Revue philosophique de la France et de l'étranger
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534525
128 pages

p. 361 à 364
doi: en cours

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Tome 128 - n° 3 2003/3

2003 Revue philosophique de la France et de l’étranger

L’interprétation du rêve

Yvon Brès
C’est sous ce titre vraiment bien trouvé que vient enfin de paraître la nouvelle traduction de la Traumdeutung [1], comme tome IV des Œuvres complètes, Psychanalyse (OCP), de Freud. Or chaque fois que, depuis 1988, sort un des tomes de cette édition (il y en a déjà douze), journaux et magazines se mettent à en contester le vocabulaire. Certes, germanistes, psychanalystes, psychologues et philosophes en ont parfaitement le droit. J’ai moi-même quelque difficulté à accepter que seelisch soit traduit pas « animique », Versagung par « refusement », Schuld par « coulpe », Hilflosigkeit par « désaide », Sehnsucht par « désirance », etc., et je regrette des mots plus banals ( « psychique », « frustration », « faute », « détresse », « nostalgie » ) qui, parfois, rendent mieux la pensée et le ton de Freud. Mais sur ces choix les traducteurs se sont expliqués [2], et il ne sert à rien de revenir sur la question, surtout si c’est pour occulter l’excellence d’une œuvre qui me paraît s’imposer comme le meilleur outil de travail de ceux qui lisent Freud en français. Que l’arrivée depuis longtemps attendue de L’interprétation du rêve soit donc l’occasion d’en proclamer les mérites, deux en particulier : l’excellence de l’appareil critique et la fidélité au texte allemand.
Dans le tome II-III des Gesammelte Werke (1942) on trouvait bien, outre le texte originaire de 1900, les additions de 1909, 1911, 1914, 1919 et 1925 ; mais il n’était pas indiqué que ce sont des additions et on n’en donnait pas les dates. Pour cela, il fallait se reporter soit à la Stanndard Edition, en anglais, soit à la Studienausgabe, en allemand. En français, rien : ni dans la vieille traduction de Meyerson [3], ni dans celle, « entièrement rénovée », que nous devons à Denise Berger et qui, depuis 1967, était le texte de référence pour des générations d’enseignants et d’étudiants [4]. Désormais, avec la tradution des OCP, ceux-ci vont enfin savoir que, par exemple, les 60 pages [5] qui constituent le § E ( « La présentation au moyen de symboles dans le rêve. Autres rêves typiques » ) du chapitre VI ( « Le travail du rêve » ) sont des additions, rédigées parfois par d’autres que Freud (par exemple par Otto Rank). Cela leur évitera d’attribuer au Freud d’avant 1900 des notions et des théories qui n’ont vu le jour chez lui qu’ultérieurement.
Mais ce qui fait l’excellence de la nouvelle traduction, c’est surtout la fidélité au texte allemand, laquelle ne se manifeste pas seulement par quelques trouvailles heureuses, mais surtout par le fait qu’aient été corrigés bien des contresens que contenaient les traductions antérieures.
Exemple de trouvaille : le titre lui-même. « L’interprétation du rêve », et non « des rêves ». Cela rend vraiment la vraie pensée de Freud, un peu comme ce fut le cas il y a sept ans dans le tome XIX, lorsque les mêmes traducteurs ont rendu la phrase célèbre des Nouvelles Conférences de 1933, « Wo es war, soll ich werden » par : « Là où était du ça, du moi doit advenir. » [6]
Exemples de correction de contresens, pris tous deux dans le paragraphe « Les rêves de la mort de personnes chères » (V, D, β), celui-là même dans lequel Freud énonce pour la première fois dans un texte publié la thèse du désir infantile de parricide et d’inceste, ce qu’il appellera quelques années plus tard « complexe d’Œdipe ».
1. Après l’énoncé de cette thèse, Freud avance l’opinion (risquée certes, mais c’est son affaire) qu’aucune tragédie ne peut produire un « effet tragique » – cette fameuse tragische Wirkung qui était le nom donné par la critique allemande du XIXe siècle à ce qu’Aristote appelle l’Εργον de la tragédie – si elle n’est bâtie sur ce double désir. Et comme exemple d’un tel échec il cite – assez paradoxalement, d’ailleurs, pour qui a lu la pièce – l’Aïeule de Grillparzer. L’argumentation de Freud, bien rendue par la nouvelle traduction, est la suivante :
« Il y a nécessairement une voix au fond de nous-même qui est prête à reconnaître la violence contraignante du destin dans Œdipe, alors que nous pouvons repousser comme arbitraires des dispositions qui sont prises dans l’Aïeule ou dans d’autres tragédies du destin » ( « während wir Verfügungen wie in der “Ahnfrau” oder in anderen Schicksalstragödien als willkürliche zurückweisen vermögen » ) [7].
Dans la traduction de 1967, le même texte était rendu par :
« Il faut qu’il y ait en nous une voix qui fasse reconnaître la puissance contraignante de la destinée dans Œdipe ; nous l’écartons aisément dans l’Aïeule ou tant d’autres tragédies du destin. » [8]
Non seulement c’était absurde (que signifie « écarter la voix », ou « écarter la destinée » ?), mais le contresens occultait le problème qui est à la fois celui d’Aristote et celui de Freud, à savoir : quelles sont les dispositions (Verfügungen), quels sont les « ressorts », comme on eût dit au XVIIe siècle, qu’il faut mettre en œuvre pour faire une vraie tragédie ? Bref, la suppression d’un contresens va permettre au lecteur – psychanalyste, psychologue ou simple étudiant – de mieux comprendre comment l’œuvre de Freud s’insère dans la problématique de la tragédie.
2. Deuxième exemple, dans le même paragraphe, deux pages plus haut.
Au début du passage consacré à Œdipe [9] Freud écrit :
« Ich meine die Sage vom König Ödipus und das gleichnamige Drama des Sophocles. »
La traduction de 1967 donnait :
« Je veux parler de la légende d’Œdipe-Roi et du drame de Sophocle. » [10]
Cette infidélité au texte de Freud prêtait à la confusion de deux problèmes bien distincts. En effet, ce que nous livre la tradition, c’est, d’une part, la légende thébaine dont un des personnages est censé avoir commis le parricide, être devenu maître de la ville et avoir commis l’inceste et, d’autre part, une tragédie écrite par Sophocle en 420 et intitulée (probablement pas par Sophocle lui-même) : Œdipe-tyran, titre rendu plus tard abusivement en latin et dans les langues modernes par un mot (rex, king, König, roi) qui est la traduction de βασιλεAς plutôt que celle de τAραννος. Bien évidemment, interpréter psychanalytiquement la tragédie et interpréter psychanalytiquement la légende sont deux choses différentes. Ici Freud ne s’occupe que de la tragédie. Il veut dire que, dans Œdipe-Roi, Sophocle a voulu (inconsciemment) représenter (darstellen) sur la scène, comme dans un rêve, l’accomplissement du vœu infantile de parricide et d’inceste commun à tous les hommes et que de là vient l’ « effet tragique ». Il ne propose pas ici d’interprétation psychanalytique de la légende, comme le feront plus tard des psychanalystes ou des ethnologues théoriciens de l’inconscient collectif. Certes, l’emploi par Freud du mot gleichnamige est équivoque. Mais l’erreur était de croire que pour lui la tragédie a le même nom que la légende, alors qu’il veut dire que la tragédie a le même nom que le roi Œdipe. C’est cette erreur que corrige la nouvelle traduction en disant :
« Je veux parler de la légende du Roi Œdipe et du drame de Sophocle pourtant le même nom » (OCP, IV, 301) [11]
Elle évite le contresens qui ouvre la porte à des interprétations aberrantes et dispense désormais les professeurs qui expliqueront ce texte à leurs étudiants de remonter à l’allemand pour les remettre dans le droit chemin.
Remercions donc nos collègues de nous avoir donné ce fruit d’un immense travail et espérons qu’ils nous livreront bientôt : La psychopathologie de la vie quotidienne, Le Mot d’Esprit, les Trois Essais et les autres volumes annoncés (t. I, II, V, VI, VII, VIII, XII, XX et XXI).
 
