contemporary christology, Leuven, Presses universitaires de Louvain / Peeters, 2000, XIV-606 p.
 
 
Le congrès international qui s’est tenu à la Faculté de théologie de Louvain les 18-21 novembre 1997 abordait le thème de la pluralité et de la quête de l’unité dans la théologie contemporaine. Il fallait situer la multiplicité des approches de Jésus dans une expérience de pensée contemporaine marquée par le pluralisme, puis s’interroger sur les fondements bibliques et patristiques, avant de les confronter à la pluralité des religions et des cultures, pour reporter enfin la foi dans le Christ à la réflexion philosophique.
On part de la vie de Jésus présentée par les quatre évangélistes et par la dogmatique théologique des conciles (Nicée, Chalcédoine, etc.) : Jésus appartient à l’histoire, quant à sa vie, mais également par la signification théologique qui lui a été donnée. Le Dieu incarné est l’objet d’une foi, le trinitarisme invite à une réflexion philosophique et métaphysique. La vérité de la religion chrétienne est mise à l’épreuve par le pluralisme de notre époque et par les différentes écoles théologiques qui privilégient certains aspects parfois aux dépens des autres. Jésus unique et universel à la fois, Dieu sauveur et modèle pour une vie parfaite, médiateur pour Dieu le Père : ces caractères subissent des variations selon les Églises chrétiennes, dans les différents pays et au fil des siècles, à travers des cultures comme dans l’intimité des expériences religieuses. Le mystère de la Croix et le rôle de l’Esprit saint incitent également à une approche diversifiée. Cette étude ne peut ignorer l’apport de la patristique, ni la relation avec l’Ancien Testament. Si le royaume de Jésus n’est pas de ce monde, les politiques ne peuvent rester indifférents à une telle affirmation. Les représentations de Jésus-Christ dans les principales religions mondiales, comme l’Inde, le bouddhisme, l’Islam, les cultures africaines, les Amériques sont comparées avec précision et pertinence. Une dernière série d’études concerne la réflexion théologique. Signalons la question de la théologie négative, le pluralisme d’Ernst Troeltsch, le rapport de la christologie avec l’holocauste, les travaux théologiques d’Urs von Balthasar, de Karl Rahner, de Jon Sobrino et d’autres, une étude sur la conception du sacrifice chez René Girard. La christologie est enfin confrontée au problème de l’œcuménisme et à la pensée dite postmoderne.
Les universitaires qui ont contribué à ce volume enseignent en Belgique, Hollande, Irlande, Grande-Bretagne et États-Unis et sont chrétiens. Mais la documentation de leurs communications, les problématiques qui sont analysées, le pluralisme même des approches font de cette publication une source de travail privilégiée pour une réflexion approfondie concernant les interrogations religieuses.
Michel ADAM.
 
Methodos. Savoirs et textes, Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, no 1, 2001, coll. « La Philosophie et ses textes », 336 p., 150 F.
 
 
Nouvelle revue, transdisciplinaire, issue de la rencontre d’historiens des sciences, de philosophes et de philologues remettant en question les oppositions traditionnelles. Nous recommandons ce numéro qui comporte trois parties. Première partie : « La philosophie et ses textes » (cinq articles) s’interroge sur la textualité philosophique : préjugé formaliste et irréductibilité à la logicisation, effets sémantiques caractérisant l’ontologie, implications du passage présocratique à la prose – ainsi chez Phérécyde de Syros –, statut de la forme de la philosophie dans le romantisme allemand avec notamment l’interprétation par Fr. Schlegel d’une incompréhensibilité de la philosophie. Deuxième partie (six articles) : « Analyses et interprétations » : nouveaux fragments d’Empédocle (papyrus édités en 1999), injure et comique chez Aristophane, impiété de Socrate attentatoire à la religion d’Athènes, rapport numérique au Moyen Âge et à la Renaissance, littérature en philosophie française de la première moitié de XXe siècle (situation de Jean Wahl, réception de Hölderlin), constitution de la conscience à partir de la réflexivité mathématique chez J. Cavaillès (importance d’écrits posthumes). La troisième partie rend compte de divers travaux de l’unité mixte de recherche « Savoirs et textes » des Universités de Lille.
Jean-Marc GABAUDE.
 
