2002
Revue philosophique de la France et de l’étranger
Analyses et comptes rendus
• Francisco Suárez, La distinction de l’étant fini et de son être. Dispute métaphysique XXXI, présenté, traduit et annoté par Jean-Paul Coujou, Paris, Vrin, 1999, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 289 p., 21,5 × 13,5 cm.
• Francisco Suárez, Disputes métaphysiques I, II, III, texte intégral présenté, traduit et annoté par Jean-Paul Coujou, Paris, Vrin, 1998, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 344 p., 21,5 × 13,5 cm.
• Bernard Mandeville, Pensées libres sur la religion, sur l’Église et sur le bonheur national, seconde édition revue, corrigée et augmentée. Traduit de l’anglais, manuscrit Montbret 475 de la Bibliothèque municipale de Rouen, édité par Paulette Carrive et Lucien Carrive, et introduit par Paulette Carrive, Paris, Honoré Champion, 2000, coll. « Libre pensée et littérature clandestine », 295 p.
• Immanuel Kant, Sur le mal radical dans la nature humaine, éd. bilingue, traduction, commentaire et postface de Frédéric Gain, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2001, 175 p., 14,48 E.
• Johann Gottlieb Fichte, Die späten wissenschaftlichen Vorlesungen I, 1809-1811, édité par H. G. von Manz, E. Fuchs, R. Lauth, I. Radrizzani, Stuttgart, Frommann-Holzboog, 2000, XIV-418 p.
• Johann Gottlieb Fichte, Gesamtausgabe II, 12, Nachgelassene Schriften 1810-1812, édité par Reinhard Lauth, Erich Fuchs, Peter K. Schneider et Ives Radrizzani, Stuttgart - Bad Cannstatt, F. Frommann Verlag - G. Holzboog, 1999, XII-464 p.
• Johann Gottlieb Fichte, Gesamtausgabe IV, 3, Kollegenachschriften, 1794-1799, édité par E. Fuchs, R. Lauth, I. Radrizzani, P. K. Schneider, G. Zöller, Bayrische Akademie der Wissenschaften, Stuttgart - Bad Cannstatt, Frommann-Holzboog, 2000, X-594 p., 524 DM.
Elliot R. Wolfson, Abraham Aboulafia, cabaliste et prophète. Herméneutique, théosophie et théurgie, traduit de l’anglais par Jean-François Sené, Nîmes, Éditions de l’Éclat, 1999, 286 p., 180 F.
Promoteur d’une école de cabale prophétique et extatique, commentateur critique de Maïmonide, figure messianique, cabaliste errant et controversé : la personnalité à la fois complexe et fascinante d’Abraham Aboulafia (1240-1291/1292) a suscité, très tôt, l’intérêt des historiens de la pensée juive médiévale. Dès le milieu du XIXe siècle, les érudits de la Wissenschaft des Judentums ont procédé à l’édition critique de certaines de ses œuvres. Grâce aux travaux menés par Gershom Scholem, puis par Moshé Idel, on connaît mieux aujourd’hui l’activité de cet auteur qui se voua à un but unique : « Desceller l’âme, enlever les nœuds qui la lient » et parvenir ainsi à l’union avec le divin (deveqout). Ou encore, suivant la terminologie philosophique dont use Aboulafia pour mieux la subvertir : l’adhésion à l’Intellect agent.
Vers les années 1950, Scholem a consacré un chapitre entier des Grands courants de la mystique juive à Aboulafia et au « kabbalisme prophétique » qu’il a opposé au « kabbalisme théosophique », courant principal de la cabale espagnole représenté par le Zohar. De cette manière, il a exprimé, dans un langage moderne, la distinction entre la « cabale des Noms divins » (qabbalat ha-shemot) ou « cabale prophétique » (qabbala nevou’it) et la « cabale des sefirot » (qabbalat ha-sefirot) instaurée, à l’origine, par Aboulafia lui-même. Tout en exposant, pour la première fois, la pensée de ce dernier, les analyses de Scholem ont mis en lumière la dimension expérientielle inhérente à sa cabale. Quelques décennies plus tard, Idel a adopté une optique semblable dans son ouvrage L’expérience mystique d’Abraham Aboulafia. Il a accusé la distinction relevée par Scholem en voyant dans les deux types de cabale – la « kabbale aboulafienne » et la « kabbale théosophico-théurgique » – « deux écoles mystiques aux idéaux et à l’expérience radicalement différents ». Inventoriant les caractères propres à chacune de ces deux écoles, Idel a mis en évidence les éléments qui manifestent leur profonde divergence. De cette manière, il a dégagé le principe sur lequel reposent à la fois son interprétation de l’œuvre d’Aboulafia et sa vision de l’histoire de la cabale : les deux thèmes centraux de la cabale espagnole et du Zohar – la théosophie ou réflexion sur les dix émanations divines ou sefirot et la théurgie ou l’efficace des pratiques rituelles et leur influence sur le monde divin – sont étrangers à la cabale prophétique.
Fondées sur la lecture et le déchiffrage de centaines de manuscrits, les recherches de Moshé Idel constituent, à ce jour, la source d’information la plus complète concernant un phénomène extatique dont il discerne la trace jusque chez les maîtres du hassidisme. Tout en reconnaissant l’impact de l’héritage maïmonidien dans la pensée et la terminologie d’Aboulafia, Idel a donné la primeur aux techniques complexes auxquelles recourt ce dernier pour atteindre l’état de « prophétie » et d’union avec le divin. Il a également contribué à une meilleure connaissance d’un domaine relativement négligé jusqu’alors en traitant, dans un second ouvrage, du langage et de l’herméneutique d’Aboulafia, ainsi que de sa conception de la Torah.
La parution du livre d’Elliot R. Wolfson, professeur à l’Université de New York et auteur de nombreuses études sur la cabale, marque un nouveau développement dans le champ des études aboulafiennes. Le lecteur familier des travaux de Wolfson retrouve dans cet ouvrage les qualités dont ce dernier a fait montre dans ses précédentes publications : la clarté et la précision du style, la richesse d’une documentation qui, outre les textes cabalistiques et les recherches modernes sur la cabale, inclut également une série de références empruntées à des domaines aussi divers que la mystique (M. de Certeau), l’ésotérisme (A. Faivre) ou la philosophie (Heidegger et Levinas).
L’un des principaux intérêts du livre de Wolfson est de jeter un nouvel éclairage sur l’œuvre d’Aboulafia. C’est ce qu’indiquent d’emblée les thèmes qui figurent dans le sous-titre de son ouvrage et qui font l’objet, successivement, des trois essais qui le composent : l’herméneutique, la théosophie et la théurgie. Pour Wolfson, il est légitime de qualifier la cabale prophétique d’Aboulafia de « théosophique » et de « théurgique ». Tout en prenant acte des études de Scholem et d’Idel, Wolfson se démarque donc d’elles sur un point essentiel : à ses yeux, il ne faut ni exagérer ni rigidifier la distinction établie par Aboulafia entre la cabale prophétique et extatique dont il se veut le porte-parole et la « cabale des sefirot » promue par ses contemporains. Dans cet esprit, Wolfson formule, dans son introduction, la thèse commune aux différents essais réunis dans son livre. À ses yeux, « Aboulafia était profondément influencé par la langue et le symbolisme de ce que nous appelons aujourd’hui la cabale théosophique » (p. 11). En conséquence, il se propose d’offrir « une présentation plus souple et plus fluide de la cabale prophétique d’Aboulafia, en relation avec la cabale théosophique de sa génération » (p. 12).
Cette volonté de réduire l’écart qui sépare les deux types de cabale est déjà sensible dans le premier essai intitulé « L’herméneutique d’Abraham Aboulafia ». Pour Wolfson, il existe une similitude essentielle entre « l’herméneutique de l’ésotérisme dans la cabale prophétique d’Aboulafia » et « ce que l’on trouve dans la cabale théosophique ». Le trait commun aux deux courants réside, selon lui, dans la distance qui les sépare d’autres formes d’ésotérisme internes au judaïsme : celles qui se font jour, respectivement, dans les sources rabbiniques et dans la philosophie juive médiévale, notamment chez Maïmonide. Contrairement à la définition de Scholem, l’ésotérisme de la cabale ne renvoie pas, pour Wolfson, à une connaissance qui, tout en étant, en soi, communicable, ne l’est pas en pratique à cause des limitations propres aux récipiendaires. Loin d’être circonstanciel, le secret selon la cabale a un caractère ontologique. Pour comprendre la nature de l’ésotérisme cabalistique, il faut donc tenir compte de la dialectique subtile qui s’établit entre l’occultation et la divulgation.
