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Pôle Sud

2009/1 (n° 30)

  • Pages : 160
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782853997195
  • Éditeur : ARPoS

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En décembre 2004, Alain Juppé est condamné par la Cour d’appel de Versailles à un an d’inéligibilité et quatorze mois de prison avec sursis pour l’affaire des emplois fictifs du RPR. Disgracié, presque banni, il trouve refuge au Canada le temps de l’année scolaire 2005-2006. C’est peu de dire que ce départ, presque précipité, s’effectue pour l’intéressé dans des conditions difficiles. Il doit d’abord essuyer la fronde des enseignants de l’UQAM (université du Québec à Montréal), avant de trouver finalement refuge à l’ENAP (Ecole Nationale d’Administration Publique) de Montréal. La presse fran çaise parle d’exil et ne manque pas de se faire l’écho du « vif débat, relayé par la presse locale, dans le milieu universitaire québécois » (Le Monde, 23/02/2005). Même à des milliers de kilomètres, l’homme est-il à ce point devenu indésirable ? Ne doit-il son salut qu’à sa « profonde relation d’amitié » avec le maire de Québec ?

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Un an plus tard, Alain Juppé est de retour à Bordeaux. Bien accueilli par ses amis politiques, il retrouve sans difficulté son fauteuil de maire, après avoir obtenu des conseillers municipaux qu’ils démissionnent collectivement, ce qui provoque une nouvelle élection. Début octobre 2006, il est facilement élu dès le premier tour, avec 56% des voix, améliorant même son score de 2001. En 2008, il confirme ce retour avec un score semblable (56%) obtenu là encore au premier tour, et avec un taux de participation sensiblement supérieur (61% contre 45% en 2006).

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Même si cette présentation accélère et simplifie les choses [1][1] Elle fait l’impasse sur l’échec aux législatives de..., nul doute que le voyage au Canada a permis à l’ancien Premier ministre un rétablissement spectaculaire. S’il est trop tôt pour évaluer celui-ci, il faut convenir que le détour par l’étranger lui a été profitable. Est-ce la seule force de l’absence ? Le silence et la sous-exposition médiatiques peuvent constituer, en politique, une stratégie très efficace, peu importe qu’ils soient intentionnels ou subis. La vie politique française est riche en come-back et en virginités retrouvées [2][2] On peut ici invoquer les figures classiques de Clémenceau,.... Alain Juppé a su se faire oublier, laisser passer l’orage. Pourtant, une analyse fine de son exil montre qu’il n’a pas totalement joué la carte de l’absence. Animant un blog très couru, maintenant le contact avec les journalistes et le milieu politique, il ne s’impose qu’un devoir de réserve relatif. De même met-il en scène avec beaucoup de soin son retour, en publiant un ouvrage intitulé : France, mon pays, Lettres d’un voyageur (Robert Laffont, 2006), ouvrage lui-même fortement médiatisé [3][3] Le livre est composé d’une succession de lettres ouvertes.... En travaillant à partir de ces trois sources (le livre, le blog, les commentaires dans la presse française), on peut envisager le processus de retournement du stigmate par lequel un exil symboliquement dévalorisé en bannissement se trouve sublimé jusqu’à consti-

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tuer une expérience étrangère de grande valeur, elle-même condition d’un retour « par en haut » à la vie politique. Punition subie, le voyage devient expérience choisie ; le retrait n’est plus expulsion hors du jeu mais condition d’un regard surplombant sur celui-ci [4][4] Il ne s’agit en aucune manière ici de prétendre « expliquer »....

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Le discours d’exil de l’ancien Premier ministre se développe en deux temps. Le détour par le Canada s’analyse d’abord comme détour « par en bas » : il constitue pour l’ancien second personnage de l’État une épreuve douloureuse faite de renoncement et d’humilité, sinon d’humiliation. Mais il est aussi prétexte à renouer avec les choses simples de la vie de famille et de la vie professionnelle ordinaire. Il est donc une occasion de renouer avec la réflexion politique de base, loin des jeux politiciens. Amorçant un retour à la politique, Alain Juppé emprunte à cette occasion au registre de la légitimité de proximité. C’est paradoxalement sur cette posture que l’ancien maire de Bordeaux s’appuie pour tenter, dans un second temps, une « remontée en généralité ». La distance géographique vaut alors gage d’objectivité, selon une symbolique classique du surplomb. Jouant de la démarche comparative, il adopte la posture tocquevilienne en un très audacieux voyage aller-retour qui lui permet de prétendre voir la vérité des deux pays. Au total, le détour par l’étranger permet donc de jouer des deux formes aujourd’hui dominantes de la légitimité politique : la légitimité d’en bas, celle que confère le fait d’être un individu ordinaire au contact de la vraie vie ; la légitimité d’en haut, celle, classique, du visionnaire ou de l’homme d’État, légitimité qui autorise à parler en surplomb de la société et du monde-comme-il-va [5][5] Il va sans dire que nous ne considérons ici les catégories....

Détour par en bas : l’exil comme retour à la case départ

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L’ancien Premier ministre a d’abord l’exil humble. La carrière politique est faite de hauts et de bas, ici c’est clairement la seconde thématique qui est privilégiée. D’abord, Alain Juppé est confronté à l’en bas symbolique du bannissement. Il traverse une épreuve qui le met à terre. Puis c’est cet autre en-bas, déjà plus ambigu, celui de la vie ordinaire à laquelle il est de fait condamné.