Michel Meyer (dir.), Histoire de la rhétorique des Grecs à nos jours, Paris, Le Livre de poche, 1999, 384 p.
 
 
Dans l’Introduction ( « Pourquoi une histoire raisonnée de la rhétorique ? » ), Michel Meyer explique que la division ethos-pathos-logos, sur laquelle Aristote tablait sa propre Rhétorique, a encore droit de cité de nos jours, même si, au cours des siècles, tantôt un aspect, tantôt l’autre, l’emportait sur les deux autres. Pourquoi cette oscillation entre la dimension de l’orateur ou sa vertu (l’ethos), la dimension de l’auditoire ou la manipulation dont il peut être la victime (le pathos) et la dimension proprement langagière ou la rationalité de l’orateur (le logos) ? Quelle rationalité a guidé les choix variés au cours des siècles ? Mais encore, en quoi la philosophie se distingue-t-elle de la rhétorique au point de souvent s’y opposer (Platon) ? Déjà, pour Aristote, la rhétorique se différenciait d’elle-même à elle-même : aussitôt née, ne fut-elle pas déchirée, car elle était curieusement conçue par Aristote comme « sans questionnement » ? En effet, l’auteur de De la problématologie peut poser la question de la problématicité : Michel Meyer remarque son absence dans une rhétorique traitant des problèmes à partir des réponses, même si le questionnement y est tacitement présupposé. Scindée en trois, la rhétorique aristotélicienne a donc autonomisé ethos, pathos et logos, avec un logos propositionnel et non pas interrogatif. Pourtant, de la rhétorique du logos à celle de l’ethos, et de nouveau à celle du pathos, la problématicité s’accroît sans pour autant qu’Aristote puisse la penser en tant que telle et par là même unifier la rhétorique en une discipline. On aboutira, avec l’Empire, à une rhétorique peu à peu réduite au langage stylisé, amalgamant logos et pathos, et faisant passer l’ethos au second plan tandis qu’à partir de la Renaissance et avec la naissance de la science moderne, une scission fera de la rhétorique du pathos celle des rapports avec Dieu, due à la tradition herméneutique, et de la rhétorique du logos celle du langage de la science ; entre-temps les quatre moments rhétoriques de l’invention, de la disposition, de l’élocution et de la mémorisation se seront convertis en règles de la méthode cartésienne : 1 / ne recevoir aucune chose pour vraie qui ne se présentât clairement et distinctement ; 2 / diviser le problème en ses diverses difficultés ; 3 / conduire par ordre ses pensées ; enfin 4 / mémoriser les démarches accomplies pour en faire la synthèse.
Aujourd’hui, selon Michel Meyer, il faut mettre sur pied d’égalité ethos, pathos et logos et dépasser ce que fut la rhétorique dans son histoire : à la fois le discours des puissants et l’oubli du questionnement. Michel Meyer nous enseigne que la rhétorique est le pouvoir de « démasquer les discours d’imposture qui lui sont assenés presque quotidiennement » : comment ne pas adhérer à un tel projet de libération ?
L’ouvrage suit les grandes étapes, avec « Les racines de la rhétorique : l’Antiquité grecque et romaine », traitées par Manuel Maria Carrilho, avec « Renaissance et modernité de la rhétorique », exposées par Benoît Timmermans, enfin avec « La période contemporaine », approfondie par Michel Meyer.
Il reste que la communication humaine pratiquée aujourd’hui (à bon ou mauvais escient) est l’événement culturel le plus important de la fin du XXe siècle. Nietzsche avait souligné et mis en valeur cette prodigieuse invention des Grecs, rappelle Manuel Maria Carrilho, qui donne à Cicéron la paternité d’une rhétorique capable d’équilibrer forme (verba) et contenu (res). Dans la philosophie de la rhétorique, on retrouve Nietzsche, écrit Benoît Timmermans, « comme l’un des principaux précurseurs du renouveau de la rhétorique au XXe siècle, parce qu’il fait du langage le lieu et le moyen privilégiés d’investigation pour redécouvrir, réinterpréter la façon dont nos connaissances, nos valeurs, nos goûts se construisent ou s’imposent peu à peu » (p. 238). Quant aux rhétoriques du XXe siècle, celles de Frege, Peirce, Wittgenstein, Russell, d’un côté, et, de l’autre, Habermas, Perelman, Eco, Gadamer, Meyer, elles se sont occupées du langage, les unes sous sa forme logique (en privilégiant le logos), les autres sous sa forme rhétorique et avec le privilège de faire de l’espace rhétorique l’articulation des diverses théories des premières. Pour Michel Meyer, tel est l’horizon de la solution philosophique ; aussi propose-t-il une nouvelle définition de la rhétorique, « La rhétorique est la négociation de la distance entre individus à propos d’une question » (p293), qui unifie la rhétorique dans une relation équitable ethos-pathos-logos afin de traiter de la problématicité liée au questionnement.
Sous l’égide ou le couvert de l’histoire, le présent ouvrage regarde le présent et le futur sur une base théorique permettant de poser des questions fécondes.
Angèle KREMER-MARIETTI.
 