La distinction entre cabale prophétique et théosophique s’atténue encore dans le second essai qui porte sur la « doctrine des sefirot ». Pour Wolfson, on peut à bon droit appliquer le terme de « théosophie » à la cabale d’Aboulafia qui embrasse à la fois la connaissance des dix sefirot et des vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque – des trente-deux voies de la sagesse mentionnées dans le Sefer Yetsira. Cette affirmation qui va, de toute évidence, à l’encontre des thèses d’Idel n’empêche pas Wolfson de relever une différence majeure entre les courants théosophique et prophétique : alors que le premier assimile les sefirot à des « puissances hypostatiques », le second les identifie aux dix intellects séparés.
Dans le troisième et dernier essai consacré à la « Rationalisation mystique des commandements », Wolfson ajoute un élément à sa thèse concernant la proximité entre les deux traditions cabalistiques. Outre une sorte de théosophie, la cabale d’Aboulafia développe, selon lui, une forme de théurgie. De nouveau, Wolfson n’entend pas passer sous silence les différences réelles qui opposent, sur ce point, les courants prophétique et théosophique. Au contraire, il signale qu’Aboulafia n’attribue pas à l’observance des commandements divins (mitsvot) et, plus largement, à l’action humaine une quelconque efficace sur la structure de la divinité. Néanmoins, les deux courants auraient en partage une conception qui voit dans les rites autant de moyens d’atteindre l’état de prophétie ou de conjonction intellectuelle avec la divinité.
Joëlle HANSEL.
Hans Blumenberg, La légitimité des Temps modernes, Paris, Gallimard, 1999, coll. « Bibliothèque de philosophie », 685 p.
Ce livre de Blumenberg (1920-1996) est un classique de l’interrogation contemporaine sur les origines, et la légitimité, de la modernité dans ses relations avec différentes variations de la manière dont s’inscrit dans l’histoire la curiosité théorique, la rationalité scientifique en étant un des vecteurs ; le problème de la légitimité n’étant lui-même compris qu’en liaison au concept d’époque, car seule l’époque moderne s’est conçue comme époque, créant par là même les autres. Initialement paru en 1966, il est traduit par Marc Sagnol, Jean-Louis Schlegel et Denis Trierweiler d’après la deuxième édition de 1988, intégrant les discussions qu’il a suscitées.
Il se déploie selon quatre grands axes :
1 / Une critique de la catégorie de « sécularisation », et de la rhétorique l’accompagnant. Ce sont surtout Éric Voegelin, Karl Löwith et Carl Schmitt qui ont fait de la sécularisation un instrument d’analyse des Temps modernes, caractérisés par une volonté de réaliser une rupture radicale avec la tradition. Blumenberg montre les limites de l’interprétation selon laquelle l’âge moderne n’aurait fait que transposer dans la sphère profane des emprunts cachés à la tradition chrétienne.
2 / Une analyse de l’ « absolutisme théologique » de la fin du Moyen Âge, et de l’échec du détournement de la gnose comme restriction de son retour. En effet, les Temps modernes sont un dépassement de la gnose : la radicalisation de la transcendance divine conduit à la découverte d’un absolu immanent. « Le fait que l’homme doive vivre dans les conditions de l’absolutisme théologique avec “moins de vérité” que l’Antiquité et la haute scolastique ne lui avaient attribué et supposé s’avère être une condition préalable d’une nouvelle définition de la scientificité. »
3 / Une histoire de la curiosité théorique à l’égard des secrets de la nature : le procès intenté à la curiosité par les théologiens et les moralistes comme appartenant au catalogue des hérésies se transforme en reconnaissance d’une pulsion de savoir ayant pour vocation de saisir un invisible immanent, et non un inaccessible transcendant.
4 / Un examen des époques du concept d’époque, et de la notion de seuil historique, à partir des exemples de Nicolas de Cuse et de Giordano Bruno envisagés dans les manières différentes dont ils se rapportent au seuil d’une époque, ce qu’il y a de précopernicien chez le premier étant placé en vis-à-vis de ce qui est postcopernicien chez le second. Chez Nicolas de Cuse, le monde est conçu comme autolimitation de Dieu ; chez Giordano Bruno, il est compris comme auto-épuisement de Dieu.
Si la force du système médiéval était de pouvoir se passer de confirmation, la faculté de réfutation étant suspendue ou retardée, celle de la modernité provient du besoin d’une confirmation constante, quasi quotidienne, des succès de sa méthode.
Par la richesse des perspectives qu’il ouvre, ce livre parvient à faire de la catégorie des Temps modernes un fragment de la réflexion philosophique ; le nouveau concept d’histoire et des conditions de savoir qu’il fait émerger pourrait utilement être confronté à celui qui est mis en œuvre par Marcel Gauchet dans Le désenchantement du monde.
Guy SAMAMA.
Antonella Del Prete, Bruno, l’infini et les mondes, Paris, PUF, 1999, coll. « Philosophies », 127 p.
Ce petit ouvrage est non seulement une présentation très consistante de la cosmologie brunienne, mais encore une introduction aux débats sur l’infinité de l’univers, depuis les Grecs jusqu’au XVII
e siècle
[1]. En effet, l’auteur résume avec grande précision les positions finitistes et infinitistes des Anciens, s’arrêtant surtout sur Aristote, que Bruno réfutera point par point, et sur les épicuriens, avec lesquels le Nolain entretient une complexe relation. Il est ensuite rendu compte des débats médiévaux : en particulier Thomas d’Aquin, qui conçoit l’univers comme un tout ordonné, fini et unique à partir de la collaboration entre sagesse, puissance, bonté et volonté divines, et Occam, lequel, en opérant la séparation des attributs de Dieu et en mettant en avant la toute-puissance, ouvre largement le champ des possibles, mais renonce du même coup à une véritable science cosmologique.
Contre les médiévaux et à travers la reprise critique de la cosmothéologie de Nicolas de Cuse, mais aussi de ses contemporains néoplatoniciens Palingène et Patrizi, Bruno s’emploie à prouver l’infinité de l’univers. Ces preuves longuement développées en
De l’infini
[2], puis dans le
De Immenso, reposent sur l’ontologie de
De la cause « où Bruno a fondé une métaphysique dans laquelle l’acte et la puissance, la forme et la matière, le vouloir et le pouvoir s’unissent dans l’Un » (p. 44). Il parvient ainsi à affirmer « l’identité de la liberté et de la nécessité », qui repose sur l’unité en Dieu de la puissance, de la volonté et de la bonté. Dès lors, « si Dieu crée tout ce qu’il peut faire, l’univers ne saurait être fini » (p. 46). « Simulacre » de ce Dieu un, l’univers de Bruno est homogène et uniforme : sa matière est partout la même, il n’est pas divisé en sphères et lieux différenciés, « les mêmes lois expliquent les changements des corps terrestres ainsi que le mouvement des corps célestes » (p. 56). Tout en maintenant la distinction entre Dieu et l’univers, « Bruno élimine la transcendance, en faisant de ces deux êtres les faces d’une même réalité, qui ne sauraient exister indépendamment l’une de l’autre » (p. 74).
L’auteur montre alors ce que ce monisme a de radicalement incompatible avec le christianisme : Bruno trouve Dieu « à travers son omniprésence dans sa véritable image, l’univers » (p. 73), lequel occupe en fait la place du Christ, que le Nolain sera accusé d’avoir traité de « triste personnage » lors du procès, et dont il se présente lui-même comme la figure antithétique (p. 72)
[3].
L’ouvrage se termine par l’examen des réactions à la cosmologie brunienne au cours du XVIIe siècle, avec, d’une part, les auteurs qui rejettent l’infinité sur la base de l’astronomie (Kepler, Campanella) et, d’autre part, ceux qui réfutent d’abord la théologie et la métaphysique du Nolain, en faisant valoir la liberté de Dieu, comme Gassendi, Mersenne et Charles Sorel. De ces deux derniers, l’auteur présente opportunément quelques extraits à la fin de l’ouvrage, tirés, pour le premier, de l’Impiété des déistes, et, pour le second, de la Science universelle et de la Perfection de l’homme.
Jean-Pierre CAVAILLé.
Machiavel, De Principatibus / Le Prince, trad. et commentaire par Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, texte italien établi par Giorgio Inglese, Paris, PUF, 2000, coll. « Fondements de la politique », 643 p., 198 F.
Nicolas Machiavel, Il Principe, fac-similé de l’édition originale de Blado, Rome, 1532, Le Prince, trad. de Gohory, 1571, et Le Prince, trad. d’Amelot de la Houssaie, 1682-1692, Paris, Ivrea - Champ libre, 2001, 316 p., 150 F.