Une épreuve de rédemption

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Le détour est d’abord bannissement. Alain Juppé évoque dans son livre la succession des épreuves traversées : procès, condamnation, « longue et terrible épreuve judiciaire » (p. 25), « feu médiatique (…) insupportable » (p. 10)… Le départ pour le Québec relève de la fuite précipitée : « Je garde au cœur la blessure de mon départ obligé en décembre 2004 » (p. 222). L’arrivée au Canada n’a rien de triomphante : « maison inconnue », « réfrigérateur vide » (p. 9). Les médias se déchaînent : « l’hallali est sonné (…), de tous côtés se déchaînent les meutes » (p. 25). Libération ironise : « il pourra se livrer à sa tentation de Québec dès le mois d’août » (26 février 2005) [6][6] Allusion à l’ouvrage La tentation de Venise, dans lequel.... Les amis d’antan sont loin « Ce matin, note-t-il dans son blog, j’aimerais être à Paris auprès de Jacques Chirac » (blog, 3/09/2005). La privation du droit de vote est une sanction particulièrement cuisante pour un homme dont la vie a toujours été marquée par la politique : il évoque la « souffrance d’être privé du droit de [participer à la campagne référendaire] » (p. 132). Ou, dans son blog : « Aujourd’hui, pour la première fois de ma vie d’homme, je ne peux pas voter. Souffrance » (Libération, 17/06/2005). Il assiste impuissant aux épreuves que traverse la société française : lui, l’homme d’action est condamné à la paralysie qui accompagne la contemplation de la « souffrance à distance » (Boltanski, 1993).

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Pointe également l’amertume d’être loin de Bordeaux, la ville à laquelle il estime avoir tant donné, mais aussi la ville de ses racines. La nostalgie de l’exilé affleure dans l’évocation de la côte landaise : « j’ai passé toutes mes vacances d’enfant et d’adolescent sur cette côte » (p. 153). Le voilà seul avec ses souvenirs glorieux : « Quand Chaban a évoqué, pour la première fois avec moi, sa succession à Bordeaux, j’ai d’emblée vécu cette perspective comme un retour aux sources. À mes sources » (p. 219). C’est maintenant qu’elles lui sont interdites qu’il évoque les « joies inoubliables » de la politique : « porte-à-porte, des soirées entières, dans les tours HLM » (p. 30). Ou bien, à ses débuts, « toutes ces occasions de contact et de dialogue, direct, d’homme à homme, sans huissier à chaîne ni collaborateur de cabinet. La vraie vie politique, quoi ! » (p. 30). Banni, privé de politique, celui que les journalistes appellent souvent « l’exilé de Montréal » (Le Monde, 7/07/2006) est confronté aux affres de la disgrâce. « Même à l’Elysée son étoile a pâli » (Libération, 17/06/2005). « Cet éloignement signe-t-il le début d’un retrait définitif de la vie politique ? » (Libération, 17/06/2005). L’ouvrage publié par Alain Juppé porte trace d’un dénigrement de soi qui traduit l’ébranlement du personnage : « Quel était donc ce personnage imbuvable que me renvoyaient les écrans ? ‘Insensible, dur, arrogant’, etc. (…).

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Il fallait rompre, respirer, partir » (p. 10). L’évocation de toutes ces épreuves a clairement pour fonction d’attirer la sympathie du lecteur sur celui dont on a pu dire au moment de sa condamnation qu’il avait, en tant que président du RPR, porté le chapeau. Fusible loyal de Jacques Chirac, bouc émissaire consentant… Si le livre n’évoque pas directement le procès, celui-ci est bien présent comme élément essentiel de l’épreuve qu’a dû traverser Alain Juppé.

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Pour cet homme victime d’une « addiction à la chose publique » (Libération, 17/06/2005), l’épreuve consiste donc aussi à renouer avec la vie ordinaire. En ce sens, le détour par l’étranger est d’abord retour à la case départ. Derrière la symbolique apparente de l’horizontalité (mobilité France-Québec) se profile en réalité une symbolique de verticalité (mobilité descendante du statut de Premier ministre à celui d’individu presque ordinaire). On ne serait pas très loin d’une rhétorique du déclassement, si l’intéressé n’était attentif à sublimer sa nouvelle condition. La femme d’Alain Juppé feint de se réjouir d’avoir fui « loin du microcosme politico-médiatique français, dans le confort ordinaire d’une vie simple et anonyme » (Isabelle Juppé, p. 238). Mais la presse ironise sur ce retour à la case départ : « Alain Juppé, sa femme Isabelle et les deux filles du couple, Clara et Charline, habitent une petite maison en brique orange (…). “Monsieur Juppé est discret, c’est quelqu’un de simple, assure une voisine (…). Il fait lui-même ses courses au magasin de fruits et légumes”. Ils ont l’air bien ici » (Le Parisien, 23/03/2006). Déclassés ? En tous cas sûrement déphasés : « Le week-end, ils vont se promener en famille ou assistent au match de hockey sur glace au Centre Bell (…). “Ils n’y connaissent pas grand-chose, mais ça a l’air de leur plaire”, sourit un employé du stade » (Le Parisien, 23/03/2006). L’épreuve d’humilité que subit l’ancien Premier ministre l’oblige à une bonne volonté de tous les instants. « Les débuts ont été difficiles » (Le Parisien, 23/03/2006). A l’université, il doit faire ses preuves, car il est confronté à des étudiants dont certains n’ont « jamais entendu parler d’Alain Juppé » (Sud-Ouest, 1/09/2005). Même posture dominée dans le rapport à la langue, qui le désarçonne souvent.

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Au fil de ces épreuves, la thématique de la rédemption l’emporte progressivement sur celle de la culpabilité. L’exil n’est pas pure sanction ou simple bannissement. Il est épreuve, passage douloureux mais passage obligé pour un possible retour en France et en politique. On peut lire de la sorte les considérations sur les difficultés du climat, de + 40°C au mois d’août 2005 à - 40°C en plein hiver. Épreuve physique par laquelle le banni expie sa faute ? Sans compter bien sûr les humiliations du disgracié arrivant dans une « maison inconnue », avec on l’a dit un « réfrigérateur vide » (p. 9). En multipliant au fil du récit les notations de détail sur les lieux (numéros de routes, noms de rue, etc.), Alain Juppé (et sa femme) donnent à voir le retour à la réalité qui est au principe de l’épreuve qu’ils doivent accomplir. La litanie des noms propres suscite peut-être, comme dans les romans de Modiano, une nostalgie, mais le procédé rappelle tout autant « l’effet de réel » des romans réalistes : attester la réalité de l’épreuve subie, démontrer que l’ancien Premier ministre de la République s’est vraiment soumis aux épreuves de l’ordinaire. Ce que démontrent encore ses emprunts au vocabulaire québécois, exhibés comme autant de signes d’une bonne volonté linguistique. « C’est pas si pire » (p. 43), « tombé en amour » (p. 64), « clavarder » (p. 192), « les hambourgeois » (p. 109)… L’homme a joué le jeu de la socialisation consentie, il s’est adapté, il a changé. Il a payé.

