Revue philosophique de la France et de l'étranger
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526667
120 pages

p. 229 à 248
doi: en cours

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Tome 127 - n° 2 2002/2

2002 Revue philosophique de la France et de l’étranger

Analyses et comptes rendus

 
Anne Baudart, Socrate et Jésus. Tout les sépare... tout les rapproche, Paris, Le Pommier - Fayard, 1999, coll. « À contre-courant », 288 p., 129 F.
 
 
L’auteur, dans sa profonde compréhension des deux figures héroïques, emblématiques et fondatrices de notre culture, dresse une confrontation historique et philosophique qui s’adresse tant au spécialiste qu’à un large public, l’érudition s’alliant à la clarté et la rigueur à une réflexion audacieuse et questionnante. Ces « deux Justes, martyrs de la vérité » (p. 34), accusés d’impiété, intempestifs, dont la parole est diversement transcrite, présentent ainsi « des analogies étranges » (p. 106). Ce sont « deux sagesses de l’amour » (p. 89) qui révolutionnent la morale. Le destin de Socrate et de Jésus, boucs émissaires, appartient « au double registre du théologique et du politique » (p. 37). Mythe platonicien et parabole christique diffusent « des vertus sotériologiques » (p. 119).
L’histoire de la philosophie et des idées apparaît comme à la fois déformation et enrichissement de l’un et l’autre messages, et A. Baudart convoque des pléiades de penseurs qui prétendent à une comparaison. La majorité des auteurs chrétiens, de saint Justin à saint Augustin et à Pascal, tendent à christianiser Socrate et Platon, cependant que d’autres, des Latins comme Tertullien, Rousseau et Kierkegaard, rabaissent Socrate pour exalter Jésus. De l’autre côté, les auteurs fidèles à la tradition grecque – Celse, Porphyre et l’empereur Julien – dénoncent l’irrationalité séditieuse des sectateurs de Jésus et magnifient le platonisme (folie et sagesse), alors que la dialectique paulinienne avait inversé ces valeurs. Les analyses d’A. Baudart sont pertinentes. Ainsi, Tertullien oscille, comme saint Paul, entre deux thèses : dissemblance radicale ou complémentarité Socrate/Jésus. La position de Justin, aux origines, paraît avoir été la plus féconde, forgeant, « avant La Cité de Dieu d’Augustin, les éléments d’une métahistoire d’essence apologétique, certes, mais dont les philosophies modernes de l’histoire deviendront peu à peu les héritières, selon un mouvement lent mais continu de laïcisation » (p. 187). Seulement, comme tout est interprétation en l’absence de la lettre originaire – d’autant plus que l’historique, pour Socrate comme pour Jésus, est subsumé sous le merveilleux –, la discussion restera à jamais ouverte.
Jean-Marc GABAUDE.
 
Jean Bollacq, La mort d’Antigone, la tragédie de Créon, Paris, PUF, 1999, coll. « Les Essais du Collège international de philosophie », 132 p.
 
 
Une Antigone sans transcendance, et dépouillée de tout contenu mythique : mue comme une automate, une horloge remontée ; révélant la force d’un enchaînement que Créon redoute, combat et veut briser. Mais c’est lui qui s’y brise, refusant de reconnaître la détermination politique qu’Antigone oppose au pouvoir politique. Ainsi s’agit-il, pour Bollacq, de lire autrement ; autrement que ce à quoi la tradition nous avait habitués, autrement que Vernant et Vidal-Naquet ; autrement que les écoles psychanalytiques.
La tragédie d’Antigone construit un dilemme autour de la volonté de Créon, et l’enfermer dans une détermination seulement négative, comme une résistance criminelle à la résistance juste de la religion, empêcherait d’y reconnaître un contenu propre – à découvrir.
La critique s’est beaucoup interrogée sur le rôle de Créon, l’antagoniste. Cette analyse à la fois philologique et philosophique apporte une réponse : les deux protagonistes s’entraîneraient mutuellement, dans deux postures également folles. L’accent est mis sur le caractère pathologique et dionysiaque de la tragédie. Et l’interprétation de l’intrigue rompt avec une tradition remontant au XIXe siècle, de telle sorte que l’un des mérites du livre est de rouvrir le débat.
Guy SAMAMA.
 
Luc Brisson, Lectures de Platon, Paris, Vrin, 2000, coll. « Bibliothèque d’histoire de la philosophie », 272 p., 250 F.
 
 
Cet ouvrage pourrait s’intituler Lecture de Platon au singulier. Ce recueil de dix articles, rédigés entre 1975 et 2000 (le dernier, « Les préambules dans les Lois », est seul inédit), présente en effet l’unité d’une interprétation cohérente et argumentée des dialogues platoniciens. On ne peut ignorer le travail critique auquel Luc Brisson a soumis ses propres articles : « Le mythe de Protagoras et la question des vertus » reprend une analyse structurale du mythe antérieure pour souligner les parallèles et les divergences entre les positions de Protagoras et de Socrate/Platon sur la question de la vertu. Mais cette étude remaniée entre aussi en résonance avec d’autres. On y trouve en conclusion une idée développée ailleurs : Platon fonde en nature la politique et attribue à la réflexion cosmologique une place éminente dans la réflexion philosophique. En d’autres termes, Platon n’est pas un moderne : éthique et physique ont partie liée.
Si l’ouvrage ne confine pas à la simple collection, c’est qu’un même parti pris de méthode s’y manifeste. Il est exprès dans l’étude consacrée aux « Présupposés et conséquences d’une interprétation ésotériste de Platon ». Une démarche rationnelle rigoureuse doit pouvoir expliciter ses propres présupposés. Si rien ne permet de trancher entre partisans et opposants d’une lecture ésotériste de Platon, il importe en revanche de rendre « transparentes » les prémisses sur lesquelles elle se fonde. L. Brisson en énonce dix et, pour chacune, propose une explication contradictoire. Le parti pris de méthode (exposer ses présupposés) s’avère indissociable d’un parti pris de lecture : il n’y a pas d’au-delà des dialogues, pas d’enseignement oral en point de mire. Cependant, si les dialogues nous donnent toute la pensée de Platon, il faut les lire entièrement. L. Brisson refuse donc de considérer le mythe comme un simple ornement, superfétatoire à une lecture « philosophique ». Son « Interprétation du mythe du Politique » est exemplaire. Contre l’interprétation commune, il propose de distinguer trois moments dans le temps du mythe : le monde est d’abord gouverné par Kronos ; puis, livré à lui-même, il s’anime d’un mouvement rétrograde ; Zeus restaure alors la révolution initiale, mais n’intervient plus, non plus que les divinités inférieures, dans les réalités sublunaires. Or ce partage, qui se justifie d’une lecture précise du texte, corrobore et la cosmologie du Timée et la politique des Lois : le monde des hommes n’est pas sous la tutelle immédiate d’un dieu, mais il n’est pas le fait du hasard ; l’homme politique doit conformer son action à l’ordre cosmique sur lequel veille le dieu. Ces thèmes se retrouvent autrement développés dans le dernier article du recueil, « Les préambules dans les Lois ». Ici encore, L. Brisson récuse une interprétation qui a gagné l’apparence de l’évidence : il montre que le législateur ne recourt pas à une persuasion rationnelle pour fonder l’ordre politique de la cité, sinon au livre X, où l’Athénien donne la preuve, contre les impies, et de l’existence des dieux, et de leur providence. Or cette preuve s’avère le préambule essentiel à l’ensemble des lois, puisque l’Athénien y conjugue loi politique, loi physique et loi éthique.
Cette cohérence de l’ensemble rend négligeables des critiques mineures. Certaines études répondent moins au propos de la partie dans laquelle elles s’inscrivent : ainsi de « L’unité du Phèdre de Platon », dont on perçoit mal le rapport avec « La mythologie platonicienne » ; ainsi encore des trois études de la dernière partie placées sous un chapeau un peu large : « Le monde, ses dieux et ses âmes. » On pourra également reprocher à L. Brisson de vouloir à tout prix (c’est-à-dire au prix de quelques lourdeurs) adapter la méthode scientifique à l’histoire de la philosophie : à défaut de démontrer (la rigueur mathématique ne fonctionne qu’en mathématiques), le commentateur peut argumenter.
Anne BALANSARD.
 
Francesca Calabi, The Language and the Law of God. Interpretalion and Politics in Philo of Alexandria, Atlanta, Scholars Press, 1998, coll. « South Florida Studies in the History of Judaism », XII-158 p.
 