L’édition du Prince parue aux PUF se recommande d’elle-même. La présentation intitulée « Le laboratoire florentin » inscrit « le texte de Machiavel dans le contexte des guerres d’Italie et des débats animés qui, à Florence, ont infléchi l’histoire de la pensée politique moderne » (p. 1-30). Précédée d’une note des traducteurs (p. 31-37), la traduction du texte « entièrement inédite » et prenant « les positions traditionnelles à contre-pied » reçoit en regard la version « récemment établie par Inglese » (p. 38-211). Font suite des notes en guise de commentaire linéaire, « le premier qui soit disponible en français », le Caprice à Soderini et la Lettre à Vettori du 10 décembre 1513 (p. 213-544). La postface, intitulée « Sur la langue du Prince : des mots pour comprendre et agir », s’attache à expliquer des mots tels « qu’on a envie de les appeler des concepts », des « concepts-outils » dans le cadre de « la recherche d’une nouvelle langue de la politique », d’une langue « radicalement matérielle » (p. 545-610). Suivent bibliographie, index et glossaire (p. 611-640). Il s’agit donc d’un ouvrage de poids affecté au « petit volume » que Machiavel présenta, peut-être, à un fils sans avenir des Médicis, mais qu’il adressait, selon le mot de Gramsci relevé par les auteurs après Inglese, « à ceux qui ne savent pas » (p. 610).
En raison de son important appareil et de la nature de son projet, cette édition, sans tenir toutes ses promesses et sans atteindre la qualité d’un certain nombre d’éditions italiennes, remplit en France un vide éditorial qui lui donne de bonnes raisons de s’imposer. Comme la traduction ne se veut pas indépendante d’une interprétation du texte, je me bornerai à donner quelques indications et clarifications à ce sujet.
En l’absence du manuscrit autographe du Prince et du fait de l’impossibilité de fixer avec certitude le manuscrit source dont dériveraient les copies, les philologues et curateurs récents de cette œuvre se disputent le droit de compiler de façon différente les variantes manuscrites et peuvent tirer de là un baume de nouveauté et de légitimité. L’interprétation générale qui parcourt présentation, commentaire et postface de cette édition française semble, en effet, se fonder largement sur les potentialités offertes par la version récemment reconstituée par Inglese et sur le rejet de l’édition originale de Blado (Rome, 1532) « qui constitua la vulgate du texte qui circula pendant les trois siècles suivants » et qui serait « marquée par une importante réélaboration linguistique » (p. 35). Par ce rejet est uniformément disqualifiée la tradition : le débat, « instruire un prince ou éduquer ses sujets », « qui a été au cœur des oppositions sur la lecture de Machiavel du XVIe au XIXe siècle », serait « quelque peu dépassé » (p. 596). On pourrait maintenant « renforcer le primat de cette logique républicaine » commune au Prince et aux Discours (p. 609) et découvrir enfin la force et la persistance des « fermes convictions républicaines de Machiavel », « jusqu’à sa mort » (p. 334). Sans doute doit-on comprendre que, après sa mort en 1527, Machiavel se serait renié, c’est-à-dire que l’édition posthume, par Antonio Blado, du Principe serait le fruit de toutes les dérives interprétatives. Aussi importe-t-il d’enraciner ces textes « dans les troubles et les inquiétudes du temps » (p. 609).
Mentionnons l’oubli du fait que les différents courants d’interprétation de Machiavel, difficilement réductibles à l’alternative susmentionnée, se sont exprimés avant même l’édition de Blado. Mentionnons aussi l’équivocité du nom de « républicain » et les difficultés herméneutiques de la compréhension de l’idée machiavélienne de république en termes de « conviction » : si ce terme est éventuellement approprié à propos de Guichardin, il est douteux que les prises de position théoriques de Machiavel soient réductibles à un acte de foi et à une expression simplement partisane. On peut ainsi se demander si, de façon générale dans l’apparat critique, l’inscription du texte de Machiavel dans un contexte dominé essentiellement par l’optique guichardinienne n’introduit pas des préjugés risquant de produire, en gommant d’importantes différences entre Machiavel et son « ami » Guichardin, des simplifications historiques et des réductions théoriques.
Dès lors que n’est pas conservé l’autographe original et/ou que la fortune d’un texte s’est construite avec une certaine indépendance par rapport à cet original, selon les altérations des copistes puis les arrangements d’un éditeur, la question de savoir ce qu’est un auteur pourrait paraître sans fond si des différentes versions disponibles émergeaient effectivement des variantes substantielles. Dans son édition grand public du
Principe, Giorgio Inglese se contente de renvoyer à la technicité extrême de son édition critique,
De Principatibus, où sont recensées et étudiées les différentes copies manuscrites connues et leurs variantes
[4]. Dans cette édition critique, le philologue reconnaissait prudemment « la valeur instrumentale et fonctionnelle de l’arbre généalogique » retenu, et l’absence d’univocité de ces éléments, dont « l’efficacité canonique décroît quand décroît l’intensité des contrastes sémantiques et stylistiques entre les variantes ». Ainsi, la constitution du texte proposée après ce travail exceptionnel apparaissait à Inglese lui-même comme « provisoire » et « incertaine » (p. 154-155). Après avoir étudié la révision de Blado, il concluait que cette révision « n’a pas entamé la structure conceptuelle de l’opuscule » (p. 30). En réponse à l’ouvrage que Mario Martelli consacra à la critique systématique des choix opérés par Inglese
[5], ce dernier notait encore récemment que « la substance de l’
œuvre est sauve, même dans le pire des manuscrits du
Principe, et est sauve de toute façon dans le texte de Blado avec lequel, du XVI
e au XIX
e siècle, les Européens se sont fait l’idée que ce texte est un chef-d’
œuvre de la pensée politique »
[6].
Les Éditions Ivrea - Champ libre ont donc choisi d’assurer la diffusion d’un document fondamental en éditant un fac-similé (malheureusement un peu terne) du Principe à partir de l’édition originale de Blado. Si Blado avait accompagné le Principe d’autres textes du Florentin, cet éditeur, à l’instar de Machiavel, a voulu que rien n’honore cette œuvre, sinon sa matière : il ne l’a ornée d’aucune chose. Ce choix, modeste et courageux, laisse au lecteur le soin de découvrir par lui-même ses propres outils, chronologies et dictionnaires. « En miroir », néanmoins, « singulièrement s’éclairant » (p. 9), sont publiées les deux traductions françaises qui demeurent historiquement les plus importantes : celle, assez littérale, de Jacques Gohory (1571), et celle de Abraham-Nicolas Amelot de la Houssaie (1682-1692), plus libre mais « écrite dans le français actuel ». Ces deux traductions ne sont pas données en fac-similé mais, semble-t-il, copiées fidèlement. De celles-ci, compilées et arrangées selon les goûts et les besoins supposés de l’époque, dérivent principalement les traductions plus récentes. L’éditeur a voulu les restituer débarrassées de leurs scories ultérieures. Dans son souci d’apuration et de retour aux sources, il a aussi supprimé l’appareil de Gohory et celui d’Amelot. Dans la mesure où ces deux traductions maintiennent une ambiguïté certaine sur le point fondamental où Blado, typographe de la papauté, a commis sur le texte de Machiavel une simplification de sens rapidement corrigée par Giunta (Florence, 1532), tout laisse penser que cette modification de Blado ne pouvait, par elle-même, avoir de conséquences interprétatives considérables ou permettre de convaincre Machiavel de s’être contredit grossièrement ; et l’éditeur n’en fait pas même mention. Disons quand même que Machiavel, dans l’exhortation finale, n’a pas signifié que la maison Médicis détenait sa puissance de Dieu et de l’Église, mais que détenir le pouvoir dans l’Église lui donnait un surcroît de puissance (chap. 26 [8]). Ce qui est donc rendu accessible à tout le monde par l’éditeur Ivrea est à la fois le minimum de base sans fard et la substance la plus grave, la plus précieuse.
Jérémie BARTHAS.
Gérald Sfez, Machiavel, la politique du moindre mal, Paris, PUF, 1999, coll. « Bibliothèque du Collège international de philosophie », 358 p.
Dans le sillage d’un précédent ouvrage, Machiavel, le Prince sans qualités, Gérald Sfez poursuit une réflexion sur une pensée du politique pour notre temps. Le machiavélisme, croit-on, « ressemble » à Machiavel, son modèle dont il est issu. Il en serait plutôt une image contraire, la pensée machiavélienne s’affirmant comme une pensée du courage politique. Car Machiavel pense une économie du mal où se joue l’équivoque du moral et du politique dans toute action légitime. Le fil directeur de toute l’œuvre est celui des bons usages du mal, celui de la cruauté, de la discorde civile comme de la sévérité de la loi.
