2003
Revue philosophique de la France et de l’étranger
Francis Bacon : réforme de l’Etat ou réforme de la société ?
Didier Deleule
Université de Paris X-Nanterre.
Bacon fait partie de ces rares penseurs qui ont eu des responsabilités politiques à la hauteur de leur ambition intellectuelle. Ce n’est pas pour autant que la réforme du savoir qu’il propose aurait pour but essentiel, comme une grande partie de la critique baconienne le suggère, de mettre les sciences au service de la grandeur de l’Angleterre et, d’une façon plus générale, de la volonté de puissance de l’État absolu à l’âge classique. Bien au contraire, pour Bacon, c’est l’État lui-même qui doit servir l’augmentation et le rayonnement des sciences en vue de refonder l’empire du savoir que l’humanisme du siècle précédent n’avait su maintenir.
Bacon belongs to those few thinkers who had quite a few political responsibilities parallel to their intellectual ambition. Yet the reform of knowledge doesn’t necessarily, when all is said, and as suggested by the major part of the Baconian criticism, aim first and foremost as to put sciences at the service of the greatness of England, and, more generally, of the will for power of the absolute State of the Renaissance. Quite reversely it is the very State which is meant to serve the rise and influence of sciences meant as they are to re-establish a supremacy of knowledge which the humanism of the previous century had been unable to keep alive.
Au chapitre 3 du livre VIII de
De dignitate et augmentis scientiarum – 1623 (Sp., I,792)
[*], Bacon aborde la question de l’art de gouverner les États, qui comprend, selon lui, la politique proprement dite et l’économie ; or il déclare d’emblée que, sur cette partie de la science civile, il s’est imposé de garder le silence
(silentium mihi imperavi) – comme en écho, mais dans un autre registre, au fameux « de nobis ipsis silemus » (Sp., I, 132) popularisé par Kant. Pour justifier ce silence, Bacon rappelle à sa Majesté la brillante carrière qu’il lui doit en grande partie, celle d’un homme né plutôt pour les lettres que pour les affaires publiques, mais qui a néanmoins été élevé à la magistrature suprême et a ainsi exercé quatre années entières (1617-1621) les fonctions de Lord Chancelier ; à un tel homme, la réserve s’impose (v., déjà,
Advancement of Learning, Sp., III, 473-474). Au demeurant, le corps politique – tout comme le corps individuel – tend : 1 / à se conserver, 2 / à s’épanouir, 3 / à s’agrandir et s’étendre au-dehors. L’art de gouverner s’attache donc à ces trois
officia ; s’agissant des deux premiers, nous ne sommes pas complètement démunis (bien des penseurs distingués en ont fait la théorie) ; en revanche, pour ce qui concerne le troisième
officium, c’est le silence
(de tertio siletur) ; mais la réserve précédemment recommandée ne s’impose plus dans ce domaine : ce troisième
officium doit être rangé parmi les
desiderata, et l’on peut ainsi prendre la parole – et même assez longuement – en fournissant un petit traité « sur l’art de reculer les limites de l’empire » (traité qui, pour l’essentiel, reprend l’Essai XXIX, « De la véritable grandeur des royaumes et des républiques », paru dans la livraison de 1612) et en proposant conjointement un traité sommaire « sur la justice universelle » en forme d’aphorismes. Que nous apprennent ces deux traités ? Ch. Adam (
La philosophie de François Bacon, Paris, Alcan, 1890, p. 120) considérait que le premier traité est un « belliqueux manifeste de l’ambition britannique », tandis que le second, en proclamant qu’il y a une justice universelle, cherche, à côté du mal, à « placer habilement le remède » en opposant des « bornes » à l’ambition des États.
L’art de reculer les limites d’un empire relève, comme il se doit, du conseil : la puissance, la force d’un État ne sont pas à mesurer d’abord à l’étendue du territoire, à l’importance numérique de la population et aux ressources du pays ; elles dépendent bien plutôt de l’esprit civique, du courage et des dispositions guerrières du peuple. Au reste, il faut prendre garde que la noblesse ne devienne pas pléthorique, le danger étant grand alors que la classe populaire, qui fournit le gros de l’infanterie, « le nerf d’une armée », ne subisse une réduction qui risque d’affaiblir la nation tout entière ; dans le même esprit, il ne faut pas hésiter à accorder libéralement la naturalisation aux étrangers, faute de quoi on ne pourra dominer un empire d’une trop grande étendue ; enfin, il importe d’avoir la maîtrise des mers, puisque c’est là le secret de l’hégémonie.
Ces recommandations, formulées de manière générale dans l’Essai de 1612, sont forcément personnalisées dans De dignitate où l’on s’adresse directement au Prince. Faudra-t-il en conclure pour autant – comme le suggèrent certains commentateurs – que nous sommes en présence du projet primitif de Bacon, de la motivation foncière de toute son œuvre, qui engage par là même l’ensemble de l’entreprise réformatrice ? Pour tenir ce pari, il faudrait montrer que le texte complémentaire de 1623, le petit traité sur « la justice universelle », participe de la même intention et que l’ « habileté » dont fait état Ch. Adam en serait le véritable ressort. Que nous apprend ce traité inachevé ?
Après avoir souligné que ni les philosophes (qui tiennent de beaux discours trop éloignés de la pratique) ni les jurisconsultes (qui, trop attachés à la lettre de la loi, manquent de liberté de jugement et discourent au milieu des chaînes) ne sont véritablement habilités à se prononcer sur la législation, Bacon – sans grande surprise – réserve aux hommes d’État
(ad viros civiles) ce genre de connaissance ; eux seuls, grands connaisseurs de la société humaine, du salut du peuple, des m
œurs d’une nation, des diverses formes de gouvernement, sont en mesure de se prononcer sur les lois d’après les principes et les préceptes tant de l’équité naturelle que de la politique. Il appartiendra donc au juriste (Bacon) de se contenter de remonter aux sources de la justice et de l’utilité publique afin de suggérer, dans chaque partie du droit, une idée du juste, un certain modèle
(character) auquel on puisse rapporter des lois particulières des royaumes et des républiques, et être dès lors en mesure de les corriger
(emendationem moliri) si toutefois on en nourrit le dessein (v. Sp., I, 803). Que la loi dépende du souverain, cela inscrit Bacon dans la rivalité coutumière qui l’oppose à Coke et, plus généralement, aux théoriciens de la
Common Law ;
mais cette affirmation, maintes fois réitérée dans les textes de Bacon, entraîne au moins deux conséquences : tout d’abord, les juges doivent se rappeler que leur fonction est de dire et non de donner le droit, d’interpréter les lois et non de les faire
(jus dicere and not jus dare, to interpret law and not to make law or give law) ; ils doivent se souvenir que le trône de Salomon reposait de chaque côté sur des lions, que donc « ils soient eux-mêmes des lions, mais des lions au-dessous du trône, et qu’ils se gardent de mettre en échec ou de contrecarrer un point quelconque de la souveraineté » (« Of Judicature », in
Essais, trad. M. Castelain, Paris, Aubier, coll. « Bilingue », 1948, p. 278 et 287) ; en second lieu, il importe que la loi soit certaine, ce qui veut dire : 1 / qu’elle doit être écrite ; 2 / qu’elle doit l’être sans ambiguïté ni obscurité (aph. 8-9) : l’
expurgatio legum exige donc que l’on supprime les lois trop vieilles, que l’on retienne parmi les antinomies les lois les mieux éprouvées tout en rejetant les autres, que l’on supprime les homoïonomies, les lois qui en répètent d’autres inutilement, que l’on supprime les lois qui ne déterminent rien et laissent les questions indécises, que l’on rende plus concis et plus serré le style des lois qui sont trop verbeuses et trop prolixes (aph. 60, Sp., I, 817 ; v. également
A Proposition touching the Compiling and the Amendment of the Laws of England, 1614, Sp.,
Letters, VI, 68-69). Ce principe d’économie et de clarté, qui vise à tracer comme les lois des lois
(legum leges) afin de reconnaître ce qu’il y a de bon et de mauvais dans chacune d’entre elles (v. aph. 6, Sp., I, 805 ; v. également
The Maxims of the Law, 1596, préface, Sp., VII, 320), est constamment rapporté à une procédure de réforme, d’amendement, de purification, qui entretient, avec le vocabulaire de la réforme de l’entendement, une évidente connivence
[1]. Surtout, ledit principe en appelle à l’autorité souveraine qui seule est habilitée à entreprendre la réforme souhaitée : sans l’autorité du roi, les lois ne sont que
litera mortua ;
« votre Majesté sacrée, qui est
anima legis, ne donne pas seulement à vos lois force et vigueur, mais elle a aussi pris soin de les amender et de les réformer
(amendment and reforming) » (
Maxims of the Law, Sp., VII, 313). Doit-on estimer que nous sommes, là encore, en présence de l’indication d’un projet fondamental – dont toutes les stratégies réformatrices découleraient naturellement – qui ne serait autre que celui du renforcement de la prérogative royale destiné à mettre en place les réquisits d’un pouvoir monarchique indiscutable propre à créer les conditions de l’extension de l’Empire britannique (notamment au détriment de l’Espagne) ? L’ « habileté » du traité ne ferait ainsi que conforter le « belliqueux manifeste de l’ambition britannique ».