 
L’ouvrage est la traduction anglaise de Linguaggio e legge di Dio. Interpretazione e politica in Filone di Alessandria, Ferrara, Corso Editore, paru lui aussi en 1998. Il rassemble deux études distinctes : la première est consacrée au statut respectif de la Loi divine et des lois humaines dans l’œuvre de Philon ; la seconde, à la méthode exégétique philonienne.
La première enquête traite donc du statut que Philon réserve à la législation, lorsqu’il la conçoit à la rencontre de l’ordre objectif et divin du tout (la Loi divine est ce qui ordonne la réalité dans son ensemble) et de la mise en ordre des affaires humaines (au moyen de la législation). Comme y insiste F. Calabi, les traités de Philon qui ont pour objet le contenu, la révélation et l’extension de la Loi s’inscrivent dans l’horizon « cosmologique » de la pensée hellénistique, qui tient la Loi du tout, divine, pour un lógos dont la compréhension est à la fois la clef de l’intelligence de la réalité et la condition d’un ordre éthique et politique. C’est ce qui fait d’emblée de la législation une question « herméneutique ». La tâche de celui que Philon tenait pour le premier herméneute, Moïse, n’est pas tant de faire connaître la Loi, de la divulguer, que de la traduire. F. Calabi le constate, pour caractériser la pensée philonienne comme une réflexion sur l’hermêneía et s’intéresser ensuite aux développements politiques de cette réflexion. À l’herméneute Moïse qui tente de faire comprendre la Loi succède l’herméneute Joseph qui doit lui donner une interprétation institutionnelle et légiférer. F. Calabi consacre ainsi une longue étude suggestive à la conception philonienne de la royauté (p. 53-66), dont elle entreprend de montrer qu’il faut la distinguer des traitements hellénistiques parents. Au motif d’abord (si l’on suit le De Decalogo, le De Vita Mosis et le De Iosepho) que Philon serait en la matière plus fidèle aux pensées politiques des « Anciens » (Platon et Aristote) qui ordonnaient la perfection de la cité à la compréhension de la perfection divine du monde (F. Calabi s’appuie sur les études classiques de Bréhier (1925) et de Goodenough (1938)). Au motif ensuite que Philon considère le seul royaume de Dieu pour véritable et excellente constitution. L’objectif politique de l’exégète et citoyen Philon serait alors de donner à la constitution mosaïque une forme (et une formule) grecque, susceptible d’être instituée dans un Empire romain (encore faut-il rappeler, puisque Philon en est le témoin, combien est terrible le sort infligé par les Grecs à la communauté juive d’Alexandrie). De telle sorte qu’on puisse en appeler au respect des lois en vigueur, pourvu qu’elles ne contredisent pas la Loi. Comme son auteur prend soin de le rappeler à plusieurs reprises, The Language and the Law of God ne prétend pas en la matière renouveler les études philoniennes, ni même modifier outre mesure la façon dont on avait jusqu’ici conçu la question précise de la législation. L’ouvrage en propose plutôt une sorte de synthèse, que sa clarté rend toutefois particulièrement utile.
L’examen de cette question de la législation donne lieu à la seconde enquête de l’ouvrage, lorsque F. Cabali se demande quel est le type de travail herméneutique que Philon met en œuvre, notamment lorsqu’il interprète en termes politiques le texte biblique. C’est l’objet du troisième et dernier chapitre ( « Exegetical modes » ). Dans la mesure où il s’agit d’interpréter et de traduire une Loi et, plus généralement, des écrit(ure)s, la tâche de l’exégète exige en effet une méthode. Reprenant une question débattue, F. Calabi se demande ainsi quelle est la dette de Philon à l’égard des exégèses midrashiques. Philon, Juif de culture et de formation grecques, lisait le texte biblique en grec, dans la Septante, et ne savait sans doute pas l’hébreu ; mais cela ne suffit pas à interdire la possibilité d’une influence de l’exégèse rabbinique sur sa propre herméneutique. C’est l’hypothèse que défend F. Calabi, en insistant particulièrement sur deux règles herméneutiques philoniennes qui trouvent leur équivalent dans le Midrash, les comparaisons et les analogies. Les spécialistes jugeront de la pertinence de ces rapprochements, qui semblent ici plutôt indicatifs que définitifs. C’est du moins le sentiment qu’on peut avoir à la comparaison des conclusions de F. Calabi et de celles d’une autre étude récente, autrement plus prudente : C. Aslanoff, « Exégèse philonienne et herméneutique midrashique », parue dans l’important volume Philon d’Alexandrie et le langage de la philosophie, C. Lévy (éd.), Turnhout, Brepols, 1998, p. 265-286 [1]. Au terme d’une analyse serrée, C. Aslanoff conclut à la marginalité de l’élément hébraïque dans l’œuvre philonienne.
Jean-François PRADEAU.
 
Pierre Carlier, Homère, Paris, Fayard, 1999, 415 p.
 
 
L’Iliade et l’Odyssée sont des textes fondateurs de notre narrativité, et donc de notre faculté d’inventer et de transmettre des histoires, d’où est née la philosophie, même si celle-ci a ensuite bifurqué pour ouvrir une voie nouvelle. Croisant avec élégance et précision archéologie, philologie, histoire, P. Carlier démontre que les deux épopées seraient l’œuvre de deux aèdes différents, héritiers de générations de bardes illettrés. « Le poète de l’Odyssée, qui connaît bien l’Iliade, a cherché à rivaliser avec l’art de son grand prédécesseur, mais aussi à marquer ses distances vis-à-vis des conceptions politiques et religieuses de ce dernier. » On ne peut manquer d’être frappé par un parallélisme entre ces analyses, menées d’un point de vue historique, et celles de Pietro Pucci, dans Ulysse polutropos, autour des idées de dissimulation et de déguisement, d’un point de vue littéraire et philosophique. Retraçant la genèse des épopées, Carlier montre, en particulier, que les dieux n’ont pas la même fonction dans l’une et l’autre, et que l’idéologie royale, la société et les événements mis en scène divergent. Par exemple, les interventions divines dans les affaires humaines n’auraient pas la même fonction dans l’Iliade et dans l’Odyssée : dans cette dernière, les dieux interviendraient moins pour se venger des mortels leur ayant manqué de respect ou pour favoriser leurs protégés que pour punir le crime et imposer le règne de la justice.
Ce livre, riche de remarques se répondant à des degrés divers, décrit le monde homérique comme un « amalgame cohérent et vraisemblable », qui doit beaucoup à l’expérience de l’aède et de son auditoire.
Guy SAMAMA.
 
Cornelius Castoriadis, Sur Le Politique de Platon, Paris, Éd. du Seuil, 1999, 197 p.
 
 
Ce livre est le résultat d’une transcription retravaillée d’un séminaire présenté à l’EHESS, entre le 19 février et le 30 avril 1986. Il s’attache à dégager les étrangetés de la composition du Politique, que Castoriadis rapproche du contenu latent du rêve selon Freud. Il y procède d’une manière à la fois très libre – n’exonérant pas Platon de « malhonnêteté rhétorique » ni d’ « esprit partisan » – et très construite, comme s’il avait voulu montrer, prenant exemple sur son « modèle », comment fonctionne le logos quand il est laissé à lui-même et qu’il ne se soucie pas des problèmes de présentation formelle ou de compréhension extérieure. C’est alors qu’incidentes et digressions deviennent par elles-mêmes des enjeux philosophiques, comme chez Platon la première digression sur le mythe du règne de Cronos ou la troisième sur la loi. Ainsi s’affirme le caractère essentiellement ouvert d’une pensée et se fait sentir cette « distance entre la lettre morte et l’esprit vivant » que Castoriadis attribue à Platon, mais que l’on retrouve aussi chez son commentateur.
Guy SAMAMA.
 
Catherine Collobert, Aux origines de la philosophie, Paris, Le Pommier -Fayard, 1999, coll. « Quatre à Quatre », 160 p., 85 F.
 