Michel Meyer, Pour une histoire de l’ontologie, Paris, PUF, 1999, coll. « Quadrige », 19 × 13 cm, 176 p. Prix : 55 F.
 
 
Cet ouvrage – intitulé, dans sa première édition, en 1991, Pour une critique de l’ontologie – mérite considération. La thèse de l’auteur, c’est que la question de l’être ou de l’être, tant pour les ontologies que pour leurs critiques, étouffe le questionnement de cette question elle-même ; le philosophe se doit de penser le questionnement pour lui-même. L’interrogation sur l’être ne doit point faire oublier l’être de cette interrogation. Alors que Socrate ne sort point de la problématicité, Platon effectue un glissement ontologique, la question sur les choses devenant questionnement sur leur être. Aristote devrait aboutir à l’aporie de l’ontologie, l’être étant à la fois un et multiple. L’univocité apodictique du propositionnalisme aristotélicien et l’ontologie subséquente caractérisent la métaphysique mais aussi la science. L’auteur entend dépasser l’énigme philosophique résumée en cette triade : ontologie, science et métaphysique. La métaphysique est déchirée entre science et ontologie et cette dernière entre métaphysique de l’être et science. Analysant le statut de la métaphysique à travers les différences entre les deux éditions de la Critique de la raison pure, l’auteur se demande si Kant entend libérer la métaphysique par rapport à la science ou au contraire la limiter eu égard aux prétentions de celle-ci. Mais une question métaphysique insoluble est-elle une réelle question ou bien une illusion ? « Faute de problématologie, il est impossible de trancher » (p. 64) et Kant n’a pu trancher. De même, seule une philosophie du questionnement permet de surmonter les apories de la conscience de soi, car elle pense à la fois ce qui est et la pensée qui pense ce qui est. « S’interroger sur le questionnement équivaut à poser la question la plus fondamentale qui soit, la question du fondamental » (p. 158). Pour la métaphysique qui devient ainsi problématologie, une fondation anthropologique ou transcendantale est illusoire. Le sujet ne saurait être que sujet de questionnement ; le sujet du questionnement est « une fiction propositionnaliste » (p. 160). C’est ainsi que, chez Descartes, la problématicité est abolie dans le Cogito. Si est pertinente l’analyse des apories de l’ontologie à laquelle procède Michel Meyer, ne pourrait-on pas s’interroger sur la possibilité d’un dépassement autre que la thématisation du questionnement ?
Jean-Marc GABAUDE.
 
Bernard Milhau, Propos de philo, Toulouse, Éditions Universitaires du Sud, 2000, 74 p.
 
 
Ce livre est réalisé par un animateur de café-philo, à Castelnaudary. Précisons qu’il est docteur en philosophie et que ses activités philosophiques dépassent largement ce café. On trouve ici les textes préparés pour diriger la réflexion de l’auditoire ; cet auditoire a souhaité pouvoir conserver ces textes. Ils concernent les notions ou problèmes suivants : l’engagement, le courage, la mémoire et l’oubli, la réalité, le rire, la gestion des conflits. À partir de données accessibles au public se dégagent des problématiques, des lieux de réflexion, des références à des œuvres philosophiques ou littéraires connues ou à découvrir par l’auditoire. Peu à peu la réflexion progresse et s’approfondit, sans céder à la facilité, mais en restant à la portée des non-professionnels de la philosophie. Les philosophes pourront aussi y trouver quelques modèles pour situer une problématique. Dans sa préface, Jean-Marc Gabaude rappelle la situation des prédécesseurs de ces cafés philosophiques et dégage le privilège de leur pratique pour les échanges d’idées et la constitution d’un questionnement philosophique, qui prend ainsi la suite lointaine des interrogations socratiques.
Michel ADAM.
 