Demeure la question : Pourquoi ce silence voulu sur les questions d’ordre politique (conservation, épanouissement), alors que l’Instauratio fait l’objet d’un discours intarissable (y compris dans les différentes tentatives rhétoriques qui précèdent le Novum Organum) accompagné de revendications précises adressées à l’autorité étatique et destinées à faire aboutir le projet d’une réforme du savoir ? Pourquoi cette apparente frilosité politique en regard d’une véritable intrépidité intellectuelle ? Un signe ne trompe pas : autant le buccinator s’époumone à annoncer les temps nouveaux du savoir auquel l’État devrait accorder les moyens institutionnels de sa réalisation, autant le lecteur assidu éprouve quelque difficulté à repérer dans les écrits politiques et juridiques (concertés ou de circonstance) – en dehors de la polémique qui les oppose à Coke ou des exhortations inspirées par les charges officielles – le même élan résolument novateur, même si l’on prend en compte le desideratum qui suscite les deux petits traités que l’on vient d’évoquer ; dans le champ proprement politique, ainsi qu’en témoignent un certain nombre d’essais ou de discours, le ton du conseiller, relativement convenu jusque dans les réformes proposées, se tient dans les limites des responsabilités reconnues ; les repères sont plus aisés et, à quelques rares exceptions près (Machiavel notamment), fleurent bon la classique référence humaniste assortie de quelques conseils pratiques qui s’inspirent de la longue expérience des affaires publiques. Bacon, à l’évidence hardi novateur dans le champ culturel, se montre plus traditionnel (quoique passionné quand la circonstance l’exige) dans l’espace public où, pendant près de vingt ans, il ne cessera cependant de fournir les preuves de sa compétence. D’où vient cette apparente distorsion ? Est-ce là la marque d’une simple « réserve » ou celle d’une « prudence » mieux construite ? La réponse la plus simple est que, ayant besoin de la protection du Prince pour faire aboutir ses projets de réforme, Bacon n’avait certainement pas intérêt à hérisser l’autorité suprême, mais qu’il devait, autant qu’il était possible, la persuader (par tous les moyens rhétoriques en son pouvoir) du bien-fondé de l’entreprise. La requête prenait ainsi le pas sur toute autre forme d’expression. Mais ce relatif silence peut aussi participer d’une stratégie plus retorse dont il conviendrait alors de déceler les indices.
Rien n’interdit de penser que Benjamin Farrington avait vu juste lorsqu’il écrivait (The Philosophy of F. Bacon : An Essay on its Development from 1603 to 1609, with new translations of fundamental Texts, Liverpool University Press, 1964, p. 17) que « l’ambition de Bacon était de construire une nouvelle Angleterre et non pas une nouvelle logique ». On peut – et, à certains égards, l’on doit – comprendre que ladite nouvelle logique qui, malgré tout, se met en place (le Novum Organum, qui dit bien son nom et entre en polémique directe et assez violente à l’occasion avec l’ancien organon aristotélicien) n’est pas autosuffisante et se révèle inséparable d’une certaine conception de l’État. Bacon n’a cessé de revendiquer auprès des autorités compétentes le droit à une réforme du savoir qui s’appuierait sur une réforme des institutions.
C’est ainsi qu’à l’occasion des fêtes de Noël données à Gray’s Inn en 1594, parmi les six discours prononcés par les conseillers chargés de recommander au souverain les moyens de célébrer sa gloire (discours rédigés et mis en scène par Bacon), le premier discours fait l’apologie de la guerre et de la conquête, car la force n’est rien si on ne l’exerce pas, la fortune n’est rien si on ne la tente pas, la vertu n’est rien si on ne l’exhibe pas (v.
Gesta Grayorum, Sp.,
Letters, I, 333) ; rien là, somme toute, que de très conventionnel. Le second discours, en revanche, qui porte sur la philosophie, est plus radical et plus novateur : il y est précisé que « la conquête la plus innocente et la plus méritante est la conquête des
œuvres de la nature » et que le précédent discours, en privilégiant la force par rapport à la raison, a proposé comme emblème de la monarchie « les serres de l’aigle capturant sa proie au lieu du regard perçant qui scrute le fond de la mer » ; au demeurant, comme en témoigne l’Antiquité, le pouvoir s’est toujours appuyé sur le savoir : les mages chez les Perses, les gymnosophistes en Inde, sans parler de Salomon, du calendrier qui fit la gloire de César, des relations d’Alexandre et Aristote (
Gesta Grayorum, Sp.,
Letters, I, 334-335). Dans la foulée, pour la gloire de son souverain, le conseiller bâtit le programme d’un véritable ministère des sciences et des techniques en proposant la construction d’une sorte de bibliothèque nationale, d’un jardin des plantes et d’un muséum d’histoire naturelle, d’un conservatoire des arts et métiers et d’un centre de la recherche scientifique. Elizabeth n’a pas vraiment donné suite à ce vaste projet de réforme éducative et organisationnelle ; aussi, en 1605, le début du livre II de
Advancement of Learning revient-il à la charge auprès de Jacques I
er : ce qui dure, ce qui se perpétue, ce qui a le plus de dignité et témoigne de la marque d’un bon gouvernement, c’est de « doter le monde de connaissance solide et féconde » (
Advancement of Learning, Sp., III, 321 ; trad., p. 79). Il importe, dès lors, de se donner les moyens de sa politique : les sièges ou lieux du savoir (les écoles, les collèges, les universités) requièrent des bâtiments, des dotations de revenus, des franchises et des privilèges, une organisation statutaire ; les livres du savoir réclament des bibliothèques, de nouvelles et soigneuses éditions, des traductions fidèles, des commentaires rigoureux ; quant aux personnes des gens instruits, il convient de leur attribuer une honnête rémunération (il y va de leur indépendance et de leur dignité), en faisant le départ entre les professeurs (qui enseigneront les disciplines déjà constituées) et les chercheurs (qui pourront se consacrer aux disciplines en friche) (
Advancement of Learning, Sp., III, 322-323). Ces recommandations s’accompagnent de la dénonciation d’un certain nombre d’insuffisances qui sont autant d’obstacles à l’avancement du savoir : les universités, trop spécialisées, trop orientées vers une formation strictement professionnelle, doivent s’ouvrir à l’enseignement général, nécessaire au service de l’État ; des crédits doivent être alloués pour l’équipement des laboratoires où se font les expériences indispensables, qu’il s’agisse du fourneau de Vulcain ou de la machine de Dédale ; la pédagogie n’est pas adaptée (il y a un trop grand divorce entre invention et mémoire, il convient de modeler les exercices sur la vie et sur la pratique) ; le cursus lui-même doit être réformé (les étudiants accèdent trop tôt à la logique et à la rhétorique) ; il serait également opportun de créer des liens entre les différentes universités européennes ; enfin, il serait de toute urgence d’appointer sur les deniers publics des chercheurs occupés à explorer les parties du savoir encore insuffisamment travaillées, ce qui suppose une revue générale de toutes les sciences afin d’examiner « quelles parties du savoir ont été élaborées et quelles autres ont été omises » (
Advancement of Learning, Sp., III, 327 ; trad., p. 87). Seule cette dernière tâche, qui est aussi l’
œuvre préalable, peut être entreprise par un travail privé (ce que Bacon propose dans la suite de l’ouvrage) ; les autres réformes relèvent de l’intervention de l’État ; elles sont, au sens strict, des
opera basilica
[2].
