Revue philosophique de la France et de l'étranger
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534501
144 pages

p. 103 à 136
doi: 10.3917/rphi.031.0103

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Tome 128 2003/1

2003 Revue philosophique de la France et de l’étranger

Analyses et comptes rendus

 
Michel Bourdeau et François Chazel (éd.), Auguste Comte et l’idée de science de l’homme, Paris, L’Harmattan, 2002, 297 p.
 
 
Cet ouvrage collectif, issu d’un colloque à la Sorbonne en 1998 à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Comte, est divisé en trois parties. Dans la première partie, portant sur l’inscription encyclopédique de la sociologie, il s’agit d’analyser le rapport de Comte aux mathématiques, à la psychologie et à l’anthropologie. Après l’introduction de François Chazel, Jean Dhombres commente longuement un ouvrage comtien qui est peu connu et habituellement ignoré, le Traité élémentaire de géométrie analytique à deux ou trois dimensions (1843). Si ce livre de 600 pages ne contient pas de contributions originales en mathématiques, il faudrait sans doute le mettre en rapport avec la pratique d’enseignement de son auteur et avec la conception spécifique des mathématiques qu’il avait présentée dans le Cours. Dans le deuxième chapitre, Annie Petit reprend la question du statut de la psychologie. Elle montre que l’exclusion de la psychologie de la classification des sciences avait pour objet la psychologie spiritualiste de Cousin et non pas l’étude scientifique des fonctions mentales tout court. Apparemment expulsée du domaine scientifique, la psychologie est réintroduite de façon latente sous plusieurs formes. Dans son examen concis du « Tableau cérébral » que Comte avait inclus dans son Catéchisme positiviste, Laurent Clauzade souligne, par exemple, l’importance de la phrénologie dans la tentative comtienne d’intégrer la biologie, la sociologie et la morale dans la science de l’homme ou anthropologie.
La deuxième partie, qui concerne le contexte intellectuel français, s’ouvre avec une analyse par Bernard Valade de la critique comtienne de ce qu’il appelait « l’école rétrograde » (Maistre, Bonald). Laurent Fedi, dans le chapitre suivant, s’interroge sur Charles Renouvier et le positivisme. Le néo-criticisme partage avec le positivisme comtien la renonciation à l’idée de l’absolu et l’affirmation du principe de relativité. Mais Renouvier critique certains aspects de l’épistémologie comtienne (le rejet des probabilités, par exemple), et il refuse la philosophie comtienne de l’Histoire. Jean-Michel Berthelot se penche ensuite sur le rapport entre Durkheim et Comte. À travers une analyse des vingt références explicites chez Durkheim, il pose une question plus générale : que fait Durkheim lorsqu’il cite Comte ? Sa contribution aboutit ainsi à un plaidoyer pour une pragmatique du texte.
La réception de Comte en dehors de la France est l’objet de la troisième partie. Sylvie Mesure récapitule et reprend à son compte la critique diltheyenne du positivisme comtien. Marie-France Garcia-Parpet reconstruit les usages de la pensée française au Brésil du XIXe siècle, à travers deux cas, celui de Comte et celui de Gobineau. Jasodhara Bagchi discute la référence au positivisme dans la communauté scientifique naissante du Bengale colonial. Dans la partie finale, intitulée « Conclusions », Angèle Kremer- Marietti pose le problème de la « méthode subjective » et l’idée du dernier Comte pour subordonner la personnalité à la société et l’esprit au cœur. Michel Bourdeau s’étonne que l’idée de construire la science des phénomènes sociaux autour du concept d’humanité ait été vite abandonnée, et il constate que la notion ne figure même pas parmi les notions fondamentales de la sociologie.
Johan HEILBRON.
 
Charles Renouvier (1815-1903), Science de la morale (1869) (texte établi d’après l’édition originale par Laurent Fedi), Paris, Fayard, 2002, « Corpus des œuvres de philosophie en langue française », 2 tomes, 494 p. et 451 p.
 
 
Publiée à la suite des Essais de critique générale, la Science de la morale propose le développement spécial et étendu des spéculations d’ordre moral qui devaient trouver leur place dans la Philosophie analytique de l’histoire, publiée trente ans plus tard. L’objet de cette science est double : d’une part, fonder la morale comme science rationnelle pure, d’autre part, penser (sous le titre de : Principes du droit) l’application et la transformation de cette science dans un monde troublé par la présence du mal, et dont l’histoire nous apporte le témoignage pathétique.
Au commencement, nous trouvons donc le double fondement exigé pour penser la moralité en l’homme. La raison tout d’abord, en tant qu’elle préside à la détermination du mobile de l’action qui a en vue le bien. Le fait, ensuite, de la liberté apparente ou crue par l’agent, comme l’atteste toute délibération. Revendiquant l’héritage du criticisme, Renouvier rappelle que la morale doit se fonder sans qu’il soit encore nécessaire de postuler la liberté réelle de l’agent ; un tel postulat dérive de la morale et ne saurait la précéder. Par la méthode de l’abstraction, nous voyons alors se dessiner le sujet pur de la morale, l’agent rationnel pensé dans son état élémentaire, d’où seront déduits le « devoir-faire » et le « devoir-être » qui ordonneront son agir ; et cela sans sortir de la conscience de l’être rationnel, une telle déduction ne présupposant rien d’autre que la philosophie critique établie dans les Essais. Une fois reconnus les vertus et les devoirs envers soi-même de l’agent moral abstrait de son milieu naturel et social (le sujet isolé ne saurait avoir ici aucun droit, sinon par un abus de langage, comme on en rencontre chez les théoriciens du droit naturel qui sont partis du physique de l’homme et en ont tiré un prétendu droit illimité qui n’est rien d’autre qu’une puissance et non un droit au sens véritable du mot), Renouvier réintroduit progressivement les éléments d’abord écartés. Avec la nature apparaît le devoir de travail et le respect de l’ordre découvert hors de soi. Viennent ensuite les relations réciproques avec l’autre agent raisonnable, d’où naissent le droit comme crédit et la transformation du devoir en débit. Les deux termes permettent de concevoir l’ordre juste. L’obligation catégorique de toujours considérer l’autre comme fin peut alors être établie, sans sortir de la solidarité morale entre les agents posée par la raison. On remarquera ici, par rapport au kantisme, le renforcement du rôle de la conscience dans la position du principe de législation, ainsi que la réintroduction de la considération des fins voulues pour elles-mêmes (le bien en général, le bonheur) et des sentiments (sympathie, bienveillance), en tant qu’ils restent subordonnés au devoir. Cette correction de la doctrine de Kant permet d’éviter une scission du sujet entre rationalité et naturalité.
La science pure ainsi établie, reste la difficile confrontation avec l’histoire et le mal. Refusant dans son principe la déduction analytique kantienne de la législation extérieure contraignante, qui dénature l’idéal dérivé des principes purs en même temps qu’elle concourt à l’affaiblissement des devoirs de vertu au profit des devoirs stricts (du droit), Renouvier entend repenser le conflit entre l’histoire et la morale sous un point de vue nouveau. Les données du problème sont claires : « La morale pure c’est la paix, la morale appliquée a pour champ la guerre. » Comment adapter à l’état de guerre des principes pensés dans les conditions rationnelles de la paix, sans renoncer en rien à l’idéal posé par la science ? Si toutes les conditions qui permettaient de penser la théorie morale sont perverties, alors il y a nécessité à poser une autorité morale qui limite la liberté. Mais cette justice coercitive doit être considérée comme un fait de guerre, non comme quelque chose de juste en soi. Ainsi, le retour au premier plan du devoir de conservation de soi-même, qui s’effaçait primitivement derrière le devoir envers autrui, et qui devient ici un droit (droit de défense personnel), ne nous fera pas oublier l’idéal posé en principe et qui reste l’horizon de tout progrès.
L’effort de Renouvier a donc ceci de remarquable qu’il permet de préserver toute sa pureté à la science morale sans la rendre pour autant inapplicable. Le sujet est alors renvoyé à sa liberté et à sa responsabilité dans l’effort qu’il doit soutenir pour resserrer l’écart toujours présent, et qu’il doit avouer en conscience, entre l’idéal et les faits. Une option qui inscrit la philosophie de Renouvier dans la tradition réflexive et qui montre toute la fécondité de celle-ci dans la pensée du lien entre morale et politique, entre éthique et droit.
Thierry de TOFFOLI.
 
F. W. J. Schelling, Weltalter-Fragmente, édité par Klaus Grotsch (Schellingiana, vol. 131 et 132), Stuttgart-Bad Cannstatt, Frommann-Holzboog, 2002, 442 et 328 p., 108 E.
 
 
Ces deux volumes des Schellingiana nous proposent des fragments des Âges du monde écrits entre 1810 et 1820-1821. Présentés en format de poche, ils ont néanmoins la qualité d’une édition scientifique de haut niveau et nous donnent de précieux renseignements sur les méditations théogoniques de Schelling et sur l’évolution de la théorie des puissances. On peut voir en outre toute l’importance que revêtent pour la pensée schellingienne le néo-platonisme, Origène et N. de Cues. Dans un essai introductif, W. Schmidt-Biggemann examine la relation des Weltalter à toute la tradition de la spiritualité occidentale. L’origine de la théorie des puissances se trouve dans l’hénologie impulsée par le Parménide et reprise par le néo-platonisme. Schelling s’appuie également sur le Pseudo-Denys et sur Origène, ainsi que sur toute la tradition du néo-platonisme chrétien. La théologie des coincidentia oppositorum de N. de Cues joue également un rôle important, ainsi que les spéculations de la Kabbale. S’opère ainsi une rencontre avec le néo-platonisme renaissant (G. Bruno), avec la mystique spéculative et la théosophie (Böhme), et aussi avec le spinozisme, qui persiste à hanter la pensée de Schelling. Les intuitions et impulsions de Jacobi jouent également un rôle décisif et, bien souvent, c’est avec lui, ainsi qu’avec la théosophie allemande, que Schelling continue à s’expliquer, par le biais d’une réinterprétaiton du néo-platonisme à travers les thèmes de la kénôse, de la christologie et de la spéculation trinitaire. Par ailleurs, les questions théogoniques sont indissociables des spéculations propres à la Naturphilosophie, qui constitue elle-même le laboratoire de la théorie des puissances. Les fragments présentés dans ces deux volumes témoignent de toutes ces orientations complexes et du fait que Schelling n’a pas renoncé à son projet théogonique, au moins jusqu’en 1821. L’idée-force est en effet celle d’une processualité ontologique rendant compte du mouvement qui va de la nature à Dieu. Il est impossible de résumer en quelques lignes des documents d’une telle richesse et complexité. Disons cependant qu’ils constituent une mine de sources passionnantes et stimulantes pour les chercheurs, donnant à penser de multiples jonctions entre la période des Weltalter et la Spätphilosophie.
 
Johann Gottlieb Fichte, Gesamtausgabe II, 13, Nachgelassene Schriften 1812, édité par E. Fuchs, R. Lauth, I. Radrizzani, P. K. Schneider, G. Zöller, H. G. von Manz, Stuttgart-Bad Cannstatt, Frommann-Holzboog, 2002, 447 p., « Bayrische Akademie der Wissenschaften », 268 E.
 
 
Ce volume de l’édition des œuvres de Fichte par l’Académie des sciences de Bavière comprend des écrits de l’année 1812 et, au premier chef, la Wissenschaftslehre, la Rechtslehre et la Sittenlehre de cette année-là. Cette version de la WL est la dernière version achevée : celle de 1813 fut interrompue par la guerre et celle de 1814 par la mort. Fichte y développe notamment sa théorie du Bild et de la lumière. Schopenhauer, qui se trouvait alors à Berlin, eut connaissance de cette version, qui donna lieu à ses sarcasmes sur la philosophie de Fichte. Il n’en reste pas moins que cette version nous fournit de précieuses indications sur la dernière philosophie de Fichte, montrant comment le virage ontologique et phénoménologique rend plus que jamais essentielles les questions de philosophie pratique. En témoigne d’abord la Rechtslehre qui lui fait suite, où Fichte examine de près les questions juridiques et économiques : problèmes du travail, du salaire, de la monnaie, de la propriété, relançant par là les thèmes soulevés dans la première philosophie, notamment dans le Fondement du droit naturel et dans L’État commercial fermé. Sont également examinées les questions des sanctions (refus de la peine de mort) et du droit des peuples. La Sittenlehre permet ensuite de ressaisir l’articulation entre philosophie théorique et philosophie pratique, montrant comment la question de la liberté demeure au centre de la pensée fichtéenne, la religion étant alors ce qui permet de faire la jonction entre le problème de l’État et celui de l’éthique. Signalons également un certain nombre d’ébauches intéressantes. D’abord un commentaire critique du Manuel d’économie politique de Th. Schmalz, publié en 1808, et avec qui Fichte avait polémiqué dès les Contributions sur la Révolution française de 1793, ainsi que des réflexions sur les questions monétaires et financières. Vient ensuite le fragment d’une Leçon d’introduction sur l’étude de la philosophie en général, explicitant la différence entre la WL et les sciences particulières. Ce volume, qui présente les mêmes qualités éditoriales que les précédents, constitue un précieux document sur l’année 1812, année particulièrement importante pour la pensée théologico-politique de Fichte, liée également aux événements politico-militaires d’une Europe en guerre contre Napoléon. Il montre également comment Fichte, stimulé par le contexte politique, est de plus en plus soucieux des questions éthiques et politiques les plus concrètes.
Jean-Marie VAYSSE.
 
Jean-Christophe Goddard (éd.), Fichte. Le moi et la liberté, Paris, PUF, 2000, coll. « Débats philosophiques », 166 p.
 