Dans le Genre des miroirs, le Prince de Machiavel dessine une figure d’un Prince sans qualités. N’en ayant aucune en particulier, il fait usage de toutes, les bonnes comme les mauvaises, selon les circonstances. Devant répondre aux exigences contradictoires d’afficher la continuité et le changement, d’épouser les circonstances et de forcer les événements, il révèle à la fois une autonomie du politique et sa dépendance à l’égard de conditions qu’il n’a pas choisies, mais avec lesquelles il est amené à composer. Il conquiert ainsi une autorité, jamais incontestable, et liée à l’inachèvement du processus politique ; à peine un sujet, au moment où, déployant sa virtù, en résonance avec les passions (umori) des forces politiques, il offre un modèle de la décision politique. Si ce prince machiavélien nous intéresse, ce n’est pas seulement par ses ressemblances avec un autre, côté chinois, dans sa capacité d’épouser le paysage, mais parce que son intervention révèle la nature de l’acte de gouverner, représentant ainsi l’exécutif quel que soit le degré de complexité de l’administration des choses.
Cette analyse s’élargit à un examen du régime républicain, qui représente un meilleur accord entre l’exigence de la décision gouvernementale et celle de l’expression du différend. Une idée de la république s’y dessine, reliant l’égalité devant la loi au respect de l’hétérogénéité des enjeux politiques entre différentes forces sociales. Elle n’est pas conforme à l’humanisme civique, sans pour autant céder sur la liberté et l’égalité. Épousant la forme même de l’activité politique, le style machiavélien est fait d’une cohérence brisée, d’une multiplication de perspectives souvent peu conciliables ; style de pensée aussi éloigné de l’utopie des systèmes de philosophie politique que d’un réalisme positiviste, avec lequel on serait tenté de le confondre.
Cette reconstruction de l’idée de vérité en politique nous éclaire sur notre temps.
Guy SAMAMA.
Francisco Suárez, La distinction de l’étant fini et de son être. Dispute métaphysique XXXI, présenté, traduit et annoté par Jean-Paul Coujou, Paris, Vrin, 1999, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 289 p., 21,5 × 13,5 cm.
La dispute XXXI ici présentée (en traduction seule) s’intitule L’essence de l’étant fini en tant que tel, son être, et leur distinction réciproque. Elle est précédée d’une introduction du traducteur intitulée « La généalogie d’une ontologie de l’essence » (p. 9-36), et suivie d’une bibliographie (p. 271-282), d’un index des noms propres (p. 283-284) et d’un index des termes (p. 285-289). Les notes sont consacrées à préciser les références indiquées par Suárez, à renvoyer à d’autres passages de la Dispute, et à signaler à l’occasion les différences textuelles entre l’édition de Salamanque des Disputationes (1597) et l’édition Vivès des Opera omnia, vol. 25. Il est regrettable que dans les deux index, les références aient apparemment été établies sur un état de l’impression autre que celui qui est présenté.
Jean JOLIVET.
Francisco Suárez, Disputes métaphysiques I, II, III, texte intégral présenté, traduit et annoté par Jean-Paul Coujou, Paris, Vrin, 1998, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 344 p., 21,5 × 13,5 cm.
Ces trois « disputes » traitent respectivement de la « Nature de la philosophie première ou métaphysique » (p. 49-195) ; de « La raison essentielle ou le concept de l’étant » (p. 197-291) ; et « Des propriétés et des principes de l’étant en général » (p. 293-325). Seule la traduction en est offerte
[7]. Elles sont précédées d’une introduction du traducteur intitulée « Suárez et la renaissance de la métaphysique » (p. 7-45) ; on relèvera cette phrase de sa conclusion : « Ainsi est ouverte la voie à l’expression de ce que Heidegger nommera “le caractère fondamental de la métaphysique moderne” : l’interrogation sur l’étant en sa totalité, et l’implication du questionneur dans ce questionnement » (p. 45). Le texte est suivi d’une bibliographie nourrie (p. 327-339) et d’un index des noms propres (p. 341-342) qui renvoie à ceux qui figurent dans la traduction. Les notes sont exclusivement consacrées à préciser les citations faites par Suárez.
Jean JOLIVET.
André Bord, La vie de Pascal, Paris, Beauchesne, 2000, 234 p., 180 F.
Alors que la plupart des ouvrages consacrés à Pascal partent de son œuvre, c’est ici la vie qui est prise comme principe d’approche, pour retrouver un Pascal réel et donner un nouvel éclairage sur l’œuvre elle-même. Les recherches de l’auteur concernant la famille de Pascal, notamment dans les milieux religieux des Carmes, vont conduire à un rapprochement entre ce courant spirituel et l’œuvre de Pascal. On y retrouve des traces importantes de la lecture de Jean de la Croix. Le recours à la documentation irremplaçable réunie par Jean Mesnard dans son édition des Œuvres complètes de Pascal met en valeur des points marquants d’une biographie riche, permettant d’avoir sur cette œuvre un regard neuf, et aussi de relier d’une façon parfois critique les vies écrites par la famille même de Pascal.
On peut distinguer quatre perspectives. L’auteur étudie d’abord la formation du génie, à partir du milieu familial, en suivant l’acquisition des connaissances et les premières relations sociales, sans oublier les tourmentes politiques. Le second point de vue est constitué par la conversion que l’auteur considère comme unique, située en 1646, lors de l’accident d’Étienne Pascal et des soins qui lui sont donnés pendant trois mois par des personnes nourries de la spiritualité de Saint-Cyran. Les travaux scientifiques sont situés avec précision, comme est analysée la tension familiale liée à la vocation religieuse de Jacqueline, ainsi que le retentissement de la mort du père. Les liens avec les Carmes se développent à ce moment. La troisième perspective concerne le mystique confronté à la profession de foi de Jacqueline à Port-Royal, mais en même temps fréquentant la cour, ayant des amis divers, jetant aussi les fondements d’une apologétique. Une analyse renouvelée de la nuit du 23 novembre 1654 profite de la confrontation avec l’œuvre sanjuaniste. On suit alors Pascal dans sa vie religieuse active et l’entreprise des Provinciales, le concours de la roulette. La fin de la vie de Pascal montre d’abord en 1660 une retraite auprès des Carmes de Clermont, pendant un séjour chez les Périer. On le voit soucieux de trouver un bon usage des maladies, d’affronter les dissensions de Port-Royal, d’inventer les transports en commun. Il est confronté à des deuils qui l’affectent. Ses derniers mois et ses derniers jours sont étudiés avec minutie ils montrent un homme proche de la sainteté. En appendice est proposée une étude confrontant Plotin, Montaigne et Pascal.
Cette étude attentive de la vie de Pascal permet bien de situer les œuvres dans leur contexte historique, dans des problématiques existentielles, dans le cheminement de la vie spirituelle. C’est bien l’homme que l’on trouve derrière l’œuvre.
Michel ADAM.
Sacha Bourgeois-Gironde, Reconstruction analytique du cogito, Paris, Vrin, 2001, coll. « Analyse et philosophie », 286 p.
Cet ouvrage entend proposer « une interprétation du cogito cartésien en philosophie analytique » (p. 9). Une lecture charitable de cette formule conduit à supposer que l’auteur va chercher à convoquer des concepts et des méthodes d’analyse propres aux « philosophes analytiques » pour élucider le problème posé par le cogito, c’est-à-dire pour rendre compte du lien manifestement « spécial » qui semble unir « je pense » à « je suis » dans les diverses formulations cartésiennes. Et, en effet, l’ouvrage tente bien d’exploiter une bonne partie de la vaste littérature « analytique » consacrée aux pensées en première personne et aux auto-attributions de croyances.
L’auteur ne s’attarde guère d’abord sur les diverses formulations cartésiennes du lien entre cogito et sum. L’essentiel est que l’assertion cogito offre un appui à l’assertion de sum et c’est donc ce lien, en premier lieu épistémique, qu’il s’agit d’élucider. L’auteur rejette d’abord deux interprétations : celle que Descartes lui-même avait écartée et qui voudrait qu’on ait affaire à un enthymème dont la prémisse cachée serait « pour penser, il faut être », mais aussi celle suggérée par Hintikka et selon laquelle « je suis » serait pragmatiquement ou performativement impliqué par « je pense ». La thèse de l’auteur est que le lien entre « je pense » et « je suis » tiendrait à ceci que la prémisse « je pense » ferait référence à ce qu’il appelle un « fait indexical » (p. 271) et, par cette expression, il semble vouloir désigner un fait qui enveloppe une perspective sur lui-même. En formant la pensée « je pense », je ne me contenterais pas d’avoir ce que l’auteur appelle un « contenu mental » présent à l’esprit, mais ce contenu impliquerait qu’on le pense ou qu’il est objectivement pensé, il impliquerait « l’existence d’un mode de présentation lié lui-même de manière nécessaire à l’existence d’un penseur » (p. 246) et c’est ce que manifesterait, réflexivement, le « je suis ».