 
Un livre aussi dense, et aussi sobrement que profondément pensé, ne se résume pas. Il marque un haut degré d’exigence. Il montre l’avantage que donne la précision du trait et du regard pour laisser voir, avec sûreté, l’essentiel. La nature, présente chez Homère, est nommée par Anaximandre : la phusis, tout en englobant l’ensemble des êtres, est la cause qui les fait naître, venir au jour. Comme principe, elle est l’apeiron, la source infinie et infiniment productive. Le temps, qu’Anaximandre nomme χρπνος, mais Héraclite αχ°ν, en est un aspect éternel. Il est comme un enfant, dit Héraclite, qui avance des pions – ces « pions » qui sont les heures. Cela suppose le nombre. Les Pythagoriciens font voir dans la nature le règne du nombre, et que l’ordre et l’harmonie, la consonance même, sont ce de quoi participe tout ce qui est. « Qui est » ? Qui passe, dit Héraclite. Mais la nature demeure toujours. Est-elle l’ « être » ? Collobert jugerait sans doute une telle identification aventureuse. Comme dans sa thèse (L’être de Parménide ou le refus du temps, Éd. Kimé, 1993), elle envisage le poème de Parménide comme « l’histoire de la formation du mot to eon », ce qui donne une lecture passionnante. Familière de Parménide, elle a fait porter ici son effort sur Zénon, qui a droit à autant de pages que son maître. Comme l’indique le mot phusis, la nature est promesse de vie. Cette vie, ce dynamisme de la nature, Héraclite et Empédocle le représentent par le jeu de forces antagonistes, dont pourtant résultent, à travers des cycles, l’ordre et l’harmonie, tandis qu’Anaxagore préfère expliquer l’ordre par un principe générateur sui generis, le noûs, qui, après les avoir amenés à l’être, domine sur tous les êtres sans se fondre avec aucun. Mais Démocrite, afin d’expliquer le détail de tout ce que nous voyons, fait la supposition initiale d’une multitude infinie d’éléments éternels, les atoma. Les philosophes d’avant Socrate ont en vue la Nature comme ce qu’il y a à penser. Ils en sont les découvreurs et les interprètes, travaillant en émulation mais sans dogmatisme, car il y a eu la critique de Xénophane. La philosophie des « Antésocratiques » (comme disait Jean Wahl) est-elle seulement notre origine ? Ne serait-elle pas aussi notre horizon (p. 141) ?
Marcel CONCHE.
 
Marcel Conche, Essais sur Homère, Paris, PUF, 1999, coll. « Perspectives critiques », 185 p., 128 F.
 
 
Auteur de nombreuses publications sur la philosophie grecque, Marcel Conche s’attaque dans cette série de seize essais à celui que les Grecs considéraient comme le Poète par excellence. Le premier chapitre, qui tient lieu d’avant-propos, nous avertit qu’il s’agira d’une « lecture phénoménologique » d’Homère, et principalement de l’Iliade, « par opposition à une lecture historique », le poète étant pris tel que l’acceptaient et le lisaient les Grecs anciens. Sous le titre L’éclaircie d’Homère (2) sont ensuite examinées les épithètes homériques, qui contribuent à dévoiler dans leur être même les êtres et le monde. Le troisième essai (L’évidente) porte sur la nature, tandis que Le hasard originel (4) souligne que « les personnages d’Homère ne croient pas que le hasard ne soit rien de plus que le hasard ». Le moment dialectique dans l’Iliade (5) montre que le poème est commandé et structuré par l’opposition de deux contraires, l’action des Achéens et l’inaction d’Achille. Dans Le rationalisme d’Homère (6), l’A. soutient notamment qu’Homère était « fort mal disposé à l’égard de la divination et de ses agents » et que son esprit profondément ironique se défiait « du délire et de l’irrationnel ». Le chapitre 7 (La fougue du guerrier) oppose le pacifisme des acteurs humains de l’épopée au bellicisme des dieux, thèse reprise dans La politique de Zeus dans l’Iliade (12). Trois essais sont consacrés à Hélène, Briséis et Achille ; un autre, à la conception homérique de l’âme. L’humanité d’Homère (13) conclut qu’Homère dépeint des hommes libres, conscients de l’inéluctabilité du destin et de l’égalité de tous devant la mort et la souffrance, et par là même accessibles à la pitié et à une humanité sans discrimination, du moins comme idéal. Après Le bouclier d’Achille (14) et Atè l’ « Aveuglante » (15), Ulysse et le pessimisme d’Homère (16) privilégie, parmi les épithètes du héros de l’Odyssée, celle qui en fait l’homme industrieux et rusé par excellence, de sorte que la leçon du poème serait que le bonheur n’est accessible qu’aux habiles, aux rusés, à ceux qui ressemblent à Ulysse.
Cette lecture d’un philosophe, si elle ne convainc pas toujours le philologue, n’en tient pas moins ses promesses et réussira sans doute à faire partager par plus d’un lecteur la profonde sympathie que ressent visiblement l’A. pour le poète de l’Iliade.
Daniel BABUT.
 
Frédéric Cossutta et Michel Narcy (textes réunis par), La forme dialogue chez Platon. Évolutions et réceptions, Grenoble, Jérôme Millon, 2001, 302 p.
 
 
Ce recueil d’articles, actes du colloque La forme dialogue chez Platon et ses réceptions, organisé en 1997 par C. Auvray-Assayas, F. Cossutta et M. Narcy, répond à une orientation contemporaine de l’exégèse platonicienne : réfléchir sur les modalités de la forme dialogue. On pourra déplorer que ni l’objet ( « la forme dialogue » ) ni le projet ne soient définis, comme on pourra déplorer l’absence de ces outils que sont index des auteurs et bibliographie.
La lecture cependant progresse suivant un ordre qui n’a pas été laissé au hasard. La notion d’ironie est centrale aux deux premiers articles. D. Sedley met en lumière les positions herméneutiques qu’implique l’acceptation ou non de l’ironie socratique. L’ironie présuppose un écart entre ce que dit Socrate et ce que signifie Platon : son discernement dans les dialogues est inextricablement lié à l’interprétation qui est faite. Pour S. Nonvel-Pieri, le dialogue platonicien est une forme originale parce qu’ironique. Sa « complexité » et « complication » empêche la réification de la parole (en particulier de Socrate). Mais est-il encore question de la forme quand l’auteur appelle ironique la tension proprement platonicienne entre l’acceptation du mobilisme héraclitien et la position d’absolus, les Idées ? Et peut-on nommer ironie « l’effort de faire valoir les contraires de façon non pas exclusive mais complémentaire et polaire » (p. 32) ?
Avec les articles de S. Solère-Queval et M.-L. Desclos, la question des interlocuteurs est posée. S. Solère-Queval caractérise les dialogues en « tête à tête » (qui ne convoquent que deux interlocuteurs) comme des dialogues épithumiques – imitations de l’epithumia de l’âme – et définit une progression entre les six dialogues concernés. Le mouvement, qui repose entièrement sur l’idée que les livres ressemblent à des âmes, est habile (p. 56). M..L. Desclos signe un article fort intéressant sur la fonction de l’interlocuteur anonyme. Après avoir signalé les formes très différentes de l’anonymat dans les dialogues, la réflexion se porte sur l’anonyme muet : l’auditeur anonyme de l’entretien sur la politeia se fait, dans le Timée, interlocuteur. Cette observation oblige à redéfinir le dialogisme pour le chercher « également au niveau de ce qui se joue entre le lecteur et ces “écrits parlants” qu’il est en train de lire » (p. 93). Un tel dialogisme est loin d’être reconnu par L. Rossetti : le dialogue force l’assentiment du lecteur par son « atmosphère ». Qui veut donc étudier Platon en philosophe doit séparer la « doctrine » des « éléments d’entourage » ! L’article de F. Cossutta montre en revanche les possibilités d’une interprétation attentive au contexte dialogique – quelque réserve qu’on émette sur la conclusion.
A. Lhomme et T. Morvan questionnent diversement les rapports de la forme dialogue à l’écrit, tandis que L. Brisson et M. Narcy s’interrogent sur l’évolution de la forme elle-même. Les deux derniers articles sont consacrés à la réception des dialogues. C. Auvray-Assayas motive le choix cicéronien de la forme dialogue. Écrire des dialogues, c’est modifier les règles des débats entre écoles ; c’est restituer à la philosophie son espace civique en lui donnant les moyens de convaincre. P. Guérin, comparant le De amore au Banquet, montre comment l’intention totalisante de Ficin aboutit à un dialogue sans dialogisme.
Au total, le thème aura été parcouru, réservant quelques très belles étapes au lecteur de Platon soucieux de le comprendre dans sa forme.
Anne BALANSARD.
 
Monique Dixsaut, Platon et la question de la pensée. Études platoniciennes, I, Paris, Vrin, 2000, 330 p.
 
