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Felia Allum Camorristi, Politicians and Businessmen The Transformation of Organized Crime in Post-War Naples Leeds, Northern University Press, 2006, 247 pages
La mafia sicilienne (Cosa nostra) a longtemps été le sujet privilégié – sinon exclusif – de l’étude du crime organisé en Italie. Récemment, toutefois, les recherches se sont multipliées portant sur les autres réalités et organisations criminelles dans les régions méridionales de la péninsule : ’Ndrangheta en Calabre, Sacra corona unita dans les Pouilles, Camorra napolitaine. Le renouveau d’intérêt pour de telles organisations s’explique aisément. Le renforcement de leurs capacités criminelles à partir de la décennie 1970 (avec notamment le contrôle du marché de la drogue), l’aggravation de leur dangerosité (dont ont témoigné ces dernières années plusieurs épisodes de grande violence, à l’instar de ceux qui se sont déroulés dans les quartiers périphériques de Naples), leur poids économique et politique croissant, les ont rendues plus visibles. Les autorités publiques – comme l’opinion nationale et parfois même internationale – se sont préoccupées avec plus de force que par le passé de la menace qu’elles représentaient pour le développement économique et la vie démocratique. Et surtout, les investigations judiciaires à leur encontre ont été plus nombreuses et plus efficaces, permettant de disposer d’informations bien plus précises qu’auparavant sur leur histoire, leur fonctionnement, leurs activités.
2 L’ouvrage que Felia Allum consacre à la Camorra depuis l’après-guerre témoigne de ce regain d’intérêt pour des groupes criminels longtemps considérés comme secondaires, au moins par rapport à la criminalité organisée sicilienne. Il retrace de façon très complète et détaillée leur évolution à Naples et dans sa région jusqu’à l’époque contemporaine, démontrant ainsi que le crime organisé a eu (et a encore) une place centrale dans la société napolitaine (une place que, faute d’informations pertinentes, les analyses antérieures de cette société, privilégiant l’étude des liens de clientèle et des machines politiques urbaines, avaient eu tendance à minimiser, voire à oblitérer). Il s’appuie pour cela sur une impressionnante masse documentaire (en particulier les sources judiciaires, ainsi que la presse et de nombreux entretiens), dont l’auteur use par ailleurs avec bonheur, reconstituant les histoires de vie de boss célèbres mais aussi de certains de leurs « soldats » moins connus, étayant son propos sur des exemples concrets commentés de manière approfondie – bref, donnant « chair » et consistance à la réalité qu’elle décrit.
3 On se saurait cependant s’arrêter à ces seuls aspects de l’ouvrage pour en apprécier les qualités. Felia Allum ne propose pas seulement une reconstitution exhaustive de l’histoire et du fonctionnement du monde criminel napolitain sur la base d’un impressionnant travail empirique. Elle fournit une interprétation de son évolution entre les années 1950 et 2000, de sa transformation d’un ensemble de gangs hétérogènes et faiblement organisés utilisant leurs compétences de violence à des fins d’enrichissement à travers le racket et la contrebande à un réseau coordonné de véritables « entreprises capitalistes » insérées dans les rouages de la grande délinquance (trafics de drogue, d’armes) mais aussi dans ceux de la politique et de l’économie légale.
4 En s’imposant sur des marchés illicites lucratifs, mais également en s’accaparant une partie des ressources dégagées par l’intervention étatique dans le Mezzogiorno (contrats publics, subventions, politiques d’aménagement et de développement), la Camorra s’est structurée en un « système politico-criminel » en mesure d’influer sur les décisions administratives et sur le fonctionnement de l’économie. La quatrième partie de l’ouvrage rend précisément compte des modalités de cette influence. Le contrôle exercé par les camorristi sur leur territoire, et la légitimité dont ils jouissent auprès de certains segments de la population, les ont mis en position d’être partie prenante d’un dispositif politique dominé par le clientélisme de parti. En retour des suffrages et des services auxiliaires qu’ils dispensaient aux élus (assistance violente, garantie des pactes de corruption), ils ont bénéficié d’avantages diversifiés, tels que la protection contre la répression policière et judiciaire ou l’accès aux marchés publics.