Robert Misrahi, Qui est l’autre ?, Paris, Armand Colin, 1999, coll. « U. Philosophie », 238 p., 125 F.
 
 
Ce manifeste de la philosophie éthique d’un auteur bien connu est plus qu’un manuel de 2e cycle. Par la rigueur, l’appui historique, l’application concrète et la puissance d’une pensée lucide, il éclaire et stimule le lecteur. On ne saurait réfléchir (à) l’autre que dans une philosophie du Désir, de la joie et de la liberté. L’éthique doit susciter le bonheur à travers une existence réflexive et une réciprocité de liberté dans la relation à autrui : c’est peu pratiqué ; dès lors, ce qui fait question, c’est le Désir de l’autre et son pouvoir face à notre Désir et à notre pouvoir. L’auteur doit d’abord prendre en compte, dans toute leur force, les conceptions pessimistes qui s’enferment dans le déni d’une relation positive à l’autre et donc dans la solitude, jusque dans le tragique de la séparation ontologique. Ainsi l’autre est-il instrumentalisé comme agresseur potentiel, comme objet sexuel, comme objet imaginaire, comme objet absolu. Or, ces conceptions n’éclairent que partiellement ; leur totalisation occulte une partie de l’expérience et de la possibilité humaines. Ainsi la psychanalyse oublie-t.elle que le désir peut devenir à la fois donateur de sens, recherche de jouissance et de plénitude, chair et jugement et que l’autre est lui-même sujet. Misrahi souligne également que la relation sartrienne à l’autre est grevée de deux pétitions de principe et de la confusion entre réversibilité conflictuelle et véritable réciprocité. Pour sa part, il recourt à une méthode phénoménologique substituant la compréhension par le sens immanent à l’explication causale. La compréhension se rapporte aux motivations et au sujet en tant qu’il est Désir et dont elle décrit les actes. Une lecture critique, notamment de Kant, Husserl, Merleau-Ponty et Lévinas, permet de préciser les analyses.
La coexistence et l’association doivent s’exhausser en éthique de l’amour. La télécommunication doit laisser de la place à la véritable communication qui est concrète, personnelle et mutuelle. Misrahi décrit les conditions de la relation authentique dans l’amitié, puis surtout dans l’amour intense et durable. Le Désir, qui est conscience et réflexivité, demande l’autre, considéré comme unique en qualité de complément ; l’autre est alors, en amour, source de sens et de joie en tant qu’il est don de plaisir charnel. L’amour réciproque rassemble érotisme et sens, désir dynamique du manque et désir comblé de jouissance. Nous y verrions une trouée kairique de la temporalité. Selon Misrahi, ni souffrance ni déclin « ne sont liés par essence à l’amour » (p. 190). Grâce à une conversion réflexive (contre le chosisme), existentielle (contre le tragique) et réciproque (contre la méconnaissance), de captatif l’amour se renverse en oblatif. L’autre devient de la sorte un centre d’où émanent des intentionnalités et des actions. L’auteur conclut sur une métaphysique de l’amour qui appelle un hymne au Désir. En outre, sont utiles une bibliographie, un index des concepts et un glossaire analytique de 78 termes (neuf pages).
Jean-Marc GABAUDE.
 
Jean-Noël Missa (dir.), Matière pensante, Paris, Vrin, 1999, 170 p., 96 F.
 