À la reconquête d’une légitimité : le détour par la proximité

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Il ne suffit pas d’expier sa faute en se soumettant à des épreuves de dégradation symbolique. Il faut aussi, pour transformer le détour québécois en ressource, renouer avec des formes plus positives et plus distinctives de légitimité politique. La plus accessible est celle qui se fonde sur la proximité. Elle est dans l’air du temps (Le Bart et Lefèbvre, 2005). Mais surtout, elle est par excellence la légitimité revendiquée par les entrants (ou, comme ici, les rentrants), ceux qui n’occupent pas (ou plus) de positions institutionnelles et qui ont intérêt à brouiller l’ordre classique des grandeurs politiques. Judiciairement et politiquement défait, Alain Juppé a intérêt à jouer la carte du ressourcement politique par la valorisation du terrain, de la proximité, du quotidien, du contact avec les « vrais » gens. L’épreuve du retour à l’anonymat de la vie ordinaire n’est donc pas seulement prix à payer pour effacer une faute. Elle est aussi détour par une forme alternative de légitimité ou de grandeur politique [7][7] Sur la façon dont la légitimité de proximité s’inscrit.... Du coup, l’épreuve est requalifiée : elle n’est plus (ou plus seulement) souffrance expiatoire ; elle est aussi ressourcement. L’ouvrage entremêle un temps les deux registres, mais le second éclipse finalement le premier.

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L’exil est prétexte à ressourcement. À redépart. D’abord sur le terrain familial. Alain Juppé écrit : « Ce fut une année heureuse (…). Grâce au ressourcement personnel et familial qu’elle nous apporta » (p. 11). Le livre multiplie les anecdotes donnant à voir une vie de famille simple, harmonieuse et sereine. Il s’ouvre sur une lettre de l’auteur à ses enfants, et se ferme sur un post-scriptum signé de sa femme. Evoquant « le goût de saisir chaque jour » (p. 234), Isabelle Juppé y écrit : « Nous avons réappris le goût des saisons » (p. 232).

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Effet du climat ? de l’anonymat retrouvé ? Le livre multiplie les références à la « sérénité ». « Toute la famille est sous le charme de Montréal » (blog, 27/08/2005). Le contraste est extrême entre les turbulences de la vie en France et la douceur de la vie québécoise. Alain Juppé ne voit dans la seconde que « gentillesse spontanée et absence d’agressivité » (p. 12). « Il régnait partout une décontraction qui nous déconcertait souvent, tant nous étions habitués, en France, à vivre dans le stress » (p. 42). L’hiver canadien comble son « grand besoin de retour au calme » (p. 9), son désir profond de « respirer » (p. 10). Aux souffrances de l’exil se substituent les charmes des grandes vacances.

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L’expérience canadienne n’est pourtant pas réductible à une longue plage de ressourcement personnel et familial. Elle est aussi retour aux fondamentaux de la vie sociale, sinon de la vie politique. L’ancien Premier ministre, habitué à décider et à être écouté, fait l’apprentissage du retour à la posture d’écoute et d’échange. Cette inversion des rôles n’est pas seulement épreuve d’humilité. Alain Juppé succombe au charme des interactions ordinaires, rencontres fortuites, discussions légères, débats désintéressés. Il lit la presse, regarde la télévision, assiste à des conférences, prend le temps de s’intéresser. Traversant en voiture les Rocheuses, étonné de voir des milliers d’arbres morts, il choisit de se renseigner sur les causes de cette anomalie (p. 160). Profitant de « la liberté de parole qui est désormais la [sienne] » (p. 20), il va à la rencontre de ceux qui deviennent bientôt ses « amis de Montréal » (p. 43). Il trouve chez les Québécois « une extrême gentillesse, une vraie disponibilité, une bonne humeur » (p. 42) [8][8] Sur un point au moins, le livre emprunte ici à la rhétorique.... Il découvre les joies de la communication par Internet : le blog est d’abord pour lui un moyen de communiquer sans souci des distances, ni géographiques ni sociales. Il échange avec (et se laisse interpeller par) des lycéens français en grève (p. 191). La presse parle du « libre Juppé » (Libération, 10/04/2006). Il évoque sur son blog une « passionnante discussion hier soir avec deux amis québécois à qui [il avait] demandé de [lui] expliquer la politique d’immigration de leur pays » [9][9] Le livre mobilise plus souvent (à ce stade) des récits....

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Loin de constituer une sanction, l’expérience de l’enseignement, même lorsqu’elle le confronte à des étudiants qui ignorent qui il est (et à des collègues qui ont pu ne pas s’enthousiasmer de son arrivée), vaut reconquête. Elle est l’occasion unique d’un retour à la réflexion, à la lecture, au débat intellectuel. Alain Juppé parle d’une « année heureuse où [il retrouva] aussi le temps de lire, d’écrire, de réfléchir, d’écouter » (p. 12). Il s’offre le luxe de « relire » (p. 28) Thucydide, Voltaire… et ses « auteurs grecs favoris », lui qui affirme nourrir une « vieille passion de la Grèce » (p. 39). Ces lectures sont tout à la fois retour aux fondamentaux de la vie démocratique et retour à la nature profonde du personnage, normalien et agrégé de Lettres. Ses cours portent sur des sujets directement liés à l’activité politique, puisque le thème central en est la mondialisation. Le professeur débutant va s’efforcer d’« y voir un peu plus clair » (p. 95), afin d’« essayer de comprendre l’impact de la mondialisation » (p. 93). Là encore, la posture est modeste : Alain Juppé n’est pas un universitaire professionnel, il dit beaucoup travailler, il ré-apprend la politique en reprenant les choses à leur commencement : réfléchir au monde qui nous entoure… De nouveau, le déclassement objectif est sublimé : le modeste rôle d’enseignant est requalifié en rôle politique « premier » (du fait de sa noblesse intrinsèque).