5 Leur puissance politique, sociale et économique en a été considérablement augmentée, au point que, entre 1980 et 1993, la Camorra s’est trouvée en position dominante dans le système d’échange clientéliste et corrompu unissant à Naples les acteurs politiques, entrepreneuriaux et criminels. Les dynamiques d’adaptation des groupes criminels aux changements socio-politiques sont ainsi au cœur de l’argumentation de l’auteur. C’est en exploitant les opportunités offertes par la modernisation de la société napolitaine au cours de la seconde moitié du xxe siècle que la Camorra s’est renforcée et institutionnalisée. C’est également en instrumentalisant à son profit les valeurs et les codes culturels de cette société – l’honneur, les solidarités amicales et familiales – mobilisés et redéfinis à l’intérieur des gangs camorristi en fonction de leur finalités propres (qu’il s’agisse de garantir par le devoir d’entraide ou l’omerta les loyautés internes ou de motiver par la quête de prestige et de richesses les stratégies d’accumulation violente).
6 En étudiant comment ces valeurs et ces codes, intériorisés par les agents au cours de leur socialisation familiale et de leur carrière délinquante (au sein de l’univers carcéral notamment), motivent les conduites des acteurs criminels, Felia Allum réussit à réunir deux dimensions de l’analyse sociologique souvent séparées (c’est d’ailleurs là, comme elle l’explique en introduction, un des objectifs théoriques de son travail) : celle des structures collectives (la Camorra comme organisation criminelle) et celle des croyances et représentations des individus qui agissent à l’intérieur de ces structures (l’interprétation subjective que les acteurs criminels se font de leur expérience). Ce projet n’exempte pas l’auteur, dans certains passages de son texte, d’une tendance à présenter la « culture » napolitaine (et, au-delà, la « culture » méridionale) comme une réalité homogène et figée, au risque de reproduire certains des stéréotypes souvent utilisés pour la décrire ; au risque, également, de postuler l’existence de cette « culture » pour y inférer les conduites qu’elle décrit. Il n’en reste pas moins que l’attention portée aux documents et aux témoignages (ceux des repentis en particulier) permet de restituer la complexité de l’univers criminel napolitain, en s’attachant au point de vue de ses protagonistes et aux raisons de leurs conduites tout autant qu’à ses modes de fonctionnement structurels.
7 Dans cette perspective, les transformations récentes de la Camorra, recentrée sur ses pratiques économico-criminelles depuis le milieu des années 1990, s’expliquent doublement : elles sont à la fois le produit de l’effondrement de ses référents politiques traditionnels au moment de la chute de la première République, mais aussi celui de la diffusion en son sein (comme à l’intérieur de la société dans son ensemble) d’exigences de promotion sociale et de recherche de prestige par l’argent, que les organisations criminelles sont en mesure de satisfaire.
8 Jean-Louis BRIQUET
9 CERI-FNSP
Romain Pasquier Vincent Simoulin, Julien Weisbein (dir.) La gouvernance territoriale Pratiques, discours et théories Paris, LGDJ, 2007, 235 pages
10 Depuis les années 1990 en France, on ne compte plus les incantations à la fois savantes et profanes de la « gouvernance » psalmodiées afin de donner sens aux changements contemporains qui affectent en profondeur l’Etat et les institutions urbaines face au triple processus de décentralisation, d’intégration européenne et de globalisation. Dans le domaine des politiques publiques, la gouvernance émerge face au diagnostic d’une « incapacité » des gouvernements à répondre aux problèmes qui leur sont soumis et à s’ajuster à de nouvelles formes d’organisation sociales, économique et politique.