 
Ce recueil de textes du Groupe d’études fichtéennes de langue française (Poitiers, Louvain) se propose de montrer en quoi le fichtéanisme est une pensée de la construction du moi humain en lequel s’opposent et se réunissent à la fois la finitude et l’absolu. Y. J. Harder montre comment la lettre du texte kantien fut une stimulation pratique, examinant le cheminement du premier Fichte tel qu’il approfondit la dimension architectonique de la liberté kantienne pour finir par poser le moi comme auto-activité. Dans une lumineuse étude, F. Fischbach montre que le souci initial de Fichte n’est point tant d’affirmer le primat de la raison pratique que d’en fonder théoriquement le pouvoir, de sorte que la raison ne puisse être théorique qu’en étant d’abord pratique. J.-C. Goddard dégage la signification pratique de l’hénologie fichtéenne : si la Tathandlung est l’impensable qui fonde la conscience, la seule voie d’accès à cet impensable demeure l’agir. C. Piché étudie les conceptions divergentes du mal chez Kant et Fichte, les expliquant par le fait que la théorie fichtéenne de la liberté est une énergétique considérant le mal comme une inertie. M. Maesschalck examine le rapport entre philosophie populaire et philosophie scientifique comme deux types de pédagogie et d’accès à la vérité, débouchant sur une émancipation politico-économique qui repose sur une gestion communautaire des biens. Cet ensemble d’études de haut niveau, qui met en relief le caractère émancipateur de la philosophie de Fichte, mérite l’attention des chercheurs mais vaut aussi, par sa clarté, comme une excellente introduction à l’œuvre de Fichte.
Jean-Marie VAYSSE.
 
Jean-François Goubet, Fichte et la philosophie transcendantale comme science. Étude sur la naissance de la première Doctrine de la Science (1793-1796), Paris, L’Harmattan, 2002, 430 p.
 
 
Cet ouvrage propose une genèse de la première philosophie de Fichte. Il s’agit de montrer comment la pensée de Fichte s’emploie à approfondir la démarche transcendantale en faisant de la philosophie la science première. Le projet fichtéen s’affirme à la fois contre le scepticisme et contre la philosophie populaire, et c’est là ce qui motive le recours aux mathématiques comme modèle d’intelligibilité (les pages que l’auteur consacre à cette question sont tout aussi éclairantes que novatrices). Or, s’il est vrai que la WL privilégie le point de vue logique, il ne faut pas oublier qu’elle est avant tout un système de la liberté, de sorte que les traits logiques s’estompent peu à peu pour laisser apparaître le génétisme. C’est ainsi que le passage d’une philosophie élémentaire, à la manière de Reinhold, à une Doctrine de la Science implique une rupture avec le primat de la théorie, car c’est la liberté qui gouverne la philosophie, la théorie ne venant qu’après coup pour garantir son intelligibilité. Il s’agit là de la thèse majeure de ce livre, qui se donne comme une généalogie de la première WL et qui montre comment elle est en fait le premier système de la liberté. On y trouve des analyses précises et fines, concernant les filiations de la pensée fichtéenne (influences de Reinhold, Maïmon, Platner) et son évolution de Zurich à Iéna. Fichte apparaît alors comme étant au carrefour de l’immédiat héritage kantien et de l’héritage méthodique classique, qui est aussi bien celui de Descartes que de la Schulmetaphysik. On trouve également des analyses intéressantes concernant le Moi comme espace mathématico-dynamique, les rapports de l’intuition intellectuelle et de l’imagination. Il s’agit là d’un travail classique, qui constitue une contribution sérieuse et honnête aux études fichtéennes et qui mérite d’être lu.
Jean-Marie VAYSSE.
 
Didier Julia, Fichte, la question de l’homme et la philosophie, Paris, L’Harmattan, 2000, 167 p.
 
 
À partir d’une lecture suivie de la Doctrine de la science de 1804, l’ouvrage propose une vue d’ensemble de la pensée de Fichte comme philosophie de la lumière et de la liberté. La méthode de la réflexion philosophique consiste à établir que la relation entre concept et compréhension est vécue dans l’itinéraire d’une conscience, ramenant la question de l’être à une théorie de la vérité. Si la raison s’enracine dans un vécu préexistant, une phénoménologie doit analyser les opérations inconscientes conduisant à la recherche de l’absolu. La réflexion philosophique s’enracine ainsi dans une pratique phénoménologique de son objet qui est aussi une réflexion à partir de la vie, de sorte que les pensées ne deviennent réelles que lorsque le philosophe y engage sa liberté. L’analyse théorique de la vérité s’approfondit dans une phénoménologie du savoir et l’auteur montre comment la doctrine de Fichte anticipe à bien des égards la phénoménologie de Husserl, la vraie nature de la pensée étant une vision phénoménologique des essences.
L’exploration fichtéenne de la vie de la conscience permet de dire que le problème n’est plus de penser l’essence de l’absolu mais de le réaliser. Alors que pour Hegel le savoir absolu se prouve en se réalisant, pour Fichte il ne peut se réaliser qu’en effectuant la compréhension de lui-même comme absolu, de sorte que notre conscience humaine finie soit totalement comprise elle-même. La loi de la pensée est ainsi celle de la conversion de la lumière en intuition, de l’expression de l’intuition dans le discours et de la reconnaissance du discours dans une compréhension du sens débouchant sur l’épreuve d’une réalisation. La réflexion s’accomplit donc dans une éthique, l’action devenant alors le lieu d’accomplissement de l’amour comme unité de l’esprit et du réel. Aussi est-ce la liberté qui vient se substituer au Dieu de la philosophie classique pour authentifier la réalité des choses. Fichte ouvre ainsi la voie à la pensée contemporaine pour qui la question de l’être trouve sa solution dans un approfondissement de l’homme qui pose cette question, le philosophe étant celui qui comprend que l’homme trouve la réalité en se réalisant lui-même. Le mérite essentiel de ce livre est de proposer un exposé clair et simple de l’un des textes les plus ardus de l’histoire de la philosophie.
Jean-Marie VAYSSE.
 
Isabelle Thomas-Fogiel, Critique de la représentation. Étude sur Fichte, Paris, Vrin, 2000, coll. « Bibliothèque d’histoire de la philosophie », 333 p.
 
 
La critique contemporaine de la métaphysique de la représentation ne trouverait-elle pas sa source dans l’idéalisme allemand, notamment chez Fichte ? Telle est la question audacieuse d’I. Thomas-Fogiel, qui nous propose une éblouissante lecture du premier des grands postkantiens, permettant d’en reconsidérer toutes les interprétations antérieures, notamment celle d’A. Philonenko. L’idée directrice est que la philosophie de Fichte est une critique radicale de la représentation. En substituant à la conception kantienne de la pensée comme représentation celle de la pensée comme acte, en substituant à la connaissance le savoir et à la figuration la réflexion, Fichte déplace le problème classique de la subjectivité : il ne s’agit plus de savoir comment le sujet fait retour sur soi, mais d’expliquer comment le discours philosophique peut être tenu sans contradiction. La doctrine de la science est ainsi une théorisation du discours philosophique et des conditions de son énonciation.
L’auteur part du débat postkantien concernant les apories de la représentation (Reinhold, Maïmon), pour montrer comment Fichte entreprend de dépasser la reconstruction du criticisme à partir de la Critique de la faculté de juger telle qu’elle a conduit Maïmon au scepticisme, en élaborant les notions d’intuition intellectuelle et de Moi absolu, de sorte que la pratique puisse accéder au rang de philosophie première. Partant des Méditations personnelles sur la philosophe élémentaire, l’auteur propose une magistrale réinterprétation d’ensemble de la Grundlage de 1794. Si savoir c’est agir et agir c’est savoir, on peut dire que le parcours de Fichte consiste à « passer de la connaissance au savoir, de la validité objective à la vérité réflexive, de l’objectivation qui limite à la pensée qui infinitise » (p. 309). Ne reproduisant pas un état de fait et n’étant pas davantage figuration d’un objet dans l’espace et le temps, la pensée n’est pas représentation. Mais elle n’invalide pas pour autant les notions de savoir et de vérité, celle-ci étant alors comprise comme identité réflexive, identité du réfléchi et du réfléchissant, congruence de l’énoncé et de l’énonciation. La mise en œuvre d’un tel accord débouche ainsi sur une exigence d’infinité qui permet de dire que penser, c’est infinitiser, et que le sublime, en tant que critique du figurable, n’est pas une simple catégorie esthétique, mais le mouvement même du savoir. L’infini n’est donc plus extérieur à la pensée, mais il est le produit même de la praxis de la raison. La critique fichtéenne de la représentation ne renonce donc jamais ni à la raison ni à la vérité, revendiquant l’idée de la philosophie comme science. Plus généralement, c’est à repenser le sens et la portée de l’idéalisme allemand que nous invite l’auteur dans cet ouvrage d’une hauteur spéculative tout à fait remarquable et dont on peut considérer qu’il fait date.
Jean-Marie VAYSSE.
 
Paulo Eduardo Arantes, L’ordre du temps. Essai sur le problème du temps chez Hegel, Paris, L’Harmattan, 2000, coll. « La philosophie en commun », 328 p.
 
 
On se demande ce qui a déterminé la publication en l’an 2000 de cette thèse de 3e cycle soutenue en 1973 sous la direction de J.-T. Desanti. Aucune préface ou note éditoriale ne nous rend compte des conditions de l’édition. Il n’est pas précisé non plus si le texte a été modifié depuis cette date. Les ouvrages cités datent tous apparemment d’avant 1973, ce qui laisse penser que le texte n’a pas été actualisé. Bien qu’il soit à l’origine un travail universitaire, il n’est accompagné ni d’une bibliographie ni d’une table d’abréviations. Puisqu’on décidait enfin de l’éditer, on aurait pu l’éditer bien, car il le méritait.
L’A. étudie le concept hégélien du temps en deux parties. Partant du temps tel que Hegel le définit au début de la Philosophie de la nature, il commence par mettre au jour la logique du temps ; autrement dit, il montre ce que présuppose, du point de vue logique, cette conception du temps comme être-là faisant partie de la réalité naturelle, en même temps qu’il rend compte de sa différence avec la conception kantienne du temps. La seconde partie étudie ce que devient le temps quand on passe de la nature à l’histoire. La compréhension hégélienne du temps historique est déterminée par une conception du travail, le travail assurant le passage du temps naturel au temps historique. La temporalité historique est progressive et cumulative. La compréhension hégélienne de ce temps historique privilégie le présent en s’opposant à l’idéalisme, au volontarisme et au formalisme sans tomber pour autant dans l’empirisme et sans exclure un lien privilégié de la spéculation avec une critique révolutionnaire interne au présent lui-même.
L’un des soucis de l’A. est de dépasser les lectures existentialistes et anthropologiques de Hegel, de faire prévaloir une approche logique qui est déterminante dans la pensée de ce philosophe. Ce programme amplement réalisé dans les études hégéliennes des années 1970-1980, on est frappé de voir avec quelle précision et quelle pertinence il est déjà bien avancé dans ce travail de 1973. S’il est donc dommage qu’il ne tienne pas compte de ce qu’ont apporté les études hégéliennes après cette date, il n’en reste pas moins une contribution toujours utile à la compréhension de la théorie hégélienne du temps et de l’histoire.
Hubert FAES.
 
Christophe Bouton, Temps et esprit dans la philosophie de Hegel. De Francfort à Iéna, Paris, Vrin, 2000, 320 p.
 
 
L’ouvrage traite des rapports du temps et de l’esprit dans la philosophie de Hegel en examinant selon l’ordre chronologique les écrits de Hegel des premiers textes de jeunesse à la Phénoménologie de l’Esprit. Il expose comment Hegel est parvenu à la thèse centrale de son système : le temps est le concept existant ; il n’est pas le contraire de l’éternité de l’esprit, mais, dans sa négativité même, il est la puissance de l’esprit et, dans son déroulement, il est son existence.
Dans les textes de jeunesse, la pensée de Hegel, constamment changeante, est déjà travaillée par la question du temps sans la poser explicitement. Elle s’efforce de surmonter les oppositions et de penser l’être comme unification. Elle récuse l’opposition de l’infini et du fini, du temps et de l’éternité. Hegel ne trouve pas cependant le chemin de l’union de l’esprit avec le temps et, au début de son séjour à Iéna, il se tourne vers une solution spéculative qui, en réalité, suppose l’abolition du temps.
Dans les élaborations successives de sa philosophie de la nature entre 1801 et 1806, sous l’influence de Schelling, Hegel édifie progressivement sa conception dialectique du temps qui en est une véritable réhabilitation philosophique. Pour y parvenir, il prend ses distances avec la conception mathématique de la nature des sciences modernes et reste dans une certaine mesure fidèle à la pensée grecque, en particulier à celle d’Aristote. La réflexion de Hegel, qui met d’abord au centre de son analyse la notion d’infinité puis celle de négativité, distinguait deux figures du temps, celle du temps abstrait, temps de la pure négation et de la pure répétition du maintenant, temps de la nature, et le temps réel et concret qui existe dans le présent comme unification des trois moments du temps, temps de l’esprit. Ces deux figures sont des figures également valables et se présupposent. Mais il n’est pas vraiment possible, au seul point de vue d’une philosophie de la nature, de rendre compte du passage du temps de la nature au temps de l’esprit.
Avec la Phénoménologie de l’Esprit, le lieu de la réflexion se déplace de la philosophie de la nature à la philosophie de l’esprit. Là, il apparaît, notamment dans l’expérience du temps au niveau de la certitude sensible, de la religion et du savoir absolu, que le dépassement du temps par l’esprit n’est pas son abolition mais son dépassement dans l’histoire.
Cet ouvrage, qui examine certains des textes les plus difficiles de Hegel, est d’une grande clarté, bien ordonné, en chapitres brefs. Il retrace remarquablement la genèse de ce qui est vraiment au cœur du système hégélien.
Hubert FAES.
 
Gudrum von Düffel, Die Methode Hegels als Darstellungsform der christlichen Idee Gottes, Wurtzbourg, Königshausen & Neumann, 2000, 246 p.
 