 
Dans son Avant-propos, M. Dixsaut évoque toutes les mauvaises raisons de réunir en un ouvrage des articles déjà publiés. Le lecteur, lui, se verra doublement satisfait de cette entreprise. Il dispose aisément d’articles épars, il dispose surtout d’études que la relecture-réécriture de M. Dixsaut a soigneusement tissées. Aucun artifice, pour commencer, dans le partage en deux parties. Les quatre articles regroupés dans Pensée réfléchissent l’articulation de l’âme à son objet, une articulation que découvre seule une attention à la lettre du texte. Le dianoesthai du Sophiste, la dianoia de la Ligne de la République signifient également l’in-quiétude de l’âme face à son objet (chap. I). La pensée est interrogation, ce qui récuse une assimilation hâtive de la pensée dialectique (noèsis) à l’intuition. Ousia, eidos et idea ne disent pas uniment « l’objet véritable de la pensée » (chap. II). L’ousia dit « le mode d’existence de l’âme pensante et des êtres qu’elle vise en questionnant et en répondant ». La phronèsis (chap. III) se retrouve dans des champs différents (la valeur, la vie, l’intelligible), mais seule la consistance de l’objet intelligible la fait accéder à une définition. Enfin, une lecture non désinvolte de l’analogie entre Bien et Soleil de la République (chap. V) permet de comprendre le Bien, non comme une essence, mais une puissance. L’âme et l’ousia se rapportent au Bien comme à leur cause : cause de différence entre la pensée et l’opinion, l’être et l’apparence.
Dans la deuxième partie, Logos, le motif de la différence est central. En disant le mot, on ne dit pas la chose même : les signes diffèrent de l’étant. Le nom a une signification. Le logos étymologique n’est pas un savoir, car le nom colporte seulement la doxa que les hommes ont des choses (chap. V). Le logos de Parménide n’est au plus qu’un oracle parce qu’il ignore l’altérité du nom et de la chose (chap. VI). La lecture doit être sémantique et non logique : l’enquête sur le non-être ne met pas en évidence la fonction de la négation, mais la signification d’une expression négative (chap. VII). Cette position de l’Autre rend possible le déploiement de la dernière définition du Sophiste (chap. VIII).
Tissées, ces études le sont aussi par le souci constant de ne pas « dégonfler » Platon, d’en donner en philologue et philosophe la lectio difficilior. Leitmotiv, donc, le refus d’assimiler pensée dialectique à intuition : la pensée dialectique a sa temporalité, travaille dans et par le logos. La dialectique est exigeante, et, à son image, exigeante la lecture de Platon que nous propose M. Dixsaut.
Anne BALANSARD.
 
Michel Fattal, Logos et image chez Plotin, Paris-Montréal, L’Harmattan, 1998, 96 p., 70 F.
 
 
Ce livre a le mérite d’exposer avec clarté une pensée complexe et souvent difficile à démêler, car Plotin se soucie moins de présenter une doctrine constituée que d’entraîner ces auditeurs sur les chemins de la pensée.
M. Fattal organise son propos autour de la notion de logos à laquelle Plotin ne cesse d’avoir recours. Il commence par l’étudier dans toute son extension plotinienne, puis il s’intéresse plus particulièrement au logos « engagé dans la matière ». Cette réalité dynamique et productrice va jusqu’à la matière tout en restant liée à sa source. Les logoi engagés dans la matière sont aussi des images, précisément parce qu’ils agissent conformément à un modèle transcendant. Allant jusqu’à la matière, ils ne composent pas avec elle. La matière demeure impassible, inchangée, car elle n’est pas capable de donner ni de recevoir quoi que ce soit. Plotin prend ses distances par rapport aux « raisons séminales » invoquées par les Stoïciens pour rendre compte de l’organisation du monde. Contrairement à ces raisons, les logoi-images sont liés à un modèle transcendant. Ils ne se confondent pas non plus avec « les formes », dont Aristote dit qu’on peut les abstraire du composé qui seul existe pleinement. Les logoi-images sont de vraies réalités et le commentateur insiste sur leur densité ontologique que le terme d’ « image » pourrait masquer.
Plotin reste platonicien. Mais le Platon dont il s’inspire n’est pas celui dont se réclament les Gnostiques. Pour les combattre, Plotin souligne la continuité des différents niveaux de réalité. Comment opposer monde intelligible et monde sensible, comme le font les Gnostiques, alors que le monde sensible n’est produit par l’activité des logoi-images qu’en se conformant aux raisons intelligibles ? Pour autant, les réalités sensibles ne sont pas seulement symboliques, permettant aux hommes de contempler indirectement les intelligibles. Ce sont des êtres à part entière. Aux yeux du commentateur du moins, la philosophie de Plotin n’est pas essentiellement mystique, elle est une explication de ce qui est.
On trouvera aussi dans ce livre (p. 87-94) une riche bibliographie.
Monique LASSèGUE.
 
Michel Fattal, Logos, pensée et vérité dans la philosophie grecque, Paris, L’Harmattan, 2001, coll. « Ouverture philosophique », 266 p.
 
 
Sont ici rassemblées une dizaine d’études, rédigées entre 1985 et 2000, dont l’objet est la notion de logos et ses rapports avec la pensée et la vérité. Après un essai pour déterminer ce que peut être le logos de la mythologie, sont étudiées les occurrences du mot dans les fragments d’Héraclite, puis dans le Poème de Parménide et dans le Phèdre de Platon (265 d, 266 a et 270 c) – où apparaît le rôle du logos dans la méthode dialectique. Dans le Sophiste, Platon élabore, à travers l’analyse du logos, une théorie de la proposition : plus précisément, « c’est dans la thématisation des notions de sunthesis et de sumplokê qui actualisent une certaine pensée du “rassemblement” et de la “relation” constitutive du logos-xunos d’Héraclite et du legein rationnel d’Homère que le logos de Platon se démarque de l’approche intuitive du logos des origines pour s’accomplir dans le langage de la proposition et de l’idée, et se développer au sein d’une science qui est la dialectique » (p. 19). Inhérente à la dialectique est la méthode de division : de là une réflexion sur le statut de la diairesis dans le Politique. Les études suivantes, qui portent sur l’intellection des indivisibles et la composition des concepts dans le De Anima (III, 6) d’Aristote, et qui tiennent compte des lectures et commentaires arabes et des commentaires grecs, sont particulièrement riches. Le dernier chapitre est inédit : avec les Stoïciens apparaît une conception instrumentale du langage qui les conduit à « inaugurer une science du logos nommée logikê ».
Il est naturellement impossible d’examiner tout ce qui, dans cet ouvrage suggestif, inciterait à discussion. Je donnerai un exemple. Héraclite est dit le « premier penseur du logos ». Simplicius nous dit cependant, d’après Eudème, qu’Anaximandre fut « le premier à découvrir le logos des grandeurs et des distances [des planètes] » (in De Caelo, p. 471, 4-6). On est tenté d’attribuer le mot à Anaximandre, surtout si l’on note que, dans le fragment B 31 d’Héraclite, logos doit être traduit, comme ici, par « rapport » ou « proportion ». L’A. observera qu’il s’agit d’un « témoignage ». Mais lui-même fonde son interprétation du logos héraclitéen comme « gouvernant l’ensemble des choses » sur un groupe de mots, ττ1 ωλα διοικοντι (fr. 72 DK), dans lequel tous les éditeurs reconnaissent une glose de Marc Aurèle (il est vrai que les commentateurs, eux, sont partagés...). Il lit ainsi le fragment 2 : « Le logos est ce qui est commun à tous » (p. 78), alors que « à tous » ne s’y trouve pas (π2σι se trouve dans le fragment 113 : « Penser est commun à tous »). Il voit dans le logos le « principe » du devenir, sans aucun appui pour 3ρχΠ... Loin de moi de vouloir, par ces remarques, déprécier ce livre, puisqu’il est tant d’autres passages qui apportent des éléments d’interprétation nouveaux et décisifs, notamment sur Aristote. La notion de logos est fondamentale, et des éclairages qu’apporte ce livre il faudra tenir compte.
Marcel CONCHE.
 
Michel Fattal (dir.), Études sur Plotin, Paris-Montréal, L’Harmattan, 2000, 272 p., 6 index.
 