La réforme du savoir ayant failli sur le plan institutionnel (au point que Bacon en était réduit à tenter, de diverses manières, de séduire un public potentiel qui présentait cette caractéristique de n’avoir d’autre pouvoir que celui de l’opinion), au moins restait-il l’éventuelle puissance de la publicité : faire savoir (et par tous les moyens : rhétoriques, tactiques, philosophiques) ce qu’est un savoir-faire et quelles seraient les conditions de sa maîtrise. Cette réforme du savoir est bien le
télos de F. Bacon ; l’homme politique, par dépit ou par goût, peu importe, était aussi un homme de culture
[3] ; et c’est à ce titre qu’il est passé à la postérité. Qu’il ait été ou non corrompu, le « politicien » F. Bacon est d’abord un philosophe réformateur ; et l’on soupçonne bien que ces deux tâches étaient à ses yeux indissociables.
Un livre assez récent défendait la thèse suivante : Bacon a, en réalité, deux programmes qui répondent à deux types d’exigence. D’un côté, la connaissance de soi est commandée par l’oracle de Delphes ; d’un autre côté, la connaissance de la nature est recommandée par l’Écriture. Science de l’homme, d’une part ; science de la nature, d’autre part : ces deux programmes, quoique distincts, ne sont pas séparés l’un de l’autre ; le lien qui unit ces deux entreprises doit être cherché du côté de la mise en place conjointe de l’ « histoire civile » et de l’ « histoire naturelle ». La pratique effective de l’ « histoire » vient prendre la place d’une métaphysique de la nature dont les ambitions demeurent insatisfaites ; et c’est cette pratique qui apporte un soutien aux efforts déployés pour faire progresser ce qu’on appellerait aujourd’hui les « sciences sociales » et, dans le même mouvement, la philosophie naturelle (v. B. H. G. Wormald, Francis Bacon. History, Politics and Science, Cambridge University Press, 1993).
On peut aussi considérer – variante sur ce qui participe finalement de la même thèse et en nous appuyant sur ce que nous avons dit précédemment à propos de la complémentarité possible du « Traité de la justice universelle » et du « Traité sur l’art de reculer les limites de l’empire » – que la carrière politique et juridique de Bacon a été déterminante pour la mise au point de sa philosophie naturelle et que, malgré ses dénégations et ses réserves, c’est comme homme d’État anglais plutôt que comme philosophe au sens strict que Bacon a conçu son programme et son action : sa philosophie aurait, dès lors, été envisagée comme une contribution à la promotion de l’État anglais. Les propositions de réforme sur le terrain juridique et politique, tout comme les propositions de réforme dans le champ de la philosophie naturelle, auraient été, dans l’esprit de Bacon, consacrées à ce but unique : accroître les pouvoirs de l’État monarchique ; en sorte qu’il serait vain de vouloir séparer le projet philosophique de l’ambition politique nationale (v. Julian Martin, Francis Bacon, the State, and the Reform of Natural Philosophy, Cambridge University Press, 1992, p. 2-3).
Encore faut-il s’entendre sur la notion même de réforme. Le substantif « réforme », selon l’Oxford English Dictionary, n’apparaît qu’au XVIIIe siècle ; quant au verbe « réformer », il signifie, à l’époque des Tudor, « rénover », « réorganiser », « restaurer ». C’est bien ainsi que Bacon conduit son projet : l’urgence d’une réforme générale du savoir passe en premier lieu par la mise en place d’une réforme de l’entendement, c’est-à-dire une restauration des potentialités de l’esprit lorsque celui-ci n’est pas perverti par le joug de l’autorité, le poids des préjugés. Mais cette réforme n’est pas simplement, dans son intention première, récupération ou réappropriation des vertus d’une lumière naturelle qui aurait été obscurcie par des siècles d’existence troglodyte ; elle est aussi réforme au sens de changement de cap, dans la mesure où il s’agit d’exercer une vigilance incessante vis-à-vis des idoles qui hantent l’entendement et font ainsi naturellement obstacle à la connaissance : à cet égard, la tâche la plus urgente consiste à mettre en réserve la précipitation de l’esprit et à faire ainsi l’apprentissage de la patience qui apparaît comme la première condition de possibilité de l’envol de l’espérance susceptible d’annoncer la fusion souhaitée du savoir et du pouvoir. L’emendatio pratique alors une ouverture vers l’ampliatio potestatis super naturam (v. NO, II, aph. 52, Sp., I, 364-365), dès lors qu’elle est accompagnée d’un dispositif méthodologique solidement construit.
Cependant, si l’on considère que la réforme s’oriente prioritairement vers une réorganisation, la cathartique de l’entendement pourrait sembler passer au second plan : la réforme du savoir devient alors l’un des éléments qui s’inscrit dans une stratégie plus globale à l’intérieur de laquelle la réforme en matière de législation tend à occuper une place au moins aussi importante, sinon prépondérante. Telle est la thèse soutenue par Julian Martin : la réforme en matière de législation comme la réforme dans le champ du savoir seraient avant tout des moyens mis au service d’une fin politique, une « machinerie bureaucratique » adaptée à un État centralisé à vocation impérialiste (Francis Bacon, the State and the Reform of Natural Philosophy, p. 172 ; voir également p. 3-4, 134).
La thèse ne manque pas d’arguments. Sur le plan législatif, les textes qui insistent sur la prérogative royale et sur les dangers qui peuvent la guetter sont légion et, dans les nombreux écrits et adresses de l’homme politique Francis Bacon, chacun peut prélever à loisir les marques de déférence :
« En ce qui me concerne, j’ai toujours admis la prérogative royale du Prince ; au point que je souhaite ne jamais la voir remise en question. Une reine comme notre souveraine a tout à la fois, par sa prérogative, la possibilité d’étendre et de limiter la liberté ; autrement dit, elle a le pouvoir, par ses Patentes, de mettre en liberté ce qui est statutairement limité par la loi ; et en second lieu, elle peut, par sa prérogative, limiter ce qui est laissé en liberté. » [4]
Ou repérer les risques que court la prérogative :
« Ce qui porte le nom de monarchie dégénère souvent en réalité en aristocratie ou plutôt en oligarchie, et ceci par degrés presque insensibles. Le premier degré, c’est quand les prérogatives deviennent objet de jalousie ou sont l’objet de constructions de légistes ; le second degré, c’est quand la loi, tel un oracle, est assignée à résidence. Dans le premier temps, le roi est subjugué par la loi ; et dans le second temps, la loi est orientée et inspirée par le juge ; et dans les deux circonstances, l’octroi des tenures, le Conseil privé, la noblesse et les dépendances (ces mystères qui maintiennent l’État dans la personne du Prince) sont totalement abolis. » [5]
S’il faut en croire Martin, Bacon, après les déboires personnels des années 1620-1621, aurait même fait l’apologie du « pouvoir au-dessus des lois »
[6].
Quant à la réforme du savoir, qui s’assigne pour but « la conquête des
œuvres de la nature », sa mise en chantier serait elle-même liée à l’idée d’une philosophie naturelle conçue comme instrument de la politique impérialiste. C’est ce que montrerait métaphoriquement le frontispice de l’
Instauratio Magna où l’on voit un navire de guerre franchir les colonnes d’Hercule, transgressant de cette manière les limites que les Anciens avaient coutume de leur associer pour modérer l’ambition humaine (v. Pindare, 3
e Olympique), limites rappelées au Moyen Âge par l’adage
ne plus ultra. Les monarques d’Espagne, lancés, quant à eux, dans l’entreprise de conquête qui allait construire leur immense empire, reprennent comme emblème les colonnes d’Hercule, mais en changeant le slogan qui devient
plus ultra. Bacon n’aurait fait ainsi que transférer l’emblème impérial espagnol à un navire de guerre anglais, signifiant de cette manière l’urgence d’une politique impérialiste à laquelle la réforme du savoir est censée apporter sa contribution (v. J. Martin,
op. cit., p. 134-135). On pourrait même, dans cette perspective, lire
La Nouvelle Atlantide comme l’amplification en même temps que la systématisation de cette vision, à travers la description qu’elle propose d’une monarchie impériale soutenue par la philosophie naturelle, en se fondant notamment sur le fait que le gouvernement de Bensalem est bien de type monarchique et que le roi Solamona avait, selon toute vraisemblance, entrepris une politique coloniale
[7].