11 La notion de gouvernance est depuis deux décennies abondamment et diversement débattus par les chercheurs. D’un côté, il y a ceux qui prônent un basculement du « gouvernement » vers « la gouvernance » (Le Galès, Borraz…) et, de l’autre, ceux qui envisagent la venue d’un courant « néo-gouvernementaliste » ( Jouve, Lefèbvre, Lorrain, Gaudin…). Les discussions ont porté tout autant sur le caractère scientifique de la notion et sur sa dimension pertinente que sur la nature des phénomènes (concertation, négociation…) qu’elle prétendait désigner. L’ouvrage qui nous intéresse ici, dirigé par R. Pasquier, V. Simoulin et J. Weisbein, est issu d’un colloque portant sur le thème de la « gouvernance territoriale ». Le projet à l’origine du livre consiste à outrepasser les controverses entourant la notion gouvernance en confrontant les discours, les pratiques et les théories ordinairement opposés. La visée étant de prendre en compte l’effet des discours sur les pratiques : comment les discours si prégnants sur la gouvernance territoriale se traduisent-ils dans les pratiques ? Le programme de recherche tracé par les directeurs de l’ouvrage consiste à étudier la gouvernance territoriale, érigée en concept, au double prisme de ses usages discursifs (définitions) et de ses usages sociaux (les pratiques : dynamiques stratégiques et organisationnelles) afin d’en apercevoir les effets de réalité.
12 Cette tâche s’inscrit dans la continuité d’autres recherches que les coordinateurs de l’ouvrage avaient auparavant entrepris dans deux numéros spéciaux. Celui, d’une part, coordonné par Vincent Simoulin (avec Wanda Capeller) pour la revue Droit et société qui était consacré à « la gouvernance : une approche transdisciplinaire » (n° 54, juin 2003). La gouvernance, considérée à la fois comme conceptuelle et comme programme de recherche, apparaissait comme un nouveau paradigme de l’action publique dont l’étude requérait de briser certaines frontières disciplinaires. D’autre part, celui que Romain Pasquier et Julien Weisbein avaient piloté pour la revue Politique européenne et qui portait sur « l’Europe au microcosme du local » (n° 12, 2004). Ils analysaient la gouvernance à travers le prisme de ses usages sociaux et interrogeaient les façons dont les acteurs comprenaient, mettaient en œuvre les mécanismes de gouvernance et la réalité de cette dernière. Le pari théorique et empirique de l’ouvrage étudié consiste à articuler ces deux perspectives.
13 Un des maîtres d’œuvre (V. Simoulin) reconnait en introduction que la dimension polysémique du « concept » de gouvernance ne se limite pas à sa seule définition (« nulle définition pure », « nul bornage conceptuel indépassable », pp. 22 s.) mais tient également à ses usages. Plutôt que de regretter et de chercher à dissiper le flou de la notion, plutôt que de dénoncer l’usurpation du « concept » par les acteurs locaux, les auteurs font de la diversité des discours, des pratiques et des théories que recouvre le terme, l’une de ses propriétés constitutives. Toute l’adresse des directeurs de l’ouvrage est d’avoir fait de cette polyphonie, voire cacophonie, intrinsèque à la notion de gouvernance l’élément central de leur questionnement. Même si les auteurs considèrent qu’il n’y a pas de définition commune et partagée de la gouvernance territoriale, ils notent cependant qu’il existe une unité sous-jacente à cette diversité. Selon eux, le « concept » de gouvernance territoriale prend acte du fait que les acteurs locaux sont de plus en plus amenés à développer des stratégies dans un environnement de plus en plus complexe où il leur faut de plus en plus tenir compte des intérêts de leurs « interactants » (pp. 16 s.), ce qui se traduit par des pratiques croissantes de négociation et de participation participant à la construction sociale du territoire. La préoccupation des directeurs de l’ouvrage rejoint celle de Patrick Le Galès lorsque celui-ci définit en 1995 la « gouvernance urbaine » dans son article « Du gouvernement des villes à la gouvernance urbaine » paru dans la Revue française de science politique, au sens où le sujet qui attire l’attention de chacun est celui des modes de constitution d’un acteur collectif (le territoire pour les uns, l’urbain pour l’autre) dans un contexte nouveau (ouverture et interdépendance des milieux décisionnels). Afin de nourrir ce questionnement, des pistes sont proposées par des chercheurs issus de disciplines différentes qui étudient des territoires variés et multiplient les angles d’approche sur les dynamiques sociales liées à la gouvernance territoriale. L’intérêt de la plupart des contributions de cet ouvrage est de prendre au sérieux le succès multiforme de la notion de gouvernance territoriale. Plus qu’un mot ou qu’un concept « valise », elle recèlerait une fonction d’ordre et de ralliement pour les acteurs locaux. L’ouvrage se compose de trois parties qui diffèrent à la fois sur le plan des thématiques, des résultats mais également de l’échelle d’observation.