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Il ne s’agit pas pour lui de délivrer, en tant qu’ancien politique ayant acquis le statut d’homme d’État, un message universel et définitif. « Je ne venais pas en théoricien sûr de sa science », écrit-il (p. 94). Dans une lettre adressée à ses étudiants, il donne à voir une relation peu marquée par la dissymétrie professorale. « Nos échanges furent passionnants. Car il s’agissait bien d’échanges » (p. 94). « J’attendais de vous que vous réagissiez à ma vision française et européenne de la vie internationale et que vous l’enrichissiez de votre approche nord-américaine» (p. 94). Valorisant la « pédagogie interactive » (p. 94), il neutralise les statuts d’âge, pourtant très prégnants aussi bien dans le monde universitaire que dans le monde politique. « Mon année universitaire au Québec, écrit-il, m’a donné la chance de rencontrer beaucoup de jeunes » (p. 64). « Vivre au milieu des jeunes me fut, tout naturellement, source de jouvence » (p. 12). Au total, il a vécu une « année heureuse grâce à l’expérience professionnelle qu’elle [lui] permit de faire » (p. 11).

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On voit donc s’esquisser un glissement, de l’exil-rédemption à l’exil-reconquête d’une légitimité politique. Au Québec, Alain Juppé renoue avec sa personnalité profonde, avec sa condition d’homme libre, et avec les fondamentaux de son métier politique. L’épreuve a été pour lui retour salutaire à la nature (nature sauvage du Québec, nature de la politique, nature profonde du personnage). S’il a expié sa faute en subissant les épreuves imposées, Alain Juppé n’est pas pour autant transformé. Il est plutôt réconcilié avec lui-même. L’exil canadien l’a certes changé, mais ce changement est d’abord retour à lui-même. Tant et si bien que les conditions semblent remplies d’un retour à la politique. Insistant pour dire « combien [lui et les siens ont] appris au Québec » (p. 12), il finit par faire croire et faire écrire qu’il « a choisi de s’exiler » (Libération, 17/06/2005). La condamnation subie devient exilexit volontaire, le bannissement est requalifié en année sabbatique quand ce n’est pas en voyage d’étude. La rhétorique du choix souverain effectué par un homme libre se substitue à celle du condamné indésirable frappant à toutes les portes pour trouver asile. La presse se demande par exemple s’il « veut se reconvertir dans le noble métier d’enseignant » (La Nouvelle République, 24/02/2005). Alain Juppé commence à se faire désirer.

Retour par en haut : re-montée en généralité

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L’expérience canadienne n’est pas seulement profitable à l’intéressé dont elle a permis la rédemption. Elle doit aussi profiter au pays tout entier, c’est ce qui justifie le souci d’Alain Juppé de la faire partager à ses lecteurs. « À tous, écrit-il, j’ai souhaité faire partager le fruit de l’absence » (p. 12). Il évoque « ce souffle de la confiance qu’[il voudrait] rapporter, avec [lui], chez [lui], en France » (p. 122). Mais surtout, il va s’autoriser une véritable analyse de politique comparée dont il souhaite faire part à tous. L’exil lui confère distance et hauteur de vue, l’autorisant à désormais fustiger « les affirmations qu’[il] trouve très franco-françaises » (p. 119).

Comparer deux sociétés : la posture tocquevillienne

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Sans les citer, Alain Juppé s’inspire de la posture du Tocqueville de La démocratie en Amérique ou du Montesquieu des Lettres Persanes. Immergé dans une société qu’il ne connaît pas, il observe, s’étonne, compare avec ce qu’il connaît. Le récit cède la place à l’analyse comparée. Il dit avoir eu l’ambition d’« analyser ce qu’il y avait de différent, au milieu de ce peuple si proche de nous » (p. 42). Un grand nombre de sujets sont ainsi abordés à partir de cette posture à la fois comparatiste et empirique : sur la flexibilité de l’emploi, il se demande « qui croire ? » : syndicats ou représentants des patrons ? « J’ai essayé de me faire une idée de ce qui se passe au Canada » (p. 77) ; sur la question des frontières, il estime que « la relation américano-canadienne [est] éclairante » (p. 107) ; même chose sur la régionalisation : « Il faut regarder comment fonctionnent, à travers la planète, les fédérations les mieux organisées. L’évolution récente du Canada (…) est, de ce point de vue, intéressante » (p. 147). Toujours sur la régionalisation : « le Canada est, de ce point de vue, un terrain d’observation privilégié » (p. 110) ; et sur les question scolaires, lorsqu’il fait « une (…) constatation dont [il a] vérifié (…) l’exactitude à Montréal en observant [les] performances scolaires [de ses enfants] » (p. 54). Enfin les questions migratoires : « Mon séjour au Canada a beaucoup nourri ma réflexion (…). D’abord, il m’a fallu expliquer autour de moi ce qui se passait en France. Et puis, j’ai été très attentif à la situation québécoise et aux enseignements que je pouvais en tirer » (p. 200)… « J’ai pu apprécier, lors de mon séjour à Montréal, combien la pratique canadienne et québécoise est différente » (p. 197).

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Il ne s’agit pas pour Alain Juppé de succomber aux charmes exotiques d’un pays où tout serait mieux qu’en France. La posture est celle du juste équilibre, jamais celle du basculement. Il écrit : « je ne veux pas idéaliser ce qui se passe en Amérique du Nord » (p. 60). La comparaison est une démarche intellectuelle qui interdit toute asymétrie hâtive. Si l’expérience canadienne est pour lui une « chance », la source d’« images nouvelles qui vont maintenant [lui] permettre de regarder la France autrement, avec plus de recul et (…) plus de vérité » (p. 45), la prudence reste de mise. « Je ne tire, écrit-il encore, aucune conclusion définitive [du] débat relatif aux modèles d’intégration » (p. 210). Et s’il estime incontestablement « avoir appris au Québec » (p. 12), il précise en même temps que « comparaison n’est pas raison » (blog, 25/01/2007).