 
Ce recueil d’articles, dont Michel Fattal est le maître d’œuvre, est sans doute propre à rendre hommage à celui dont on a écrit qu’il était la « gloire de la philosophie antique ». Il est aussi un témoignage de la vitalité de la pensée de Plotin tant en France qu’à l’étranger.
Dans l’introduction, Michel Fattal souligne la diversité des sujets abordés et celle aussi des auteurs dont il résume les propos. On pourrait aussi, peut-être, découvrir, au-delà de cette diversité, une certaine unité. Pour tous ces auteurs, même lorsque Plotin traite des réalités qui dépassent l’humanité, c’est à l’homme qu’il a recours comme point d’appui à son discours. Certaines des questions abordées relèvent directement de l’anthropologie ; ainsi : Pourquoi Plotin a-t-il refusé que l’on fasse son portrait ? Existe-t-il, à ses yeux, un modèle de l’humanité ? Peut-on parler d’un éternel retour et celui-ci implique-t-il une réincarnation des âmes humaines ? Ou encore : Comment accorder dans l’homme ce qui appartient à l’âme et ce qui relève du corps et du monde corporel ? Comment toutes les âmes sont-elles « une » si elles sont individuelles ? Et aussi : L’homme peut il parler avec justesse ? La pensée et le désir sont-ils toujours liés ? Qu’en est-il de la connaissance de soi ?
Même des articles apparemment fort éloignés de toute anthropologie ne sont pas sans lien avec elle. L’étude de M. I. Santa Cruz, qui traite de l’exégèse plotinienne, souligne qu’en voulant donner vie aux textes anciens Plotin est bien conscient d’en infléchir le sens en fonction de sa compréhension de l’homme. Pour finir, Michel Fattal, s’intéressant à la façon dont les auteurs arabes ont traduit le grec de Plotin, notamment dans l’ouvrage connu sous le titre Théologie d’Aristote, est lui aussi conduit à souligner que l’écart entre le langage de Plotin et celui de l’auteur de cet ouvrage vient de la conception qu’un musulman se fait de la création du monde et de celle de l’homme.
En revenant ainsi de la diversité à l’unité, on aperçoit mieux comment Plotin demeure aujourd’hui vivant.
Monique LASSèGUE.
 
Jean Frère, Le bestiaire de Platon, Paris, Kimé, 1998, 127 p.
 
 
Ce remarquable petit ouvrage s’attaque à un thème rarement traité, celui de la place de l’animalité chez Platon. Au fil des pages qui, citations à l’appui, décrivent les différents animaux évoqués par Platon et les conclusions conceptuelles qu’il en tire, on découvre petit à petit la conception même de l’animalité par le philosophe : « Aux yeux de Platon, l’animal constitue pour l’homme tantôt un modèle, tantôt une amorce, tantôt un danger » (p. 113). Car les animaux ou, plus exactement, certains animaux remarquables, ceux qui sont susceptibles d’intervenir dans la métempsycose et d’être, à l’occasion, le support d’âmes humaines, sont bien perçus dans leur parenté anatomique et psychique avec l’homme. De cette parenté est aussi issue l’animalité même de l’homme, à laquelle Frère consacre plusieurs pages, en montrant comment l’animal courageux, l’animal stupide ou l’animal féroce peuvent être des représentations symboliques puissantes de l’humain, d’ailleurs : « C’est cette animalité sous-jacente qui rend possible et aisée la perpétuelle comparaison entre l’agir animal et l’action humaine » (p. 97). Si Platon n’imagine évidemment pas une évolution des espèces, son point de vue sur l’animalité est donc, en revanche, très moderne. Ce qui amène à poser la question de fond non résolue : pourquoi le philosophe ne poursuit-il pas ces concepts de l’animal-ébauche de l’homme et de l’animal-porteur d’âme humaine vers une éthique de respect de l’animal, telle qu’elle a été proposée par les Pythagoriciens et telle qu’elle sera formulée plus tard par les Néoplatoniciens ?
Georges CHAPOUTHIER.
 
Hans-Georg Gadamer, Au commencement de la philosophie. Pour une lecture des Présocratiques, Paris, Le Seuil, 2001, coll. « Traces écrites », 158 p.
 
 
Gadamer, dont la quatrième de couverture nous rappelle qu’il vient de fêter ses 100 ans, a professé un certain nombre de leçons à l’IEP de Naples en 1988 sur le commencement de la philosophie grecque. Ce sont elles que nous trouvons ici sous les intitulés « Signification du commencement », « L’accès herméneutique au commencement », « La terre ferme ; Platon et Aristote », « Vie et âme (Phédon) », « L’âme entre nature et esprit », « De l’âme au logos (Théétète. Sophiste) », « Le point de départ doxographique d’Aristote », « La pensée ionienne dans la Physique d’Aristote », « Parménide et les opinions des mortels » et « Parménide et l’être ». Il convenait d’énumérer les différents chapitres de ce recueil afin de montrer la très grande diversité du propos, qui ne s’arrête donc pas aux seuls présocratiques. Gadamer, l’un des continuateurs allemands et disciples de Heidegger, a toujours travaillé à la conciliation en philosophie de la tradition continentale et de la philosophie analytique anglo-saxonne. C’est dans cet esprit qu’il aborde ici l’étude des origines de la philosophie grecque ; il convient pour lui de « relier l’état actuel de la philosophie à ses origines ». Il propose de faciliter la compréhension de « notre destin, qui commence précisément avec la philosophie et les sciences grecques ». Plus loin, le fondateur de l’herméneutique philosophique voit dans la Grèce antique le berceau de cette herméneutique. Ce qui donne sa force à la philosophie réside précisément dans ce que les Grecs ont inauguré : la multiplicité des interprétations. L’interprétation des ioniens, des milésiens, des éléates, des atomistes, se déploie ici sur fond de dialogue et d’analyses plurielles entre Platon, Aristote et leurs prédécesseurs. La pensée de Gadamer est donc bien présente à travers ces lectures des Anciens, accessibles mais profondes, qui donnent également envie de se replonger dans Vérité et justification afin de les méditer davantage.
Cyril MORANA.
 
Jean-Baptiste Gourinat, La dialectique des Stoïciens, Paris, Vrin, 2000, coll. « Histoire des doctrines de l’Antiquité classique », 386 p., 250 F.
 
 
Comme le titre l’indique, l’objet de ce livre n’est pas exactement la logique des Stoïciens ; au terme de dialectique J.-B. G. fait correspondre trois sens, qui selon lui s’engendrent les uns les autres et dont les prédominances successives nous mèneraient de Zénon à Chrysippe et de celui-ci à Épictète.
L’auteur se garde soigneusement des possibles rapprochements abusifs, en particulier avec la logique moderne, et des oppositions simplificatrices que cette dernière pourrait facilement suggérer, par exemple entre une logique aristotélicienne des prédicats et une logique stoïcienne des propositions. Sa prudence est à cet égard d’autant moins critiquable qu’il n’hésite pas à utiliser souvent et à bon escient les moyens que cette logique moderne donne d’analyser les textes anciens.
L’abondance des conclusions ici proposées est telle qu’il serait difficile de souscrire intégralement à toutes. Les réserves qu’on pourrait émettre seraient néanmoins chaque fois très limitées. Je me contenterai de deux exemples :
1 / Peut-on vraiment opposer l’ekthèse, deuxième des six étapes distinguées par Proclus dans le développement de la proposition du géomètre grec, aux procédures caractéristiques de la logique moderne, comme J..B. G. semble le faire p. 190 ? L’ekthèse ne consistait-elle pas essentiellement en ce qu’on appelle une instanciation, procédure dont J.-B. G. montre d’ailleurs à plusieurs reprises qu’elle lui est parfaitement familière ?
2 / Il établit très pertinemment la présence, chez certains Stoïciens, d’une forme de disjonction entre n propositions dont il faut qu’une et une seule soit vraie pour que cette disjonction soit vraie. Il en conclut p. 236 que les Stoïciens « n’ont pas entièrement conçu la disjonction à la manière de la disjonction exclusive moderne ». Il aurait pu dire qu’à cet égard ils ont fait mieux, non pas certes que « la logique moderne », mais que la plupart de nos manuels de logique moderne ; lesquels n’introduisent généralement que des connecteurs binaires, sans toujours d’ailleurs se rendre compte des conséquences de la limite qu’ils s’imposent. Quine lui-même s’y est trompé dans sa Logique élémentaire sur l’exemple :
Jupin vient ou Simon reste ou Robert part.
Dernière observation : quand J.-B. G. parle de valeur de vérité ou de vérifonctionnalité, ce qui lui arrive fréquemment, veut-il suggérer qu’on puisse créditer quelques Stoïciens d’une certaine prescience du fondement sémantique de la vérité logique, du moins au niveau propositionnel ? Ou le recours à la vérifonctionnalité est-il au contraire pour l’historien un simple moyen technique de s’assurer après coup de la validité des résultats obtenus par les Stoïciens ; résultats que ceux-ci, suivant le modèle que leur proposait la géométrie, ne pensaient pouvoir atteindre que syntaxiquement, c’est-à-dire déduire des indémontrables ? N’oublions pas en effet que Frege lui-même sera loin d’avoir pleinement franchi le pas de la syntaxe à la sémantique. Si, comme je le pense, le recours à la vérifonctionnalité est, pour J.-B. G., un simple moyen de contrôle (en lui-même parfaitement légitime) que se donne l’historien, peut-être aurait-il fallu le dire plus explicitement, ne serait-ce qu’à l’intention du naïf que doit toujours être un lecteur.
Au total, un livre dense, riche, intéressant, subtil, dont les index terminaux feront, une fois lu, un ouvrage de consultation encore indispensable.
Jean-Louis GARDIES.
 