 
L’objectif de ce travail est de montrer comment la logique spéculative de Hegel est à la fois une conceptualisation du Dieu chrétien et une reprise de la pensée métaphysique de l’absolu, Hegel fondant ainsi la connexion de la théologie grecque et de la théologie chrétienne. Si la philosophie et la religion ont toutes deux pour contenu l’idée de Dieu, il n’en reste pas moins que c’est la philosophie antique qui fournit le cadre spéculatif à l’intérieur duquel le christianisme devient véritablement pensé, le néoplatonisme et Philon d’Alexandrie ayant joué un rôle décisif. En d’autres termes, la religion chrétienne ne peut être comprise philosophiquement, par-delà les analyses rationalistes des Lumières, qu’au prix d’une remontée vers des dispositifs spéculatifs bien plus anciens, la spéculation sur la Trinité occupant alors une place centrale.
Dans un premier temps, l’auteur expose la structure de mobilité du concept, montrant en quoi l’idée absolue est le concept rationnel-spéculatif de Dieu, le mouvement du concept étant le principe structurel du système logique. S’appuyant sur une étude de la conclusion de la Grande Logique, la deuxième partie expose l’idée absolue comme totalité systématique. La reconstitution de la structure logique du système et l’élucidation de la relation entre l’idée absolue et la méthode absolue comprise comme mouvement du concept permettent de légitimer le dépassement de la scission de la théologie et de la philosophie et de proposer un concept de Dieu autre que celui de la métaphysique traditionnelle, à savoir le concept chrétien de Dieu comme esprit tel qu’il s’exprime dans le dogme de la Trinité. La triplicité qui fonde la méthode de la logique produit ainsi un nouveau paradigme spéculatif, rompant avec le principe d’identité propre à une pensée formelle qui finit toujours par faire de l’absolu une substance réifiée. Élever la Trinité chrétienne à la hauteur d’un nouveau paradigme spéculatif, c’est donc penser l’absolu comme mobilité en l’émancipant de la sphère de la représentation.
Si cet ouvrage nous propose une lecture somme toute « classique » de Hegel et s’il laisse en suspens la question de l’articulation de l’ontologique et du théologique, notamment du rapport de Hegel à Aristote, en ne creusant peut-être pas suffisamment la question de l’articulation de la kénôse aux spéculations antiques, il n’en reste pas moins qu’il présente des analyses fines et précises de textes essentiels.
Jean-Marie VAYSSE.
 
Franck Fischbach, Du commencement en philosophie. Étude sur Hegel et Schelling, Paris, Vrin, 1999, 386 p.
 
 
L’objet de ce livre n’est pas de traiter des apories liées au concept de commencement mais du problème du commencement de la philosophie. Celui-ci devient central dans une philosophie qui prend le sujet pour fondement et veut s’accomplir en tant que science, ce qui était l’ambition de l’idéalisme allemand. L’A. choisit d’examiner comment le traitement de cette question évolue à travers les œuvres de Schelling et de Hegel. Toutes les œuvres de ces deux auteurs font à leur tour l’objet d’un commentaire relatif au commencement de la philosophie. Par là se trouve en quelque sorte explicité le dialogue de ces œuvres à travers lequel la réflexion des auteurs progressait ou se transformait.
Le plan de l’ouvrage n’est pas strictement chronologique. Il s’organise en trois grands chapitres. C’est Schelling qui parle le premier et qui, en se séparant de Fichte, élabore dans sa philosophie de l’Identité une doctrine du commencement absolu. Le second chapitre montre comment, sur cette question, la pensée hégélienne s’élabore dans une rupture avec la pensée de Schelling qui deviendra manifeste dans la Phénoménologie de l’esprit. Mais la question du commencement reste problématique dans la pensée de Hegel, d’où l’incertitude sur le caractère introductif de la Phénoménologie. Il s’agit en fait du problème du rapport de la science à ce qui n’est pas elle, au sujet qui est encore en quête de cette science et de la façon dont la science elle-même peut prendre en charge ce rapport. Le troisième chapitre souligne qu’en 1807 Schelling était déjà sur une autre position que celle que Hegel rejetait. Son évolution s’est poursuivie et l’a conduit à une conception distincte de celle de Hegel, mais qui cherche à répondre aux mêmes préoccupations et veut pallier à son tour les insuffisances de la logique hégélienne.
Ce livre toujours clair et bien ordonné tient compte des dernières publications de textes manuscrits de Schelling. Il éclaire les rapports philosophiques de ces deux œuvres majeures de l’Idéalisme allemand. Le thème du commencement n’a rien de périphérique et l’ouvrage aide à aller au cœur des systèmes.
Hubert FAES.
 
Jean-Luc Gouin, Hegel ou De la raison intégrale, suivi de « Aimer penser mourir », Hegel, Nietzsche, Freud en miroirs, Préface de Jacques Dufresne, Saint-Laurent (Québec), Bellarmin, 1999, 224 p.
 
 
Voici un essai d’introduction à Hegel qui mérite de retenir l’attention et qui a des chances d’être fort utile à ceux qui ont besoin d’être stimulés en même temps qu’efficacement éclairés dans leur approche de la pensée de Hegel. L’A. se montre très humble et très reconnaissant à l’égard des grands traducteurs et commentateurs de Hegel ; et, sans doute, n’aurait-il pas pu écrire l’essai qu’il propose sans eux. Mais il est aussi lecteur assidu et de longue date de Hegel et grand connaisseur de la littérature hégélienne et hégélologique. Et il prétend introduire à Hegel d’une manière nouvelle, sans se contenter de le paraphraser ou de le présenter à la manière traditionnelle, c’est-à-dire comme un saucisson en lamelles. Il veut tenter ce que Hegel lui-même ne fait jamais, à savoir thématiser la matrice du penser hégélien, « cette matrice partout présente et préhensible sans jamais se rendre par elle-même totalement préhensible » (p. 27). Après avoir présenté la raison comme totalité de sens à laquelle rien n’échappe, l’A. consacre son deuxième chapitre, le plus important du livre, à la structuralité de la raison, ce qu’il appelle le complexe sujet-négativité-résultat-réconciliation. Il expose en quelques pages l’articulation de ces notions avec un minimum de formalisme, mais en faisant comprendre leur sens. Le chapitre suivant donne quelque idée du déploiement de la raison et de la mise en œuvre de la matrice exposant la façon dont l’être se déploie et revient à lui-même par et comme Esprit et celle dont l’Esprit et sa liberté font de même par et comme État. Le chapitre 4 concerne la manière dont la pensée hégélienne a été accueillie et surtout critiquée sur des points importants comme le système, l’État ou Dieu, en faisant à chaque fois d’éclairantes mises au point. L’Appendice est un essai plus personnel, mais qui reste d’inspiration hégélienne, sur aimer, penser et mourir, où il apparaît que chacun de ces actes contient les deux autres et, par suite, leur ressemble.
L’A. ne cache pas son enthousiasme pour ce qu’il a découvert chez Hegel ; il ne dédaigne pas de faire entendre les échos des idées les plus profondes dans les chansons de ses poètes préférés et d’y ajouter le jeu de sa propre langue, de quoi convaincre qu’il y a un plaisir de penser avec Hegel.
Hubert FAES.
 
Solange Mercier-Josa, Entre Hegel et Marx. Points cruciaux de la philosophie hégélienne du droit, éd. de Claire Mercier et Bruno Meur, préface de Jacques D’Hondt, Paris, L’Harmattan, 1999, coll. « La philosophie en commun », 302 p.
 
 
Cet ouvrage est une réponse à un article de David Mac Gregor, professeur de sociologie au King’s College University of Western Ontario. Cet article de 1985, traduit et publié en annexe, s’opposait lui-même à un ouvrage antérieur de S. Mercier-Josa : Pour lire Hegel et Marx, publié aux Éditions Sociales en 1980.
Le débat porte avant tout sur La critique du droit politique hégélien de K. Marx. L’A. souligne la pertinence hégélienne et la profondeur des critiques que Marx adresse à Hegel et montre que cette réflexion politique, que l’on dit parfois absente chez Marx, engage et sous-tend toute la pensée ultérieure de Marx. Elle reprend et défend ces thèses contre Mac Gregor qui estimait, lui, que Hegel, dans sa Philosophie du droit, était meilleur marxien que Marx n’est bon hégélien. Elle mène une série de discussions fort minutieuses sur différents points de désaccord : la séparation, l’opposition et le conflit entre la société civile bourgeoise et l’État politique, la question de la plèbe, le rapport de la propriété et de la folie, de la téléologie hégélienne et de l’aliénation marxienne, du droit privé et du droit politique, du social et du politique. Ces études ne concernent pas le seul texte de 1843 mais remettent les questions en perspective en s’appuyant sur toutes les œuvres de Marx et en remontant à Hegel ainsi qu’à la philosophie kantienne du droit. Elles montrent que des textes déjà si souvent commentés recèlent toujours du sens à découvrir et éclairent à ses sources la pensée politique de Marx.
Hubert FAES.
 
Ingeborg Schüssler, Alexander Schild (dir.), Histoire et avenir. Conceptions hégélienne et posthégélienne de l’histoire, Lausanne, Payot, 2000, 248 p. (Genos, Cahiers de philosophie, no 5).
 
 
Genos recueille, autour d’un thème ou d’une personne, des contributions de colloque, des congrès, des volumes d’hommage ou des cours de 3e cycle. Le cinquième volume recueille les contributions du Colloque des directeurs du programme Erasmus sous le titre Histoire et avenir. Ce colloque s’est tenu à l’Université de Lausanne du 6 au 8 avril 1995.
Les 17 études réunies dans ce volume couvrent l’ensemble de la période contemporaine de Hegel à Derrida, avec deux arrêts plus marqués autour de Hegel et de Heidegger. L’interrogation qui les rassemble concerne l’au-delà d’une philosophie de l’histoire : quelle est la tâche de la philosophie au-delà de l’accomplissement de la philosophie dans l’Idée absolue ? Sont étudiées différentes philosophies de la réalité humaine ou de la vie ou de l’histoire, différentes répliques au nihilisme et à la fin de l’histoire, qui sont comme autant de « réponses » en acte à cette interrogation.
Hubert FAES.
 
Jon Stewart, The Unity of Hegel’s Phenomenology of Spirit. A Systematic Interpretation, Evanston (Ill.), Northwestern University Press, 2000, XVIII-556 p., 69,95 $.
 
 
Ce commentaire intégral de la Phénoménologie de l’esprit (moins la préface, pourquoi ?) se veut résolument didactique. Il s’agit clairement, en effet, d’aider les étudiants à se repérer dans cette « somme ». De fait, il manquait dans le commentaire hégélien de langue anglaise un ouvrage pédagogique consacré à la Phénoménologie. Voilà qui est fait. L’ensemble est très lisible, qui consiste en une suite de fiches signalétiques sur chaque section. On ne peut en un sens que louer cette initiative et saluer le caractère scrupuleux de l’explication. Mais force est de reconnaître aussitôt que ce livre ne pourra jamais être autre chose, en effet, qu’un manuel scolaire. Un bref préliminaire « biographique », une préface qui situe la Phénoménologie dans le « Kantian background » (ce qui est en soi contestable), et l’ouvrage est « introduit » ! Suivent des commentaires rapides où l’on apprend par exemple, à propos du maître et de l’esclave, que « l’esclave, ayant gagné une certaine mesure d’indépendance grâce à son travail, se retire dans l’élément de la pensée. Bien qu’il soit encore un esclave dans le monde réel, il est néanmoins libre en pensée » (?) (p. 145). Plus loin, à propos du christianisme, on apprend que la représentation est pensée imageante (p. 451), contresens souvent commis, mais qui reste un contresens. Une conclusion très pauvre sur le savoir absolu, et Kant encore pour finir !
L’ouvrage de Jon Stewart peut avoir, certes, son utilité et il ne s’agit pas de la contester. Mais pourquoi le commentaire hégélien (international) est-il souvent sans éclair, sans éclat, sans effets ? Quand arrêterons-nous de considérer qu’un aplatissement du texte de Hegel le rendra plus « lisible » ? Une chose est sûre, le livre d’Hyppolite, Genèse et structure de la « Phénoménologie de l’esprit », reste une étoile...
Catherine MALABOU.
 
David Brezis, Kierkegaard et les figures de la paternité, Paris, Cerf, 1999, coll. « La nuit surveillée », 393 p.
 
 
Selon l’auteur, une conflictualité irréductible travaille l’œuvre de Kierkegaard ; lire Kierkegaard par lui-même suppose donc d’entendre ce qu’il dit contre lui-même. La « vérité de Kierkegaard n’est rien qui se pose, se propose, se professe sous la forme d’une thèse » (p. 16), parce que les concepts kierkegaardiens « sont fondamentalement ambivalents » (p. 19). Il s’agit alors de reconstruire tout un dispositif complexe, très largement surdéterminé, dans lequel les figures majeures du Père, de Hegel, de Heiberg, de Mynster, de Dieu sont admirables et admirées, mais aussi trompeuses ou décevantes parce que défaillantes (à la fois exprimant un manque, témoignant d’une absence, susceptibles d’un défaut, ouvrant une béance). Ce qui était tenu pour ferme se dérobe, ne laissant place qu’à un abîme sans fond. Les déceptions s’appellent et s’entretiennent les unes les autres – par exemple, parmi tant d’autres que détaille aussi D. Brezis avec science et patience, la « faille du Système » et la « défaillance paternelle » (cf. p. 66). Ce qui caractériserait la vie comme l’œuvre de Kierkegaard, ce serait son caractère équivoque : la pensée de Kierkegaard pourrait se lire « comme un vaste réseau d’arguments qui à la fois accusent le père et visent à lui rendre justice » (p. 386).
On a certes le droit de ne pas adhérer aux schémas interprétatifs ainsi mis en œuvre ; on peut tisser d’autres correspondances kierkegaardiennes entre figures, concepts, situations, prises de position polémiques ; on peut faire jouer différemment les métaphores et mesurer Kierkegaard à l’aune d’autres enjeux. Mais il est, en tout cas, impossible de ne pas saluer la rigueur et la vigueur du geste théorique de D. Brezis qui offre à ses lecteurs une méthode novatrice : chaque système de pensée « fonctionnant selon un agencement de structures irréductiblement singulier, il est à chaque fois nécessaire d’en reprendre l’analyse à de nouveaux frais. La nécessité d’analyser ces systèmes séparément n’est pourtant pas tout à fait contraignante. [...] C’est ainsi que, déchiffré à partir de la constellation paternelle, le corpus kierkegaardien se laisse connecter à quelques-unes des pensées majeures de la philosophie occidentale » (p. 386-387). En invitant tous ceux que Kierkegaard intéresse à lire ce bel ouvrage (qui est aussi « de la belle ouvrage »), on en profitera pour signaler une précédente étude philosophique du même auteur, tout à fait complémentaire de ce livre-ci : David Brezis, Temps et présence. Essai sur la conceptualité kierkegaardienne (Paris, Vrin, 1991)1.
Hélène POLITIS.
 