Cette thèse a quelque ressemblance avec celle de Christopher Peacocke selon qui, en vertu des propriétés d’un état conscient, l’auto-attribution d’un état conscient garantirait au sujet de cette attribution qu’il est le « propriétaire » de l’état conscient qu’il s’attribue (Being Known, Oxford, Clarendon Press, 1999, p. 272-279). Mais cette ressemblance est purement accidentelle, car l’auteur a surtout voulu proposer une interprétation du cogito qui essayât d’exploiter le caractère indexical de cette pensée. Or, ce qui, selon l’auteur, est indexical dans la pensée « je pense », c’est « le prédicat mental “pense” », un terme « dont la valeur sémantique dépend de la présence dans le contexte d’énonciation d’une certaine propriété, en l’occurrence d’une certaine propriété mentale » (p. 268). Cette affirmation est évidemment curieuse, puisque l’assertion « quelque personne pense » n’a rien d’indexical. L’auteur veut donc sans doute dire que l’indexicalité de « je » se transférerait au prédicat. Mais cette interprétation est clairement erronée puisque, comme Descartes l’avait lui-même remarqué, la pensée « je me promène » n’implique pas que je suis me promenant. Si la force particulière de la pensée « je pense » est donc clairement due à la fois à son sujet « je » et à son prédicat « pense », l’explication de la force illative de cette pensée devrait tenir compte de la contribution sémantique et cognitive de chacun des deux termes qu’elle renferme, ce que l’auteur a peut-être cru faire, mais que le lecteur est bien en peine, malgré sa bonne volonté, de discerner.
Le principal défaut de cet ouvrage réside donc moins dans la thèse qu’il défend que dans la manière dont il l’expose : un lecteur qui n’aurait pas déjà une certaine familiarité avec la littérature exploitée par l’auteur serait en effet souvent bien en peine de comprendre ce qu’il veut dire. C’est d’autant plus dommage qu’un exposé précis sur le renouvellement des interprétations du cogito à la suite des travaux « analytiques » sur la pensée en première personne aurait été utile au lecteur que la philosophie de Descartes intéresse.
Stéphane CHAUVIER.
Geneviève Brykman, Locke. Idées, langage et connaissance, Paris, Ellipses, 2001, 125 p.
Dans cet ouvrage, G. Brykman offre une présentation claire des principales doctrines de Locke contenues dans les livres I à III de l’Essay, sur la théorie des idées et du langage (mais la théorie de la connaissance du livre IV est absente ici). Il s’agit d’un commentaire détaillé, qui expose ces doctrines avec compétence, et qui constitue, avec les travaux récents de J..M. Vienne, F. Duschesnau, Y. Michaud, M. Parmentier et E. Balibar, une addition bienvenue à la connaissance de la philosophie théorique de Locke en langue française. G. Brykman insiste pour sa part sur deux points : en quel sens la « voie des idées » lockéenne se démarque de celle de Descartes, et en quel sens elle est, avant même Kant, une forme de philosophie critique. Elle établit aussi d’intéressants rapports avec Spinoza sur les mêmes sujets. Le seul reproche que je lui ferai est celui d’une certaine timidité : en dépit d’une excellente connaissance des commentaires récents de langue anglaise, bien répertoriés (ouvrages de Mackie, Alexander, Yolton, Tipton, Ayers notamment), elle ne tente pas de dégager l’actualité des thèses de Locke dans la philosophie contemporaine, sur, par exemple, la distinction des qualités premières et secondes, les noms de substance, ou la théorie du langage (à noter la curieuse absence des écrits de J. Bennett).
L’érudition, la compétence et la finesse des historiens français de la philosophie anglaise classique ne fait plus de doute, et ils peuvent se mesurer sans difficulté aujourd’hui à leurs collègues anglo-saxons. Mais ce qui leur manque, à mon sens – et cela saute aux yeux quand on lit le monumental Locke de Ayers, dont seul un maigre extrait est disponible au Seuil en version française –, c’est une certaine profondeur de vue historique, car si les philosophies de Locke, de Berkeley, de Hume et de Reid sont bien inscrites dans leur époque, il est tout aussi intéressant et important de les confronter à leurs descendants au sein de la tradition empiriste (Mill, Russell, Moore, ou les philosophies du langage et de l’esprit contemporaines) qu’à la tradition rationaliste. Tout se passe encore comme si l’on voulait montrer, contre le cartésianisme triomphant de la tradition française (Condillac et les idéologues ont perdu la partie) que les grands britanniques ne sont pas les simplets qu’on les dépeint. L’objectif est à présent atteint. Mais ne serait-il pas tout aussi intéressant de voir combien leurs conceptions ont encore de la force dans la philosophie d’aujourd’hui ?
Pascal ENGEL.
Olivier Cauly, Comenius. L’utopie du paradis, Paris, PUF, 2000, coll. « Philosophies », 128 p., 48 F.
Est fidèlement mis en valeur le message d’un grand réformateur, fondateur de la science de l’éducation, précurseur des organisations internationales, pacifiste, théologien protestant hétérodoxe : Comenius fut une conscience universelle de l’humanité. Devant la condition infernale du monde inhumain (exposée dans une anti-utopie), la pensée coménienne entend restaurer l’unité panharmonique grâce à l’institution d’une éducation, d’une philosophie, d’une religion et d’une politique universelles. Le fondement en est une pansophia christiana, réflexion de la sagesse divine en l’esprit humain. Comenius préconise, au nom du droit naturel, trois organismes internationaux : Conseil des lumières pour contrôler la diffusion des idées ; Tribunal de paix, trait d’union entre les États, ayant pour mission d’établir une paix universelle fondée sur la justice ; Consistoire religieux. La politique doit être une praxis morale. Le philosophe tchèque condamne toute violence, notamment la torture. Il demande l’abolition de la peine de mort, un usage minimal de la prison conçue comme rééducation, un désarmement universel et une profonde réforme économique et sociale avec répartition équitable des richesses et limitation de la concentration des moyens de production. Il faut pacifier l’économie en vue de la paix sociale et mondiale. Une paradisiaque éducation égalitaire en est la condition. L’être humain est partout et toujours éducable. Sa nature n’a d’inné que la pure aptitude à être éduqué et ses facultés émergent comme un processus en développement.
Jean-Marc GABAUDE.
Paul Cazayus, Pouvoir et liberté en politique. Actualité de Spinoza, Sprimont (Belgique), Pierre Mardaga, 2000, 239 p.
C’est un travail fort riche qui est présenté au lecteur sous un volume relativement restreintes. Divisée en deux grandes parties, l’étude de Cazayus s’ouvre sur une mise en perspective historique de l’œuvre politique de Spinoza, « philosophe révolutionnaire » dont l’originalité politique a notamment consisté à intégrer, synthétiser et dépasser diverses influences parmi lesquelles l’évangélisme humaniste d’Érasme, le réalisme machiavélien, le rigorisme de Luther et Calvin, l’absolutisme de Bodin, le despotisme de Hobbes, sans oublier sa dette à l’égard de l’Antiquité (on sait Spinoza lecteur attentif de Sénèque et d’Aristote). L’auteur ne se contente pas d’indiquer les divers points de rencontre de toutes ces philosophies avec celle de Spinoza, il va également chercher à travers le récit historique de la persécution des juifs d’Espagne et du Portugal, à travers les détails de la biographie de Spinoza (notamment l’épisode de son excommunication et ses conséquences sur le penseur), l’histoire ancienne des Hébreux et les livres saints du judaïsme, l’histoire des Pays-Bas au XVIIe siècle, toutes les données susceptibles d’éclairer sa pensée politique, pensée qui constituera la totalité des analyses de la seconde partie du livre.
Éclairer la philosophie politique de Spinoza, c’est révéler son indéfectible liaison à la métaphysique et à l’éthique. Comme le montre l’auteur, les traités politiques de S. renvoient régulièrement à l’Éthique, « le sage tel qu’il se conçoit dans sa liberté rationnelle ne saurait se désolidariser des autres hommes », et c’est dans la Cité qu’il trouvera la liberté la plus grande, liberté qu’il mettra en œuvre et en acte.