George Br. Kerferd, Le mouvement sophistique, traduit et présenté par Alfonso Tordesillas et Didier Bigou, Paris, Vrin, 1999, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 271 p.
 
 
Publié originalement à Cambridge en 1981, le livre de Kerferd donne une forme synthétique à des travaux commencés en 1937 et revêt valeur fondatrice pour l’étude et la reconsidération des sophistes. La traduction en français vaut reconnaissance : l’inouï s’est fait bientôt classique, et sa puissance provocatrice a finalement ouvert la voie aux « vocations » qu’Alfonso Tordesillas signale dans son Avant-propos et que Kerferd appelait de ses vœux.
La nouveauté est celle de la thèse qui immerge Socrate (et Platon) dans le milieu sophistique, et travaille corollairement à restituer aux sophistes une dignité philosophique. La désobstruction du terrain permet de prendre au sérieux, dans les quatre derniers chapitres (9 à 12), leur pensée de la loi et de la société, leur souci d’une éducation de valeur, et jusqu’à leur théologie. Ce coup de force est plein de délicatesse : le topos de l’opposition entre phusis et nomos, par exemple, est restreint à ses occurrences déterminantes, chez Calliclès plus clairement que chez Antiphon et dans la bouche de Glaucon plutôt que dans les propos de Thrasymaque, en même temps que l’usage en est réinterprété en faveur de la loi, dût-on critiquer d’abord une justice conventionnelle ou « hétéronomique ». De même, la trop fameuse proposition d’athéisme de Protagoras (DK 80B4) se trouve reconsidérée, et par rapport à une lignée de contestation de la représentation mythologique qui remonte à Xénophane et Hérodote pour se retrouver chez Euripide, et par l’insistance sur la valeur plus prédicative qu’existentielle du verbe « être » : c’est la manière d’être des dieux qui fait énigme, non peut-être leur existence qui s’expose à la négation.
Le terrain ici dégagé procède d’une mise au point sur les préalables épistémologiques et linguistiques, examinés dans les chapitres centraux (5 à 11). À propos du statut et de l’usage du discours, l’A. fait apparaître le tranchant des problèmes plutôt que l’artifice des solutions : le problème de la « correction » des mots, à quoi le Cratyle donne une réponse, est authentiquement formulé par Protagoras ou par Prodicos ; la possibilité ou l’impossibilité de dire le faux traverse Antisthène ou Protagoras, celle de penser la négation Gorgias. La théorie de l’ « homme-mesure » n’est pas moins consolidée, de manière à faire un sort au prétendu relativisme généralisé des sophistes : liée à la perception, l’antilogie est dans les choses.
Ni plaisantins, ni immoralistes, ni ensorceleurs, les sophistes sont moins lus à partir de Platon (et d’Aristote) que Platon n’est apprécié à partir d’eux comme tentative de solution à des problèmes dont il dessinent le champ et aiguisent les termes. Particulièrement décisif à cet égard est le chapitre 5, attaché à préciser les termes du débat, et assurément du combat « dialectique - antilogique - éristique ». L’A. montre que Platon discrimine deux pratiques parentes, celle de l’éristique, dont il rejette la subordination de la vérité à la victoire, et celle de l’antilogie, qu’il revêt d’une valeur et d’une puissance propédeutique : méthode des défaites et des apories, qui trouve son juste fondement dans la fluence des phénomènes, elle prépare son propre dépassement dialectique vers les Formes qui fixent l’origine des choses et constituent le sens en fonction d’une référence spécifique.
« Archéologique », le parti pris de l’A. ne se démarque pas seulement du lourd jugement prononcé par Platon et par Aristote contre les sophistes, mais aussi des quelques grandes tentatives de reconsidération de l’histoire de la philosophie, résumées en une alternative qui ne les sauve qu’à moitié, ou bien parce qu’avec Hegel (et Guthrie) elles n’ont jamais que l’unité négative du moment subjectiviste de la pensée, ou bien parce que, dans la lignée positiviste de Grote, elles s’éparpillent en individualités, dont le rôle éducatif est rattaché au siècle des Lumières, mais dont disparaît l’enjeu doctrinal. Pris dans un « mouvement », les contenus de pensée acquièrent au contraire ici une identité originale dont l’unité est moins présupposée qu’elle ne libère d’autres possibilités de clôture, différées d’autant.
L’écriture du livre épouse une mobilité de principe, précise et vive, qui fait de chaque point d’arrêt un point de relance. La bifurcation est de règle, qui fait passer de considérations historiques et sociales (notamment l’accentuation du rôle de Périclès, dans une période dont les changements sont sans doute largement source de la contestation des sophistes) aux mises au point scientifiques (discussion de l’authenticité des fragments, rappel des principales interprétations de détail) et au dessin des positions philosophiques. Le crayon rectifie un contour, s’attarde sur un point, puis s’enroule à la moindre occasion sur un autre. S’agit-il de décrire, chez Protagoras ou dans la République, la référence à un état présocial de l’humanité, l’A. s’interroge sur les théories du contrat, fait apparaître l’insistance sur la concorde (homonoia), discute amplement des ambiguïtés ou des restrictions de l’isonomia, qui n’est sans doute pas égalité absolue, et prend appui sur la bonne fortune dont se félicitent, dans Diogène Laërce (I, 33), Socrate ou Thalès pour rappeler la triple différence entre hommes libres et esclaves, Grecs et Barbares, hommes et femmes ; apparaît alors, entre la République et Aristophane, le milieu commun d’un air du temps. La trajectoire est ainsi susceptible de revenir plusieurs fois sur une même référence, en faisant varier les angles d’analyse ; ainsi du mythe de Protagoras, repris au sein de quatre chapitres différents, tantôt pour dire la non-naturalité de la vertu, tantôt pour faire relever son enseignement de la cité dans son ensemble, une autre fois encore pour indiquer la possibilité d’un élitisme démocratique, enfin pour souligner, dans le privilège accordé à la sophia sur la technè, la participation de l’homme au divin.
C’est dire le charme entraînant d’une lecture dont les résultats les plus radicaux, aussi solidement établis qu’ils soient, conservent une allure suggestive. Cette présentation des sophistes, aussi étoffée que fluide, garde jusque dans la traduction proposée une valeur de première main.
Hugues-Olivier NEY.
 
Cédric Lagandre, L’inspiration des Grecs, Paris, L’Harmattan, 2000, coll. « Ouverture philosophique », 187 p.
 
 
Cédric Lagandre est en quête de l’inspiration des Grecs, celle à qui l’on reconnaît une originalité étrangère. Cette originalité de la pensée grecque résiderait-elle précisément dans une nécessaire soumission au radicalement autre ? La pensée de l’origine n’est-elle pas plutôt ce que l’on attribue aux Grecs anciens en tant qu’elle est à la fois pensée du commencement et commencement de la pensée, naissance de la philosophie ?
L’auteur questionne, il veut « voir comment la pensée grecque interrogea cette déhiscence des origines, et à quelle manière de vivre le monde correspondait ce qu’eux-mêmes appelaient inspiration ». L’inspiration est un événement dont les contours sont flous, où quelque chose se passe d’inexplicable et d’irréductible à une définition rationnelle. Platon, dans un célèbre passage du Ion, s’interrogeait sur cette capacité du poète à créer sans art ni savoir ; tout se passe alors comme si l’inspiration refusait l’impérieuse sommation de la Raison raisonnante de lui être soumise, et se livrait bien plutôt au désir et à la prophétie. Lagandre veut admettre la dimension érotique de l’inspiration des Grecs. Pour ce faire, à la manière du Phèdre, il distingue trois types d’inspiration (muses, hypnos, eros), auxquels il lie trois figures (parole, sommeil, amour), dans une libre réflexion à partir d’Hésiode, Platon et Aristote pour l’essentiel. Si le verbe y est parfois difficile à suivre, si la volonté de poétiser l’analyse a tendance à l’alourdir quelque peu, l’ouvrage demeure séduisant à bien des égards.
Cyril MORANA.
 