Avec beaucoup d’astuce, J. Martin s’emploie à montrer comment les procédures de découverte de la loi (cachée dans la
Common Law) et des axiomes (cachés dans la nature) participent de la même structure
[8]. Il en conclut donc : 1 / que la perspective de Bacon a toujours été celle d’un homme d’État qui considérait que la réforme du savoir pouvait être un extraordinaire soutien pour la politique impériale de l’État qu’il appelait de ses v
œux (
op. cit., p. 141) ; 2 / que la réforme du savoir est construite sur le modèle de la réforme juridique : dans la mesure où Bacon se représente la loi comme une structure royale mise au service du gouvernement de la nation (et non pas simplement comme un recueil d’interdictions, d’instruments techniques ou de procédures juridiques), la réforme souhaitée dans ce domaine n’a d’autre ambition que de faire dépendre la législation essentiellement du bon vouloir du monarque (dans un État à structure monarchique, c’est le roi qui incarne le vrai pouvoir législatif) ; 3 / que la philosophie naturelle relève, elle aussi, des compétences de l’État : dans cette mesure, l’instrument requis pour une telle opération est une structure institutionnelle dont l’office est de diriger et d’orienter la recherche (v. p. 164-165).
Ce dernier point n’est guère discutable et correspond tout à fait au propos explicite de Bacon. Les deux premiers points, en revanche, méritent discussion. Pour ce qui concerne le premier point, on pourrait objecter que ces préoccupations n’apparaissent explicitement, c’est-à-dire publiquement, qu’en 1612 (l’essai « De la véritable grandeur des royaumes et des républiques » ne se trouve pas dans la première édition de 1597), puis en 1623 dans le De dignitate et augmentis scientiarum, alors qu’il n’en est pas fait état en 1605 dans Advancement of Learning, à une époque où le programme général de réforme du savoir était déjà parfaitement arrêté. Considérer, dès lors, que le projet de réforme du savoir participe d’une intention plus fondamentale d’extension impériale de l’État, appuyée sur le développement d’une politique coloniale au détriment de l’Espagne, paraît assez discutable, à moins d’imaginer que Bacon ne se soit résolu que tardivement à dévoiler ce qui primitivement déterminait son entreprise ou qu’il n’ait pris conscience que sur le tard de la cohérence de l’ensemble proposé. Cette objection, toutefois, n’est pas décisive dans la mesure où l’on pourrait trouver, disséminées dans un certain nombre d’adresses officielles et assez précocement, des indications qui, à tout le moins, n’infirment pas définitivement l’interprétation de J. Martin.
Si l’on s’intéresse, en revanche, à l’aphorisme 129 du livre I du Novum Organum, on y voit que Bacon distingue trois degrés (gradus) d’ambition : tout d’abord, l’ambition personnelle qui se traduit par l’avidité d’accroître sa propre puissance au sein de son pays ; ensuite, l’ambition nationale propre à ceux qui s’efforcent d’accroître la puissance et l’empire (potentia et imperium) de leur patrie : apparemment plus digne, ce genre d’ambition n’est pas moins inscrit que le premier dans le registre de l’avidité ; la véritable sagesse, l’authentique noblesse, sont en réalité du côté d’un troisième type d’ambition, celle qui vise « à restaurer et à accroître la puissance et l’empire du genre humain lui-même sur l’univers » : et comme l’empire de l’homme sur les choses repose tout entier sur les arts et les sciences, qu’on « ne gagne d’empire sur la nature qu’en lui obéissant », c’est de cette ambition, et seulement de celle-ci, que relève la réforme du savoir (v. Sp., I, 222).
Le propos de Bacon n’est certes pas de déconsidérer l’ambition personnelle et l’ambition nationale au profit de l’ambition scientifique et technique à vocation universelle ; il s’agit bien, là, de trois degrés et non de la mise en place d’une alternative. À certains égards, la carrière de l’homme Bacon a été animée par cette triple ambition ; il demeure cependant que qui dit « degrés » dit à la fois continuité possible et hiérarchie reconnue, de telle manière que le dernier degré, non seulement revêt plus d’extension que les deux autres (et même une extension maximale puisque c’est le genre humain qui est concerné), mais encore commande à sa façon la véritable signification des deux autres ambitions (personnelle et nationale) en leur conférant un autre tour de légitimité qu’elles obtiendraient difficilement par leurs voies propres.
Dès lors, si l’on considère que le projet de réforme du savoir est inclus dans un projet, plus général, d’ « impérialisme » anglais, la réforme du savoir n’a qu’une fonction de valorisation de l’ambition nationale. Si l’on considère, en revanche, que le projet de réforme du savoir a sa propre spécificité et qu’il peut ainsi cheminer avec la volonté affirmée de renforcer la prérogative royale sans être prioritairement voué à la consolidation de cette dernière, c’est de manière pour ainsi dire adjacente qu’il participe à la glorification du prince et de la patrie : dans ce cas, la nation, par la voix de son monarque, est d’abord sollicitée comme soutien d’une ambition à vocation universelle dont la philanthropie, la charité, sont les valeurs exemplaires. Que Bacon, homme d’État, défende la prérogative royale, rien de plus naturel : il ne fait là qu’accomplir son office ; qu’il imagine même les moyens de faire reculer les limites de l’empire, c’est ce qui incombe à sa fonction de conseiller. Quant au projet de réforme du savoir – même si l’on tient à ne pas le séparer d’une forme d’ambition nationale –, il s’exprime, quant à lui, sur le mode de la requête plutôt que sur celui du conseil : la demande de Bacon n’a pas été entendue, la réforme des institutions propre à donner quelque chance de réalisation à la réforme du savoir n’a été engagée ni par Elizabeth ni par Jacques Ier ; l’œuvre théorique sera, par la force des choses, moins destinée à fonder une pratique désormais incertaine qu’à populariser des idées nouvelles. C’est donc contraint et forcé que Bacon devient uniquement ce « triste faiseur de livres » que, dès la lettre à Burghley de 1591 (v. Sp., Letters, I, 109), il se prévoyait comme destinée.
On pourra donc estimer que le parallèle précis, dressé en forme de tableau par Martin, entre le protocole proposé en matière de législation et le protocole mis en
œuvre dans la réforme du savoir, ne nous oriente pas forcément vers l’idée d’un strict parallélisme entre les deux réformes envisagées (sinon sur le plan formel autorisé par Bacon lui-même
[9]), encore moins vers l’idée d’une prépondérance de la réforme politico-juridique sur la réforme du savoir, dans la mesure où cette dernière ne serait qu’un instrument de renforcement de la prérogative royale, laquelle – reconnaissons-le – est déjà bien (et peut-être mieux) installée par la réforme en matière de législation. Sans nier l’intérêt des analyses proposées, on pourra prétendre de manière tout aussi légitime que le parallélisme des procédures participe aussi bien – comme l’avait, à sa manière, suggéré Webster – de la prégnance de la terminologie juridique qui irradie dans bien des secteurs de l’
œuvre de Bacon et, en particulier, dans la manière d’appréhender l’idée même d’une réforme générale du savoir, sans pour autant marquer de son sceau un projet global que l’on prétendrait réduire en l’occurrence à sa dimension nationale. Faire une nouvelle Angleterre, cela ne voulait probablement pas dire, au premier chef, renforcer par tous les moyens la prérogative royale et reculer ainsi les limites de l’empire. Le thème insistant de la charité, de la philanthropie, du
public good, concerne le genre humain (c’est de cet empire-là qu’il s’agit) dont la nation, par la voix et le prestige de son prince, pourrait – et devrait – être le porte-parole, à travers la mise en chantier de certaines réformes institutionnelles et sociales dont la finalité ne saurait être uniquement ramenée au simple élargissement du pouvoir royal.
La finalité réelle de l’entreprise, au demeurant à peine ébauchée sur le plan théorique
[10] et avortée sur le plan pratique, doit être repérée dans les notes qui suivent
La Nouvelle Atlantide, ces
magnalia naturae qui mettent au premier plan la prolongation de la vie, le rajeunissement, le retard du vieillissement, la guérison des maladies réputées incurables, le soulagement de la douleur, l’augmentation de la force et de l’activité, mais aussi la chirurgie esthétique (la transformation des traits du visage), l’augmentation des capacités intellectuelles, la métamorphose d’un corps dans un autre, la fabrication de nouvelles espèces, la transplantation d’une espèce dans une autre, l’euphorisation des esprits, l’augmentation des plaisirs des sens et autres « merveilles »... L’État, à travers certaines de ses institutions (et, en tout premier lieu, les institutions éducatives), n’est à réformer qu’à titre de moyen en vue d’une fin qui dépasse la définition même de l’État. Il n’est donc nullement avéré que la réforme du savoir soit au service de la réforme de l’État.