 
Ce volume réunit divers essais sur les problèmes classiques et contemporains du matérialisme, en philosophie, en médecine et en neurosciences. Après une excellente introduction historique du directeur, on trouve des essais de L. Couloubaritsis sur le matérialisme antique, de A. Robinet sur les modèles cartésiens d’automates, de J.-C. Bourdin sur Diderot, de Y. Lepers sur la phrénologie, de P. Daled sur Broussais, de G. Van de Vijver sur Freud. Ce sont de bons essais historiques souvent pleins d’idées et d’aperçus intéressants. Les deux derniers essais sont dus à B. Andrieu et à J.-L. Petit. Examinant les doctrines du matérialisme contemporain dans la tradition postpositiviste et analytique (en gros de Smart à Churchland et au fonctionnalisme), ils appellent de leurs vœux un matérialisme moins mécaniste et plus dynamique que celui qu’ils perçoivent dans cette tradition, se réclamant dans les deux cas de la phénoménologie et d’un certain nombre de travaux neurophysiologiques sur l’action, comme ceux de Jeannerod et de Berthoz. L’idée commune est que le « cognitivisme », faisant appel à la notion de représentation mentale, manque non seulement la réalité en assimilant les représentations à des substrats physiques (conduisant, selon J.-L. Petit, à une forme très classique d’idéalisme) mais aussi produit une conception « computationnelle » sur le modèle de l’esprit comme ordinateur qui manque la réalité du corps, de la perception et du monde vécu que Husserl, Merleau-Ponty et Bergson avaient mieux pensée selon eux.
On entend couramment aujourd’hui ces reproches adressés aux théories matérialistes, que ce soit au nom d’une phénoménologie renouvelée par la physiologie ou au nom de conceptions qui se disent inspirées de Wittgenstein. À ces critiques on a envie de demander : croient-ils vraiment que les philosophes matérialistes contemporains ne se soient jamais posé la question de la relation entre les contenus représentationnels, l’environnement et le contexte ? Croient-ils qu’ils sont tous des internalistes murés dans leurs représentations ? Croient-ils que les philosophes « représentationnistes » ne se posent pas la question de la relation entre les propriétés syntaxiques et les propriétés sémantiques de leurs représentations et de leurs pouvoirs causaux ? Pensent-ils qu’ils ne se soient jamais posé la question de la perception et du corps ? Pensent-ils que tout fonctionnalisme est « computationnaliste » ? Ont-ils jamais entendu parler du naturalisme évolutionniste ? La moindre lecture un peu plus informée de ces auteurs montrerait qu’ils se posent toutes ces questions et articulent des réponses complexes, qui ne commettent pas les erreurs grossières que leurs critiques dénoncent. Quant aux revendications de travaux comme ceux de Jeannerod contre le matérialisme et le cognitivisme, je serais assez étonné que l’intéressé y souscrive. Une lecture un peu plus attentive de la littérature complexe sur ces sujets, un peu moins de caricatures et de non sequitur seraient bien utiles.
Pascal ENGEL.
 
Anthony O’Hear (éd.), German Philosophy since Kant, Cambridge, Cambridge University Press, 1999 (« Royal Institute of Philosophy », supp. 44), VI-446 p.
 