À travers l’analyse des prises de position spinozistes en faveur de la démocratie, de ses critiques de la haine et du remords, l’auteur nous convie, dans un style clair et stimulant, à repenser l’actualité politique d’un Spinoza, dont la pensée s’inscrit à la fois dans le temps (elle est historiquement datée), et à la fois hors de lui de par la fraîcheur et la justesse de son propos. Sans révolutionner véritablement les études spinozistes (mais est-ce d’ailleurs bien son propos ?), l’ouvrage propose une belle synthèse de ce qu’un honnête homme se doit de savoir sur la question.
Cyril MORANA.
Germana Ernst (éd.), Tommaso Campanella, Intr. de Nicola Badaloni, Rome, Istituto Poligrafico e Zecca dello Stato, 1999, LV + 1027 p. (Centro libri per Mille anni).
Cette édition d’un corpus de textes campanelliens s’adresse à un large public, et non aux seuls spécialistes, grâce à ses traductions exactes en langue italienne, aux introductions historiques et critiques très soignées et à ses annotations. Précédée par une ample introduction de Nicola Badaloni et par un ensemble d’apparats critiques (chronologie, biographie et bibliographie de Campanella), de même qu’une note critique et une section sur la « fortune » au XVIIIe siècle, par Eugenio Canone, la section des textes est répartie en trois domaines : Écrits autobiographiques et littéraires, Philosophie et nature, Pensée politique, permettant de rétablir une plus juste image historique de cette œuvre. Ce recueil met en évidence la fécondité créatrice du philosophe de Stilo, tout en abordant le problème du schème complexe qui l’exprime du point de vue littéraire. Dès ses premières éditions, la production de Campanella a donné lieu à une série surprenante et chaotique d’écritures différentes, qui appellent des instruments critiques très fins. Il suffit de considérer le labyrinthe des éditions de Francfort et de Paris, avec leurs relations réciproques, ou l’héritage confus des écrits politiques légués par le Dominicain, ou encore les « développements imposants » de la théologie (c’est l’expression de Luigi Firpo), qui ont été considérés à tort comme des aspects secondaires de l’œuvre, sans doute à cause de leurs aspérités.
L’un des aspects de cette œuvre que Germana Ernst nous invite à mieux connaître est celle qui concerne l’astrologie, avec deux petits ouvrages très suggestifs, le livre septième Astrologicorum, De siderali fato vitando et le texte apologétique en sa défense (Apologeticus ad libellum de siderali fato vitando). Avec Campanella, la philosophie du début du XVIIe siècle, malgré tout son mathématisme et son rationalisme, prolonge la pensée de la Renaissance qui ne fait pas de distinctions trop nettes entre l’évidence et le quantitatif d’une part, l’occulte et sa trame secrète d’événements imprévisibles et incertains d’autre part.
Tout le recueil vise à rendre évident et à expliquer le système des articulations qui assurent l’unité des contenus différents et des expressions multiples de l’activité intellectuelle de Campanella. Cette intention s’apprécie tout particulièrement dans la section sur la réflexion politique du Dominicain, « terrain inculte et rocailleux », disait Luigi Firpo. À côté de la Monarchia di Spagna et de la Città del Sole (pour ne rien dire des œuvres tardives de la période profrançaise), des textes comme la quatrième des Quaestiones politicae (sur la république parfaite) et les Aforismi politici, semblent indiquer aux lecteurs les bases véritables de l’édifice politique campanellien. Le paradis ensoleillé, où se trouve la cité héliaque visitée par le Génois, est déduit à partir d’une méditation, difficile et obscure pour la plupart des lecteurs, sur une possible compatibilité entre la religion naturelle et le christianisme. Rien n’étant plus urgent, ni moins banal pour ceux qui, comme Campanella, considéraient la vie civile comme obscurcie et dépravée par l’ignorance des lois naturelles fondamentales. Au moment de dépeindre la scène suggestive de son « corpo di repubblica », il voulut donc donner une forme complète et systématique à une doctrine politique ordonnée selon des principes de sagesse qui auraient conformé la loi humaine à la loi divine. Donner l’ensemble des écrits politiques conçus et produits pendant les premiers mois très dramatiques du XVIIe siècle, c’est mettre en scène le processus de leur procréation, en dévoilant les chemins tortueux de la créativité prophétique et politique de Campanella, à la recherche du rythme mélancolique de ses procédés de pensée, des tons hauts et bas de son activité intellectuelle.
La publication de ce corpus nous rapproche beaucoup de Tommaso Campanella, en éclairant d’un jour nouveau son style de vie et de pensée. Souhaitons que cette publication soit une étape intermédiaire vers la production d’éditions définitives des œuvres du philosophe de Stilo. Ce sont des vœux que d’autres, jusqu’à présent par trop indifférents, devraient prononcer, en répétant les mots du plus ancien parmi les éditeurs du moine incarcéré : « Personabit clarius. »
Luigi GUERRINI.
François Duchesneau, Les modèles du vivant de Descartes à Leibniz, Paris, Vrin, 1998, coll. « Mathesis », 402 p.
L’œuvre de François Duchesneau comporte essentiellement trois types de travaux. Tout d’abord, des monographies examinant certains aspects épistémologiques de la pensée de philosophes de l’âge classique : ainsi, L’empirisme de Locke (Nijhoff, 1973) démontrait l’importance de la relation de Locke à Sydenham dans la définition du pessimisme gnoséologique caractéristique de la conception de la connaissance expérimentale développée dans l’Essay. Ensuite, des essais de synthèse en histoire des sciences de la vie, comme la monumentale Physiologie des lumières (Nijhoff, 1982) qui offrait, par exemple, sur les doctrines de Haller et Barthez des chapitres de référence. Des réflexions sur la méthode et les acquis de la connaissance scientifique contemporaine, enfin, que couronne sa Philosophie de la biologie (PUF, 1997). Le présent ouvrage jette un pont entre les deux premiers types de publications en examinant comment, au XVIIe siècle, l’étude de l’être vivant, dans un contexte de développement des mathématiques et de la mécanique, et donc aussi de redéfinition de ce qui est naturel et susceptible d’explication naturelle en général, a été l’objet de recherches multiples (détermination des microstructures, explication des phénomènes de génération et d’intégration fonctionnelle, définition du statut du tout organique), objet dont le caractère singulier et paradoxal a provoqué l’essai de diverses méthodes qui toutes ont tenté de relever le défi du complexe et, de ce fait, d’éprouver leur propre fécondité heuristique. Un tel ensemble mérite d’être lu au-delà du cercle étroit des recherches sur l’histoire de l’appréhension scientifique des phénomènes vivants, car l’impressionnante érudition qui y est déployée permet exemplairement pour le philosophe de passer d’une vision abstraite, où l’histoire de la pensée est décomposée en œuvres canoniques disjointes et closes sur elles-mêmes, au continuum sous-jacent engendré par la réalité des héritages, des échanges et des emprunts, comme lorsqu’est restituée à Harvey sa fidélité à Aristote (chap. I), ou que la conception leibnizienne de l’organisme est éclairée par l’analyse des natures plastiques selon Cudworth (chap. V) et de l’animisme stahlien (chap. IX). Que le chapitre final soit consacré à Leibniz s’explique sans doute non seulement par la place particulière de l’œuvre de celui-ci dans le contexte du iatromécanisme, mais aussi par ce que François Duchesneau appelait dans la conclusion de Leibniz et la méthode de la science (PUF, 1993), le « contenu programmatique » de sa méthode, qui ouvre sur l’interrogation contemporaine suscitée, par exemple, par le double langage, biochimique et informationnel, de la génétique.
Denis FOREST.
Daniel Garber, La physique métaphysique de Descartes, trad. de Stéphane Bornhausen, Paris, PUF, 1999, coll. « Épiméthée », 485 p., 248 F.
Ce livre trouve son centre de gravité dans la deuxième partie des Principes de la philosophie de Descartes (1644). C’est dire combien y prennent de place les notions d’étendue, de figure, de lieu, d’espace, de plein, de vide, de mouvement et de lois du mouvement. Descartes entendait inaugurer par là une physique des principes, rien d’autres qu’une métaphysique, comme s’il voulait constituer un nouveau système philosophique pour remplacer l’ancien, le scolastique, usé jusqu’à la corde, comme s’il voulait enterrer le manuel d’Eustache de Saint-Paul (Summa philosophiae, 1609) qui avait cours dans les Écoles. Ce ne fut pas du goût de tout le monde. Mersenne y répugnait et Deschamps se moquait : « J’ai trouvé bien étrange qu’il fasse les petites parties de l’eau comme de petites anguilles et celles du sel comme de petites aiguilles difficiles à ployer » (Deschamps à Mersenne, 1644). Et Pascal, dont il faut entendre la voix lorsqu’il s’agit de Descartes, y contredit : « Comme les expériences sont les seuls principes de la physique... » (Préface, Sur le traité du vide). On pourra s’étonner aussi de ce copernicien, toujours Descartes, qui affirme que la Terre se meut, tout en demeurant immobile. Rien que de cohérent avec sa définition du mouvement comme transport. Et de conséquent avec le choix du situs de l’observateur, comme le confirme l’analyse du système de Tycho (in Principes, IIIe partie). Tout se passe comme si Descartes n’avait pas tenu ses promesses, Descartes physicien s’entend, celles de ses années d’apprentissage, celles des entretiens avec Isaac Beeckman, comme s’il y avait rétrogradation, retour vers l’idée d’ordre et de système.