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Le principal mérite de la comparaison est d’autoriser, à certaines conditions évidemment, la montée en généralité. « Nous ne sommes pas seuls au monde !, écrit-il. Des controverses que nous croyons typiquement francofrançaises dépassent largement nos frontières » (p. 187). À l’occasion, Alain Juppé note des rapprochements entre les deux sociétés comparées, il en tire des conclusions sur l’universalité de certains problèmes. Ainsi relativise-t-il les critiques adressées en France aux politiques : « J’ai entendu les mêmes critiques à Montréal sur la classe politique canadienne (…). Critique universelle ? » (p. 36). Même philosophie universalisante à propos des résistances aux changements : « Tout changement dérange. Nous aimons tous nos habitude (…). Je crois que ce n’est pas proprement français ; c’est sans doute dans la nature humaine. C’est courant au Canada aussi, je m’en suis rendu compte » (p. 83). Dans les deux cas, la comparaison lui permet en même temps de relativiser les difficultés qu’il a rencontrées (partout l’impopularité menace ceux qui ont le courage de vouloir réformer…) et d’universaliser les observations faites ici ou là (les politiques sont malaimés, le changement déplaît).

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La remontée en généralité s’observe d’abord dans la prétention à inventorier les mérites et les faiblesses de la société canadienne. Séduit sans être charmé, jamais aveugle en tous cas, Alain Juppé observe et donne son avis. Tout l’intéresse, par exemple la façon dont la Ville de Montréal attribue le marché public du métro (p. 108), la façon dont on fait de la politique au Canada (« J’ai observé, au Canada, que les belles carrières politiques duraient une, deux décennies ou plus », p. 35). Il admire chez les Canadiens une attitude moins frileuse face à la mondialisation (p. 44), une capacité à être bilingues tout en restant très attachés au français (p. 49), un enseignement supérieur exemplaire (« disponibilité et accessibilité des professeurs » [p. 60] ; évaluation des enseignements [p. 62]). L’exemplarité du Québec est soulignée dans plusieurs domaines : « Comment ne pas saluer au passage l’effort gigantesque que fait le Québec » en matière d’énergie ? (p. 159) ; « De ce point de vue [les déjections canines], les Canadiens, et plus généralement les Américains du Nord, sont exemplaires » (p. 163)

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Cet enthousiasme n’est pourtant pas ravissement. Il n’y a pas chez Alain Juppé de fascination pour le modèle nord-américain. Il sait aussi, à l’occasion, souligner les faiblesses de son pays d’accueil. Soit qu’il succombe aux même facilités que la vieille Europe : ainsi en matière de modernité pédagogique (« La même idéologie est à l’œuvre au Québec (…) et soulève les mêmes controverses », p. 57). Soit que la comparaison penchât même en faveur de la France : ainsi dans le domaine des transports « les villes américaines [sontelles] très en retard » (p. 165). Sur le terrain de l’environnement, il critique le gouvernement canadien (p. 175). De même refuse-t-il de se laisser séduire par le modèle communautariste : « Ce que j’ai vu pendant un an en Amérique du Nord m’inspire le plus grand scepticisme » (p. 205)

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Paradoxe de l’exil : c’est depuis le Canada qu’Alain Juppé reconstitue les conditions d’un regard surplombant sur son pays d’origine. A la lumière québécoise, la société française apparaît sous un jour nouveau. Et de loin, les traits les plus saillants ressortent plus facilement. D’où des énoncés généralistes sur « la France ». Car finalement le détour par le terrain québécois permet de voir et de dire la vérité profonde du pays d’origine, aussi bien (mieux ?) que ne le ferait un contact direct avec celui-ci. La distance n’est donc surtout pas rupture, si elle peut se transformer, par la magie comparatiste, en hauteur. Libéré des attachement institutionnels, l’observateur a pris du champ, il regarde son pays avec lucidité, d’un regard que la comparaison vient éclairer. C’est ce qu’il écrit à ses enfants : « Notre chance, votre chance, c’est d’avoir empli vos yeux, votre cœur, votre esprit d’images nouvelles qui vont maintenant nous permettre de regarder la France autrement, avec plus de recul et donc, je l’espère, plus de vérité » (p. 45)

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Cette disposition (ou prétention) à dire la vérité de la France « depuis » le Canada est activée par les sollicitations dont l’ancien Premier ministre, tout de même hôte de marque, fait l’objet. On lui demande plusieurs fois de traiter le thème « La France, un pays en déclin » (p. 46). À l’occasion, l’actualité française le rattrape. On l’interpelle sur les violences urbaines (p. 201). En pleine crise CPE, on lui demande au Parlement québécois une conférence sur « un Premier ministre face aux situations de crise ». De la position d’observateur en surplomb à celle de donneur de leçons, il n’y a qu’un pas, que la presse française franchit : « Censée n’avoir aucun rapport avec l’actualité du CPE, elle [le conférence] n’en a pas moins résonné comme une leçon de Juppé à l’adresse de son ancien poulain Dominique de Villepin » (Libération, 10/04/2006).