14 Intitulée « Grammaire et lexiques », la première partie regroupe les deux contributions les plus théoriques, résultats d’une perspective d’analyse macroscopique et macrologique. Elle vise à éprouver les différences de définition entourant le « concept » de gouvernance territoriale selon les disciplines et les auteurs, mais aussi à découvrir l’intérêt des conditions intellectuelles qu’elles autorisent. Jacques Caillosse nous montre comment la gouvernance a investit la scène juridique et reconnaît que celle-ci à travers l’instrumentation économique du droit (« gouvernementalité libérale », p. 63) alimente un certain « réagencement juridique de l’ordre social » (p. 64). La contribution très théorique de Robert Jessop ambitionne d’enrichir l’économie politique en prenant en compte la culture et plus particulièrement le caractère sémiotique que revêt toute relation sociale afin de cerner ce que la gouvernance apporte aux interactions économiques, politiques et sociales.
15 La deuxième partie de l’ouvrage s’intitule « Les incarnations inaccomplies de la gouvernance ». Trois monographies territoriales et sectorielles sont présentées : Michel Cattla analyse la construction d’un accord sur la réduction du temps de travail dans l’artisanat dans le département du Tarn, Thomas Hélie la construction d’une médiathèque et les politiques culturelles dans la ville de Toulouse et Anne-France Taiclet les politiques de reconversion et de développement économique dans la région Bourgogne. Malgré la pluralité des objets et des terrains retenus, les études s’entendent pour signaler des décalages notables entre les principes supposés et le fonctionnement concret des dispositifs mis en place au nom de la gouvernance qui s’accompagne de hasards, de polémiques, etc.
16 La troisième partie intitulée les « usages victorieux » propose quant à elle trois études de cas que l’on pourrait situer à un niveau d’analyse intermédiaire. Elle montre que gouvernance et démocratisation n’agissent pas de concert, s’interroge sur les dispositifs d’expertise et leurs conséquences ainsi que sur les effets peu visibles des processus que recouvre la gouvernance. La contribution d’Antoine Goxe nous apprend que les normes internationales sur le développement durable (référence à la notion de « participation », de « gouvernance ») fournissent localement pour certains acteurs une autorité pour peser sur les choix publics. Pour Stéphane Cadiou, le discours sur la gouvernance apparaît à la fois comme ressource, comme vecteur de légitimité et comme source de recomposition de l’institution municipale et des réseaux d’experts. Enfin, Sébastien Ségas conclut cette troisième partie en analysant la façon dont les guides de la gouvernance, « grammaire de la gouvernance » (pp. 191 s.), imposent une norme de partenariat et de concertation conduisant à une redéfinition de la place et du rôle du politique. Les élus devenus animateurs et interconnectés entre eux tireraient alors la justification de leur action et raffermiraient ainsi leur domination.
17 La majorité des contributions font état du caractère rassembleur et déconflictualisé de la rhétorique de la gouvernance pour mieux saisir les dynamiques et les limites pratiques. La gouvernance est présentée comme un récit avec des effets, des auteurs et des diffuseurs. Il ressort des différentes contributions que les élus territoriaux sont les acteurs clés des dynamiques ascendantes de gouvernance.