NOTES
 
[1] Paris, PUF, 2003, 756 p., 38 E.
[2] Cf. André Bourguignon, Pierre Cotet, Jean Laplanche, François Robert, Traduire Freud, Paris, PUF, 1989, 379 p.
[3] Sigmund Freud, La science des rêves, Paris, Alcan, 1926, VI-641 p.
[4] Sigmund Freud, L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, 573 p.
[5] L’interprétation du rêve, OCP, IV, p. 394-453. Cf. GW II-III, 355-453. Dans la traduction de 1967, ce texte se trouve p. 300-347.
[6] OCP, XIX, p. 163 ; GW XV, 86.
[7] OCP, IV, p. 302-303 ; GW II-III, 269.
[8] L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 228-229.
[9] OCP, IV, p. 301 ; GW II-III, 267.
[10] P. 227-228.
[11] La traduction eût été encore meilleure si elle n’avait pas, contrairement au texte allemand des GW, souligné le mot « Roi ». Il fallait écrire : « La légende du roi Œdipe. » Mais nul n’est parfait !
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[1]
Paris, PUF, 2003, 756 p., 38 E. Suite de la note...
[2]
Cf. André Bourguignon, Pierre Cotet, Jean Laplanche, Franç...
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[3]
Sigmund Freud, La science des rêves, Paris, Alcan, 1926, V...
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[4]
Sigmund Freud, L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 196...
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[5]
L’interprétation du rêve, OCP, IV, p. 394-453. Cf. GW II-I...
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[6]
OCP, XIX, p. 163 ; GW XV, 86. Suite de la note...
[7]
OCP, IV, p. 302-303 ; GW II-III, 269. Suite de la note...
[8]
L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967, p. 228-229. Suite de la note...
[9]
OCP, IV, p. 301 ; GW II-III, 267. Suite de la note...
[10]
P. 227-228. Suite de la note...
[11]
La traduction eût été encore meilleure si elle n’avait pas...
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