Maurice Carignan, Essai sur l’Intermède de Kierkegaard, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 1995, coll. « Philosophica » no 46, X.219 p.
 
 
L’auteur choisit d’expliquer non pas les miettes philosophiques (publiées par Kierkegaard en 1844 sous le pseudonyme de Johannes Climacus), mais leur appendice central qui « constitue dans son extrême densité l’ossature métaphysique non seulement des Miettes, mais aussi de toute la production kierkegaardienne » (p. 7-8).
Maurice Carignan consacre au contexte sa première partie (p. 11-59) selon une double perspective, externe et interne : externe, parce qu’il s’agit de rappeler pourquoi Kierkegaard part de la question de Lessing (cf. l’épigraphe des Miettes) ; interne, parce qu’il faut résumer les Miettes avant de traiter spécifiquement de l’Intermède. Sobres et précis, les rappels contenus dans cette partie aideront quiconque cherche un guide pour entrer dans les Miettes philosophiques dont Niels Thulstrup a pu dire qu’elles se laissent lire en quelques heures mais qu’il faut en réalité des années de réflexion soutenue avant d’en maîtriser le contenu philosophique. La seconde partie (p. 63-200) suit les sinuosités de l’Intermède. Là encore, Carignan se montre bien informé. Les références longuement développées par lui aux philosophes que Kierkegaard connaît bien mais qu’il cite souvent allusivement dans les Miettes (Aristote, les Sceptiques grecs, Spinoza, Leibniz, Hegel, etc.) éclairent les enjeux du texte. De nombreux renvois aux notes de travail de Kierkegaard étoffent le dossier.
Il y aurait trois objections à faire. Premièrement, on s’étonnera de la place excessive donnée par l’auteur à la notion danoise de Tilblivelse, qu’il identifie trop rapidement au devenir chrétien comme tel ; il s’agit plutôt du « devenir » (que Kierkegaard étudie en référence à la Physique d’Aristote et à la Science de la logique de Hegel). Sans doute la notion d’historique (det Historiske) aurait-elle mérité un traitement plus central, à condition de distinguer l’historique au sens usuel (l’histoire proprement humaine) et l’historique au sens éminent (comme rencontre, au cœur du temps, de l’historique et de l’éternel). Dans cette perspective, la notion clé de la conceptualité climacusienne paraît bien être l’historique au sens éminent, et non pas simplement le devenir. Le deuxième point faible concerne le statut de Johannes Climacus : est-il l’agnostique dépeint par Carignan (cf. par exemple p. 204, où il est présenté comme « pseudonyme athée ») ? Que veut dire exactement Climacus quand il affirme qu’il n’est pas chrétien ? Cela demande discussion. Le troisième reproche vise les répétitions dues au fait que le commentateur suit linéairement le texte. N’aurait-il pas été plus démonstratif de lire l’Intermède à partir de quelques regroupements transversaux ?
Carignan dit que, si « certaines de [ses] interprétations s’avéraient douteuses ou insuffisantes, elles auraient du moins le mérite [...] d’encourager la recherche exégétique sur un essai d’une portée inépuisable » (p. 8). En vérité, non seulement son ouvrage est un encouragement à la recherche, mais encore il alimente déjà richement les recherches en cours.
Hélène POLITIS.
 
Jacques Caron (éd.), Kierkegaard aujourd’hui. Recherches kierkegaardiennes au Danemark et en France, Actes du Colloque de la Sorbonne [26 octobre 1996], Odense (Danemark), Odense University Press, 1998, 179 p.
 
 
Rassemblant des lecteurs de Kierkegaard venus d’horizons très divers (études scandinaves, psychologie clinique, littérature et histoire des idées, édition et sciences de la communication, théologie et sciences religieuses, sémiotique philosophique, etc.), cet ouvrage récapitule un chatoyant colloque franco-danois qui se tint dans le cadre d’une exposition intitulée Le secret de Kierkegaard, organisée à Paris au même moment (automne 1996) par des chercheurs danois – exposition qui offrait au regard du public français un grand choix de manuscrits et documents kierkegaardiens.
À cette journée d’étude participèrent C. Anne, F. Bousquet, R. Boyer, J. Caron, J. Colette, J. Garff, D. Gonzalez, J. Lafarge, J. Message, G. Mirdal. Y fut également représentée, par le biais d’un texte-entretien, E.-M. Jacquet-Tisseau. Si l’on admet, avec Robert Escarpit, cité p. 82, qu’ « il n’y a pas d’autre critère sérieux à ce qu’on pourrait appeler la “valeur” d’une œuvre que le nombre et la variété des lectures qu’elle permet sans que son entropie s’épuise », on goûtera ces lectures largement ouvertes, dont aucun critère scientifique rigoureux ne risque en tout cas d’entraver le déploiement. On ne manquera donc pas de féliciter les promoteurs d’un telle initiative, spécialement l’Ambassade du Danemark en France, le ministère danois de l’Éducation, l’Université d’Odense, sans oublier le très remarquable Centre de recherches Søren-Kierkegaard de l’Université de Copenhague.
Hélène POLITIS.
 
André Clair, Kierkegaard. Existence et éthique, Paris, PUF, 1997, coll. « Philosophies », 125 p.
 
 
Dans cet ouvrage, composé de deux parties s’approfondissant l’une l’autre, A. Clair poursuit sa lecture de l’œuvre de Kierkegaard comme penseur du singulier : il s’agit ici, premièrement, de penser l’existence en tant que telle (p. 7-62) et, deuxièmement, de penser cette existence dans sa dimension éthique (p. 63-122). Présentant « la pensée existentielle [comme] une philosophie des limites » (p. 8), l’auteur met spécialement l’accent, dans cette étude, « sur le côté pathétique de l’existence ». D’où aussi la place centrale accordée à l’amour : « Kierkegaard fait de l’amour le concept principiel de sa pensée qui est, topiquement, une philosophie de l’amour » (p. 101).
Pour éviter tout risque de contresens, il importe de rappeler que le singulier, loin de se confondre avec la pure particularité, est cette activité de synthèse par laquelle le particulier accepte de se ranger sous la loi générale, tandis que l’universel s’effectue en se singularisant sans se dissoudre : « L’individu, comme singulier, est la synthèse du général et du particulier » (p. 112). Dans des pages d’une grande clarté, l’auteur déploie toute une dialectique complexe de la décision et de la norme, de l’amour et du devoir, de la liberté et de la loi. Le sujet existentiel n’est pas « autofondateur, étant un sujet duel, divisé, et plus exactement un sujet faillible ou peccable » (p. 99). « Pourtant, dans une éthique existentielle, c’est en soi-même que l’individu rencontre la loi de son action, ici la loi d’amour. La force de la thèse repose sur une co-implication entre la loi et la liberté par l’intermédiaire de l’amour, de telle sorte que soit dissoute l’alternative entre autonomie et hétéronomie » (p. 99-100). Quoique centrant son ouvrage sur l’éthique en tant que « sphère médiane » (p. 6), A. Clair n’ignore jamais les autres étapes sur le chemin kierkegaardien de la vie, ce qui donne lieu, par exemple, à des développements suggestifs sur la communication et l’écriture, sur l’instant, ou encore sur la vocation comprise comme « une reprise subjective de ce qui est assigné » (p. 115), « une réunion du général (c’est-à-dire de l’humanité) et du particulier » (ibid.).
Pour André Clair, penser l’existence consiste à penser la passion en deux sens complémentaires : 1 / vouloir penser un objet (la passion) « qui ne peut pas être un simple objet pour la pensée » (p. 29) ; 2 / mettre de la passion à penser (cf. p. 29-30), c’est-à-dire accentuer la dynamique de la pensée tout en maintenant celle-ci dans un registre philosophique. Loin d’être aisée, la tâche – éthique pour sa part et à son tour – en vaut cependant la peine.
Hélène POLITIS.
 
Jacques Colette, Kierkegaard et la non-philosophie, Paris, Gallimard, 1994, coll. « Tel », 241 p.
 
 
Kierkegaard écrivain, chevillant « solidement les catégories de l’existence, de manière à constituer par tromperie, mais en vue du vrai, une dialectique philosophique d’un nouveau genre » (p. 10) : tel paraît bien être le postulat central de l’ouvrage. Conférant au style de Kierkegaard et à son écriture toute leur importance, J. Colette explore dans neuf études rhapsodiquement complémentaires la façon kierkegaardienne de peindre « cet “être intermédiaire”, qu’il nous est donné d’être » (p. 12). Kierkegaard se méfia autant de l’idéalisme philosophique que des évidences ou des données immédiates ; penseur « entre deux mondes, dans tous les sens du terme » (p. 14), il déploya, dans sa production sous pseudonymes comme dans sa production orthonyme, une stratégie efficace où la communication indirecte tient une place majeure. « Confronté à une telle innovation, le lecteur du XXe siècle peut sans doute se borner à admirer l’exploit, à le classer parmi les hauts faits de l’histoire philosophique ou littéraire. Mais il peut aussi essayer d’imaginer pourquoi et comment le Danois devint un de ces penseurs-poètes du XIXe siècle qui nous sollicitent aujourd’hui en raison de leur style » (p. 32).
Pour sa part, dialoguant avec Heidegger, Husserl, Sartre, Merleau-Ponty, Valéry, S. Beckett, Borges, Adorno, Foucault, G. Marcel, Ricœur, Derrida, Blanchot, Jankélévitch, et avec tant d’autres de nos contemporains, J. Colette trace de Kierkegaard un portrait intempestif et rutilant (pour reprendre des adjectifs dont lui-même use à propos de Kierkegaard). Mais il n’oublie pas non plus de faire dialoguer Kierkegaard avec Hamann, Jacobi, Schelling, Fichte, Goethe, Schopenhauer, pour ne mentionner que quelques noms parmi les plus évocateurs. Le lecteur trouvera ainsi mille occasions de s’instruire (par exemple, en découvrant l’intéressante signification d’un néologisme français, l’antiphilosophie : voir p. 187-192).
Voyageant avec bonheur au XIXe siècle et au XXe siècle en compagnie de Kierkegaard et quelquefois aussi de Nietzsche, J. Colette est par conséquent assez semblable aux figures auxquelles il rend hommage : un penseur-poète, attelé à la tâche de faire comprendre que le « sort de la non.philosophie est lié à celui de la philosophie » (p. 193), et faisant par là courir à la pensée un beau risque, au sens socratique de cette expression.
Hélène POLITIS.
 
Dario Gonzalez, Essai sur l’ontologie kierkegaardienne. Idéalité et détermination, préface de Jacques Colette, Paris, L’Harmattan, 1998, coll. « La philosophie en commun », 220 p.
 
 
Il n’est pas fréquent qu’un Argentin s’intéressant à Kierkegaard s’impose « l’épreuve de l’étranger » et séjourne à Copenhague pour y lire son œuvre en danois et y rédiger, dans le beau cadre du Centre de recherches Søren-Kierkegaard, une thèse de doctorat (soutenue récemment à la Faculté de théologie de l’Université de Copenhague). Le présent ouvrage en exprime le résultat, à l’attention des lecteurs francophones cette fois.
D. Gonzalez articule idéalité et détermination, échappant par là aux puissants malentendus qui ont si souvent conduit à traiter Kierkegaard en trop fameux père de l’existentialisme : « Au-delà de toute forme d’existentialisme, la pensée de Kierkegaard se présente [...] comme une ontologie de l’existence » (p. 39). Henri-Bernard Vergote avait déjà largement dissipé ce cliché mortifère en rendant attentif au fait que lire Kierkegaard, c’est s’attacher à montrer que « l’idéalité que porte le langage n’est qu’idéalité et qu’elle ne sera réalité que dans la mesure où, dans la certitude subjective qu’il doit y avoir du sens et dans l’incertitude objective de ce qu’il sera [...] – un sujet parlant voudra “devant Dieu” inscrire ou “rédupliquer” dans la réalité ce qu’il en aura compris » (Sens et répétition, Paris, 1982, t. 1, p. 30-31). D. Gonzalez postule que « l’élément positif de la subjectivité demeure lié à une phénoménologie négative de l’expérience religieuse » (p. 14). Dès lors, la pensée de l’existence doit « dépasser le modèle kantien de la limitation du langage idéel » (p. 21). Et cette « pensée de l’existence ne peut tout simplement se confondre avec la non-philosophie » (p. 23, en référence et hommage à J. Colette, Kierkegaard et la non-philosophie, cf. ci-dessus). L’ouvrage comporte des développements sur la différence infinie, la temporalité, la structure de l’inter-esse, l’extensif et l’intensif, l’instant, etc. En conclusion, D. Gonzalez insiste sur le concept de manifestation en tant que définissant, chez Kierkegaard, « l’événement de l’articulation de l’existence au langage comme articulation du réel à l’idéalité. Penser cette articulation comme “manifestation”, et non simplement comme synthèse cognitive ou comme décision pure, c’est évidemment conduire la réalité et l’idéalité à un espace intermédiaire qui est à la fois le lieu de la vérité et de la non-vérité de l’existence, le lieu du rapprochement et de l’éloignement de l’existence à l’égard de sa vérité propre » (p. 205).
Hélène POLITIS.
 
Martin J. Matuštík et Merold Westphal (éd.), Kierkegaard in Post/Modernity, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press, 1995, XVI-304 p.
 