18 En conclusion de l’ouvrage, R. Pasquier et J. Weisbein insistent sur la dialectique entre le mou (absence de définitions partagées, flou constitutif du « concept ») et le dur (utilisation de nouvelles techniques juridiques, de nouveaux instruments, d’une nouvelle grammaire d’action publique ; nouveaux territoires du leadership et de la domination ; reconfiguration contemporaine du rôle de l’État) qui semble caractériser les usages de la notion de gouvernance. Bien qu’apparemment contradictoires, ces deux dimensions seraient entremêlées, rassemblées dans et par le concept. La gouvernance territoriale envisagée dans cet ouvrage sert de grille de lecture, tant pour les chercheurs, qui s’en servent pour construire leur objet, que pour les acteurs de l’action publique qui la mobilisent pour donner sens, légitimité et ordre à leurs pratiques. La gouvernance révèle donc plusieurs visages : elle est caractérisée par une tension entre solide et labile et entend être à la fois une référence d’action et une catégorie d’analyse. N’est-il pas de fait difficile de la regarder en face ? Ne s’agit-il pas là d’une notion trop plastique, s’adaptant à des usages trop hétérogènes, pour que l’on puisse l’élever au rang de concept ? Ne s’apparenterait-elle pas davantage à une notion, tout au plus à un concept de second ordre, ou de moyenne portée ? Max Weber nous invitait à la vigilance lorsqu’il récusait les théories qui établissaient une stricte correspondance entre les concepts et le réel. Pour le sociologue, le concept n’est aucunement une copie du réel, mais une synthèse mentale, un idéaltype[1] [1] Max Weber, Essais sur la théorie de la science (1904, 1917),...
suite.
19 La thématique de la gouvernance ne serait-elle pas plutôt un habillage idéologique qu’un concept ayant une valeur heuristique ? Elle recèlerait un certain potentiel en termes d’instrumentalisation et d’utilisation idéologique. Dès lors que la notion de gouvernance encourage de façon détournée la reproduction de l’ordre politique local par le repositionnement des élus locaux au centre de la régulation politique, sa nature ne relèverait-t-elle pas plutôt de l’idéologie ? Ne participerait-t-elle pas des mêmes mécanismes que la notion de mixité sociale, de participation ou de développement durable, c’est-à-dire, permettre (grâce à son caractère consensuel) aux dirigeants d’ôter aux questions leur charge politique et polémique ? Peut-être que l’une des raisons pour laquelle on persiste à doter la gouvernance d’une forte valeur heuristique demeure dans le fait qu’elle détiendrait une fonction « thérapeutique » au sens où elle vient accompagner la remise en cause de la conception de l’ordre étatique dont l’image fait encore dans notre imaginaire figure de loi, d’autorité et de père[2] [2] Jean-Pierre Gaudin, Pourquoi la gouvernance ?, Presses...
suite.
20 Néanmoins, malgré son faible ancrage épistémologique, la notion de gouvernance représente une piste incontournable à explorer pour expliquer les formes contemporaines et les transformations (mais aussi les permanences) de l’État et de l’action publique. Là réside tout l’intérêt de cet ouvrage.
21 Sophie Chediac
22 CEPEL - Université Montpellier I
Jean-Louis Briquet Mafia, justice et politique en Italie L’affaire Andreotti dans la crise de la République (1992-2004) Paris, Karthala, 2007, 390 pages
23 L’intelligence de l’Italie ne cesse d’être encombrée de stéréotypes culturalistes et de clichés éculés sur les singularités d’une nation pas comme les autres. Les topiques de l’énigme et du mystère inscrivent trop fréquemment encore le pays, son histoire contemporaine et sa vie politique dans une sorte de complaisance interprétative, mélange de paresse sociologique et d’aventurisme théorique. Ces précautions d’usage une fois dites, il n’en demeure pas moins vrai que la démocratie italienne connait aujourd’hui de profondes tensions où se combinent certains traits structurels et de récentes dynamiques déstabilisatrices. L’antipolitique gagne du terrain frayant la voie aux accents populistes, la dérision contestataire conforte un discours vertuiste et l’ombre de l’homme fort plane dans les sondages qui régulièrement témoignent de la virulence des déceptions et des exaspérations.