Georgios Lekkas, Liberté et progrès chez Origène, Turnhout, Brepols, 2001, 278 p.
 
 
Cet ouvrage mérite de retenir l’attention à plusieurs égards. À titre préliminaire, il convient de relever la structure solidement bâtie que suivent l’exposé et le traitement des questions abordées, l’analyse fouillée des problèmes posés et la rigueur de l’argumentation, mais aussi une admirable souplesse dans la présentation des conceptions particulières. Cette étude porte essentiellement sur le rapprochement de deux notions éthiques importantes pour la compréhension de la pensée d’Origène, celles de libre arbitre et de progrès, ainsi que sur la définition précise du rapport qui les relie l’une à l’autre, et ce à partir de certains aspects qui avaient été passablement négligés jusqu’ici. En effet, l’accent est d’emblée mis sur la conception origénienne suivant laquelle l’homme n’est pas un être statique et immuable dont la nature aurait été définie une fois pour toutes par le Créateur, mais, au contraire, un être destiné à promouvoir lui-même son propre accomplissement tout en se rapprochant, de la sorte, de son divin modèle. Nous dirons, en termes aristotéliciens, que, pour la définition de l’être humain, son extension doit être entendue en raison inverse de sa compréhension dont l’approfondissement doit se faire par la commutation progressive de potentialités initiales et communes en une actualité propre et unique.
Dans ce contexte, la notion capitale est celle de temporalité. être temporel par excellence, l’homme crée et se crée dans le temps qui se révèle une structure à la fois contraignante et libératrice. Un rapprochement s’impose ici avec l’optimisme anthropologique de Xénophane (cf. notamment le fr. B 18, 2) ; malgré l’indiscutable différence des conceptions et des problématiques, il ressort que, dans les deux cas, loin d’achever totalement sa création, la divinité réserve une part d’activité, ici épistémologique, là éthique, qui qualifie en propre l’être humain considéré dans les limites de son existence temporelle. En outre, évitant tout formalisme historiciste excessif, l’auteur s’en tient à des considérations portant sur des filiations d’idées au départ du platonisme et du stoïcisme. Par ailleurs, l’appareil des notes, bien conçu et impeccablement formulé, complète heureusement le texte principal sans en gêner la lecture suivie, même là où l’auteur a dû étendre certaines notes sur plusieurs pages pour intégrer les résultats des recherches les plus récentes en la matière.
Pour le reste, l’étude de G. Lekkas appelle les observations suivantes : a) La référence à Chrysippe et à son modèle « d’une âme non divisée en parties opposées » (p. 15, § XII) est envisagée comme devant permettre de démontrer plus commodément la liberté « qu’a l’âme de se mouvoir vers Dieu ou loin de lui ». Toutefois, nous lisons à la page 25 que « la création des intelligences de la “préexistence” a été réalisée par la Trinité » dont chacune des personnes « a joué un rôle spécifique dans la création des natures raisonnables ». On peut se demander si l’unité radicale de la Trinité, ainsi que le caractère corollairement unique de l’être humain, sortent indemnes de pareille conception, et si Origène ne se contredit pas lui-même, quel que soit, par ailleurs, son souci de souligner la parfaite harmonie existant entre les trois personnes divines. b) La différenciation des intelligences, initialement et potentiellement égales, moyennant leur progressive actualisation, reflète une perspective au moins en partie aristotélicienne, et dont on peut se demander si elle pose, en tant que telle, le problème de la temporalité. Certes, Aristote s’intéresse davantage à l’origine et à la fin de l’être qu’à son devenir ; néanmoins la question se pose de savoir si le progrès et, par conséquent, le libre arbitre qui le met en œuvre définissent intrinsèquement et exhaustivement la nature des intelligences. Le progrès est-il une fin en soi ou sert-il une fin qui lui est extérieure ? c) De même, la question de la participation et de l’emploi du verbe « participer » avec les prépositions « de » ou « à » peut être une occasion de se demander si la participation présente chez Origène une raison d’être causale ou finale et si le libre arbitre de l’être humain se définit d’abord par son origine divine ou par sa finalité de rapprochement avec la divinité. De plus, y a-t-il en l’occurrence une analogie avec l’épistrophè néoplatonicienne ? d) Quel est le statut de l’Écriture sainte dans l’épanouissement de la rationalité conçue par l’homme comme libre réalisation de soi grâce à son libre arbitre ? Par ailleurs, dans quelle mesure la finalité divine des Écritures rejoint-elle la finalité de la rationalité elle-même dans le cadre d’une finalité plus générale recouvrant et intégrant l’une et l’autre ?
Un dernier problème est celui des rapports entre hégémonikon et phantastikon dans la compréhension de la nature de l’âme dans son ensemble et dans ses rapports avec Dieu. Qu’en est-il aussi, dans ce cadre, de l’origine et de l’efficacité du mal ? Les questions qui viennent d’être évoquées sont d’autant plus cruciales que, centrées sur la notion de rationalité, elles doivent cependant être appréhendées comme telles dans le cadre plus général de la philosophie éthique des Grecs. Toutes ces observations, et bien d’autres encore, qu’appelle l’excellent ouvrage de G. Lekkas ne font qu’en démontrer la valeur, tant comme travail achevé que comme perspective très prometteuse de recherches prolongeant les questions dont il a su traiter de manière profonde et pénétrante, en marquant une étape originale dans les études origéniennes.
Evanghelos MOUTSOPOULOS.
 
Carlos Lévy (éd.), Philon d’Alexandrie et le langage de la philosophie, Turnhout, Brepols, 1999, 557 p.
 
 
Ce volume constitue les Actes du Colloque international organisé par le Centre d’études sur la philosophie hellénistique et romaine de l’Université de Paris XII - Val-de-Marne en octobre 1995. La diversité des questions abordées montre la vitalité des recherches sur Philon et, plus largement, sur les philosophies hellénistiques. Les trois parties qui composent cet ouvrage traitent respectivement du langage philosophique de Philon, des problèmes d’herméneutique et du rapport de Philon avec les écoles philosophiques.
Carlos Lévy, qui accueille ce volume dans la collection qu’il dirige, « Monothéisme et philosophie », précise dans l’Avant-propos que le développement des études philoniennes ne permet pas d’en rester à la thèse de Valentin Nikiprowetsky selon laquelle Philon a mis la philosophie au service de l’exégèse. Du moins doit-on se demander si cette relation hiérarchique va de soi ou si elle ne dissimule pas un « juif alexandrin déchiré entre la culture grecque et la Révélation » (p. 8). À vrai dire, la lecture des différentes contributions, si elle permet en effet de s’interroger sur le dessein de Philon de dévoiler le sens profond de l’Écriture, n’incite pas à voir en lui un homme déchiré. Ceux des intervenants qui mettent en doute la volonté de Philon de donner une exégèse de la Bible ne le font qu’en remarquant le peu d’importance accordé à ses interprétations par les commentateurs juifs. Philon, pensent-ils, considérait le texte sacré comme un prétexte pour exposer sa propre conception de la vie spirituelle, à la façon dont Platon opérait l’interprétation des mythes grecs. Philon apparaît alors comme « un marginal dans l’histoire de l’herméneutique juive » (C. Aslanoff, p. 285). De même, B. Lévy voit en Philon « un otage du langage de la philosophie » (p. 262). Pourtant la majorité des contributions vont bien dans le sens d’un Philon soucieux avant tout de donner à lire la Bible, même si celle qu’il commente, la Septante, est écrite en grec et s’il utilise pour en dégager le sens les ressources de la philosophie. Peut-on dire du moins que Philon pose à la Bible des questions nées de sa connaissance des philosophes ? Même pas, s’il faut en croire R. Arnaldez, car, dit-il, « les philosophes n’ont droit de cité que dans la mesure où leurs constructions conceptuelles seront corroborées et éclairées par la Révélation mosaïque » (p. 49).
On comprend dès lors que, utilisant les termes en usage dans les différentes écoles, il soit contraint d’en subvertir le sens, d’où l’intérêt des analyses de la première partie portant sur les termes philosophiques dont Philon fait usage. La deuxième partie donne une idée de la méthode utilisée par Philon pour donner sens au texte biblique. On parle globalement d’exégèse allégorique, mais il ne s’agit pas seulement pour Philon de découvrir un sens caché, au-delà du sens immédiat incompréhensible ou scandaleux, comme les allégoristes grecs l’avaient fait pour interpréter leurs poètes. Philon cherche à retrouver dans chaque personnage ou dans chaque épisode du récit biblique l’histoire de l’âme en quête de Dieu, selon un code ou plutôt, pour suivre J. Cazeaux (p. 29), selon deux codes, celui de la Bible inspirée et celui de la psychologie syncrétiste de Philon. Mais, ajoute-t-il, le fond de l’interprétation allégorique repose sur les noms des Patriarches, sauvés par l’hébreu. Par un de ces glissements dont l’histoire a le secret, les Pères de l’Église hériteront du travail de Philon, méprisé par ses coreligionnaires. D. Ruina explique pourquoi il en est ainsi.
La dernière partie montre comment l’interprétation de Philon peut trouver un éclairage intéressant en partant des écoles philosophiques vivantes de son temps ; qu’il s’agisse du pythagorisme, de l’Académie sous ses formes nouvelles ou même des traditions juives. Encore faut-il se garder de fragmenter le personnage en figures multiples : le juif d’Alexandrie, l’exégète vétéro-testamentaire, l’inspirateur de la première philosophie chrétienne. Au-delà de ces points de vue, la pensée de Philon garde une unité et une originalité soulignées de façon décisive dans ce colloque.
Les index (p. 506-555) ont été réalisés par C. Joubaud.
Monique LASSèGUE.
 