En ce qui concerne le second point de la thèse défendue par Martin (la construction de la réforme du savoir sur le modèle de la réforme juridique) qui est, bien entendu, inséparable du premier, tournons-nous à nouveau vers la vignette du frontispice de l’Instauratio Magna. On a vu que Martin interprétait le plus ultra, transféré au navire qui franchit les colonnes d’Hercule, comme l’emblème d’une politique coloniale et impérialiste. On pourrait, en s’appuyant sur les textes, tout aussi bien comprendre la vignette – et de manière sans doute plus légitime – comme la symbolisation du refus de bornes infranchissables dans le domaine du savoir, sans que ce refus retentisse fatalement sur une conception agressive de la politique nationale. C’est ainsi que, faisant état du gel et du piétinement des sciences, Bacon précise qu’il lui a paru qu’ « on avait véritablement planté des colonnes qu’il est interdit de franchir et qu’il n’est pas étonnant du tout qu’on ne possède pas ce que les hommes n’ont ni l’espoir ni le désir d’atteindre » (Cogitata et Visa, Sp., III, 594 ; trad., p. 155 : formulation analogue in Instauratio Magna, Praef., Sp., I, 125). Il ne serait, dès lors, nullement déplacé de rattacher cette transgression maritime au troisième genre d’ambition qui commande la réforme même du savoir dans la volonté d’ « accroître la puissance et l’empire du genre humain sur l’univers ». C’était, après tout, ce dont témoignait, dès 1592, Praise of Knowledge, cet écrit de circonstance (rédigé à l’occasion d’une exposition de récentes inventions mécaniques organisée par l’ingénieur Platt) adressé à la reine, où la plupart des propositions fondamentales de Bacon font leur apparition publique : dès cette époque, les tranchées sont bien creusées sur le double front – les dogmatici et les empirici – où le philosophe ne cessera de livrer bataille ; on doit ainsi condamner la scolastique, mais aussi attaquer l’imposture des alchimistes, faire l’apologie des arts mécaniques (auxquels il manque cependant encore une méthode de recherche) et proclamer finalement la nécessité d’ « un mariage heureux entre l’esprit humain et la nature des choses » en lieu et place des « vaines notions » et des « expériences aveugles » (Sp., Letters, I, 125).
En 1591, dans une lettre à son oncle, le Lord trésorier Burghley, Bacon avait déjà tracé les grandes lignes de son programme d’action :
« J’avoue que mes visées sont aussi vastes dans le domaine des études (contemplative ends) qu’elles sont modestes dans le domaine des affaires publiques ; car j’ai fait de la connaissance tout entière mon domaine ; et si je pouvais la purger de ces deux espèces de brigands (two sorts of rovers) qui lui ont fait tant de mal, les uns par leurs frivoles discussions, leur réfutations (confutations), leur verbiage, les autres avec leurs expériences aveugles (blind experiments), leurs traditions orales et leurs impostures, j’espère amener la connaissance à son meilleur état grâce à des observations diligentes, à des conclusions bien fondées, à des inventions et découvertes utiles. Que ce soit, de ma part, curiosité, vaine gloire, penchant naturel ou (pour prendre la chose en meilleure part) philanthropie, c’est quelque chose qui est tellement enfoncé dans mon esprit que rien ne l’en fera sortir. » [11]
Le thème de la philanthropie, inséparable du troisième genre d’ambition, fait donc ici une modeste apparition avant d’être repris de manière plus systématique dans
Advancement of Learning (Sp., III, 266 ; trad., p. 9), où il est dit que l’ « aromate servant d’antidote, qui, mélangé à la connaissance la rend si souveraine, c’est la charité » ; ou encore, dans
De augmentis scientiarum (Sp., I, 435), où Bacon précise que, « si tous les talents (de l’homme) sont séparés de la charité et ne sont pas dirigés vers le bien commun du genre humain, ils produiront plutôt une vaine gloire que des fruits solides » ; en passant par l’Essai XIII, paru dans l’édition de 1612 (Sp., VI, 403) où la charité est assimilée à la philanthropie, tout en indiquant que, si le désir excessif du savoir a pu amener la chute de l’homme, « il n’y a point d’excès dans la charité », dont la tendance est profondément ancrée dans la nature humaine ; thème repris pratiquement dans les mêmes termes dans la préface de l’
Instauratio Magna (Sp., I, 132). Il est donc naturel que le règne de la charité, de la philanthropie, du
public good, ne doive – par principe – connaître ni borne ni frontière. Dans une version inchangée de
Advancement of Learning (Sp., III, 318 ; trad., p. 77) et de
De augmentis scientiarum (Sp., I, 483), Bacon rappelle l’admirable invention du vaisseau qui, par le transport des denrées, des richesses, crée une société entre les régions les plus éloignées ; les lettres, qui traversent les mers du temps et rapprochent des époques éloignées les unes des autres, devraient bénéficier de la même reconnaissance. Manière, somme toute, de suggérer que le vaisseau, dans tous les cas, fait bien la navette, qu’il appareille pour collecter, engranger, fait sa récolte et revient chargé de son butin qu’il dépose au port du savoir. Il ne lui reste plus, dès lors, qu’à appareiller de nouveau et à repartir pour accomplir la même mission. Le vaisseau, loin de l’araignée qui tisse sa toile théorique et dogmatique, loin de la fourmi qui empile d’encombrants matériaux trop maladroitement rassemblés, fonctionne à la manière de l’abeille, l’animal expert en échange et en communication
[12].
Si l’on accorde quelque crédit à ces considérations, il n’est plus aussi évident que la réforme du savoir doive être construite sur le modèle d’une réforme juridique qui n’aurait eu de cesse d’inscrire la législation dans la dépendance du bon vouloir du monarque. Répétons qu’on ne conteste pas ici le second temps du raisonnement, mais que c’est bien le télescopage des deux projets de réforme et, surtout, la subordination du premier au second, qui suscitent la perplexité. Certains indices peuvent conforter cette perplexité. En premier lieu, le chapitre final de
Valerius Terminus (Sp., III, 252 ; trad., p. 68) signale, parmi les obstacles
(impediments) au développement du savoir, ceux qui relèvent de la nature de la société et de la politique des États ; Bacon insiste alors sur le fait qu’ « il n’y a pas d’organisation de l’État
(State) ou de la société, ni d’ordre ni de rang des personnes, qui ne soient en quelque point contraires à la vraie connaissance ». C’est ainsi que « les monarchies inclinent les esprits à la recherche des privilèges et du plaisir, et les républiques à la recherche de la gloire et à la vanité ». Quand on sait que Bacon utilise volontiers le mot « État »
(State) au sens où nous l’entendons, la neutralité relative du terme peut laisser supposer que la structure demeure, quelle que soit par ailleurs la forme de gouvernement en place, de type monarchique, aristocratique ou républicain
[13].
C’est donc à l’intérieur de cette structure que la réforme souhaitée des institutions (éducation, recherche) doit intervenir afin de favoriser la réforme générale du savoir : la monarchie, à cet égard, ne semble pas mieux lotie que les autres régimes politiques, et l’on voit mal en quoi la réforme en matière de législation, destinée à renforcer la prérogative royale, constituerait un passage obligé pour le vaste projet baconien.