24 L’ouvrage de Jean-Louis Briquet vient donc à point nommé pour nous proposer, à travers l’analyse minutieuse de l’affaire Andreotti, un éclairage sur l’écroulement de la Première République italienne. Au début des années 1990, s’est enclenché un processus à la fois intense et brutal, que personne n’avait réellement deviné, et qui allait finir par emporter un ordre politique presque quinquagénaire. Soit près de quinze années d’une formidable crise qui vit le monde judiciaire s’attaquer à la mafia politique, aux enchevêtrements complexes de la criminalité organisée et des institutions officielles, entraînant la chute du régime et l’arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi. Quinze années au cours desquelles les Italiens vécurent au rythme des dénonciations, des scandales, mais aussi des appels au sursaut et à la régénération, quinze années pendant lesquelles enfin les élites politiques se trouvèrent au cœur d’une tourmente inédite orchestrée par une magistrature morale agissant au nom d’une société lassée par les corruptions et les collusions. Si la littérature en langue italienne est déjà bien abondante sur le sujet, les lecteurs français apprécieront cette étude qui se présente à la fois comme une excellente synthèse de travaux existants et une analyse minutieuse et originale des rapports de forces qui se sont noués autour de l’affaire Andreotti jusqu’à en faire le laboratoire d’un « moment politique » rare par l’intensité des enjeux et riche en paradoxes quant aux effets provoqués.
25 Jean-Louis Briquet inscrit d’emblée sa problématique dans le cadre d’un révisionnisme de la littérature « méridionaliste » qui a fait de la mafia l’une des expressions de la dégradation et de l’arriération civique de l’Italie du sud. Tout un ordre de discours, politiques et journalistiques, folkloristes et savants, se serait ainsi constitué au fil des ans pour imposer une « orthodoxie interprétative »[3] [3] Ainsi qu’en témoignent également les lieux communs savants...
suite. Ce récit dominant continuerait à offrir ses horizons de sens aux événements les plus récents et à peser sur les analyses académiques des mutations en cours de la démocratie italienne. L’inculpation d’Andreotti pour complicité avec Cosa Nostra, en mars 1993 offre l’occasion à Jean-Louis Briquet de marquer sa différence par rapport à une lecture étiologique principalement argumentée par les idées de la dégénérescence de la partitocratie, elle-même conçue comme l’illustration des pathologies de la vie publique italienne, et de manière plus générale par « une conception spontanée des mécanismes de la délégitimation politique » (p.16). L’approche de nature constructiviste s’emploie ici à privilégier les logiques et les effets de reconfiguration du jeu politique italien et à ranger la crise des élites nationales et locales dans le cadre d’une « conjoncture exceptionnelle d’ouverture des opportunités politiques, qui a offert à des individus et à des groupes aspirant à la relève des élites anciennement installées des chances inédites pour accéder au marché des postes électifs et les arènes politico-institutionnelles » (p.21). Un ensemble de mobilisations congruentes menées conjointement par les juges anticorruption, des promoteurs de la rénovation et des prétendants à la succession des élites traditionnelles, sont ainsi parvenues à dissoudre les soutiens du régime et à favoriser aussi bien le recyclage d’anciennes formations exclues du jeu démocratique, que l’émergence d’outsiders jusqu’alors étrangers au monde des professionnels de la politique. L’un des intérêts majeurs de ce livre consiste donc dans ce travail de déconstruction des mises en récit de l’événement politique où l’héroïsation de l’intrigue prend l’habitude de mettre en scène des minorités éclairées (militants politiques et associatifs, intellectuels lucides et magistrats intègres) unies dans le combat pour la sauvegarde de l’État de droit et la défense de la moralité publique. Cette problématique du désenchantement, féconde dans ses volontés d’aller voir au-delà des phénomènes sournoisement naturalisés et des « herméneutiques traditionnalistes », permet certes assez classiquement au chercheur lui-même d’endosser à son profit la posture héroïque du maître en désensorcellement. Elle présente surtout l’inconvénient de marquer d’un soupçon ontologique tout fait social pour n’en retenir que la polyphonie des représentations et des constructions discursives, au risque dès lors de transformer l’histoire en un théâtre d’ombres.