 
L’intérêt de ce volume tient au fait que les philosophes d’outre-Manche et d’outre-Atlantique n’ont pas nécessairement la même vision de la philosophie allemande que nous. Il est utile, en ce sens, d’avoir un article sur la critique hégélienne du fondationnalisme en philosophie de la connaissance (S. Houlgate), sur le holisme et l’individualisme social chez Marx (D. H. Ruben), sur la vertu chez Nietzsche (R. Salomon), ou sur la métaphysique de Husserl (S. Priest). Certains philosophes allemands et autrichiens ont plus été étudiés dans la tradition analytique anglo-américaine qu’en Allemagne : Frege, Wittgenstein, Neurath, par exemple, qui font l’objet d’essais intéressants mais pas follement originaux de Hacker et T. Uebel (on notera l’absence d’un article sur Schlick, de même qu’il n’y a rien sur Carnap). Mais ce qu’il y a d’original dans ce recueil tient plutôt à la redécouverte, qui se fait également de ce côté-ci du Rhin, des versants non idéalistes et rationalistes de la pensée allemande et autrichienne du XIXe siècle, dont l’essai de P. Simons sur le réalisme autrichien de Bolzano, Brentano et Meinong donne une bonne synthèse.
Les articles que j’ai trouvés les plus novateurs sont ceux de H. G. Glock sur la tradition analytique allemande et la logique, qui ressuscite les débats du néokantisme, celui de D. Gillies sur la philosophie des mathématiques de Gauss à Hilbert, et un essai de D. Bell qui explique que la plupart des doctrines qui passent pour caractériser la « révolution en philosophie » accomplie par Moore, Russell et quelques autres à Cambridge au début du siècle trouvent en fait leur origine dans la philosophie autrichienne et chez Brentano. Le reste du recueil contient des articles sur Heidegger, Habermas et Adorno, et un utile essai d’A. Bowie sur le panorama contemporain de la philosophie allemande, qui montre de curieuses convergences entre Fichte, Hegel et McDowell et Brandom. Habermas clôt le volume par un article dans lequel il soutient que le linguistic turn analytique et la tradition herméneutique sont deux faces de la même pièce, et fait justement l’éloge de Brandom, l’hégélien de Pittsburgh.
Plus que jamais, dans la philosophie contemporaine, la question est : pour ou contre Kant ? Il y a des versions de la philosophie analytique contemporaine (celles que je viens de mentionner) qui se situent dans une descendance kantienne, et d’autres qui en restent à la conception classique ou des Lumières (le naturalisme inspiré par les sciences de la cognition). Le débat entre ces deux tendances est toujours aussi vif. Conseil à nos amis anglais : pour s’en assurer, qu’ils lisent les auteurs allemands encore peu connus : Fries, Beneke, Herbart, Sigwart, Helmholtz, etc. qui incarnaient une forme de rationalisme et d’empirisme non idéaliste.
Pascal ENGEL.
 
Eric T. Olson, The Human Animal. Personal identity without psychology, Oxford, Oxford University Press, 1997, X-189 p., 25 £.
 
 
Une théorie de l’identité personnelle, nous rappelle l’A., traite habituellement de trois questions. La première est celle du critère de l’identité en question (elle ne doit pas être circulaire). La seconde est celle des conditions de la persistance dans le temps de ces entités spéciales que semblent être les personnes. La troisième porte sur ce qui compte dans la survie (nous-mêmes ou autrui ? comment ce thème est-il lié à l’éthique ?). L’A. ne traite d’aucun de ces sujets, et admet sans discussion la métaphysique suivante de l’identité personnelle : les personnes sont des entités réelles physiques. La plupart des théories existantes supposent que la continuité qui fonde l’identité personnelle est psychologique. L’A. défend ici la vue qu’elle est biologique : les personnes sont des espèces naturelles, dont les conditions d’identité sont celles d’animaux vivants. L’A. avance pour défendre cette thèse des arguments précis et souvent convaincants. Mais je me demande si cette approche, puisqu’elle ne répond pas aux questions principielles ci-dessus (par exemple quelle sorte d’attitude éthique devons-nous avoir vis-à-vis des personnes humaines si ce sont des animaux ?), a complètement épuisé le sujet. En tout cas, c’est un livre bien argumenté, original et qui fera avancer la question, fort débattue, de l’identité personnelle.
Pascal ENGEL.
 
Claude Panaccio, Le discours intérieur de Platon à Guillaume d’Ockham, Paris, Le Seuil, 1999 ( « Des Travaux » ), 346 p. Prix : 170 F.
 