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Comme il l’a fait pour le Canada, Alain Juppé dresse équitablement le bilan des atouts et des faiblesses de la société française. Vus du Canada, les travers français lui sautent aux yeux. Il note que les 35 heures et les congés payés français « laissent rêveurs les salariés nord-américains » (p. 70). Ou que « c’est un travers bien français que d’aimer à ce point changer de Constitution, voire de République. Pareille tentation ne viendrait pas à l’esprit des Américains » (p. 90). « En France, note-t-il encore, la résistance au changement est poussée à son comble » (p. 83). Mais si la distance géographique et la liberté retrouvée conditionnent la lucidité critique, elles permettent également de faire ressortir les « atouts » (p. 47) de notre pays : son histoire et sa culture, ses infrastructures, sa langue, son éducation nationale …

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Au total, l’inventaire est positif. La France n’a pas à craindre le détour par l’étranger. « La France est belle. Moi qui ai beaucoup bourlingué, qui suis tombé en pâmoison devant l’Acropole, les ruines d’Ephèse (…), je n’ai trouvé nulle part une telle diversité en si peu d’espace, une telle harmonie entre l’homme et le paysage » (p. 48). Ne connaissant plus de limite à sa pré tention à monter en généralité, Alain Juppé disserte sur le « génie » français (p. 52) et ose des verdicts définitifs, enrôlant au passage les catégories les plus universelles : « Nous sommes, je le dis sans forfanterie, un peuple intelligent » (p. 53) ; « J’aime ma vieille Europe (…). En Amérique, je me suis dit que le poids du passé n’était pas forcément un boulet attaché à notre cheville. Il nous leste aussi dans les tourments et nous donne force et sagesse » (p. 128). S’autorisant quelques aphorismes, Alain Juppé déroule une pensée qui n’est plus récit, encore moins anecdotes. Ramassée jusqu’à l’épure, sa ré-flexion se condense en paragraphes d’une phrase et de quelques mots.

Retour en France

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Autant il n’était guère envisageable que le champ politique français soit accueillant au premier Alain Juppé, celui qui, proscrit, exilé, cherchait désespérément où trouver refuge, et ne pouvait prétendre qu’à l’anonymat de la vie ordinaire ; autant ce retour est possible au second Alain Juppé, celui qui, ayant surmonté l’épreuve expiatoire, a su retourner le stigmate pour faire de l’exil une ressource politique [10][10] Là encore, on peut tenter un rapprochement avec le.... Cet itinéraire de rédemption est à la fois moral et politique. Du point de vue moral, il a « payé », connaissant l’épreuve de l’exil, la souffrance d’être loin de ses amis politiques, la condamnation à l’inaction politique et à la perte de statut. Il a dû se faire tout petit, retrouver l’humilité de l’ordinaire. Du point de vue politique, il a tiré parti de son éloignement, transformant la distance en condition de possibilité d’un regard surplombant. Via son blog, puis par quelques rencontres avec des journalistes ou des politiques, puis plus ouvertement encore par la publication d’un livre, il confie d’abord ses impressions, puis progressivement délivre ce qui s’apparente de plus en plus à un message politique. On voit s’opérer un basculement. De subi qu’il était, l’exil devient un choix assumé. Il écrit en ouverture de son livre : « Nous avons décidé d’aller passer une année à l’étranger » (p. 9) ; « Ce fut une grande chance » (p. 42). L’exceptionnalité du personnage change de nature : la solitude du condamné lâché par Chirac face à la justice (bouc émissaire diront certains) cède la place à l’incomparabilité de celui qui a fait l’expérience du détour par l’étranger. L’intéressé en joue face à la presse : « Je suis, déclare-t-il, un des rares hommes politiques à avoir pris du recul » (Nice-matin, 19/11/2006). Mieux : « je me demande d’ailleurs si on ne devrait pas demander à chaque homme politique de prendre une année sabbatique » (Nice-matin, 19/11/2006). De même : « Je trouve que c’est très salutaire pour un homme public qui est engagé dans la politique depuis vingt ans de prendre un peu sa respiration » (Le Monde, 24/08/2005). Il était « à l’écart », chassé hors du champ politique ; le voilà « en avance », anticipant les formes les plus modernes d’exercice du métier politique.

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Hier stigmatisé, l’homme est désormais activement courtisé. « Bordeaux l’attend » écrit Le Monde (7/07/2006). «La place l’attend, donc, après cette longue parenthèse canadienne, qui lui a permis de se tenir soigneusement à l’écart des soubresauts de la vie politique française » (Le Monde, 7/07/2006). Il est visité : « Les uns après les autres, les hommes politiques français viennent consulter l’exilé du Québec » (Le Parisien, 23/03/2006). Lui qui n’était plus rien rencontre le président Chirac (Le Monde, 23/12/2005) et déjeune avec le Premier ministre (« Au sortir d’un déjeuner à Matignon avec Dominique de Villepin, M. Juppé a précisé qu’ils avaient ‘un peu parlé du Canada, du Québec, de la France aussi’, mais surtout ‘de l’avenir’» (Le Monde, 23/12/2005). A mesure que l’échéance présidentielle approche, il est de plus en plus courtisé. La presse ironise sur « un absent… étonnamment présent » (Aujourd’hui, 25/10/2005).

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En une savoureuse maladresse, le même journal se demande « qui soutiendra l’exilé québécois en 2007 ? » (Aujourd’hui, 25/10/2005). Non pas qui acceptera de soutenir le condamné Juppé, mais bien au contraire : à qui Juppé apportera-t-il son soutien ? « Le Premier ministre et le ministre de l’intérieur, qui pourraient tous les deux être candidats en 2007, rêvent de décrocher la voix de celui qui devrait, cette année-là, revenir en politique en passant par la case Bordeaux » (Aujourd’hui, 25/10/2005). La thématique dominante est bien celle de la « réhabilitation » (Le Monde, 7/07/2006). « Il nous manque », déclare Nicolas Sarkozy, qui « ne manque pas de faire savoir qu’il l’a ‘très souvent au téléphone’» (Aujourd’hui, 25/10/2005).

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L’intéressé a beau jeu de tergiverser et de se laisser désirer. « Au Québec, s’amuse-t-il, j’ai appris à gérer le temps » (Nice-matin, 19/11/2006). Renouant avec la « tentation de Venise », il déclare : « Vous savez, je n’ai pas très envie de reprendre une responsabilité nationale » (Nice-matin, 19/11/2006). Cette coquetterie permet de mesurer la pertinence de sa stratégie de retour : « J’annoncerai moi-même mes intentions le moment venu. Et dans mon esprit, ce moment n’est pas venu » (Aujourd’hui, 25/10/2005) « Interrogé sur ses projets de retour dans l’Hexagone, l’ancien Premier ministre a refusé de se prononcer, y compris sur un éventuel retour à la mairie de Bordeaux » (Libération, 10/04/2006). L’un de ses proches se risque-t-il à bousculer ce retour à la politique, telle une députée UMP de Gironde qui évoque sa probable candidature aux législatives ? Il fait aussitôt une « sévère mise au point » : « combien de milliers de kilomètres faudra-t-il que je mette entre le microcosme français et moi pour qu’il me laisse en paix ? » (Le Monde, 23/12/2005). La presse est obligée de traquer les indices d’un retour qui tarde à s’afficher : « L’ancien maire a déjà loué un appartement à quelques centaines de mètres de la mairie » (Le Monde, 7/07/2006).