26 Jean-Louis Briquet parvient à conjurer la plupart de ces dangers en « tenant » fermement l’économie de l’affaire Andreotti, en sachant notamment rappeler les différentes temporalités qui s’y conjuguent, en insistant sur les événements inducteurs et en restituant avec un réel bonheur d’écriture tous les ressorts de ce drame exemplaire. La première partie de l’ouvrage s’intéresse à la fabrication judiciaire de l’affaire en se concentrant plus particulièrement sur la nouveauté que constituait l’intervention de la magistrature dans un domaine qui était resté précédemment à la périphérie de son champ d’action : celui du niveau politique de la mafia. Jusqu’alors, les aspects politiques des activités mafieuses n’avaient en effet pas donné lieu à des poursuites pénales spécifiques. Que se passe-t-il au début des années 1990 pour qu’un nouveau paradigme juridique s’impose ? J-L. Briquet analyse ce changement comme l’expression d’un « coup » politique mené par des magistrats qui, profitant d’une structure d’opportunité qui s’offrait à eux sur fond de recrudescence de la violence mafieuse et d’expansion des mouvements protestataires contre le régime, vont réussir non seulement à « pénaliser » les demandes sociales de moralisation de la vie politique mais aussi à « politiser » les activités litigieuses en pointant les complicités de la Mafia avec certains segments de la société légale. Ce travail de requalification dans les catégories du droit n’avait pas pour effet de « révéler » des choses inédites ou secrètes mais offrait aux magistrats une double opportunité : tout d’abord, faciliter les actions répressives sur les relations externes de la mafia ; ensuite, gagner en autorité en incarnant et consacrant la dynamique sociale des condamnations morales et politiques du régime. C’est là l’un des aspects les plus pertinents de la démonstration de Jean-Louis Briquet : l’émergence de nouveaux entrepreneurs critiques de la politique officielle, porteurs de revendications culturelles et sociales auxquelles les formations installées étaient, selon eux, incapables de répondre crée un espace pour le non seulement pour le militantisme moral et la « revitalisation des énergies citoyennes » mais aussi en faveur d’une juridicisation de cette « rébellion civile » et la fabrication d’un récit judiciaire du complot politico-mafieux, c’est-à-dire d’un discours à la fois socialement recevable et pénalement traduisible.
27 Dans une seconde partie, l’auteur suit avec finesse le processus qui conduit la magistrature, à partir de son foyer palermitain, à endosser le rôle de garant de l’État de droit et de la probité collective et donc à intervenir dans ce champ très composite et compétitif des grands prêtres de l’opprobre. Mais en garantissant juridiquement la protestation morale, les magistrats ont ouvert la voie à une critique radicale de la politique, offrant leurs chances historiques à des candidats au renouvellement des élites, à des nouveaux venus porteurs d’un message de changement et hérauts d’une antipolitique présentée comme vertueuse et régénératrice. Des figures de la nouveauté se sont ainsi imposées dans le sillage des grands procès qui contribuaient à lessiver la politique à l’ancienne. Jean-Louis Briquet, reprenant en cela une partie des conclusions déjà formulées par Antoine Vauchez[4] [4] Vauchez A. , L’institution judiciaire remotivée. Le processus...
suite, montre bien le paradoxe de savoir-faire judiciaires précédemment constitués, d’usages de la procédure déjà validés bénéficier d’une contingence nouvelle, d’une fenêtre de possibilités d’action inédites offertes aux opérateurs de justice. La chute de la République italienne apparaît ici comme une très belle illustration des conflits de temporalité qui dessinent l’ordinaire historique des dynamiques politiques. C’est d’ailleurs un revirement de conjoncture, un reflux du consensus qui permet à un nouveau récit de se faire entendre et de progressivement s’imposer, le procès des procès, l’accusation des accusateurs. Les conclusions mi-figue mi-raisin de l’affaire Andreotti (acquittement mais publicité donnée à nombre de preuves des collusions) témoignent de cette brutale dévitalisation des charges critiques, de la rapide démonétisation des potentialités morales des mobilisations, et du succès des stratégies menées par les nouvelles élites, récemment élues, de siffler la fin de la partie dans une sorte de Thermidor à l’italienne. On regrettera que l’analyse soit ici un peu trop rapide et ne montre qu’à grands traits le travail subtil de « détricotage » de la légitimité des discours moraux. Se met en effet en place une entreprise de soupçon systématique à l’encontre du leadership moral de la magistrature : le juge devient un inquisiteur, habité par des ressentiments idéologiques, le retour du politique, mené bien entendu par les élus de Forza Italia, mais aussi venus d’horizons plus larges, s’effectue dans la dénonciation des usurpateurs et à travers un retournement de la logique accusatoire. On aurait souhaité que l’auteur s’attarde davantage sur la capacité du système italien à digérer ce formidable moment de catharsis pour en revenir à un mode plus ordinaire de gestion de la crise. Il est vrai que ce « tout ça pour en arriver là » peut étonner et favoriser le retour des explications fatalistes incriminant les déficiences de la conscience civique d’une Italie éternellement vouée à demeurer ce « pays sans vérité » qu’évoquait Leonardo Sciascia. Jean-Louis Briquet les réfute très justement au nom d’un autre récit dont l’unité de temps n’est plus celle des « arriérations culturelles », mais celle des coups politiques et des effets de conjoncture.