L’étude de Daniel Garber, professeur d’histoire de la philosophie et de philosophie des sciences à l’Université de Chicago, est donc bien centrée. Elle démêle bien les fils, tient compte du « bougé » des textes, des changements de formulation, selon les dates, à partir de ces trois môles que sont successivement les Regulae, le Traité du monde, et les Principes de la philosophie. Les contemporains de Descartes sont conviés au débat : Mersenne, Gassendi, Hobbes, Pascal, Roberval, More, Regius, Voetius, etc., et même les scolastiques tardifs. L’ouvrage est riche de ces aperçus sur l’époque et sur les personnages. Riche aussi en questions métaphysiques : En quel sens Dieu est-il l’unique cause ? Comment peut-on dire que Dieu conserve la même quantité de mouvement dans le monde ? Comment comprendre que Dieu crée continûment le monde à chaque instant ? Dommage cependant que l’auteur se contente d’allusions à Huyghens et à Newton, car la seule analyse du mouvement circulaire comme mouvement contraint (in Le Monde, VII, et Principes, II, 39), alors que Galilée tient ce mouvement pour naturel, conduit au « De vi centrifuga » de Huygens (1659), et de là à Newton. Descartes est aussi un passeur.
Gaston FRAYSSE.
Pierre Gassendi, Vie et mœurs d’Épicure, traduction, introduction, annotations Sylvie Taussig, Paris, Éditions Alive, 2001, 541 p.
Il faut saluer la traduction de ce grand texte, sorte de préalable à l’exposé doctrinal du Syntagma Philosophiae Epicuri (1649). Grande biographie, remarquable, d’abord pour l’érudition mobilisée – un travail d’historien et de philologue scrupuleux capable de faire autorité aujourd’hui encore – et pour ce que Sylvie Taussig appelle la démarche « juridique » de Gassendi, instruisant un véritable procès auquel l’accusé, calomnié par les stoïciens, mais aussi et surtout par la patristique et la théologie chrétienne, n’avait encore jamais eu droit (p. 39). Le lecteur devient ainsi « un juge habilité à conclure » par lui même, conformément au principe libertin d’affranchissement de l’autorité. À travers les pièces du dossier, c’est bien d’une réhabilitation d’Épicure qu’il s’agit (l’index, établi par Gassendi, est très révélateur à cet égard, comme le signale la traductrice, p. 41), mais où la critique des sources passe avant la recherche d’effets rhétoriques. On pense alors à d’autres apologies paradoxales (mais néanmoins fort sérieuses) de la tradition humaniste et libertine, comme celle de Pyrrhon par La Mothe Le Vayer, de Machiavel par Machon ou de Cardan par Naudé.
Il s’agit d’une biographie, mais la doctrine épicurienne y est omniprésente, « en tant, comme le dit S. Taussig, qu’elle émane des mœurs et y fait retour » (p. 89). L’introduction donne de nombreux exemples de cette interaction. L’expression judicieuse d’ « écriture atomistique » désigne ainsi une pensée nouvelle qui se constitue par la transformation d’éléments, comme le monde se transforme par le réagencement des mêmes atomes : « Le De Vita indique les prémices d’une écriture atomistique qui permet seule de combiner les deux affirmations apparemment contradictoires du flux héraclitéen et de la répétition du même, telle que soutenue dans l’Ecclésiaste » (p. 29).
La traduction (le texte latin est donné à la fin du volume) est celle de l’édition de 1658, mais dont les ajouts par rapport à la première parution (1647) sont rendus visibles en gras (et reproduits encore en annexe). Il s’agit d’un travail rigoureux, qui n’évite pas quelques lourdeurs (par exemple « vraiment bien beaucoup d’autres », p. 212 ou « ... faire pénétrer plus profondément par un caustique plus violent l’infamie dont ils avaient tatoué Épicure », p. 217). Certains choix de traduction peuvent être également contestés, comme perspicuatas rendu par « transparence » (p. 351) et encore promptum traduit encore par transparent (« homme transparent », p. 352). L’introduction, abondante (p. 11-90), est suivie par une très utile bibliographie de recherche.
J’aurais quelques désaccords sur des points qui me paraissent déterminants pour l’interprétation de la philosophie de Gassendi et plus généralement du libertinage. En présentant Gassendi « comme un catholique romain sincère et convaincu », l’historienne devrait se souvenir qu’il rappelle lui-même, qu’il appartient à Dieu seul de juger de la conscience et des intentions de l’auteur (livr. IV, chap. 4). Il convient de lui appliquer sa remarque au sujet d’Épicure : « À l’intérieur, il était son propre maître ; à l’extérieur, il était lié par les lois de la société des hommes » (
ibid., p.
239). Aussi doit-on se contenter de constater que, sur le plan social, Gassendi fut un prêtre irréprochable ; mais aussi que la plupart de ceux qu’il choisit pour interlocuteurs – comme Luillier, le dédicataire de l’ouvrage
[8] – furent des chrétiens plus que suspects, et qu’il présente une philosophie qui, dans sa réhabilitation conséquente d’Épicure, ne s’accorde que de manière bien superficielle et insatisfaisante avec le christianisme. Il faut aussi tenir compte qu’un auteur du XVII
e siècle était tenu à de drastiques contraintes sociales et doctrinales. Qui oserait soutenir que, lorsqu’il déclare ne vouloir « atténuer les reproches adressés à Épicure », Gassendi ne le fait, comme il le dit pourtant, que par simple « exercice intellectuel » ? (livr. IV, chap. 2). Gassendi n’était certainement pas inconséquent au point d’aller chercher dans la tradition matérialiste rigoureusement restituée de quoi fonder une philosophie chrétienne digne de ce nom. Sa philosophie, comme celle de Montaigne, de Descartes ou de Hobbes n’est chrétienne que par raccord, par imposition de dispositifs de protection qui désignent eux-mêmes leurs propres failles. Si une conception de la divinité occupe en effet dans ces pensées une place plus ou moins centrale, ce n’est pas celle de la dogmatique catholique ou protestante, et très difficilement celle des Évangiles. L’empressement à distribuer des brevets d’orthodoxie religieuse à toute la tradition philosophique devient aujourd’hui proprement désolant, et on ne peut recevoir la supposition suivant laquelle Gassendi évoquerait « peut-être » aussi le « procès » du Christ (p. 43), lorsqu’il insiste sur les persécutions subies par les philosophes au cours des temps : la figure du philosophe érigée par Gassendi à travers la vie et les m
œurs d’Épicure est foncièrement étrangère à la figure christique.
En quoi consiste ici le libertinage de Gassendi ? Essentiellement en la critique radicale du principe d’autorité. Comment celle-ci, conduite dans une perspective strictement philosophique (et non apologétique, comme chez Pascal), laisserait-elle indemne la dogmatique chrétienne ? Le libertinage tiendrait aussi, comme conséquence de la mise en cause de l’autorité, dans le souci d’une divulgation sociale du savoir : « L’ambition de faire bénéficier la foule des lumières du savoir est un point commun à tous les philosophes et penseurs du courant libertin » (p. 23). Cette affirmation mériterait démonstration, car elle va à l’encontre de toute la tradition historiographique du libertinage, qui insiste, avec une documentation abondante, sur le caractère foncièrement aristocratique et élitaire du mouvement. Gassendi n’écrit-il pas : « C’est (...) la part de la sagesse que les philosophes soient du même avis que le petit nombre, mais parlent et agissent avec le grand nombre » ? (livr. IV, chap. 4). Que l’on ne puisse s’en tenir à la thèse commune, j’en suis convaincu, mais cela ne permet pas de tirer une conception démocratique du savoir et de la philosophie de l’idée, en effet fondamentale dans le texte de Gassendi, selon laquelle certaines femmes, à l’égale des hommes (livr. VII, chap. 5), peuvent exceller en philosophie.
Quoi qu’il en soit de ces désaccords, il faut insister sur l’importance de l’apport que représente cet ouvrage pour une meilleure connaissance de l’œuvre gassendienne, et c’est avec impatience que l’on attend la publication, chez le même éditeur, par les soins du même auteur, de la traduction des lettres latines de Gassendi.