 
Ce recueil de textes (en langue anglaise) innove par bien des aspects et s’inscrit, tant théoriquement que polémiquement, dans l’actualité philosophique (mieux d’ailleurs que dans une éventuelle « postmodernité », certes commode du point de vue du titre de l’ouvrage). Les auteurs ont raison de lutter ensemble contre trois lieux communs, hélas encore trop prégnants aujourd’hui. En effet, il convient de dire bien haut que : 1 / Kierkegaard n’est nullement réductible à son image de prétendu « père de l’existentialisme » – et, de toute façon, l’existentialisme a fait long feu ; 2 / Kierkegaard mérite d’être traité en philosophe plutôt qu’en penseur religieux au sens restrictif et parfois péjoratif de l’expression ; 3 / Kierkegaard n’est pas un irrationaliste. Oser instaurer un dialogue à plusieurs voix entre son œuvre et celle de philosophes et penseurs appartenant de plein droit au XXe siècle permet de vérifier ces trois assertions. Buber, Derrida, Gadamer, Habermas, Heidegger, Irigaray, Kristeva, Lacan, Levinas, Sartre, Theunissen, Wittgenstein sont ainsi amicalement convoqués et mis en relation dialectique (« dialectique » au sens de dialogue, au sens de débat, au sens aussi de production d’une pensée neuve) avec Kierkegaard par des lecteurs-interprètes doués d’une belle sagacité intellectuelle : Wanda Warren Berry, Alison Leigh Brown, John D. Caputo, Stephen N. Dunning, C. Stephen Evans, Jürgen Habermas, Patricia J. Huntington, Tamsin Lorraine, James L. Marsh, Martin J. Matuštík, William L. McBride, Robert L. Perkins, Robert C. Roberts, Calvin O. Schrag, Merold Westphal. Les analyses thématiques ne manquent pas non plus dans ce recueil. Elles concernent principalement l’éthique, l’inconscient, la question du féminisme, divers problèmes sociopolitiques contemporains, cette énumération n’étant pas exhaustive. C’est dire la qualité et l’intérêt de l’ouvrage, d’une lecture constamment stimulante. Une traduction de ce livre en français serait tout à fait opportune.
Hélène POLITIS.
 
Henri-Bernard Vergote, Lectures philosophiques de Søren Kierkegaard. Kierkegaard chez ses contemporains danois, Paris, PUF, 1993, coll. « Philosophie d’aujourd’hui », XII-340 p.
 
 
Les textes danois traduits et présentés ici par H.-B. Vergote s’échelonnent de 1833 à 1844. Écrits dans une période de grande effervescence intellectuelle qui fut aussi un moment de crise, ils ont une indéniable valeur documentaire. Il y a au moins quatre raisons de s’intéresser à ces textes. La première concerne la destinée historique de l’hégélianisme : si l’on s’interroge sur sa réception hors d’Allemagne, il est intéressant de connaître les liens philosophiques tissés entre le « petit » Danemark et son voisin allemand dans les années qui suivirent la mort de Hegel (1831). La deuxième raison touche plus spécialement Kierkegaard parce que celui-ci maintient toujours ouvert le dialogue philosophique avec Hegel. En ce sens, lire les « hégéliens danois » (Heiberg, Martensen, etc.) ou encore lire ces Danois non hégéliens (Sibbern, Møller) qui manifestèrent souvent à Hegel plus de vraie sympathie que certains hégéliens prétendus, c’est se donner les moyens de mieux percevoir selon quels canaux Kierkegaard prit connaissance du Système. La question de la réception de l’hégélianisme au Danemark se prolonge donc en une question complémentaire, celle de la formation de la pensée de Kierkegaard. La troisième raison prolonge la deuxième. En effet, voir se former la pensée de Kierkegaard tandis qu’il s’attache aux élaborations post-hégéliennes de son époque, c’est accéder simultanément à l’esquisse dynamique de son œuvre telle qu’elle apparaît dans ses notes de travail (Vergote donne d’utiles extraits des Papiers philosophiques de Kierkegaard, encore fort mal connus du public français). Attentif aux courants de pensée contemporains mais sans les couper de leur histoire, Kierkegaard sait aller toujours aux sources des authentiques problèmes et ne pas se laisser égarer par des énoncés à la mode.
À ces trois raisons s’en ajoute une quatrième : la longue présentation intitulée « Kierkegaard et la philosophie théocentrique » n’est pas une simple introduction aux textes formant l’ouvrage mais elle enrichit les acquis théoriques de Sens et répétition. Essai sur l’ironie kierkegaardienne (Paris, Cerf/Orante, 2 tomes, 1982). Vergote y indique comment Kierkegaard riposte à la conception théocentrique contemporaine par une démarche « théanthropique ». La pensée théocentrique résulte d’une laïcisation progressive de la théologie allemande, et le Système hégélien marque l’aboutissement de cette pensée théocentrique qu’il dépasse en la faisant s’achever en christocentrisme. Kierkegaard, qui n’ignore pas cette histoire de la pensée allemande, se montre capable de ne pas confondre Hegel avec ses épigones tout en produisant une véritable réfutation de l’hégélianisme.
La sobriété du titre à double entente et l’humour discret du sous-titre sont délibérément en retrait par rapport à la culture tonique et vigoureuse que ce volume se propose de transborder du Danemark vers la France. Kierkegaard disait plaisamment que, quand un Allemand souffle du vent, il y a toujours un Danois prêt à l’avaler. Mais alors, quand des Danois soufflent autre chose que du vent, les lecteurs français ne doivent pas manquer l’occasion d’en profiter.
Hélène POLITIS.
 
Jean Wahl, Kierkegaard. L’Un devant l’Autre, Paris, Hachette Littératures, 1998, 320 p.
 
 
Le lecteur qui s’imaginerait, d’après la couverture de l’ouvrage, avoir sous les yeux un livre posthume inédit de Jean Wahl découvrira à regret qu’il ne s’agit que d’une rhapsodie de petits écrits allant de 1930 à 1963. Or le même lecteur, s’il a lu les Études kierkegaardiennes (ÉK) de J. Wahl (initialement publiées chez Aubier en 1938 ; l’édition ultérieure chez Vrin est incomplète), connaît déjà beaucoup de ces textes puisque les ÉK sont, pour une large part, déjà constituées d’une reprise de textes plus anciens.
On joindra à ce simple constat quelques questions. Pourquoi ne pas avoir donné ces textes dans leur ordre strictement chronologique ? Pourquoi ne pas avoir reproduit l’intéressant texte de Wahl sur Hegel et Kierkegaard paru en 1934 (« Hegel et Kierkegaard », communication au Congrès Hegel, Rome, 19-23 avril 1933) ? Pourquoi avoir ignoré les deux préfaces rédigées par Wahl pour deux traductions de Kierkegaard par P.-H. Tisseau (voir introduction à Crainte et tremblement, Paris, Aubier-Montaigne, 1935 ; introduction au Concept d’angoisse, Paris, Alcan, 1935 – comparer d’ailleurs avec ÉK, chapitres 6 et 7) ? Pourquoi, alors que Heidegger est bien là dans les textes retenus, Jaspers manque-t-il, lui qui est pourtant si présent dans les ÉK en leur version complète de 1938 ? Et pourquoi avoir choisi un titre si contourné ? Pourquoi ne pas avoir mentionné clairement sur la couverture qu’il s’agit en fait d’un florilège ? Pourquoi d’ailleurs avoir évité d’indiquer sur cette même couverture les noms des deux chercheurs (V. Delecroix et F. Worms) qui se sont intéressés en commun à la constitution de ce petit livre ?
En dépit de ces incontestables réserves quant à la « scientificité » de l’ouvrage (et tout cela aurait sûrement amusé Wahl presque autant que Kierkegaard), on apprécie évidemment que soient offerts à un public renouvelé les passionnants et si originaux textes de Wahl. Avec le recul des ans, on voit de mieux en mieux, en effet, comment Wahl s’inscrit dans son temps, de quelle façon sa lecture est datée, quelle grille d’interprétation personnelle il applique aux auteurs qu’il lit. Mais aussi sa lecture fait date, elle s’élève bien haut au-dessus de certains autres commentaires. E. Levinas, évoquant l’œuvre de Wahl, y découvrait « le secret d’une lumière clignotante qui nous fait signe. Ce scintillement – cet Autre dans le Même – cette transcendance – cet éveil du Même par l’Autre – ce pointillisme de la lumière, aiguë par ce scintillement – n’est-il pas l’ineffable où une parole déchirant les oreilles se tait au sein même du propos qu’on entend ? » (Jean Wahl et Gabriel Marcel, Paris, Beauchesne, 1976, p. 31).
Hélène POLITIS.
Nietzsche
 
Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles, Paris, Hatier, 2001, traduction originale, notes et analyses d’Éric Blondel, coll. « Les Classiques Hatier de la philosophie » no 21, 208 p.
 
 
Éric Blondel avait déjà proposé la traduction et le commentaire d’environ la moitié du Crépuscule des idoles en 1983 (« Profil Hatier », no 708). Une version considérablement enrichie est maintenant disponible, puisque la totalité du texte original y est traduite. L’intégralité des « Raids d’un intempestif » (et non plus simplement son premier paragraphe), « Ce que je dois aux Anciens » et « Le marteau parle » ont donc été ajoutés à l’édition précédente par ailleurs révisée (un exemple : la judicieuse explication du choix de traduction de Streifzug par « raid », p. 182). Grâce au commentaire général (p. 140 à 156) et aux analyses de chacun des chapitres (p. 157 à 191), cette œuvre dense et difficile perd de son hermétisme immédiat tout en conservant sa force philosophique. Ainsi, la dimension énigmatique du sous-titre de l’ouvrage – « Comment on philosophe au marteau » – se résorbe dès lors que l’on comprend bien la méthode du philosophe-généalogiste ainsi que sa portée (le commentaire p. 144 à 147, mais aussi p. 192 et 193).
Dans cette nouvelle édition, un glossaire a été ajouté. À cet égard, les approches de thèmes aussi importants que la « généalogie », la « volonté de puissance », la « mort de Dieu » par exemple ne peuvent qu’instruire le lecteur, tout comme l’index commenté des noms propres. Enfin, la grande érudition dont témoignent les notes est un véritable cadeau, car pourrait-on vraiment comprendre Nietzsche sans bases certes philosophiques, mais également philologiques, historiques et théologiques ? Proposer au lecteur cet éclairage savant, c’est lui permettre de s’approprier réellement l’ouvrage, c’est-à-dire de l’accueillir sans plaquer sur lui une grille de lecture façonnée par « l’air du temps ». Signalons en outre que les notes remaniées sont plus nombreuses que dans l’édition précédente. Elles évitent aussi bien le piège de la contextualisation à outrance que celui de la philosophie « pure », « intemporelle », surgie ex nihilo et donc réductible à un simple dialogue entre auteurs, en ouvrant au monde vivant de la culture, si cher à Nietzsche.
Ce petit volume est à recommander vivement, aussi bien à l’élève de Terminale qu’à l’étudiant ou au chercheur confirmé. Plus simplement : à n’importe quel esprit curieux de la pensée de Nietzsche, car, en sus de son style vif et alerte qui le rend souvent fort plaisant, le Crépuscule des idoles est bien une œuvre philosophique de premier plan.
Blaise BENOIT.
 
Jean-François Balaudé et Patrick Wotling, Lectures de Nietzsche, Paris, Librairie générale française, 2000, coll. « Le Livre de Poche. Références », 475 p., 50 F.
 
 
Jean-François Balaudé et Patrick Wotling ont eu l’heureuse idée de proposer dans une collection accessible à tous un recueil d’articles réellement exceptionnels consacrés à Nietzsche, la plupart anciens et fort difficiles à se procurer.
Le texte décisif de Richard Roos, « Les derniers écrits de Nietzsche et leur publication » (1956), ouvre cette belle série et fragilise à jamais le statut d’ « ouvrage » pour La volonté de puissance, au vu du travail de sape effectué par Élisabeth Förster-Nietzsche. Son « Nietzsche et Épicure : l’idylle héroïque » (1980) insiste sur la difficulté à figer le rapport entretenu par ces deux penseurs, la distance étant inséparable d’une proximité étonnante. Les travaux de fond d’Éric Blondel sont également à l’honneur : la conférence « Les guillemets de Nietzsche : philologie et généalogie » (1972) s’attarde sur une curiosité typographique apparemment anodine mais qui permet en fait de prendre au piège le discours moral, dès lors enserré dans le texte nietzschéen qui le force – dans une logique de traduction – à avouer sa liaison au corps, pourtant déniée. Le commentaire de certains aphorismes de Par-delà Bien et Mal, dans « Ruminations » (1989), complète cette méthode de l’art de (bien) lire. Patrick Wotling affronte « le rôle des sentiments dans l’analyse nietzschéenne de la morale » avec l’article « Affectivité et valeurs », qui permet de saisir le lien entre généalogie et volonté de puissance, ce que confirme « La morale sans métaphysique », qui restitue l’importance de ces deux concepts pour rendre friable l’apparente connivence entre Nietzsche, Darwin et Spencer (ces deux textes sont des versions considérablement développées de travaux parus – sous des titres d’ailleurs différents – dans le Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, PUF, 2e éd., 1997, sous la direction de Monique Canto-Sperber). L’article capital de Michel Foucault, « Nietzsche, la généalogie, l’histoire » (1971), éclaircit très précisément ces deux notions en abordant notamment le vocabulaire de l’origine (Ursprung, Herkunft, Entstehung). Henri Birault, avec « Sur un texte de Nietzsche : “En quoi, nous aussi, nous sommes encore pieux”, construit une lecture restée célèbre du § 344 du Gai Savoir, cruciale pour approcher l’épineuse question du statut nietzschéen de la vérité. Ce volume présente également deux études inédites et brillantes, proposées par deux jeunes chercheurs : « Fatalisme et volontarisme chez Nietzsche », de Jeanne Champeaux, qui tente de dénouer l’opposition entre l’éternel retour comme pensée inhibante et le projet de faire advenir un nouveau type d’homme, en revenant notamment sur la notion de « volonté » ; « Nietzsche législateur », de Yannis Constantinidès, qui considère la « grande politique » et la problématique de l’ « élevage » en dévoilant une dette d’emblée très surprenante de Nietzsche vis-à-vis de Platon.
Cet ouvrage illustre donc de fort belle manière la vitalité des études nietzschéennes en France.
Blaise BENOIT.
 
Antonia Birnbaum, Nietzsche, les aventures de l’héroïsme, Paris, Payot, 2000, 293 p., 145 F.
 