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Ce retour en France, et à Bordeaux particulièrement, ne saurait toutefois être un retour pur et simple, comme si la parenthèse canadienne se refermait sans avoir produit d’effets. Il ne suffit pas d’oublier la condamnation et l’exil, il faut en tirer parti, c’est-à-dire les transformer en ressource inédite. En jouant de la double grandeur que confère le fait d’être retourné au terrain et d’avoir effectué une démarche comparative, Alain Juppé se présente en homme nouveau, comme un nouvel entrant dans le champ politique : « J’aborde, dit-il lors de l’élection municipale à Bordeaux, cette campagne avec humilité, je ne me présente pas bardé de certitudes » (Le Parisien, 30/08/2006) ; « J’ai fait une cure sérieuse de non-agressivité » (Le Parisien, 30/08/2006). Il se dit « assagi », « adouci » (Le Parisien, 30-8-2006) [11][11] Dans le post-scriptum, Isabelle Juppé reprend cette.... Alors même que le calendrier accréditerait plutôt la version d’un retour « au pas de charge » (Le Monde, 23/12/2005), la plupart des journalistes jouent le jeu et empruntent cette thématique de la renaissance : « Le sourire aux lèvres et en bras de chemise, (…) c’est un Alain Juppé décontracté, très loin du style droit dans ses bottes de l’ancien Premier ministre, qu a officialisé hier sa candidature à la mairie de Bordeaux » (Le Parisien, 30/08/2006). Sud-ouest parle du « nouveau Juppé, humaniste et réconcilié avec lui-même » (2-11-2006). Le Parisien évoque (avec ironie) « la zen attitude de Juppé » (30/08/2006). L’intéressé participe de cette mise en scène : « On prend de la bouteille, on se bonifie face aux difficultés de la vie. J’ai eu mon lot ces dernières années (…). Je suis plus philosophe, moins pressé » (Sud-Ouest, 3/10/2006). Sur le fond, il donne à voir des infléchissements de points de vue : il s’est converti à l’écologie, il doute de la pertinence du cumul des mandats (« j’évolue sur ce point comme sur d’autres » [Sud-ouest, 2/11/2006]).

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Au total, le voyage au Québec se solde donc par un retour à la case départ et par l’amorce d’une reconquête des positions antérieurement occupées. Alain Juppé est-il seulement parti ? Comparant le Saint-Laurent et la Garonne, Isabelle Juppé note malicieusement que Montréal et Bordeaux sont à la même latitude (p. 242). Deux évolutions doivent pourtant, selon nous, être soulignées quant à la place d’Alain Juppé dans le champ politique. Selon la première, on peut prendre acte de sa conversion aux valeurs de l’écologie politique, dont témoignera son éphémère responsabilité de ministre d’État chargé de l’Écologie, du Développement et de l’Aménagement Durables. Sur ce point au moins, il y a un effet Québec : le positionnement programmatique d’Alain Juppé s’est enrichi d’une compétence sectorielle nouvelle. On peut aussi, c’est la seconde évolution, interpréter son échec aux Législatives de 2007 comme le signe des limites de sa stratégie de retour en politique. Certes la mairie est reconquise en 2006, certes cette reconquête est confirmée en 2008. Mais la courte défaite de 2007 donne aussi à voir les limites de l’exercice de retournement du stigmate. Le rythme des volte-face opérés par Alain Juppé a pu agacer : ainsi lorsqu’il affirme sa lassitude du jeu politique sans jamais rater une occasion d’y participer ; ainsi encore lorsqu’il se présente en 2008 comme attaché au rôle de maire « à plein temps », lui que le cumul maire-ministre d’État ne semblait pas embarrasser quelques mois plus tôt.

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En termes plus savants, on peut conclure que le discours d’Alain Juppé joue habilement des deux formes aujourd’hui disponibles de la grandeur politique : celle que confère le contact avec le terrain (proximité), celle qu’autorise la posture comparative (surplomb). L’exil n’est pas seulement éloignement, il fut aussi rapprochement avec l’ordinaire.


Références

  • Bacot P., Rémi-Giraud S., (dir.), Mots de l’espace et conflictualité sociale, Paris, L’Harmattan, 2007
  • Boltanski L., La souffrance à distance, Paris, Métailié, 1993.
  • Doidy E., « L’économie politique de la proximité », in Le Bart C. et Lefebvre R. (dir.), La proximité en politique, Rennes, PUR, 2005.
  • Hourmant F., Au pays de l’avenir radieux, voyages des intellectuels français en URSS, à Cuba, et en Chine populaire, Paris, Aubier, 2000
  • Le Bart C., « L’écriture comme modalité d’exercice du métier politique », Revue française de science politique, 1998, n° 1.
  • Le Bart C., « La proximité selon Raffarin », Mots, n° 77, mars 2005.
  • Le Bart C., Lefèbvre R., (dir.), La proximité en politique, Rennes, PUR, 2005. Mots, n° 68, mars 2002.
  • Rémi-Giraud S., « France d’en haut, France d’en bas : Raffarin tout terrain », Mots, n° 77, mars 2005.

Notes

[1]

Elle fait l’impasse sur l’échec aux législatives de 2007. Dans une circonscription traditionnellement à droite, Alain Juppé est battu de justesse (49% contre 51%) par la socialiste Michèle Delaunay. Il renonce du même coup, au sein du gouvernement Fillon, au portefeuille de Ministre d’État chargé de l’Écologie, du Développement et de l’Aménagement Durables.

