2003
Revue philosophique de la France et de l’étranger
Bacon.
De l’intelligence à la science
Pierre Caye
Thierry Gontier
« Jamais une vérité n’a été découverte en vertu d’une méthode. » C’est là un des thèmes majeurs du pamphlet anti-baconien de Joseph de Maistre
[1]. Pour résumer le fond de sa critique, les caractères propres du génie sont la grâce et l’inspiration ; la découverte est le fruit d’un tâtonnement heureux, irréductible à toute forme de rationalisation, qui restera toujours extrinsèque à la démarche même de l’invention.
Un auteur est souvent mieux compris par ses adversaires que par ses disciples. Il n’est pas certain que les empiristes du XVIIIe siècle et du début du XIXe aient pénétré la philosophie de Bacon au-delà de sa superficie. À l’inverse, la critique de Joseph de Maistre met bien en valeur ce qui constitue le cœur du projet philosophique de Bacon : la rationalisation, la programmation et la prévision de l’invention.
En condamnant cette rationalisation, Joseph de Maistre refuse plus généralement ce qui constitue une des caractéristiques essentielles du projet philosophique de la Renaissance : l’intellectualisation des procédures de la poiésis, la soumission de la tradition artisanale aux réquisits du savoir. La grande revendication de l’artiste depuis le XVe siècle est de voir son art assimilé non plus aux arts mécaniques (et donc ignobles, car attachant leur auteur à la contingence de l’œuvre), mais à la partie opérative des arts libéraux – une opposition que l’on retrouvera d’ailleurs chez Bacon lui-même. Cette relation de l’intellectuel au manuel fonctionne dans les deux sens. D’une part, élimination de l’empirique et de la contingence, à laquelle la poiésis est traditionnellement liée ; d’autre part, ouverture de l’épistémé aux procédures de l’art. Tandis que la main se soumet à l’invention de l’ingenium et au projet de l’esprit pour mieux échapper à l’empirie et à la contingence, l’esprit intègre en lui la dimension de la main.
La réforme du savoir proposée par Bacon constitue une sorte d’aboutissement systématique de cette évolution. Certes Bacon ne manque pas de critiquer les arts : il leur reproche notamment d’être encore trop empiriques pour n’avoir pas su rationaliser leurs procédures, de rester dans le domaine d’un tâtonnement quelquefois heureux – comparable à celui des enfants qui, défrichant la terre pour y trouver le trésor promis par leur père, y découvrent d’autres richesses qu’ils ne cherchaient point. Mais l’art, par-delà la déficience factuelle de ses procédures, fournit au savoir scientifique ses structures directives essentielles : la progressivité, la prospectivité et l’inventivité.
Dans l’épistémologie traditionnelle, il existe bien une procédure qui porte en elle cette dimension inventive – il s’agit de l’induction. C’est sur elle que va porter le principal de la réforme baconienne. Il s’agit tout d’abord de faire de l’induction une méthode proprement scientifique, ce qui peut nous sembler évident, mais ne l’est nullement pour la tradition aristotélico-scolastique. On sait en effet que, pour Aristote, la science est fondamentalement un habitus ; ce qui relève du mode d’acquisition de cet habitus – ce par quoi l’on entre en possession des prémices propres des sciences (enseignement, expériences, classifications, raisonnements, etc.) –, tout cela est secondaire. En effet, ces prémices sont nécessaires par elles-mêmes (ou alors, ce ne sera pas une science) ; elles apparaissent immédiatement à l’esprit humain dans un acte commun de l’intelligence et de l’intelligible. Leur vérité ne dépend aucunement de la façon dont elles ont été acquises. Dans ce contexte, l’induction est tout au plus un préalable à cette acquisition, à partir de laquelle commence seulement ce que l’on peut nommer la science. Elle relève donc du préscientifique. Ce qui explique une certaine indifférence d’Aristote à en définir le statut exact.
Si l’on se réfère aux Topiques (I, 12) – Aristote pense ici, évidemment, à Platon –, l’induction est une sorte de routine de la persuasion (forcer le consentement de l’interlocuteur par l’analogie, comme le comprendra si bien Cicéron) qui relève non du logique, mais du rhétorique et du psychologique. De même, dans les textes célèbres du début de la Métaphysique ou de la fin des Seconds Analytiques, le rassemblement des expériences particulières en une saisie de l’universel est un fait de l’âme humaine, dont Aristote n’interroge nullement la règle de mise en ordre. C’est que, encore une fois, cette dimension purement factuelle, psychologique et rhétorique de l’induction se trouve compensée pour Aristote par une ontologie quasi platonicienne de la présence. Cette ontologie, le nominalisme médiéval l’a rendue suspecte aux philosophes (voire aux aristotéliciens eux-mêmes). Bacon ne fait ici que partager un soupçon partout répandu.