 
Retrouver toute la profondeur de la phrase de Walter Benjamin d’après laquelle « le héros est le vrai sujet de la modernité » est l’ambition de ce livre, qui « vise à repérer les enjeux nouveaux dont se trouve investi le motif héroïque lorsqu’il est associé à la modernité » (p. 12). La pensée de Nietzsche, dans ses oppositions internes, dans ses déplacements perpétuels, est alors adoptée à titre de fil conducteur. Avec beaucoup de finesse d’analyse, Antonia Birnbaum pointe les hésitations, les tensions, voire les volte-face d’un Nietzsche confronté à une thématique sans cesse en travail. On aurait donc tort de croire que, d’après ce dernier, le héros serait purement et simplement identifiable au surhomme ou à l’aristocrate, car « l’héroïsme nietzschéen [...] oscille incessamment entre un élan émancipateur provenant de l’univers démocratique, pour lequel l’affirmation des différences est synonyme de liberté, et une exaltation mythologique d’un type aristocratique apte à figurer la grandeur d’un peuple » (p. 283). Le héros n’est pas un type pur, il est irréductible à une sorte de substance figée ; il est à chercher par exemple du côté de l’esprit libre (qui devient héros, p. 179) ou du bouffon (dans l’optique de la « perturbation héroïque de l’ordre », p. 186).
Ce beau livre est donc à double entrée. Le politique, comme « perpétuelle remise en débat collective de l’être-ensemble » (p. 214), y est questionné avec radicalité à l’occasion de cette approche de l’héroïsme qui nous extirpe de notre sommeil résigné et désabusé au profit du « courage de penser » (p. 284) : les contours de la liberté du héros moderne s’y dessinent pas à pas. De façon pleinement complémentaire, cet axe d’investigation est servi par une étude des écrits de Nietzsche tout à fait instructive pour les amateurs de ce philosophe. À cet égard, le chapitre VIII, par exemple, est une petite merveille d’analyse nuancée et incisive, qui montre patiemment comment Nietzsche est difficile à situer dans le débat égalité/inégalité, démocratie/aristocratie (ou hiérarchie).
Pour l’originalité de son questionnement et la subtilité de son rapport aux textes, cet ouvrage dense et néanmoins très clair mérite incontestablement une lecture attentive.
Blaise BENOIT.
 
Giorgio Colli, Nietzsche. Cahiers posthumes III, Paris, L’Éclat, 2000, 224 p., 110 F.
 
 
L’édition des Cahiers posthumes de Giorgio Colli se poursuit avec un volume qui se présente comme une méditation personnelle effectuée durant l’édition des œuvres de Nietzsche. Un premier volume portait le titre de Philosophie de la distance1, et bientôt nous sera donné un volume consacré à une philosophie du contact. Le texte a été établi par le fils de l’auteur, Enrico Colli, la traduction est due à Patricia Farazzi. Enrico Colli nous dit dans quel état il a trouvé les notes de son père ; il a conservé la numérotation de ses carnets. La philosophie de Nietzsche est qualifiée de faible, parce qu’il voulait représenter à la fois la grandeur du monde moderne et son échec, d’où l’importance de la notion de décadence. S’il cherche à détruire, c’est pour reconstruire du plus élevé, ce qui se dépasse. L’ascétisme et la tendance à la vie intérieure, l’échec de la période universitaire ont, par compensation, entraîné le déchaînement de la force vitale que la maladie transforme en malédiction.
On remarquera les notes consacrées à la place de l’histoire, au manque de capacité déductive. Le rapport à Schopenhauer, au fil des remarques, montre la mutation de la volonté de vivre en volonté de grandeur et de puissance, ou comment la pensée réagit sur la vie, au point de s’y confondre. L’étude de la relation à la religion fait apparaître la naissance d’un prophète religieux, au pessimisme affirmatif, aristocratique. L’étude du temps conduit à la dévalorisation de celui-ci dans la conception de l’éternel retour. L’attitude envers Platon n’est pas simplificatrice, mais Nietzsche a un lien fort avec les présocratiques. On notera également la signification des jugements sur Goethe, sur la place de la musique, sur sa position par rapport à la raison.
Des appendices donnent des notes précises au fil de la plume, qui peuvent apparaître comme des projets de livres ou d’études, de développements ultérieurs. Puis ce sont deux fragments sur Fichte et sur Hegel. Enfin, une postface due à Sandro Barbera reprend un texte de 1989 sur le rapport de Nietzsche avec le monde grec, dans une confrontation avec Burckardt. Nietzsche n’a pas écrit sur la Grèce un ouvrage monographique, mais, pour Colli, c’est à partir de l’attitude de Nietzsche envers la Grèce que l’on pourrait trouver l’unité de sa pensée, dont Sandro Barbera présente les éléments. Ainsi, tout au long de cette lecture, on trouve des ouvertures suggestives sur l’œuvre de Nietzsche, sur les aspects heurtés de ses écrits, comme sur les attitudes qui rendent primordiales les relations d’un auteur avec sa pensée.
Michel ADAM.
 
Yannis Constantinidès, Nietzsche, Paris, Hachette, 2001, coll. « Prismes », 192 p., 9,60 E.
 
 
La pensée de Nietzsche est l’objet de tant d’interprétations aux antipodes les unes des autres qu’un choix de textes est fort utile pour le lecteur souvent un peu désorienté, voire perplexe. Mais le livre proposé est plus qu’une simple anthologie. Il comporte une introduction à la fois précise et vivante – bien appuyée sur la correspondance mais également sur les préfaces de 1886 – qui insiste à juste titre sur le style spécifique de chacun des ouvrages de l’auteur. Tout en dénonçant les contresens les plus grossiers que la philosophie nietzschéenne a suscités, Yannis Constantinidès a le mérite de ne pas présenter un Nietzsche affadi ou édulcoré. Le « long crescendo [...] polémique » (p. 26) de sa pensée est abordé avec justesse : « Les “raids” [...] se font de plus en plus violents [...] d’œuvre en œuvre. On peut en ce sens affirmer qu’il y a une véritable économie de guerre dans les écrits publiés de Nietzsche, dans la mesure où il s’agit d’inverser les valeurs régnantes » (p. 26-27). Cette riche introduction est complétée par une chronologie, un glossaire précieux et une bibliographie commentée.
Yannis Constantinidès a consacré un soin réel au choix des textes, souvent retraduits ; chacun d’eux est introduit et commenté tout en conservant en permanence le souci de l’autonomie du lecteur. L’organisation des chapitres retrace l’itinéraire de ce dernier, confronté tout d’abord à des problèmes de méthode, avant de progresser dans sa maîtrise du contenu de l’œuvre. Ainsi, « Lire et écrire » (chap. 1) présente des textes centrés sur l’art de lire réclamé par l’écriture protéiforme de Nietzsche, puis « Nietzsche et la philosophie » (chap. 2) revient sur la façon nietzschéenne de philosopher, empreinte de sens historique et liée au « corps ». « La morale comme problème » (chap. 3), « La politique de l’avenir » (chap. 4), « Liberté de l’esprit et destin » (chap. 5), « De la “métaphysique d’artiste” à la “physiologie de l’art” » (chap. 6) développent alors les grands thèmes de cette pensée si difficile. Le souci du détail érudit et accessible autant qu’instructif est constamment à l’œuvre, et écarte le spectre toujours redoutable de la juxtaposition convenue : à titre d’illustration, introduire l’analyse du « ressentiment », proposée dans La généalogie de la morale (I, 10, p. 93-94), au moyen d’un extrait des Carnets du sous-sol de Dostoïevski, lu par Nietzsche et reconnu par lui comme influence déterminante, délivre vraiment au lecteur une clé fructueuse pour comprendre la méthode généalogique.
Donner accès à la pensée de Nietzsche sans la simplifier est le pari délicat et courageux que cet ouvrage sait fort bien tenir.
Blaise BENOIT.
 
Alessandro Di Chiara (éd.), Friedrich Nietzsche. 1900-2000, Gênes, Il Melangolo, 2000, 256 p., 15,50 E.
 
 
On sait l’attachement de Nietzsche pour la côte ligure. Pour cette raison, un congrès international de philosophie s’est tenu à Rapallo du 14 au 16 septembre 2000 pour commémorer le 100e anniversaire de la mort de Nietzsche. Le séjour de Nietzsche à Rapallo en 1882 et 1883 fut favorable à la réalisation du Zarathoustra ; il était donc juste que cette ville lui rendît hommage.
Après un rappel de l’actualité de Nietzsche (C. Angelino) sont abordés le thème de l’éternel retour dans la philosophie contemporaine (E. Severino), la vérité comme exercice mouvant de la métaphore (G. Benelli), puis l’éternel retour de l’identique dans le Zarathoustra (M. Brusotti). Les faits et leurs interprétations (M. Ferrari) conduisent à l’étude du positivisme de Nietzsche. E. Matassi aborde le Lied dans la création musicale nietzschéenne. F. d’Agostini consacre son approche au nihilisme et à la base logique de la métaphysique. Le thème de l’autre selon Nietzsche est visité par F. Samarari à travers les personnages du chapardeur, du barbare et du jardinier. L. Battaglia se consacre à l’image de la femme chez Nietzsche. D. Sacchi propose une lecture de Nietzsche à travers les travaux de Deleuze sur l’essence de la négation et l’univocité de l’être. A. Di Chiara analyse le pathos de la distance et G. Baget-Bozzo confronte Nietzsche et Maître Eckhart. Deux études en allemand sont consacrées au regard de Nietzsche sur Goethe et l’Allemagne (D. Borchmeyer) et au thème du surhomme (R. Safranski). Enfin, D. Venturelli étudie la douleur et le problème de la sensibilité chez Nietzsche.
La variété et la complémentarité des thèmes abordés conduisent à recommander cette publication, dont chaque étude se caractérise par une précision et un sérieux de qualité.
Michel ADAM.
 
Mathieu Kessler, L’esthétique de Nietzsche, Paris, PUF, 1998, coll. « Thémis-Philosophie », X-259 p., 148 F.
 
 
Dans la mesure où le goût y joue le rôle de fondement des valeurs, on ne peut s’intéresser à la pensée de Nietzsche sans considérer l’esthétique. Mais, trop souvent, celle-ci est abordée comme une simple étape obligée. À l’inverse, l’ouvrage proposé a le mérite de se centrer sur ce thème capital, afin de reconstruire l’évolution de la première esthétique de Nietzsche, romantique, baptisée « métaphysique d’artiste », vers la seconde, classique, définie comme « physiologie de l’art ». Cette transformation est l’expression de l’avènement des concepts fondamentaux de la philosophie de Nietzsche : « Le romantisme est synonyme de crise et de nihilisme tandis que le classicisme est l’affirmation de la volonté de puissance la plus haute » (p. 4). La restitution de la dynamique propre à ce mouvement éclaire efficacement le lecteur, trop souvent perdu dans le labyrinthe des fragments posthumes ou dans cette œuvre difficile qu’est La naissance de la tragédie. À titre d’exemple, les métamorphoses de Dionysos deviennent intelligibles : « Le premier Dionysos est fondé métaphysiquement sur un arrière-monde (l’Un originaire) tandis qu’il sera par la suite le lieutenant de ce monde-ci » (p. 3, à prolonger par toute la première partie : « Les métamorphoses d’Apollon et Dionysos », p. 13-152). Cette recherche permet encore de modifier bon nombre d’idées reçues, qui figent en oppositions strictes des nuances en devenir. À cet égard, l’investigation considère avec soin l’ « importance accrue accordée aux critères de l’esthétique apollinienne dans la rivalité des modèles artistiques apollinien et dionysien » (p. 13), mais aussi l’effacement de la frontière entre le rêve et l’ivresse (p. 125-152), de même que la progressive inversion de la hiérarchie musique/arts plastiques (p. 191-214) – consécutivement à l’affranchissement de l’influence prégnante de Wagner (p. 188-191) –, qui implique la valorisation du beau intéressé contre le sublime romantique (p. 195). Dans son cheminement, l’auteur déploie une réelle puissance conceptuelle, comme l’atteste la production patiente de la notion de « formalisme classique » (p. 118, 155-159 et 163-167, notamment ; mais toute la deuxième partie : « La genèse du formalisme classique », p. 155-238, est précieuse), très utile pour bien comprendre le renversement que la pensée de Nietzsche opère entre la forme et le contenu : « Nietzsche ne reprend [...] pas la distinction du sens commun qui sépare artificiellement forme et contenu et dont l’esthétique de Hegel demeure sans doute encore trop proche, mais il exige du penseur qu’il réfléchisse la forme comme “contenu” et le contenu comme réversible dans le concept même de pure “forme” » (p. 165). Trop souvent réduite à des formules rapides et dispersées, l’esthétique de Nietzsche méritait incontestablement cette contribution majeure.
Blaise BENOIT.
 
Mathieu Kessler, Nietzsche ou le dépassement esthétique de la métaphysique, Paris, PUF, 1999, coll. « Thémis-Philosophie », 312 p., 198 F.
 
 
Cet ouvrage développe un projet ambitieux et inédit : tenter « une expérience avec la philosophie de Nietzsche : voir jusqu’où on peut aller, au plus proche des textes, avec la notion d’art » (p. 2). Ce point de départ implique de considérer toute la démarche de Nietzsche comme « une esthétique généralisée dont l’esthétique spécialisée – l’esthétique des œuvres d’art – est une partie, au même titre qu’une autre » (p. 8). Est-ce à dire que Nietzsche serait avant tout un « esthète », au sens de la primauté du retrait et de la pose contemplative ? Et, dans ce cas, que faire des nombreux textes polémiques d’un Nietzsche préoccupé au plus haut point par le devenir de la civilisation ? La recherche proposée résorbe cette contradiction première. La philosophie de Nietzsche est un combat contre le nihilisme, par définition fuyant (p. 10-11), et c’est à ce titre que l’art est mobilisé (p. 15). La première partie, « Nihilisme et conception métaphysique de l’existence » (p. 31-79), identifie l’ennemi pernicieux, si difficile à circonscrire, en s’aidant notamment d’une étude précise des réseaux métaphoriques propres à l’écriture nietzschéenne (la « maison » ; la « mer »), mais également de la question du suicide, et de l’éclaircissement du sens même de la notion de volonté de puissance. C’est la redéfinition de l’art en un sens générique, comme « mode d’existence de la volonté de puissance comprise en tant que processus circulaire » (p. 78), qui ouvre sur la deuxième partie : « L’inversion esthétique de toutes les valeurs » (p. 83-301). Ce deuxième volet, d’une grande originalité, pense la « morale esthétique de Nietzsche » (p. 96) à partir du goût comme fondement. Cet axe permet de comprendre l’ « immoralisme » nietzschéen dans l’ordre du jugement réfléchissant (p. 108, 114, 119) et de construire le concept d’ « impératif esthétique » (p. 173) afin d’orchestrer une confrontation rigoureuse et féconde avec la morale kantienne, ce qui constitue indéniablement l’un des « moments forts » de l’ouvrage. La transvaluation esthétique des valeurs s’applique ensuite à la politique, puis à la vérité et enfin à la religion, de telle sorte que l’itinéraire annoncé, « le dépassement esthétique de la métaphysique », est pleinement respecté.
Pensée de l’évaluation dans tous les domaines, la philosophie de Nietzsche est bien d’abord une philosophie du goût, comme pierre angulaire de l’ « anti-nihilisme esthétique » (p. 8). Ce fil conducteur tout à fait convaincant, ainsi que la densité des analyses de détail, font de cet ouvrage situé à contre-courant de la tradition heideggérienne – qui réduit le geste de Nietzsche à cinq « paroles métaphysiques » – une interprétation de premier plan.
Blaise BENOIT.
 