Jean Lombard, Platon et la médecine. Le corps affaibli et l’âme attristée, Paris-Montréal, L’Harmattan, 1999, 152 p., 85 F.
 
 
L’ouvrage part d’un constat : de tous les arts que Platon utilise pour illustrer l’idée de « compétence », la médecine est l’exemple le plus souvent employé. Cet exemple a en effet l’intérêt d’ajouter à l’analogie entre les compétences (politique ou philosophique, médicale) une analogie entre leurs objets : la maladie du corps fait écho à la maladie de l’âme, prise en charge par la dialectique et la politique ; l’enfantement spirituel a pour image l’enfantement corporel ; et la juste proportion, l’équilibre des parties dans un tout, définissent également la santé du corps et la vertu de l’âme. La médecine, art « politiquement transposable » par excellence (p. 57), se montre ainsi comme le paradigme naturel de l’éthique et du politique. Elle est convoquée dans les dialogues selon deux systèmes analogiques complémentaires : tantôt à partir des objets (âme/corps), et Platon utilise alors métaphoriquement les modèles épidémiologiques et pathologiques, tantôt à partir des techniques (art médical / art dialectique, ou politique, ou législatif), et la médecine sert alors à penser un art capable de préserver l’intérêt du tout sur les parties, de prévoir et d’analyser, de distinguer ce qui convient à tel état, bref une technè du rétablissement d’un état premier perdu, ou d’un équilibre idéal qui s’est corrompu.
La première partie de l’ouvrage propose une analyse fine de cette analogie, notamment des effets, quant au politique, de certains traits distinctifs de la médecine relevés par Platon : art d’usage plus que de production d’un objet (p. 36), art qui ne peut être de part en part instrumentalisé puisqu’il requiert en permanence un savoir du sain et du morbide (p. 23), art qui privilégie l’hygiène, bonne législation du corps, et la prévention sur la guérison (p. 49), art qui traite de la santé dans sa genèse et dans sa conservation (p. 52), à partir d’une réflexion sur le changement de régime, l’adaptabilité, etc., art enfin qui promeut une conception dynamique du savoir, capable de se soustraire à la règle codifiée pour remettre en cause ses propres prescriptions (p. 56). En cela, même lorsque le modèle mathématique devient premier dans les Dialogues, la référence à la médecine continue de s’imposer.
Cette analyse conduit ensuite l’auteur à se demander si, outre cet usage métaphorique, il y a un vrai discours médical chez Platon (p. 61). Il démontre qu’il y a bien un discours autonome sur la santé et la maladie, fidèle à la conception hippocratique de la maladie, pensée, à partir d’une modification de l’environnement ou du régime, comme « un échec pathologique de l’adaptation » (p. 74). Mais Platon élargit cette approche en introduisant la notion – plus complète que celles d’environnement, de régime, de climat – de genre de vie : la vie maladive et la vie bien portante définissent deux types d’existence au même titre que la vie de courage ou la vie de modération. Cette inscription de l’état sain et de l’état morbide dans un cadre plus vaste déborde même l’humain, puisque la physiologie individuelle, qui se définit en référence à la cité dans la République, prend ensuite pour cadre le cosmos (Timée, Lois), où santé et maladie se pensent en termes de rapport, harmonieux ou déréglé, entre l’individu et l’univers entier.
Il y a donc bien trace d’un discours médical chez Platon, discours qui cependant est toujours emporté vers une éthique, une politique et une anthropologie qui saisissent l’homme à partir des références extra-humaines que sont le cosmos et le divin. Loin de ramener le discours médical à la simple métaphore, ce débordement vers l’éthique garantit son éminence au regard des autres technai. Rejetant l’image d’un Platon conservateur qui aurait fait obstacle à l’essor des sciences, Jean Lombard en conclut que Platon reprend la tradition hippocratique et innove à partir d’elle, en promouvant la discussion éthique de la formation et de la fonction du médecin, sur laquelle Galien insistera par la suite. Cette discussion conditionne le bon usage de la médecine : ni épistèmè ni simple empeiria, la médecine est la technè où le lien entre rationalité de la théorie et efficacité de la pratique montre à la fois sa fragilité et sa nécessité.
Isabelle KOCH.
 
A. A. Long et D. N. Sedley, Les philosophes hellénistiques, 3 vol., Paris, GF, no 641-42-43 (en coffret ou à l’unité), 2001, 312, 570 et 254 p.
 
 
L’intérêt pour la philosophie hellénistique ne cesse de croître depuis une dizaine d’années. En France, d’importantes et utiles recherches ont été et sont toujours menées par d’éminents spécialistes. Cet intérêt se voit aujourd’hui confirmé par la traduction française d’un véritable « classique » en la matière : The Hellenistic Philosophers de Long et Sedley. Pyrrhon et l’épicurisme (vol. 1), les Stoïciens (vol. 2), les académiciens et les pyrrhoniens tardifs (vol. 3) se trouvent ici découpés, compilés par écoles et présentés avec une clarté et un soin rares. Les textes présentés ici sont souvent inédits en français et généralement méconnus. Associés à des extraits d’ouvrages classiques, ils permettent de mieux appréhender des doctrines dont, faute de traduction française rigoureuse et récente, on ne possède qu’une connaissance vague ou réduite. Philodème, pour ne citer ici qu’un exemple, « petit épicurien » dont les traités rendus enfin accessibles ces derniers temps [2] permettent d’éclairer sous un jour nouveau la doctrine atomiste, trouve ici l’une de ses premières traductions en français (quelques extraits sont ainsi mis pour la première fois à la disposition du lecteur français). Souhaitons que l’élan donné par cette traduction impeccable de Jacques Brunschwig et de Pierre Pellegrin (auxquels il faut rendre un hommage soutenu) incitera les traducteurs et les éditeurs français à se pencher sur un corpus qui reste largement à découvrir en France. Cet ouvrage est un outil de travail des plus précieux pour l’étudiant et le chercheur, mais également une excellente introduction pour le néophyte à des philosophies trop longtemps dédaignées par l’Université française et qui trouvent ici la consécration qu’elles méritent.
Cyril MORANA.
 
NOTES
 
[1] Cf. ci-dessous, p. 245.
[2] M. Gigante et son équipe éditent régulièrement depuis une dizaine d’années les fragments épicuriens retrouvés à Herculanum. La scuola di Epicuro n’a pas encore trouvé de traducteur ni d’éditeur en France...
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Cf. ci-dessous, p. 245. Suite de la note...
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M. Gigante et son équipe éditent régulièrement depuis une ...
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