Mais la pensée d’Aristote ne se résume pas à ce platonisme de l’intuition doublé d’un empirisme de la découverte. D’autres textes d’Aristote en effet – en particulier celui des Premiers Analytiques (II, 23) – présentent l’induction comme une démarche logique, assimilable dans sa forme à un syllogisme, qui se distinguerait d’un syllogisme « normal » par deux caractéristiques : 1 / L’inversion de la mineure et de la majeure, d’une part (c’est l’expérience du particulier qui constitue la première prémisse, et la proposition générale la conclusion) ; 2 / L’omission du moyen terme, d’autre part, ce qui en fait un syllogisme abrégé ou incomplet, soit une forme d’enthymème. Ainsi l’exemple bien connu des Premiers Analytiques : l’homme, le cheval et le mulet vivent longtemps (majeure) ; les animaux sans fiel sont l’homme, le cheval et le mulet (moyen terme implicitement admis) : donc les animaux sans fiel vivent longtemps (mineure). Cette logicisation de l’induction n’est rendue possible qu’en concédant le moyen terme, c’est-à-dire la convertibilité des particuliers au général (l’homme, le cheval et le mulet, d’une part ; les animaux sans fiel, de l’autre) – une « supercherie », qui, depuis Sextus Empiricus, a toujours fait l’objet des critiques sceptiques de l’induction.
L’induction est-elle un phénomène psychologique et rhétorique, ou une procédure logique ? Devant l’ambiguïté des textes aristotéliciens, les commentateurs devaient opter pour l’une ou l’autre des interprétations. Le travail des logiciens padouans, mais aussi celui de la réforme ramiste, a été de donner consistance à cette logicisation de l’induction et de l’invention des prémisses. Bacon s’efforcera lui aussi de sortir l’induction de son champ originaire psychologico-rhétorique (par une inversion étonnante, c’est justement l’apodictique aristotélicienne qui sera rejetée par Bacon dans ce champ), pour lui donner une consistance logique et scientifique. L’induction baconienne doit dès lors relever le défi de la convertibilité du particulier et de l’universel, c’est-à-dire assumer la totalisation du particulier dans l’universel. L’induction ainsi comprise accomplit l’unité de l’invention et de la démonstration, de l’empirique et du scientifique.
Il n’est pas suffisant de dire que l’induction est une démarche scientifique. Il faut ajouter encore deux précisions importantes pour penser la constitution de ce que l’on peut nommer une « métaphysique de la technique » : 1 / L’induction est la méthode de la science. Elle en constitue le cœur vivant. La science pour Bacon n’est plus de l’ordre de l’habitus, ni de l’exploitation ou de l’exercice de cet habitus, mais elle est tout entière et dans son essence un travail d’acquisition – mieux encore, l’effort même grâce auquel l’intelligence des hommes s’accroît, s’approfondit et s’aiguise à travers le temps. L’invention en forme non plus simplement le moment préalable, mais la démarche constitutive ; 2 / La logique inductive n’est pas pour Bacon un simple outil extrinsèque pour l’exercice des sciences. Elle constitue la science dans sa totalité : « Nostra [logica], quae procedit per inductionem, omnia complectitur » (Novum Organum, I, 127). Elle est la philosophia prima que Bacon, dans des pages célèbres de l’Advancement of Learning, distingue de la métaphysique régionale ou spéciale. Elle est aussi la science universelle, dont toutes les autres sont des branches. Bref, la théorie baconienne de l’invention réalise le rêve renaissant d’une totalisation du savoir au sein d’une philosophie universelle et d’une pansophie.
Ces mutations, nous les avons interrogées à partir de cette notion-clé qu’est l’invention – une notion capitale non seulement pour la compréhension de la philosophie baconienne, mais encore pour l’évaluation du destin de la technique et de son rapport à l’homme jusqu’à maintenant. À cette fin, nous avons « éprouvé » la pensée de Bacon selon une double perspective : 1 / en confrontant l’inventivité épistémologique à l’horizon métaphysique qu’elle suppose autant qu’elle le remet en cause ; 2 / en comparant à cet égard sa réforme scientifique, politique et technique à la tradition de l’humanisme italien qu’elle défie radicalement. C’est cette double perspective que les contributions de ce numéro se sont efforcées de tracer
[2].
La Rédaction de la Revue adresse à MM. Pierre Caye et Thierry Gontier ses biens vifs remerciements pour le travail qu’ils ont fourni dans la constitution de ce numéro.
[1]
J. de Maistre,
Examen de la philosophie de Bacon, où l’on traite de différentes questions de philosophie rationnelle, Lyon, 1836, p. 258.
[2]
Ces travaux ont été présentés et discutés dans le cadre de la journée « Bacon et l’invention » organisée par Pierre Caye et Thierry Gontier au Centre d’histoire de la philosophie moderne du CNRS, le 15 mars 2002.