En second lieu, l’aphorisme 129 du livre I du
Novum Organum rappelle que ce sont les grandes inventions qui, de loin, occupent le premier rang parmi les actions humaines : c’est ainsi que les Anciens ont rendu des honneurs divins aux inventeurs, tandis qu’ils n’ont décerné que les honneurs des héros à ceux qui se sont illustrés dans les affaires publiques (fondateurs d’empires, législateurs, etc.). C’est que « les bienfaits des inventions peuvent s’étendre à tout le genre humain (alors que) les bienfaits publics sont bornés à certaines nations » ; les premiers sont quasiment perpétuels, les seconds sont limités dans le temps : surtout, « les inventions répandent leurs grâces et leurs bienfaits sans nuire à personne et sans coûter de larmes », tandis que « la réforme de l’État
(status emendatio) ne va pas le plus souvent sans violence ni trouble » (Sp., I, 221. V. également
Valerius Terminus, Sp., III, 223 ; trad., p. 31-32 ;
Advancement of Learning, Sp., III, 301-302 ; trad., p. 55-56 ;
De augmentis scientiarum, Sp., I, 470). L’essai « Of innovations » (édition de 1625) invite à la modération en matière d’innovation et de réforme qui, dans le domaine politique, doivent d’abord être objet de suspicion ; l’essai « Of seditions and troubles » (1625) perçoit, parmi les principales causes de séditions, les innovations religieuses et les changements dans les lois et les coutumes, ce que signalait déjà l’aphorisme 90 du livre I du
Novum Organum : « Dans les affaires politiques, le changement, même pour le mieux, est suspecté par crainte de troubles ; car les choses politiques s’appuient sur l’autorité, le consensus, la réputation et l’opinion, non sur la démonstration » (v. déjà
Cogitata et Visa, Sp., III, 597 ; trad., p. 163). On trouve des échos de cette attitude dans bien des textes officiels (par exemple,
Bacon’s Discourse in the Praise of his Sovereign, 1592, Sp.,
Letters, I, 126 sq.). La réforme de la législation entreprise par Bacon vise moins à l’altération, à la nouveauté radicale, qu’à la mise en ordre, à une rationalisation susceptible de produire une meilleure « lisibilité » pour le plus grand bénéfice du citoyen. Même les mesures proposées pour le renforcement de la prérogative royale, loin de participer d’un coup de force, s’inscrivent dans la structure du pouvoir politique en place. Dans tous ces domaines, la seule innovation tolérable est celle qui, semblable à un remède, doit prévenir des maux nouveaux (v. « Of Innovations » ;
Essais, trad., p. 127). Cette ambivalence du traitement de l’innovation, selon que la notion est rattachée au développement de la connaissance ou au traitement des affaires civiles, montre bien que seule la réforme générale du savoir requiert de réelles transformations institutionnelles et sociales ; en matière politique, dans le champ de la législation, on peut certes, suivant les cas, renforcer les structures existantes, introduire une salutaire régulation, mais l’innovation en tant que telle est à proscrire
[14].
À suivre cette piste, l’entreprise baconienne de réforme du savoir ne serait pas à inscrire au premier chef dans le sillage d’un projet de réforme juridique qui en commanderait à tous égards la pertinence et en instruirait les protocoles (autrement que sur le plan formel). Sans doute les recommandations qui concernent une éventuelle réforme juridique relèvent-elles, tout naturellement, des fonctions de l’homme d’État ; quant à la réforme souhaitée des institutions, liée à la réforme du savoir, il conviendrait de la percevoir comme l’assignation d’un but qui dépasse les fonctions strictement officielles de Bacon, mais dont celui-ci, de par sa position, pouvait néanmoins, à titre de requête, dessiner les linéaments dans le cadre d’une perspective élargie, l’ambition du salut de l’humanité tout entière, sans compromettre pour autant l’ambition nationale : dans cette vaste fresque, philanthropia humaniste et philautia nationale pouvaient, après tout, se rejoindre assez aisément sans porter dommage à la première tout en accordant un bénéfice secondaire à la dernière.
Si, de surcroît, l’État doit être le promoteur de la réforme des institutions scientifiques et universitaires, reconnaissons que, en tant qu’instance capable de mettre en chantier ce type de réforme, la structure étatique n’a pas à être, au sens strict, objet de réforme, puisque sa vocation consiste aussi, à l’occasion, à être en mesure d’initier et de conduire des réformes ponctuelles. Ainsi pourrait-on comprendre, accessoirement, que
La Nouvelle Atlantide ne fournisse pas de description de la meilleure constitution politique possible et que, malgré les allégations de Rawley, la fable n’est peut-être pas aussi inachevée qu’on voudrait le prétendre, même si elle se termine de manière abrupte. En déclarant procéder
in melius et non pas
in aliud (
Advancement of Learning, Sp., III, 490), en se comportant – selon le mot de Michèle Le D
œuff – comme « un réformateur conservateur » (
La Nouvelle Atlantide, introd., p. 54), Bacon peut fort bien s’accommoder de la constitution de son pays moyennant les quelques aménagements juridiques requis et proposés par ailleurs (en particulier, clarté des lois, suppression des incohérences et des inutilités, non-confusion des fonctions, etc.), l’essentiel ne résidant pas dans la forme de gouvernement, mais bien dans les améliorations dont la structure étatique peut toujours être l’initiatrice en réponse à la requête formulée par certains citoyens et pour le plus grand bénéfice de tous : pour cette société vouée au progrès scientifique et progressivement capable de développer les merveilles naturelles
(magnalia naturae) destinées à l’usage humain, point n’est besoin d’imaginer une autre constitution
[15]. Le rêve d’une société technico-scientifique, proposé
in fine en forme de
fabula, implique moins un bouleversement complet des institutions que leur réforme interne et, le cas échéant, la création non parasitaire de nouvelles institutions spécifiquement consacrées à la réalisation du projet.
Bacon, en réalité, n’a jamais dissocié la réforme générale du savoir de la mise en place d’institutions nouvelles : la réforme du savoir serait sans effet réel si elle n’était accompagnée d’une réforme institutionnelle qui en permît l’essor. Sans doute cette réforme même implique-t-elle préalablement, mais aussi sans relâche, une intervention sur l’entendement malade des idola, sur les « obstacles internes à l’esprit humain » qui ont un « effet paralysant » sur le progrès du savoir et sont à cet égard plus décisifs que « les obstacles dus à l’époque, aux accidents » susceptibles d’occasionner « une mauvaise disposition générale » (v. Valerius Terminus, Sp., III, 231) ; il n’en demeure pas moins que ces derniers, les « signes extérieurs », peuvent aussi, à l’occasion, se révéler favorables, car si l’on admet que « la vérité est fille du temps », l’accomplissement de la réforme du savoir peut compter sur un certain nombre d’indices qui montrent que l’époque est propice : qu’il s’agisse de la richesse des expériences et des observations accumulées, des grandes découvertes géographiques et techniques ou encore de la relative stabilité de la situation politique en Europe, il y a là autant d’ « heureux présages » capables de rendre le public scientifique mieux disposé à l’égard d’une approche nouvelle de la nature (v. Cogitata et Visa, Sp., III, 612-613 ; trad., p. 197-199 ; De augmentis scientiarum, Sp., I, 827-828 ; Advancement of Learning, Sp., III, 476-477 ; trad. p. 274-275).
Il n’est guère étonnant, dès lors, que Bacon laisse entendre de manière détournée que l’Instauratio puisse aussi être perçue comme la réalisation de l’ambition royale, dans la mesure où la gloire du roi, selon le mot de Salomon (Proverbes, 25, 2), consisterait à tenter de percer les secrets de la nature que Dieu, dans sa propre gloire, a dérobés à notre regard (v. NO, I, aph. 129 ; Cogitata et Visa, Sp., III, 610 ; Advancement of Learning, Sp., III, 299 ; De augmentis scientiarum, Sp., I, 467 ; comparer avec l’épître dédicatoire, Sp., I, 124). On pourra encore, si l’on y tient absolument, repérer dans l’adoption de la devise de Charles Quint – Plus ultra – la prégnance d’un modèle politique impérialiste et colonialiste transposé dans le champ de la connaissance. Il n’en demeure pas moins que c’est l’ambition universelle – le troisième genre d’ambition – qui régit l’ensemble du programme et que la vraie gloire du roi aurait été de contribuer par son action à favoriser la restauration et l’accroissement de la puissance et de l’empire « du genre humain lui-même sur l’univers ». Quand les autorités rechignent à passer à l’acte, il est toujours possible de proclamer la nécessité de la réforme en recourant à la persuasion ; un autre modèle politique fait ainsi son entrée, celui de Charles VIII dont les troupes, lors de leur expédition en Italie, étaient venues « la craie à la main pour marquer leurs logements et non les armes à la main pour forcer leur chemin » (NO, I, aph. 35).
En dernière analyse, il apparaît que les réformes envisagées en matière de législation ou dans le domaine politique – quelque importance que leur ait accordé Bacon – sont, pour l’essentiel, d’ordre local ou régional. Seule la réforme du savoir est d’emblée considérée comme étant générale. L’État – et c’est là sa mission revendiquée comme telle en même temps qu’avérée dans la fabula de La Nouvelle Atlantide – doit garantir l’organisation et l’autorité des savants en vue du bien-être de l’humanité ; le rayonnement qu’il peut en obtenir lui est octroyé par-dessus le marché. À propos du silence revendiqué sur les classiques questions politiques de la conservation et de l’épanouissement de l’État, partie par obligation de réserve, partie par reconnaissance d’une information littéraire suffisante, nous avions évoqué la possibilité d’une stratégie plus retorse ; nous pouvons maintenant suggérer que cette conservation et cet épanouissement de l’État, c’est-à-dire aussi de la collectivité, sont mieux assurés par le développement du savoir et que le renforcement, par ailleurs souhaité, de la structure juridique de l’État aurait eu pour principale vocation de susciter de manière plus instante l’exécution de la réforme exigée. Pour parodier le mot de Thémistocle, il s’agissait de faire en sorte qu’à tous ces beaux discours puisse un jour correspondre une cité. Samuel Hartlib, Comenius et quelques autres s’y emploieront avec énergie : la cité savante verra le jour en 1660, avec la fondation de la Société royale de Londres, trouvant ainsi, comme il est naturel, son lieu... sur une île.