 
Dans cet ouvrage, C. Panaccio poursuit une enquête qu’il avait commencée dans son remarquable Les mots, les concepts et les choses (Vrin, 1992)1, qui étudiait la sémantique d’Ockham en la confrontant aux théories contemporaines du langage, et en particulier sa théorie du langage mental. Il a voulu étudier comment ce thème a couru à travers la philosophie antique, chez Platon, Aristote, les stoïciens, Philon d’Alexandrie, Plutarque, Plotin, Damascène, Augustin, pour devenir l’un des thèmes majeurs de la réflexion sur le langage et l’esprit au Moyen Âge. La seconde partie étudie les variations du thème chez Porphyre, Boèce, les Arabes, Anselme, Thomas d’Aquin, Duns Scot. La dernière partie revient à Ockham et aux réactions à l’ockhamisme.
Le résultat de cette enquête magistrale, par l’un des meilleurs historiens de la pensée médiévale, est qu’il n’y a pas une, mais des théories du langage mental, et les p. 306-307 en distinguent trente-six « figures », de l’entos dialogos, et du logos endiathetos chez les Grecs, au verbum in corde, verbum mentale, oratio in mente, locutio interior, etc., dans le vocabulaire latin. Ce sont en fait, à travers cette étude, presque toutes les questions de la philosophie du langage, de la logique, de l’épistémologie et de l’ontologie et de la théologie médiévale (le langage mental est celui des anges, et le Verbe divin doit bien s’exprimer d’une manière ou d’une autre) qui interviennent ici, à travers les diverses théories du discours, du concept et de l’abstraction, de la signification et de la référence, de l’esprit et du corps. Il fallait toute la science de ce mirabilis inceptor qu’est Panaccio : je dis inceptor, car bien qu’il y ait déjà une littérature abondante sur ces sujets, c’est le premier ouvrage d’ensemble d’une telle ampleur, qui parvient à faire émerger un objet. Panaccio est connu pour être, outre un historien hors pair, un philosophe analytique qui ne coupe pas ses investigations des problèmes contemporains. On retrouve ici cette démarche, et le lecteur des philosophes du langage et de l’esprit contemporain trouvera une véritable archéologie des thèmes de la compositionnalité, de la nature des concepts, du jugement, de l’assertion et de la signification naturelle qui occupent les contemporains (il y a par exemple un superbe chapitre sur l’objet de la logique selon les médiévaux). En filigrane, il comprendra le sens de certaines de ses interrogations.
Mais il faut quand même noter que, sur ce point, Panaccio est un peu en retrait par rapport à son livre précédent : s’il nous dit bien que Fodor est l’auteur qui a repris le thème du langage mental ( « mentalais » ) dans la philosophie contemporaine, et si on comprend bien que les difficultés des médiévaux avec cette notion sont un écho de celles des sémanticiens naturalistes, aucune confrontation directe n’est tentée, sauf peut-être dans les dernières pages du livre. Mais on aurait aimé en savoir plus, même si sans doute il aurait fallu, pour faire la jonction avec Fodor, passer par Hobbes, Descartes, Leibniz, Locke et peut-être Mill. Pourquoi ce thème, dont il est montré ici, de manière si éclatante, qu’il a joué le rôle d’un opérateur au Moyen Âge, a-t-il disparu pour réapparaître aujourd’hui ? Pour en savoir plus sur le plan systématique, il aurait aussi fallu confronter plus avant les théories contemporaines de la représentation à celles des médiévaux, et il est certain qu’un Harman, par exemple, ne reconnaîtrait pas sa version de la « sémantique des rôles conceptuels » dans la description qui en est donnée, par exemple p. 316 (« le fait de se parler tout bas à soi-même dans une langue donnée » par opposition au code interne du mentalais). Peut-être dans ce livre Panaccio a-t-il dû se faire plus historien qu’il ne souhaitait l’être quand on connaît ses engagements analytiques, et son enquête doit prendre souvent des formes que des relativistes holistes comme Libera ne renieraient pas (Foucault est aussi cité en exergue). Ou c’est la philosophie analytique qui trouve ses limites, ou c’est l’histoire (les deux sans doute), mais en tout cas celle-ci est exemplaire.
Pascal ENGEL.
 
Robert B. Pippin, Modernism as a Philosophical Problem. On the Dissatisfactions of European High Culture, Malden (Massachusetts) et Oxford, Blackwell, 2e éd., 1999, XX + 236 p.
 
