2003
Revue philosophique de la France et de l’étranger
Psychologie et métaphysique.
Autour de Christian Wolff
Jean-François Goubet
Les recherches présentées dans ce numéro ont pour objet le développement de la psychologie en Allemagne à partir du XVIIIe siècle, c’est-à-dire un siècle avant Fechner, Wundt ou encore Brentano. Christian Wolff, auteur d’une œuvre allemande et latine couvrant la totalité de la culture savante de son temps, a joué un rôle central dans ce développement. Héritier de la scolastique, de Descartes ou de Leibniz, Wolff fut en même temps un penseur original ainsi que fécond, et il obtint par là d’être consacré « maître des Allemands » par sa postérité. Outre-Rhin, l’enseignement universitaire gardera des traces profondes de son activité spéculative ; bien après Kant et Hegel, les débats scientifiques et philosophiques prendront leur sens à l’intérieur d’un cadre préalablement fixé par lui. C’est ainsi que la langue dans laquelle ces débats continueront durablement de s’exprimer sera encore celle qu’il avait largement contribué à établir un siècle auparavant.
Wolff a inscrit par deux fois, au moment de l’épanouissement de l’Aufklärung, la psychologie au sein de la métaphysique. En 1719, les Pensées raisonnées sur Dieu, le monde et l’âme des hommes, comme sur toutes les choses en général, plus connues sous le nom de Métaphysique allemande, désignent la psychologie empirique et la psychologie rationnelle comme deux des parties de la métaphysique. Si la première s’intéresse à l’âme en général et à ce que nous en percevons dans l’expérience quotidienne, la seconde le fait de l’essence de l’âme et d’un esprit en général, c’est-à-dire de ce qui fonde ladite expérience perceptive quotidienne. Quand Wolff aura quitté Halle pour Marbourg, et troqué l’allemand pour le latin, le contour global de la doctrine n’aura pas changé. Les Psychologia empirica et Psychologia rationalis, quoique de manière plus circonstanciée, affirmeront de nouveau le lien étroit, et complexe, qui lie l’une à l’autre psychologie et métaphysique.
Le premier article a pour thème l’avènement de la psychologie scientifique en Allemagne. Wolf Feuerhahn rappelle tout d’abord que, s’il est convenu, depuis la fin du XIXe siècle, de distinguer nettement « psychologie philosophique » et « psychologie scientifique », une recherche menée sur la psychométrie montre que les faits sont plus complexes. Christian Wolff, qui le premier fit usage du terme de psychometria, a inscrit son enquête mathématique non dans un espace des savoirs positiviste, mais dans un champ fortement structuré par la métaphysique. La psychométrie de l’Aufklärung naît de la convergence entre domaines qui, de nos jours, paraissent inconciliables, ceux de la métaphysique, de la mathématique, de l’optique et de la physiologie.
Les deux articles suivants concernent la conception de l’esprit fini dans la métaphysique classique allemande. Faustino Fabbianelli se penche sur la limitation des créatures dans le contexte d’une théodicée. Il met en évidence les différentes tentatives pour concilier la liberté humaine et la nature divine chez Leibniz, Budde ou Wolff. Son article montre que l’opposition reçue entre volontarisme et rationalisme doit être contrastée, et qu’elle ne doit pas occulter un autre axe permettant d’analyser la relation entre l’homme et Dieu, celui qui oppose les visées anthropologique et théologique. Lorsque les Lumières allemandes ont caractérisé l’esprit fini dans le champ métaphysique, le thème de l’anthropologie s’est dégagé. Jean-Paul Paccioni met en question une autre différence bien connue, celle entre empirisme et rationalisme. Le rapport entre la psychologie et la métaphysique amène en effet à s’interroger sur le rôle de l’expérience dans la connaissance, ainsi qu’à déterminer la place et le statut de la connaissance a priori. À travers un parcours menant de Leibniz à Wolff via Tschirnhaus, l’auteur retrace l’élaboration métaphysique précise qui a conduit Kant à prendre position d’une façon historiquement déterminée. Le propos procède à une analyse de l’esprit fini connaissant tel que la métaphysique classique allemande l’a conçu.
Les trois derniers articles portent sur la place de la psychologie dans la Métaphysique allemande de Christian Wolff. Il convient ici de mettre l’accent sur l’œuvre qui a permis à la philosophie allemande de commencer d’échafauder la question des rapports entre psychologie et métaphysique. Thierry Arnaud tourne principalement son attention vers les deux premiers chapitres de l’ouvrage, l’incipit, « Comment nous connaissons que nous sommes », et sa suite, « Des premiers principes de notre connaissance et de toutes les choses en général ». Il se demande dans quelle mesure l’Ontologie est vraiment première dans la Métaphysique allemande. La réponse à apporter paraît double puisque la philosophie wolffienne commence dans le psychologique (avec l’expérience interne) et dans l’ontologique (avec le principe de non-contradiction). Le propos se poursuit avec notre contribution, centrée sur les notions de force et de facultés de l’âme. Il s’agit de montrer que l’âme est comptable de ses opérations tant spécialement, sur le plan empirique, que généralement, sur le plan rationnel. Certaines difficultés relatives à l’unicité de la force représentative active, qu’elles concernent l’écart d’avec la passivité ressentie empiriquement ou la capacité à rendre compte adéquatement du pouvoir fondamental de la liberté, sont relevées. Enfin, Oliver-Pierre Rudolph enquête d’un point de vue plus systématique qu’historique sur la métaphysique de Christian Wolff et, en particulier, sur sa théorie de la conscience. Portant à nouveau le regard sur des écrits de controverse de l’époque, impliquant Lange, Ludovici et un certain Bequignole, il fait apparaître quelques manques de la position de Wolff, lorsque ce dernier refuse l’âme réflexive aux bêtes alors que de nombreux passages de la Métaphysique allemande conspiraient à la leur attribuer.
À l’origine de ce numéro se trouve une journée d’étude qui s’est déroulée à l’Université de Grenoble II en février 2001. Cette journée a pu être organisée grâce au soutien du Centre d’études en rhétorique, philosophie et histoire des idées (CERPHI), qui accueille le Groupe de travail sur la philosophie allemande au XVIII
e siècle
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La Rédaction de la Revue adresse ses bien vifs remerciements à M. Jean-François Goubet pour le travail qu’il a fourni dans la constitution de ce numéro.
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Cinq des six contributions réunies ici n’auraient pu voir le jour si ce groupe de travail n’avait pu se réunir mensuellement, d’abord à l’École normale supérieure de Fontenay/Saint-Cloud, ensuite à la Fondation de l’Allemagne sise à la Maison Heine. Nous exprimons également notre reconnaissance au département de philosophie de l’Université Pierre-Mendès-France et aux équipes de recherche qu’il abrite. Que Pierre-François Moreau, Marie-Laurence Desclos, Denis Vernant et Jean-Marie Lardic trouvent ici l’expression de notre gratitude.