Pierre Montebello, Nietzsche, la volonté de puissance, Paris, PUF, 2001, coll. « Philosophies », 127 p., 49 F.
 
 
La notion de « volonté de puissance » a fait l’objet d’analyses et de commentaires innombrables, mais ce livre n’a rien de la synthèse convenue de débats précédents. Il s’agit d’une lecture réellement personnelle, dense et rigoureuse, du statut de cette expression capitale dans la dernière philosophie de Nietzsche. S’appuyant principalement sur des fragments posthumes, l’auteur récuse les lectures de la volonté de puissance comme être ou essence, et privilégie la catégorie de la relation, dont le pivot est la notion de pathos, non conçue comme « pâtir » mais redéfinie dans l’ordre du « sentir » (p. 24) : « La dimension pathologique de la volonté de puissance n’est pas autre chose que la relation d’action entre les forces qui dessine simultanément pour chacune d’elles son être affectif » (p. 25). Mais si tout est jeu de forces pluriel, alors la volonté de puissance a-t-elle encore une unité et peut-elle encore se dire au singulier ? Certes, Pierre Montebello suit Wolfgang Müller-Lauter dans son refus des interprétations de Jaspers ou Heidegger qui considéraient – avec des différences notables, il est vrai – la volonté de puissance comme un principe métaphysique, mais il s’écarte du verdict selon lequel « le monde dont parle Nietzsche se révèle être un jeu réciproque de forces, c’est-à-dire de volontés de puissance » (Nietzsche. Physiologie de la volonté de puissance, Paris, Allia, 1998, p. 48), au nom de la « structure isomorphique de la volonté de puissance » (p. 32) : « Nietzsche parle simultanément de volonté de puissance au singulier et au pluriel : il y a un sens univoque et singulier de la volonté de puissance qui est d’être relation mais qu’on appréhende seulement dans le pluriel affectif des forces » (p. 35). Cette ontologie de la relation débouche sur six conséquences éclairantes (p. 37 à 74), impossibles à détailler ici. Notons simplement, dans un choix nécessairement arbitraire, une critique convaincante de l’addition deleuzienne d’un « vouloir interne » à la force (p. 46), qui implique la formule restée célèbre d’après laquelle « la force est ce qui peut, la volonté de puissance est ce qui veut » (Nietzsche et la philosophie, Paris, PUF, 1962, p. 57), réfutée p. 49 à 53. L’auteur se consacre ensuite aux trois formes concrètes de la relation : « sentir, penser, vouloir » (chap. 3). Cette piste permet de mieux comprendre le monde de la volonté de puissance et, plus précisément, les rapports entre mondes organique et inorganique, d’emblée difficiles à identifier, mais ramenés par l’auteur à une « communauté de nature, une identité d’essence » (p. 100), dans la mesure où tout « ce qui s’y équilibre [...] est encore au service de la création d’unités de forces plus grandes » (p. 109). Un précieux dernier chapitre est alors consacré à la généalogie des valeurs qui sont à l’origine de cette création. Il distingue « les forces de répétition sans mémoire, les forces d’assimilation avec mémoire, les forces de création brisant le cadre de la mémoire » (p. 118), et clarifie donc vraiment le jeu des forces dans la volonté de puissance. Dès lors, au terme de cette étude instructive, précise et vivante, le lecteur ne peut qu’éprouver de la gratitude vis-à-vis de l’auteur.
Blaise BENOIT.
 
Wolfgang Müller-Lauter, Über Werden und Wille zur Macht. Nietzsche Interpretationen I, Berlin-New York, Walter de Gruyter, 1999, XIV-398 p. / Wolfgang Müller-Lauter, Über Freiheit und Chaos. Nietzsche Interpretationen II, Berlin-New York, Walter de Gruyter, 1999, XVI-436 p. / Wolfgang Müller-Lauter, Nietzsche Interpretationen III. Heidegger und Nietzsche, Berlin-New York, Walter de Gruyter, 2000, XVIII-386 p.
 
 
On complète ici la présentation proposée par Éric Blondel dans La Revue no 3/2000 des travaux remarquables de Wolfgang Müller-Lauter, trop peu connus en France.
Le premier volume, Du devenir et de la volonté de puissance, contient six études distinctes et complémentaires. L’article introductif, « Le problème de la contradiction dans la philosophie de Nietzsche », part de la perplexité du lecteur, dérouté par les multiples contradictions que l’œuvre présente, afin de mieux les ancrer dans la volonté de puissance, irréductible à l’unité. Ce trajet est l’expression de la rigueur, car, certes, la logique s’étonne des contradictions mais, devenue, elle en est l’expression. Aussi, loin de manifester la stabilité d’un principe métaphysique, la volonté de puissance doit être clairement située dans l’horizon du devenir. Les deux textes qui suivent ont été publiés en français sous le titre Nietzsche. Physiologie de la volonté de puissance (Paris, Allia, 1998 ; traduction de Jeanne Champeaux, précédée d’une présentation de Patrick Wotling intitulée « Le monde de la volonté de puissance », 184 p., 140 F). Dans « La pensée nietzschéenne de la volonté de puissance », l’auteur propose une analyse des sens de cette expression, afin de préciser qu’ « il n’y a que des volontés de puissance perpétuellement en situation de rivalité et de concurrence, que la volonté de puissance n’a pas de réalité indépendamment du jeu concret et démultiplié de ces processus particuliers qui interprètent et s’entre-interprètent » (P. Wotling, p. 18). « L’organisme comme lutte intérieure » précise l’influence de W. Roux sur Nietzsche qui lui a emprunté des notions, notamment pour dénoncer, à partir d’une terminologie scientifique, la surestimation darwinienne de l’extériorité. Plus généralement, cet article montre ce que la conception nietzschéenne du corps doit aux sciences de la nature de son époque, mais aussi ce qu’elle présente d’irréductible à celles-ci, puisqu’elle rejette le mécanisme. L’impact moral et politique de la volonté de puissance est abordé avec « De l’orgueil et de la vanité chez Kant, Schopenhauer et Nietzsche ». Les deux premiers ont traité la communauté de façon paradoxale, à partir de l’individu pour autant qu’il aspire à surpasser autrui comme l’attestent l’orgueil, la vanité ou la fausse humilité et, bien sûr, l’insociable sociabilité. Mais Nietzsche, apparemment héritier de ces conceptualisations, radicalise la tension en refusant de l’atténuer au moyen de la notion de « personne ». S’il utilise effectivement le terme, il le subvertit néanmoins dans son approche de la « personne solitaire » (Solitär-Person), qui jette les bases d’une société aristocratique. « Sur le devenir, le jugement, le dire-oui » approche l’ « héraclitéisme » de Nietzsche qui accentue la tendance de la pensée du XIXe siècle à valoriser « la fluidité de tous les concepts, types et espèces » (KSA, t. 1, p. 319). La première partie se consacre à l’émergence du jugement, dans sa liaison à la croyance et aux évaluations issues de la volonté de puissance ; la deuxième articule le « dire-oui » dionysiaque à l’éternel retour. Enfin, « La Volonté de Puissance comme livre de la “crise” de l’interprétation philosophique de Nietzsche » revient sur les perceptions spécifiques de Baeumler, Heidegger, Jaspers, Löwith, Schlechta et Fink du « livre » controversé, posant en cela le problème du statut des fragments posthumes.
Le deuxième volume, De la liberté et du chaos, contient trois études. « La décadence artistique comme décadence physiologique », a été traduite dans La Revue no 3/1998 par Éric Blondel, Ole Hansen-Løve et Théo Leydenbach, p. 275 à 292. Elle s’intéresse à l’analyse généalogique de la décadence appliquée à Wagner afin de mettre au jour la triple signification de la notion de « physiologie » chez Nietzsche. Le corps est alors pensé comme parabole (Gleichnis) du jeu combiné des volontés de puissance (FP de juin-juillet 1885, 37 [4], KSA, t. 11, p. 577) et la décadence comme désorganisation d’un ensemble ordonné, à l’inverse de la vie ascendante représentée par Dionysos. Sous le titre « Liberté et volonté chez Nietzsche », l’article suivant considère la « résolution » du problème de la liberté de la volonté au moyen de la notion de nécessité. Pour autant, celle-ci provient d’un schéma causal inadéquat : cause et effet figent et donc trahissent le processus complexe du devenir. Dès lors, le fait que l’homme s’interprète comme libre ou non ne fait qu’exprimer une volonté de puissance forte ou faible. L’ultime étape de ce beau parcours, développée en 281 pages (excursus compris), s’intitule « “Tout” et “Totalités” dans la philosophie de Nietzsche ». Par « Totalités », il faut entendre les « unités » fluctuantes dont la puissance peut s’accroître ou diminuer, que l’on fasse référence aux organismes inférieurs, à l’homme, aux sociétés ou aux États. Le « Tout » est, quant à lui, irréductible à l’organisme et ne peut prétendre à l’unité ; la notion de « Chaos » révèle son fond propre. La première partie – « Le Tout comme Chaos et le Chaos en l’homme » – montre que c’est en puisant à cette source que l’homme nouveau peut advenir ; la deuxième – « Le Tout et l’économie » – et la troisième – « Durabilité et autres problèmes d’économie à la lumière de la pensée du retour » – s’interrogent sur l’influence peu connue de l’économiste A. Herrmann sur Nietzsche afin de fournir un nouvel éclairage aux rapports qu’entretiennent les notions cruciales d’éternel retour et de volonté de puissance.
Ces contributions décisives pour la bonne intelligence de l’œuvre de Nietzsche ne peuvent qu’entretenir la perplexité : pourquoi l’intégralité des travaux de ce grand interprète n’est-elle pas traduite en français ? Pourquoi se priver de ces lectures patientes, sobres et profondes ?
Le Heidegger und Nietzsche est plus complexe qu’il ne le semble, car l’auteur, au moyen d’études probantes sur les relations entretenues entre ces deux pensées, revient en creux sur son propre itinéraire : celui d’un jeune Allemand vivant à l’Est, méfiant envers le Nietzsche de la propagande nazie et d’abord lecteur de L’être et le Néant avant de se laisser tenter par la rigueur de Sein und Zeit. Mais la précision de son analyse de l’œuvre de Nietzsche ne cesse de s’affirmer avec le temps et culmine dans une contribution véritablement magistrale – Nietzsche, seine Philosophie der Gegensätze und die Gegensätze seiner Philosophie ( « Nietzsche, sa philosophie des contradictions et les contradictions de sa philosophie » ), Berlin-New York, W. de Gruyter, 1971, hélas non traduite en français – dans laquelle la conception de la volonté de puissance comme principe métaphysique est repoussée. Débattre avec Heidegger, avec Nietzsche, avec Heidegger lecteur de Nietzsche : trajectoires multiples ayant en définitive l’unité de la construction de soi pour objet. Mais, pour notre plus grand plaisir de lecteurs, l’une des interprétations les plus puissantes de l’œuvre de Nietzsche en résulte.
Dans ce troisième tome, après un bref historique ( « Les étapes de la lecture heideggérienne de Nietzsche » ), Wolfgang Müller-Lauter propose une étude (« Conséquences de l’historicisme pour la philosophie actuelle », 1961) essentiellement consacrée à Heidegger et à son rejet du relativisme historique, la pensée de Nietzsche n’intervenant qu’à titre d’exemple. La confrontation s’effectue en fait en deux regroupements : « L’essence de la volonté et le surhumain », très complet sur les transformations de la vision heideggérienne de l’ « Übermensch », est effectivement difficilement dissociable de l’article qui suit ( « Heidegger et “l’esprit de vengeance” dans le Zarathoustra » ), dans la mesure où celui-ci privilégie l’éternel retour et celui-là la volonté de puissance. Un deuxième volet massif – « Le nihilisme comme histoire et comme décision », « Du nihilisme et de la possibilité de le surmonter », et un dernier texte consacré à la lecture de Gianni Vattimo : « Nietzsche et Heidegger comme penseurs nihilistes » – poursuit et termine ce recueil en montrant que Wolfgang Müller-Lauter est un commentateur indispensable mais également un philosophe à part entière, préoccupé au plus haut point par le problème que pose notre civilisation de façon urgente : le dépassement du nihilisme.
Blaise BENOIT.
 
Jacques Ponnier, Nietzsche et la question du moi, Paris, PUF, 2000, coll. « Philosophie d’aujourd’hui », XIV-257 p., 152 F.
 