[1]
Sur ce point, v. en particulier
A Proposition touching the Compiling and the Amendement of the Laws in England, la réponse à la 2
e objection : « All purgings and medicines, either in the civil or natural body, are innovations » (Sp.,
Letters, VI, 65) ; la 3
e objection : « In this purging of the course of the common laws and statutes, much good may be taken away » (VI, 66) ; la réponse à la 3
e objection : « In all purging, some good humours may pass away ; but that is largely recompensed by lightening the body of much bad » (VI, 67). V. aussi
Gesta Grayorum : « Purge out multiplicity of laws, clear the incertainty of them » (Sp.,
Letters, I, 339).
[2]
Les mêmes propositions sont, bien entendu, reprises à peu près dans les mêmes termes en 1623 : v.
De dignitate et augmentis scientiarum, liv. II, préambule (Sp., I, 485-493).
[3]
Sur un ton qui pourrait paraître diplomatique, mais dont les accents de sincérité affleurent dans un agacement parfois non dissimulé, Bacon, dans un texte qui ne sera publié par Gruter qu’en 1653,
De interpretatione naturae prooemium (Sp., III, 518-520), met en regard la vocation de savant et la vocation de politique : il a toujours pensé qu’il était né pour se mettre au service du genre humain et, de ce point de vue, le service de l’État ne lui est apparu que comme une voie privilégiée pour accomplir cet office ; c’est que l’amélioration du genre humain exige en tout premier lieu la découverte de nouvelles techniques, de nouveaux talents, de nouvelles commodités. Celui qui serait en mesure, par-delà telle ou telle invention, de jeter une lumière nouvelle sur la nature et d’élargir ainsi le cercle des connaissances en perçant le secret de ce qui nous est le plus caché dans le monde, celui-là « serait le vrai bienfaiteur du genre humain, le propagateur de la domination de l’homme sur l’univers
(humani in universum imperii propagator), le champion de la liberté, le vainqueur de dures nécessités » (Sp., III, 518). Pour ce qui le concerne, Bacon précise que la recherche de la vérité a toujours été son objectif prioritaire et que le plaisir de la méditation ainsi qu’une certaine prudence dubitative ont accompagné cette vocation ; l’apprentissage de la vie publique, l’accès à un rang honorable, les responsabilités politiques enfin étaient guidés par l’idée (l’illusion peut-être) que la position d’homme d’État faciliterait la réalisation de cet ambitieux projet. À tout cela, l’accusation d’ambition personnelle vient faire échec (nous sommes en 1603). Pas question de sombrer dans le découragement : il convient de développer le plan des publications de l’interprétation de la nature, de « purifier la surface de l’entendement humain » en publiant certains textes que le bouche à oreille contribuera à populariser ; les autres textes seront destinés à circuler de main en main, avec discernement, au sein d’un public bien choisi qui saura en faire bon usage. « Je ne cherche pas la renommée, conclut Bacon, je ne désire nullement fonder une secte ; et je considère la quête d’un avantage personnel sur la base d’une entreprise comme celle-ci, à la fois comme ridicule et méprisable » (Sp., III, 520).
[4]
Speech on the House against a Bill for the Explanation of the Common Law in certain Cases of Letters Patents (1601), Sp.,
Letters, III, 26.
[5]
A View of the Differences in Question betwixt the King’s Bench and the Council in the Marches (1607),
Sp.,
Letters, III, 371-372.
[6]
J. Martin (
op. cit., p. 132) livre sa propre traduction de l’aphorisme 12 de
Aphorismi de jure gentium majore sive de fontibus justiciae et juris, manuscrit reproduit dans un Ph.D. non publié (M. Neustadt, « The Making of the Instauration », The Johns Hopkins University, 1987). L’aphorisme précise que, « puisque les lois changent nécessairement, il en résulte nécessairement que dans n’importe quel état
(Commonwealth) il existe assurément un pouvoir au-dessus des lois qui peut les abolir et les restaurer ; et ce pouvoir est clairement la cause interne la plus juste du pouvoir des lois dans divers empires ».
[7]
Indice : le roi Solamona avait estimé que la flotte, outre la pêche et le cabotage, pouvait encore être employée « à la liaison avec quelques petites îles, situées non loin d’ici, qui sont sous le contrôle de la Couronne et des lois de notre État » (Sp., III, 144 ; trad., p. 103).
[8]
J. Martin (
op. cit., p. 169) montre que parallèlement à la procédure systématisée dans
La Nouvelle Atlantide, où la collecte des différents types d’expériences est examinée par un comité d’experts avant que d’autres expérimentations plus poussées soient proposées puis testées (par « les Flambeaux et les Greffeurs » –
Lamps and Inoculators) et enfin transformées en axiomes (par les Interprètes de la Nature) pour être mises en application (par les « Donateurs ou Bienfaiteurs » –
Dowry-men or Benefactors) au bénéfice de la population (v. Sp., III, 164-165 ; trad., p. 130-131), dans le cadre juridique le recensement des « cas » est lui aussi examiné par un comité d’experts, puis transmis à une instance officielle chargée d’établir des rapports sur les « cas » bien ordonnés, avant que les juges (l’équivalent des Interprètes dans les sciences de la nature) ne dégagent les maximes qui sont les règles du droit susceptibles de s’appliquer aux cas nouveaux qui se présenteraient, et cela afin d’apporter à la population des garanties accrues et de remédier ainsi à la législation en vigueur. Paul H. Kocher, dans son article « Francis Bacon and the science of jurisprudence » (
Journal of the History of Ideas, vol. 18, 1957 ; reproduit dans Brian Vickers (éd.),
Essential Articles for the Study of Francis Bacon, Hamden, Connecticut, Archon Books, 1968, p. 167-194), avait déjà noté la similitude de procédure (par la voie inductive) entre l’établissement des maximes comprises comme préceptes de la loi de justice universelle et la remontée aux axiomes moyens dans le cadre de la philosophie naturelle : en philosophie naturelle, l’utilité de l’axiome moyen est de mettre en place une règle applicable aux situations nouvelles susceptibles de se présenter en physique ; dans le domaine juridique, l’utilité des maximes est, dans le même esprit, de fournir les prémisses qui permettent de se prononcer sur de nouveaux cas, une fois levées les contradictions qu’on a pu repérer dans les cas déjà existants ; c’est cette fonction régulatrice qui transforme les maximes en
legum leges (v. p. 170-171, 175). De manière plus vague, J. R. Ravetz (« F. Bacon and the reform of philosophy », in
Science, Medicine and Society in the Renaissance,
Essays to Honor W. Pagel, éd. A. G. Debus, New York, Science History Publications, 1972, vol. 2, p. 102) affirme que la conception baconienne de l’organisation idéale de la recherche scientifique est une « extrapolation » du programme de recherche mis en
œuvre en vue de la rationalisation de la législation anglaise, « si chère au c
œur de Bacon ». J. Martin (dans le sillage de Hellmut Bock,
Staat und Gesellschaft bei Francis Bacon, Berlin, 1937, qu’il ne semble d’ailleurs pas connaître) fait un pas de plus en prétendant repérer une inspiration politique et nationale à l’origine de ce double projet réformateur et, surtout, en laissant entendre que la réforme générale du savoir est elle-même bâtie sur le modèle de la réforme en matière de législation. Il est vrai que, formellement au moins, la question se pose de l’éventuelle prégnance du vocabulaire juridique ou judiciaire dans la façon d’aborder le rapport de l’homme à la nature. Charles Webster (
The Great Instauration. Science, Medicine and Reform.