 
L’auteur, spécialiste de la philosophie allemande, évalue, sans verser dans la postmodernité, le statut et le destin de la modernité. La légitimité de celle-ci a-t-elle fait son temps (dans les deux sens de cette expression) ? Pippin assimile modernité à sensibilité moderne et à Lumières (en déclarant ne point s’en tenir au sens historique de ce terme). Avec clarté et comparatisme érudit (une cinquantaine de pages de notes en fin de volume), il dresse un historique de la philosophie européenne, la modernité héritant notamment de la tradition chrétienne. Le problème qu’il se propose d’examiner, c’est de montrer comment et pourquoi les aspirations philosophiques de ceux qui se considérèrent comme modernes ou comme annonciateurs d’une révolution de la pensée ont semblé, à beaucoup, avoir échoué. Qu’en est-il du sujet après les maîtres du soupçon et les débats sur la subjectivité ? Depuis deux siècles, la culture « académique » paraît, de plus en plus, réactive et négative. La philosophie et la littérature ouest-européennes ont abusé d’autocritique et elles éprouvent une sorte de mélancolie comme si la modernité avait failli. Elles aspirent à du « nouveau » et à du « post », d’autant plus que la société se transforme. L’auteur signale le contexte historique, social et anthropologique de dissatisfaction tout en recherchant plutôt les raisons philosophiques de celle-ci.
La méthodologie de l’ouvrage se fonde surtout sur la dialectique de l’autonomie et de la dépendance historico-sociale. L’autolégislation de la raison, principe kantien de la modernité, qui a des effets politiques, ne suffit pas à imposer le critère de la prémodernité ; Hegel reformule et radicalise la conception kantienne de la modernité. Pour lui, c’est la positivité qui a d’abord caractérisé les Lumières. Or, Hegel représente le moment crucial de l’époque moderne ; c’est avec lui, comme l’a exprimé Nietzsche, que la modernité devient un problème. Néanmoins, si son système idéaliste suggère une possible légitimation de la modernité, cette possibilité ne devient pas une effectivité. La difficulté est de comprendre ce que Hegel problématise de l’expérience moderne et aussi ce qui advient de ses critiques « confinées à l’intérieur d’un système aujourd’hui presque inaccessible » (p. 176). Cependant, ajoute Pippin, Hegel n’a point prétendu transformer le monde en un concept, car le monde doit toujours être conçu dans le processus de son intelligibilisation. Avec Nietzsche, la modernité devient crépusculaire. N’y a-t-il pas une sorte de logique nietzschéenne dans la relation entrelacée du « non » représentant l’avènement moderniste et du « oui » signalant une possibilité novatrice ? De toute façon, Nietzsche a contribué à l’analyse psychologique de la modernité dont il suggère l’expérience révolutionnaire dangereusement instable : perte et mort, rejet et destruction aussi bien qu’autolibération et lumière. Faut-il voir dans la modernité promotion de rationalité et de liberté ou bien insatisfaction, espoir de renouveau radical ou bien signe d’ironie ? Mais tout cela ne serait-il pas originellement mal conçu ? Heidegger a formulé la critique la plus perturbatrice de l’esprit moderne et, en outre, de la connexion entre expérience moderne et technoscience. La modernité n’en est pas moins pour lui un problème métaphysique.
Si nous renonçons à une autofondation – que ce soit selon une méthode scientifique ou bien phénoménologique ou selon un transcendantalisme – le problème de la modernité européenne ne peut être résolu ni évité. La modernité serait-elle « (ironiquement et paradoxalement) la dernière époque, parce qu’elle est la fin de l’époqualité elle-même (the end of epochality itself) » (p. 178) ?
Jean-Marc GABAUDE.
 
Raymond Polin, Vérités et liberté, Paris, PUF, 2000, coll. « Questions », 128 p., 82 F.
 
 
Le sous-titre présente ce livre comme un essai sur la liberté d’expression. Celle-ci reste le principe de la manifestation de la liberté individuelle ; à travers elle on peut dire sa pensée et donc la rendre sensible à autrui. Mais le déroulement de cette pensée n’a de signification qu’ordonnée à la recherche de la vérité. Quelle valeur lui donner si elle s’enferme dans l’ignorance ou dans l’erreur ? La vérité est-elle un absolu ou bien s’inscrit-elle dans un dépassement continu de sa propre pensée, qui viserait la mise en œuvre de valeurs ? Il ne peut y avoir alors qu’une pluralité de vérités, renvoyant au devoir même de les chercher, de les affirmer, de les vivre.
Du point de vue de la civilisation, on rencontre une vérité dans l’expérience du sensible, dans l’apparence, au risque du scepticisme. Puis on rencontrera les vérités des sciences de la nature, portant sur la constitution de l’univers, à travers la méthode expérimentale ; on distribuera les phénomènes naturels selon un ordre, selon des relations permanentes à vocation universelle. S’appuyant sur le principe d’identité, les mathématiques dégagent une vérité nécessaire, démontrable, à l’intérieur d’une pensée cohérente avec elle-même. Toutefois leur aspect de création a été