 
Dans la mesure où Nietzsche propose une critique de la philosophie au nom de la psychologie, pourquoi refuser d’appliquer à ses textes la méthode par lui dégagée, « tout lecteur étant appelé à s’inscrire dans la chaîne en retournant sur (contre) l’auteur la mise en question » (p. 2) ? Tel est l’axe de lecture de Jacques Ponnier, qui revendique un fil conducteur psychanalytique. Placé au centre de l’investigation, le « moi » de Nietzsche révèlerait alors une tension entre les exigences de dépassement et de conservation, entre « désirer et devoir être tout (expansion androgynique), sans cesser d’être un (rétractation phallique) » (p. 241). La philosophie nietzschéenne aurait donc pour fondement « les avatars de la relation entre ce moi et ses instances idéales » – plus que « surmoïques » – (p. 243), grâce auxquels les déchirements de l’œuvre prendraient place dans une conception dynamique de la contradiction. Dès lors, l’introuvable résorption des opposés ferait basculer Nietzsche vers la folie, dès lors à interpréter comme psychose.
Certes, l’auteur refuse l’approche psychobiographique et tente d’articuler de rigoureux rapports d’éclairage réciproque entre philosophie et psychanalyse – notamment au moyen de son étude des liens entre le moi et l’Autre –, mais il n’est pas certain que, ponctuellement, le risque d’interprétation « sauvage » soit totalement éclipsé.
Revenons sur l’un des fils conducteurs du livre, d’après lequel « c’est le philosophe lui-même qui invite à faire de toute œuvre de l’esprit un texte à interpréter, et il convient de lui rendre cette politesse » (p. 18). D’après cette logique, ce serait à partir de la considération attentive de la singularité du profil psychologique de Nietzsche que des propos d’une teneur plus universelle sur l’œuvre pourraient éventuellement advenir. Pourtant, une question s’impose : Que signifie « psychologie » chez Nietzsche ? Ce concept est-il réductible à son sens familier, c’est-à-dire pensable indépendamment de la généalogie comme articulation de la philologie et de la physiologie (cette dimension est évoquée par Éric Blondel dans Nietzsche, le corps et la culture, Paris, PUF, 1986, au chapitre 7, p. 182-189 notamment, mais aussi au chapitre 9, p. 215, avec la notion de « psychophysiophilologie » qui parachève le sens de l’expression « physio-psychologie » employée au § 23 de PBM) ? N’oublions pas que « toute la psychologie nietzschéenne est en un sens métaphorique : elle n’est qu’un mode d’appréhension indirect et partiel de ce processus “universel” qu’est la volonté de puissance » (Patrick Wotling, La pensée du sous-sol, Paris, Allia, 1999, n. 68, p. 61-62).
Blaise BENOIT.
 
Didier Raymond (dir.), Nietzsche ou la grande santé, Paris, L’Harmattan, 1999, « Ouverture philosophique », 305 p.
 
 
L’ouvrage comprend deux parties. La première s’intitule « Nietzsche et la médecine » et s’intéresse tout particulièrement aux raisons de l’effondrement final. Trois hypothèses sont discutées : le silence volontaire, la folie et la démence syphilitique. Pierre Marie rejette toute cause d’infection ou de dérangement mental. L’absence radicale d’arrière-monde, une pensée dénuée de tout support, deviendrait insupportable et n’ouvrirait que sur la seule possibilité de mutisme. Henri Grivois défend la thèse de la folie : l’épisode de Turin serait le premier pas vers la psychose, précédé par une divinisation et une posture prophétique mises sur le compte d’une « centralité » psychotique, qui fait endosser le monde jusqu’à son terme. Adolfo Fernandez-Zoïla réfute cette hypothèse. Opposant la folie productive et la démence irréversiblement déficitaire, il présente le diagnostic de démence syphilitique comme certain. Le tableau clinique concorderait entièrement avec la paralysie générale progressive dont fut atteint Nietzsche : « Ceux qui ont pris cet état pour une “simulation, voire une comédie ou une série de masques de la folie”, en sont pour leurs frais » (p. 106). Bertrand de Toffol retient, lui aussi, l’hypothèse syphilitique, au terme d’une brillante démonstration neurologique. Le délire brutal, les hallucinations auditives et l’évolution démentielle font du diagnostic syphilitique une hypothèse hautement vraisemblable.
La deuxième partie s’intéresse plus spécifiquement à la philosophie de Nietzsche. Intitulée « Santé et maladie dans la philosophie nietzschéenne », elle s’ouvre avec Didier Raymond sur une définition de « la grande santé » que l’on doit acquérir sans cesse. Alexis Philonenko montre d’une manière érudite comment Nietzsche refuse la consolation schopenhaurienne et dépasse la mélancolie dans le combat tragique et non le savoir. Béatrice Han envisage aussi la relation de Nietzsche avec son premier maître spirituel, en la centrant sur la musique. Sa lecture attentive et comparée de La naissance de la tragédie montre que, dès ce premier livre, Nietzsche s’éloigne de la métaphysique de Schopenhauer. Ce dernier pensait l’esthétique sous l’horizon d’une libération éthique, alors que Nietzsche pense l’esthétique comme catégorie par laquelle se pense l’essence métaphysique, signe de la volonté. François Guery se livre à une critique de Heidegger et d’une pensée schématique qui, au nom de quatre siècles de technique, fait rentrer de force la psychologie de Nietzsche dans l’hégémonie des sciences humaines. Retenons enfin la polémique sur l’art que Mathieu Kessler engage avec Luc Ferry. Contrairement à ce qu’écrit cet auteur, Nietzsche serait un formaliste classique – l’art est une illusion, une erreur nécessaire à la vie – et non un hyperclassique qui confondrait le beau et le vrai. Le grand style classique maîtrise les forces contradictoires en un monde ordonné, alors que la philosophie représente le chaos. Il appartient aux nouveaux philosophes artistes d’accorder les perspectives de vérité et de beauté.
Le volet philosophique proposé dans la deuxième partie réunit donc des contributions, certes de qualité, mais hétérogènes et parfois éloignées du thème de la santé elle-même. En revanche, la première présente un intérêt indéniable d’archives en invitant des spécialistes à discuter du dossier médical de Nietzsche avec précision, ce qui constitue l’originalité de l’ouvrage.
Jean-Philippe CATONNé.
 
Rüdiger Safranski, Nietzsche. Biographie d’une pensée, traduction de Nicole Casanova, Arles, Solin-Actes Sud, septembre 2000, 381 p., 159 F.
 
 
Après avoir rédigé des biographies de Schopenhauer et Heidegger, Rüdiger Safranski nous propose celle de Nietzsche, tout en reconnaissant que « c’est cette dernière qui s’est révélée la plus difficile à réaliser. Nietzsche, c’est du chaos » (Le Monde, mardi 24 octobre 2000, p. 22). Comment en effet identifier avec certitude une genèse et un ordre – échappant au reproche de reconstruction arbitraire – dans la pensée de celui qui fut fils de pasteur, disciple de Wagner, lecteur de Schopenhauer et qui, dans ses écrits, propose une philosophie du masque corrélative de la critique réglée de la notion de système ?
Pour éviter ces difficultés on risque d’être tenté de viser l’exhaustivité – autant dans le récit des événements que dans l’identification des influences – et de réécrire les travaux monumentaux de Janz et Andler. Rüdiger Safranski opte pourtant pour un axe de lecture spécifique qui a le mérite d’éviter le risque de simple reprise : dans sa biographie, Nietzsche est dépeint comme un penseur du « monstrueux ». Cette expression est utilisée de façon extrêmement fréquente, sans être définie réellement, car elle ne peut l’être par principe (la dernière page est à cet égard éclairante). Le « monstrueux » serait donc approximativement l’abîme ou l’indicible, c’est-à-dire « la » réalité comme jeu de forces échappant à nos représentations morales réduites à des projections anthropomorphiques. Ce fil conducteur – en soi indiscutable – posé, l’auteur éclaire le chemin de pensée de Nietzsche au moyen de références bien dosées à la correspondance (p. 154 notamment, sur la compassion) ou à des influences que l’on ne développe pas ou peu d’ordinaire (Stirner, Démocrite, Afrikan Spir, Julius Robert Mayer, respectivement aux chapitres 6, 7, 8 et 11). Rüdiger Safranski s’arrête à bon escient sur la notion d’éternel retour, présentée comme le moment charnière de l’œuvre entière, n’évoque que ce qui est nécessaire à propos des relations avec Paul Rée et Lou Andreas-Salomé, et préfère avec délicatesse proposer un dernier chapitre riche en informations sur la réception de la pensée de Nietzsche plutôt qu’insister sur la description de la nuit mentale des dernières années. L’ouvrage est donc attractif et stimulant : il permet une bonne prise de contact avec la pensée de Nietzsche.
Une remarque toutefois : peut-on, sans débat contradictoire, faire de Nietzsche un phénoménologue et un père de l’intentionnalité (chap. 10) ? Dans cette même optique, écrire (en ce qui concerne l’époque d’Aurore) : « Il faut ici garder distance avec l’architecture freudienne qui voit l’inconscient comme une sorte de sous-sol. Nietzsche ne pense pas au moyen de telles images » (p. 191), c’est relativiser l’importance du § 446 de cette même œuvre et négliger la lente émergence de la notion de généalogie, qui présuppose le vocabulaire de la surface et de la profondeur.
Blaise BENOIT.
 
Peter Sloterdijk, La compétition des Bonnes Nouvelles. Nietzsche évangéliste, trad. d’Olivier Mannoni, Paris, Les Mille et une nuits, 107 p., 8,99 E.
 
 
Le texte proposé est un discours prononcé à Weimar, le 25 août 2000, pour le centenaire de la mort de Nietzsche. Ce dernier y est présenté comme un « événement » dans l’histoire du langage. Dans cette perspective, Peter Sloterdijk prend tout d’abord appui sur la version de l’Évangile proposée par Thomas Jefferson, réalisée à partir de découpages et de collages, afin de produire « un objet d’eulogie [éloge] dont la louange ferait de l’orateur un gagnant à coup sûr, dès lors qu’il aurait recours à des valeurs morales partagées », avant de s’intéresser au « cinquième évangile » de Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, qui se doit de « développer des stratégies d’expression qui dépassent l’éclectisme d’un Jefferson ». Nietzsche n’est par là même un évangéliste que si la bonne nouvelle à répandre correspond à « un Évangile du contraste qui n’a pas pour contenu la négation comme manière de se libérer de la réalité, mais l’approbation comme manière de se libérer pour embrasser la globalité de la vie ». Ce sillon invite par conséquent à « une éthique de la générosité », à comprendre notamment comme phénomène linguistique : « Le “narcissisme” de Nietzsche est moins un phénomène pertinent du point de vue de la psychologie individuelle qu’il ne marque une coupure dans l’histoire du langage de la vieille Europe. » C’est en ce sens que le « se-louer-soi-même de la vie qui se réalise et s’approuve comme composition artistique constitue [...] l’unique forme de discours authentique qui mérite encore d’être qualifiée d’évangélique ». La codification des échanges en est dynamitée, « l’innocence du devenir est essentiellement l’innocence du gaspillage », qui altère jusqu’à la relation d’identité, au risque d’une « ouverture à l’étrangeté intérieure », en un mouvement qui culmine dans l’absorption de l’auteur dans le monde comme texte. Ainsi, malgré sa rhétorique quelque peu déroutante parfois, ce discours présente un fil conducteur finalement assez classique, susceptible d’informer le lecteur qui découvrirait l’œuvre de Nietzsche.
Blaise BENOIT.
 
Paul Valadier, Nietzsche l’intempestif, Paris, Beauchesne, 2000, coll. « Le grenier à sel », X-95 p., 72 F.
 
 
Ce recueil d’articles est fort éloigné de la juxtaposition ou de la rhapsodie de circonstance. L’unité qui s’en dégage est de l’ordre de la rectification des préjugés que l’œuvre de Nietzsche suscite à première lecture. Ainsi, le premier chapitre, « Maladie du sens et gai savoir », revient sur l’irrationalisme supposé de celui qui n’est pas toujours considéré comme un philosophe authentique, afin de montrer qu’une « restauration de la raison » est au cœur de son projet. Cette expression ne désigne naturellement aucun « retour » au sens propre, mais bien plutôt l’effectuation du « dire-oui », c’est-à-dire l’acceptation de la finitude humaine, intégrée dans l’ordre d’un « gai savoir ». Cet axe de lecture permet d’interpréter la volonté de puissance comme capacité à admettre l’invincible altérité du non-maîtrisable. Le deuxième chapitre, « La science, nouvelle religion », permet d’éviter la simplification d’après laquelle Nietzsche, en positiviste, proposerait de substituer celle-là à celle-ci. Le regard généalogique débusque en effet une paradoxale origine commune à ces deux attitudes face à la vie : la volonté faible qui veut la vérité à tout prix. Ce débat classique est l’occasion pour Paul Valadier d’apporter sa pierre à la définition de la « généalogie » en insistant sur le fait qu’elle ne peut identifier de « volonté pure, ni dans le sens de la faiblesse ni dans celui de la maîtrise » (p. 32). Le troisième chapitre, « Raison décadente et raison restaurée », propose une lecture patiente et minutieuse d’un paragraphe posthume où Nietzsche examine les apories de la raison. Paul Valadier en déduit la spécificité de la raison nietzschéenne, éloignée de la volonté faible de dominer la totalité du réel, respectueuse de la distance et soucieuse d’accueil, plus que de normativité pré-donnée. Le quatrième chapitre, « Nietzsche et la noblesse du droit », déplace le reproche d’aristocratisme si souvent fait à Nietzsche : c’est parce qu’il faut laisser être l’altérité, dans l’ordre du respect et de la pudeur, qu’il convient d’assimiler l’égalitarisme à l’esprit de vengeance. Le cinquième chapitre, « Nietzsche et le christianisme », contre les interprétations de Löwith et Heidegger, fait de la confrontation avec cette religion l’une des clés de la compréhension de l’œuvre de Nietzsche : lutter contre ce type de rapport au monde ne signifie pas l’enfermement dans le plan de la phénoménalité, car c’est au réel « en sa profondeur chaotique et proprement divine » (p. 73) qu’il convient de revenir, ce que récapitule la figure de Dionysos. Le dernier chapitre, « L’éternel retour », présente cette thématique comme une relation d’amour à l’éternité et non comme une doctrine cosmologique, après une étude détaillée des principaux textes où cette expression très difficile apparaît. Paul Valadier interprète alors l’éternel retour comme acquiescement à Dionysos.
On l’aura compris : ce livre bref fourmille de pistes stimulantes et de définitions à la fois utiles et problématiques des grandes notions nietzschéennes.
Blaise BENOIT.
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