1616-1660, Londres, Duckworth, 1975, p. 338) s’était lui-même demandé si, en tant que juriste, Bacon n’avait pas tout naturellement appliqué aux activités des artisans, des mécaniciens, la terminologie professionnelle qui lui était familière : l’ « interrogatoire » doit être mené avec la plus grande détermination jusqu’à « torturer » la nature afin qu’elle revèle ses secrets ; la nature doit se soumettre à une « subjugation » volontaire, etc. J. Martin, quant à lui, pour étayer ce volet de sa thèse, rappelle (p. 165) ce passage de la
Parasceve dans lequel Bacon déclare demander la permission d’emprunter au vocabulaire juridique « dans ce grand procès dont la divine providence a daigné nous accorder la connaissance et l’instruction (procès par lequel le genre humain s’efforce de recouvrer ses droits sur la nature) pour interroger cette nature même ainsi que les arts humains article par article
(super articulos) » (Sp., I, 403).
[9]
Bacon précise que sa logique a une portée universelle : « Nous dressons en effet une histoire et des tables d’invention aussi bien de la colère, de la crainte, du respect et des autres passions, que d’exemples des affaires civiles » (
NO, I, aph. 127 – Sp., I, 220 ; trad., p. 179).
[10]
Paolo Rossi (
Clavis Universalis. Arts de la mémoire,
logique combinatoire et langue universelle de Lulle à Leibniz, trad. P. Vighetti, Grenoble, Éd. Jérôme Millon, 1993, p. 143 sq.) rappelle opportunément que l’
interpretatio naturae n’est que l’une des deux branches qui constituent l’art de l’invention (l’autre étant la logique traditionnelle, suffisante pour l’invention des arguments) et que cet art de l’invention n’est lui-même que l’une des quatre parties qui composent la logique baconienne, cette dernière comportant – outre l’art de l’invention – l’art de l’examen ou du jugement, l’art de la conservation ou de la mémoire, l’art de l’élocution ou de la communication (v.
Advancement of Learning, Sp., III, 384 ;
De dignitate et augmentis scientiarum, V, 1, Sp., I, 616). La restauration générale projetée par Bacon excède donc largement les limites de la réforme de l’induction qui, si importante soit-elle, ne peut à elle seule assumer la totalité de l’entreprise.
[11]
Sp.,
Letters, I, 109.
[12]
Pour la fable de l’araignée, de la fourmi et de l’abeille, v.
Redargutio Philosophiarum (Sp., III, 583 ; trad., p. 139) ;
Cogitata et Visa (Sp., III, 616 ; trad., p. 205) ;
NO, I, aph. 95.
[13]
Pour des remarques qui vont dans le même sens, v. Michèle Le D
œuff (
La Nouvelle Atlantide, n. 8, p. 136) qui, en s’appuyant sur l’
Oxford English Dictionary, précise par ailleurs que le mot
State renvoie aussi, à cette époque, à l’idée d’un peuple qui occupe un territoire donné et qui est organisé selon un système de souveraineté. L’OEd cite à l’appui une phrase tirée des
Essays : « Jamais aucun État
(State) n’a été si ouvert à l’accueil d’étrangers dans son corps
(Body) que les Romains » (« Of the Greatness of Kingdoms and States »,
Essais, éd. bilingue, p. 158. V.
De dignitate et augmentis scientiarum, VIII, 3, Sp., I, 797). M. Le D
œuff suggère, comme équivalent de
State, l’expression
Senatus Populusque qui présente l’avantage d’évoquer à la fois la population d’un pays et une structure légale de gouvernement.
[14]
T. K. Rabb (« Francis Bacon and the reform of society », in
Action and Conviction in Early Modern Europe. Essays in Memory of E. H. Harbison, T. K. Rabb and J. E. Siegel (eds), Princeton University Press, 1969, p. 169-193) faisait remarquer à juste titre que, « sauf pour ce qui concerne cette entreprise (la réforme du savoir), Bacon était opposé à toute transformation fondamentale de la société. L’État pouvait faire sa propre promotion, renforcer son efficacité ou résoudre certains problèmes, mais les réformes ainsi suggérées ne pouvaient jamais être considérées comme des innovations » (p. 186). Précisons que la seule « innovation » ici tolérée, en tant qu’elle est assimilée à un « remède », a essentiellement pour but de freiner la dégénérescence du corps politique et qu’elle n’a pas pour fonction, comme l’exige pour sa part la réforme du savoir, de promouvoir une
regeneratio (v.
NO, I, aph. 97 – Sp., I, 202) ou de creuser les fondations pour la reconstruction totale de l’édifice (v.
Instauratio Magna, Sp., I, 121). Sur la métaphore architecturale chez Bacon, voir Charles Whitney,
Francis Bacon and Modernity, Yale University Press, 1986, en particulier p. 90 sq.
[15]
Un point de vue analogue est développé par M. Le D
œuff dans son introduction à la traduction de
La Nouvelle Atlantide (p. 54) et dans la n. 93 de cette édition (p. 153-154). Dans
Peace among the Willows.
The Political Philosophy of Francis Bacon (The Hague, Martinus Nijhoff, 1968), H. B. White faisait valoir, non sans raisons, qu’il existe deux types de sociétés chez Bacon : la société dans laquelle la science régnerait et la société requise pour bâtir la société dans laquelle la science régnerait, la première étant irréalisable sans la seconde (v. p. 12). Cela conduit, d’une part, à une politique « provisoire », dont le but est d’unir le conservatisme politique et l’expansion scientifique, d’utiliser le conservatisme politique comme une protection pour l’expansion scientifique (p. 58), mais aussi – et d’autre part – à une politique « définitive », dessinée dans
La Nouvelle Atlantide, où il est moins question d’une utopie scientifique que de la création d’un nouveau
nomos (p. 250) destiné à établir une relation inédite entre la religion civile, d’un côté, la recherche de la vérité, de l’autre. Plus discutable paraît, dans sa radicalité même, la position de John E. Leary Jr (
Francis Bacon and the Politics of Science, Ames, Iowa State University, 1994) qui, en réaction contre B. Farrington et P. Rossi, s’insurge contre le « modernisme » de Bacon, son prétendu « démocratisme » en matière de recherche et d’organisation de la cité savante, et affirme que la vision baconienne de la science est fondamentalement élitiste dans son rapport à la société et hiérarchique (voire autoritaire) dans son organisation interne : inscrit dans la structure étatique de la dynastie Tudor, Bacon « voulait, par-dessus tout, introduire de l’ordre (sur le plan intellectuel) là où il n’y avait auparavant que chaos, et mettre en place un gouvernement là où il n’y avait qu’anarchie » (p. 7). Autre manière de tenir ensemble la carrière philosophique de Bacon et sa carrière politique, en repérant dans le dispositif mis en place pour l’organisation du savoir comme dans l’affirmation des idées politiques un mélange de conservatisme (et même d’autoritarisme) sur le plan organisationnel et de souci de progrès sur le plan intellectuel. Fondée sur une vision pessimiste de la nature humaine, l’entreprise repose, dans un cas comme dans l’autre, sur une volonté de
contrôle (v. p. 149) : la communauté des savants, tout comme la structure gouvernementale, doit constituer un groupe à part non soumis à la corruption qui affecte la masse de la société (v. p. 189). En confondant réorganisation du savoir et imposition d’un contrôle sur le monde savant, la thèse estompe la nouveauté du projet baconien saluée comme telle par l’immédiate postérité et rapidement reconnue dans un lieu institutionnel.
[*]
Les références à l’
œuvre de Bacon vont à : J. Spedding, R. L. Ellis, D. D. Health,
The Works of Francis Bacon, 7 vol., Londres, Longmans, 1858-1864 (cité Sp., suivi de la tomaison et de la page), et à J. Spedding,
The Letters and the Life of Francis Bacon, 7 vol., Londres, 1861-1874 (cité Sp.,
Letters, suivi de la tomaison et de la page) [reprint, Stuttgart-Bad Cannstatt, Friedrich Fromann Verlag, 1963].
Les traductions utilisées, parfois légèrement modifiées, sont celles de : M. Malherbe et J.-M. Pousseur pour le
Novum Organum (cité
NO), Paris, PUF, 1986 ; M. Le D
œuff, pour
Advancement of Learning (
Du progrès et de la promotion des savoirs, Paris, Gallimard, « Tel », 1991) ; M. Le D
œuff et M. Llasera, pour
New Atlantis (
La Nouvelle Atlantide, nouv. éd., Paris, GF, 1995) ; D. Deleule et G. Rombi, pour
Redargutio Philosophiarum et
Cogitata et Visa (
Récusation des doctrines philosophiques et autres opuscules, Paris, PUF, 1987) ; F. Vert, pour
Valerius Terminus (
Le « Valerius Terminus » – ou de l’interprétation de la nature –, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1986) ; M. Castelain, pour les
Essays (
Essais, éd. bilingue, Paris, Aubier, 1948).