Jean-Pierre CAVAILLé.
Sylvia Giocanti, Penser l’irrésolution : Montaigne, Pascal, La Mothe Le Vayer. Trois itinéraires sceptiques, Paris, Honoré Champion, 2001, 732 p.
L’ouvrage émane d’une thèse de doctorat (Université de Rennes 1, janvier 1998) et se propose de redonner au scepticisme moderne un statut de philosophie à part entière, tout en veillant à ne pas réduire la spécificité formelle de ce discours à un ensemble systématique de propositions. Cette philosophie ne se réduit pas à un remodelage du scepticisme antique mais s’y rapporte sur le mode de la « reprise », manière spécifique de « retraiter divers matériaux empruntés à des discours antérieurs (y compris ses propres discours) qui s’inscrit dans un mouvement général de rétractation (ou palinodie) caractéristique de la discursivité sceptique ». Elle ne se réduit pas non plus à sa seule dimension polémique, mais doit être comprise comme « une éthique qui tente de se tenir sur les chemins de la pensée et de la vie de la manière la plus adaptée à notre condition humaine ». Défiante envers la raison, elle ouvre aussi sur une pratique discursive au sein de laquelle l’exercice du doute peut être « source de jouissance intellectuelle et morale » et dont la fin est moins l’ataraxie que la reconduction ludique du jugement. Ainsi comprise, elle est, avant tout, « une pratique discursive et une éthique qui use de la raison sceptiquement [...] de telle sorte qu’elle apprenne à se contenter au sein d’un doute insurmontable ».
Les trois auteurs choisis, illustrent, chacun à leur façon, ce scepticisme moderne original. Réunis eux-mêmes sur le mode de la « reprise » (La Mothe Le Vayer et Pascal sont lecteurs de Montaigne), ils ont un même rejet de la manière dogmatique de philosopher et pratiquent un discours asystématique conçu comme « babil » valorisant la capacité inventive de la raison. Cette communauté de démarche recouvre une même « crise de la croyance » : la lecture critique de Pascal est, sur ce point, déterminante. L’originalité de la démarche réside cependant, essentiellement, dans la volonté de confronter ces auteurs à partir de la réinscription de leurs accords et désaccords dans une histoire de l’usage sceptique de la raison. Cette perspective diachronique a l’avantage de restituer dans la durée la dynamique de la pensée sceptique. Elle est aussi seule à même de résoudre, sans l’abolir, la contradiction initiale entre la « misologie sceptique », attitude dépréciative qui traduit l’échec de la raison et son usage éristique, et la philologie sceptique, cette « pratique jubilatoire d’une réflexion irrésolutive qui trouve satisfaction au sein des doutes de l’esprit humain ».
Une des qualités de cette thèse réside dans l’attention accordée à l’anthropologie sceptique et à l’éthique qui en découle, parties autant méconnues qu’injustement décriées de cette philosophie. Mais l’on doit surtout savoir gré à S. Giocanti d’avoir montré, à partir de ce socle conceptuel, l’inadéquation des analyses de R. H. Popkin au scepticisme des auteurs étudiés. Sans tomber dans le travers d’une réflexion en termes de sincérité ou d’insincérité, elle démontre que Montaigne et La Mothe Le Vayer ont une conception du doute qui ne permet pas de préserver la foi, parce que ce scepticisme radical « à la différence du fidéisme sceptique, ne fait pas de la croyance le lieu d’une certitude fiable, puisqu’il fait au contraire de la difficulté à croire issue de l’inconstance de la raison un obstacle insurmontable à la fermeté de la croyance en général et au caractère fiable de toute certitude ». L’indifférence radicale à l’égard de la religion devient la conséquence d’une anthropologie sceptique qui voue l’homme à l’irrésolution, et qui, une fois comprise et assumée, conduit à élaborer une « éthique de l’expédient » parfaitement autonome. On ne peut que saluer cet apport à la réflexion sur le scepticisme à l’époque moderne.
Isabelle MOREAU.
Richard Glauser, Berkeley et les philosophes du XVIIe siècle. Perception et scepticisme, Sprimont (B4140), Mardaga, 1999, 352 p.
Dans son récent ouvrage Richard Glauser a délibérément choisi de mettre Berkeley au cœur d’une étude qui implique les figures majeures de la philosophie du XVIIe siècle. Le choix est audacieux, le résultat, une réussite. Faire graviter le débat conceptuel autour de l’immatérialisme et donner un rôle central à un philosophe souvent considéré comme secondaire est en effet un défi que l’auteur relève avec pertinence et brio. À une conception linéaire de l’histoire de la philosophie R. G. préfère l’histoire de problèmes et des débats, ce qui donne à cet exercice une véritable dimension philosophique et lui confère une actualité incontestable dans les débats métaphysiques contemporains.
Or, si l’on opte pour une histoire philosophique de la résolution des problèmes, Berkeley se trouve de fait l’interlocuteur privilégié car, lecteur attentif et critique de ses prédécesseurs et de ses contemporains, il construit son immatérialisme et sa théorie de l’idée en réponse aux difficultés tant métaphysiques qu’épistémiques issues de la conception cartésienne de l’idée et de la perception. R. G. montre, arguments à l’appui, que Berkeley pense son immatérialisme et sa théorie de l’idée comme des réponses aux difficultés liées en particulier aux ambiguïtés de la conception cartésienne de réalité objective de l’idée qui ouvrent la voie à diverses formes de réification qualifiées par R. G. de forte ou de modérée selon les caractéristiques retenues. Tout l’intérêt de son étude est de mettre en perspective, selon une grille de lecture qui distingue clairement dans les questions débattues ce qui relève de l’ontologique et ce qui concerne l’épistémologique, les amendements et critiques présentés par Malebranche ou Arnauld mais aussi les arguments sceptiques d’auteurs moins connus que Bayle mais pourtant essentiels dans ce débat, comme Simon Foucher ou John Sergeant.
L’ouvrage de R. G. a en effet pour objectif de comprendre ce qui a conduit Berkeley à considérer que ceux qui distinguent les idées des qualités sensibles et des corps sont implicitement ou explicitement sceptiques, à affirmer en outre que ce scepticisme est la conséquence de la thèse selon laquelle on ne peut percevoir que des idées et à penser enfin que la réfutation du scepticisme passe par l’immatérialisme et le réalisme empirique. L’examen du statut et de la nature des idées sert donc de fil conducteur à l’enquête. R. G. montre que Berkeley n’a pas la primeur de la réification des idées au sens de qualités empiriques, mais qu’il lui appartient en propre d’avoir soutenu que cette réification est compatible avec une conception de l’idée comme objet immédiat de l’esprit.
Le cadre du travail fixé, l’enquête commence par une analyse méticuleuse de la théorie cartésienne de l’idée, de la perception, des trois degrés du sens, qui souligne les ambiguïtés de la notion de réalité objective. Sur le socle de cette analyse vient s’appuyer une étude de l’idéalisme perceptuel de Malebranche, des thèses et des critiques d’Arnauld – auquel R. G. donne une place éminente – et naturellement des conceptions de Locke.
La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à l’examen de la crise sceptique étudiée selon l’axe épistémique avec Foucher et Sergeant, auteurs essentiels et trop peu connus, puis à l’analyse des positions ontologiques de Descartes, Malebranche, Arnauld, Locke et Bayle.
La troisième partie, consacrée à Berkeley, peut dès lors répondre aux interrogations et à l’étonnement initiaux, la toile de fond intellectuelle tissée précisément et scrupuleusement permettant d’éclairer les détours, les retours et les retraits d’une pensée qui se situe toujours dans le débat dialectique explicite ou implicite. On comprend que l’on puisse être immatérialiste et poser l’existence des corps, soutenir que les idées sont des objets immédiats de l’esprit, maintenir un réalisme direct tout en affirmant que ce sont des qualités sensibles. La solution de Berkeley réalise un équilibre subtil entre des catégories de propriétés des idées habituellement dissociées. Pour qui veut défendre un réalisme direct, les arguments du scepticisme ontologique ne peuvent pas être intégralement repris sans réifier les objets immédiats de la perception qui sont pour lui des qualités sensibles auxquelles il attribue des propriétés que d’autres rapportent plutôt aux idées. Berkeley peut ainsi développer une théorie de la perception médiate sans renoncer au réalisme direct, solution inédite qui va de pair avec un renouvellement de la conception de la représentation.
L’ouvrage de R. G. est, on le voit, à la fois original, stimulant par sa manière de poser les problèmes et riche d’analyses inédites, apportant de plus des éléments d’informations essentiels et précieux sur des penseurs moins connus mais centraux dans les débats métaphysiques et épistémiques de leur temps. Loin des clivages artificiel