28 L’une des grandes réussites de ce livre est en effet de parvenir à nous montrer le rôle et la responsabilité de chaque acteur dans le déroulement de cette crise majeure de la politique italienne. C’est ainsi dans le cadre d’itinéraires complexes, d’abord autonomes, entamés depuis déjà de longues années, que les institutions de la justice et de la partitocratie fabriquent la partition que l’événement leur commandera de jouer. Situé dans cette perspective de long terme, le crépuscule de la Première République italienne apparaît sous un jour différent. Il vient en quelque sorte consacrer des logiques en cours, qui voient d’un côté le champ de la justice parvenir au terme d’un processus d’accumulation de ressources matérielles et symboliques qui seront progressivement investies dans les enquêtes sur la corruption politique, et de l’autre des tensions au sein de l’espace politique qui enregistre l’épuisement du leadership démocrate-chrétien, le vieillissement des élites traditionnelles et l’émergence encore désordonnée d’appels à régénérer la vie politique italienne. On peut néanmoins se demander si une telle sociologie des opportunités politiques, si prompte à repérer les rythmes courts, à percevoir les rencontres, les configurations instables où les acteurs semblent croiser leurs destins réciproques pour en faire une lucarne historique, ne gagnerait pas à s’interroger plus longuement sur l’articulation entre ces stratégies d’acteurs et les matrices socio-culturelles de la confiance/défiance, du crédit/discrédit, de l’indifférence/engagement dont les usages politiques tendent également à se transformer dans une société moderne. A trop vouloir agiter le chiffon rouge du fixisme des récits traditionnels, on en vient à croire qu’ils imposent imperturbablement leurs schèmes cognitifs à des sujets passifs, alors que bien souvent ces mises en intrigue font elles-mêmes partie de l’histoire en cours, comme les objets d’un formidable travail de réappropriation, de dénégation, de traduction, bref de jeu permanent.
29 Michel Hastings
30 CEPEN - Institut d’études politiques Lille
Notes
[ 1] Max Weber, Essais sur la théorie de la science (1904, 1917), Pocket, Paris, 1992.
[ 2] Jean-Pierre Gaudin, Pourquoi la gouvernance ?, Presses de Sciences Po, Paris, 2002, p. 124.
[ 3] Ainsi qu’en témoignent également les lieux communs savants défendus par une certaine sociologie politique, voir Roux C., « En attendant Putnam. La ‘culture de défiance’ italienne dans la science politique américaine de l’après-guerre : l’œuvre d’Edward C. Banfield », Revue internationale de politique comparée, Volume 10, n°3, 2003, pp. 463-476.
[ 4] Vauchez A., L’institution judiciaire remotivée. Le processus d’institutionnalisation d’une nouvelle justice en Italie (1960-2000), Paris, LGDJ, 2004.
PLAN DE L'ARTICLE
- Felia Allum Camorristi, Politicians and Businessmen The Transformation of Organized Crime in Post-War Naples Leeds, Northern University Press, 2006, 247 pages
- Romain Pasquier Vincent Simoulin, Julien Weisbein (dir.) La gouvernance territoriale Pratiques, discours et théories Paris, LGDJ, 2007, 235 pages
- Jean-Louis Briquet Mafia, justice et politique en Italie L’affaire Andreotti dans la crise de la République (1992-2004) Paris, Karthala, 2007, 390 pages
POUR CITER CET ARTICLE
« Comptes rendus », Pôle Sud 2/2007 (n° 27), p. 161-171.
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