[2]

On peut ici invoquer les figures classiques de Clémenceau, de Gaulle…

[3]

Le livre est composé d’une succession de lettres ouvertes à sa femme, à ses enfants, à ses étudiants, aux Bordelais. Il s’achève sur un post-scriptum signé d’Isabelle Juppé. Sur les livres écrits par les politiques (Le Bart, 1998).

[4]

Il ne s’agit en aucune manière ici de prétendre « expliquer » le succès de la stratégie d’Alain Juppé. La reconquête de Bordeaux obéit à des logiques de leadership qui n’ont rien à voir avec telle stratégie de communication ou de publication. Que ce leadership ait pu survivre à la disgrâce parisienne, à la sanction pénale, et même à l’abandon de tout mandat politique en dit évidemment long sur par exemple la relation entre Alain Juppé et son successeur (Hugues Martin), ou sur son autorité auprès des conseillers municipaux, etc. On est en présence d’un quasi cas d’école, un leadership politique local « sans mandat ». Ce n’est pas notre objet dans cette contribution. Nous évoquons ici simplement la façon dont ce retour est « mis en forme ». Les stratégies de communication qui l’accompagnent s’analysent comme des formes de « justification » (au sens de Boltanski et Thévenot).

[5]

Il va sans dire que nous ne considérons ici les catégories du « haut » et du « bas » que comme les éléments d’une symbolique politique construite par et pour les acteurs du champ politique, et qui s’imposent à eux comme contraintes et ressources. Il leur faut « faire avec » cette symbolique. Pour une analyse sémantique rigoureuse des usages de cette métaphore spatiale en politique, voir : Bacot et Rémi-Giraud, 2007 ; Rémi-Giraud, 2005 ; Mots, 2002 (en particulier les contributions de Denis Barbet sur « Que faire ? » de Lénine et de Bertrand Pirat sur la symbolique du surplomb présidentiel).

[6]

Allusion à l’ouvrage La tentation de Venise, dans lequel Alain Juppé disait son désir d’abandonner la vie politique pour une vie plus douce et plus facile…

[7]

Sur la façon dont la légitimité de proximité s’inscrit dans la cartographie des grandeurs proposée par Boltanski et Thévenot (Doidy, 2005).

[8]

Sur un point au moins, le livre emprunte ici à la rhétorique du voyage à l’étranger telle que l’a par exemple étudiée F. Hourmant (2000) : même souci du contact avec la réalité vraie, celle qui parle d’elle-même, même valorisation de la preuve par simple observation, même « rhétorique du constat » (p. 107).

[9]

Le livre mobilise plus souvent (à ce stade) des récits riches en « effets de réel » et en personnages « vrais » que des analyses magistrales ou statistiques. Cette pratique d’écriture rejoint celle adoptée par J.-P. Raffarin, lui aussi en quête d’une légitimité fondée sur l’écoute et la rencontre ordinaire des vrais gens (Le Bart, 2005).

[10]

Là encore, on peut tenter un rapprochement avec le travail de F. Hourmant sur les voyages d’intellectuels en pays communistes. Il s’agit dans les deux cas de « faire partager aux autres le fruit de la quête accomplie » (p. 75), et finalement de se légitimer soi en tant qu’« observateur hors-pair » (p. 120).

[11]

Dans le post-scriptum, Isabelle Juppé reprend cette question : « Le Canada l’a-t-il transformé ? ». Elle conclut qu’« il est revenu ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre (p. 241).

Résumé

Français

En choisissant de passer l’année scolaire 2005-2006 au Québec, Alain Juppé n’a pas sacrifié à la « tentation de Venise ». Avec le recul, ce départ apparaît bien comme un très stratégique ressourcement. Condamné à l’inéligibilité, l’ancien maire de Bordeaux mettra en scène d’abord sur son blog, ensuite dans un livre (France, mon pays ; lettres d’un voyageur, Robert Laffont, 2006) sa capacité à apparaître dépositaire d’un regard neuf sur la société française. Ce détour par l’étranger est d’abord retour à la case départ de la vie sociale : vie de famille retrouvée, métier « ordinaire » d’enseignant, écoute des « vrais » gens... Dans un second temps, un retour à la politique s’esquisse, le regard porté sur la société québécoise autorisant une démarche comparative qui préfigure une montée en généralité. L’observation comparée permet en effet à l’ancien Premier ministre de dresser un diagnostic savant de la situation de la France dans le monde. Admirant le Canada qu’il cite en exemple, mais critique aussi à l’occasion il retrouve la posture distanciée de l’Homme d’État.

Mots-clés

  • Alain Juppé
  • comparaison
  • étranger
  • exil
  • légitimation
  • livre politique

English

In choosing to spend the academic year 2005-2006 in Quebec, Alain Juppé was not giving in to his tentation de Venise, or fulfilling his life’s dream. With hindsight, his departure actually seems to have been a highly strategic return to his roots. Declared ineligible for public office, the former Mayor of Bordeaux, used first his blog and then a book (France, mon pays ; lettres d’un voyageur, published by Robert Laffont in 2006), to set the scene for his emergence as the upholder of a new perspective on French society. Initially, his detour via foreign lands was a way for him to get back to the basics of life, with a return to family life, his “ordinary” job as a teacher, and an awareness of “real” people... Then, the hint of a return to politics appeared. The former Prime Minister’s perspective on Quebec society enabled him to adopt a comparative approach, which foreshadowed an increase in generality. Indeed, through his comparative observations, he was able to put forward a cleverly constructed analysis of France’s place in the world. Admiring, but at times also critical of Canada, which he quoted as an example, he regained his detached stance as a Statesman.

Keywords

  • Alain Juppé
  • comparison
  • foreign
  • legitimization
  • Mayor
  • political books

Plan de l'article

  1. Détour par en bas : l’exil comme retour à la case départ
    1. Une épreuve de rédemption
    2. À la reconquête d’une légitimité : le détour par la proximité
  2. Retour par en haut : re-montée en généralité
    1. Comparer deux sociétés : la posture tocquevillienne
    2. Retour en France

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