Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2200920547
232 pages

p. 123 à 136
doi: 10.3917/pe.051.0123

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Armes biologiques : du XXe au XXIe siècle

Printemps 2005/1

2005 Politique étrangère Armes biologiques : du XXe au XXIe siècle

Armes biologiques : quelques leçons irakiennes

Johnathan B. Tucker Jonathan B. Tucker, chercheur au Center of Nonproliferation Studies (CNS) du Monterey Institute of international Studies (Washington), a dirigé le programme Non-prolifération des armes chimiques et biologiques (CBWNP). Avant de rejoindre le CNS (1996), il a travaillé pour le département d’État, le bureau du Congrès pour l’évaluation technologique, et l’Agence américaine de désarmement et de contrôle des armements.Traduction de l’anglais (États-Unis) par  Caroline Caumes
Les programmes d’armes biologiques irakiens avaient pour ambition la dissuasion extérieure et l’intimidation interne. Ils ont été cachés avec constance aux équipes d’inspection de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui ont dû user de méthodes complexes pour en découvrir l’essentiel. Cette clandestinité a conduit les responsables occidentaux à d’importantes erreurs d’appréciation. Les reliefs de ces programmes, qui demeurent dangereux, doivent encore être suivis avec attention.Mots-clés : armes de destruction massive, armes biologiques, Irak, ONU. Eight years of inspections and monitoring by UN weapons Inspectors and the Iraq Survey Group (reporting to the U.S. Central Intelligence Agency) have yielded extensive information on the Iraqi biological weapons program and some useful lessons. Iraq’s pursuit of biological weapons during the 1980s was shaped both by geostrategic factors and by the unique characteristics of the Iraqi regime, including the personal idiosyncrasies of Saddam Hussein. For Saddam, biological weapons served multiple strategic functions : pre-conflict deterrence, intraconflict deterrence, and escalation dominance. Iraqi BW use doctrine and command-and-control arrangements were influenced both by external threats and domestic factors (such as Saddam’s fear of a coup d’État) and evolved over time in response to crisis. The UN investigation of the Iraqi biological weapons program demonstrated the effectiveness of an approach combining multiple methodologies, including aerial surveillance, on-site inspections, import monitoring, interviews, and sampling and analysis. Contrary to conventional wisdom, Iraqi defectors provided little useful information and, indeed, were often a source of deliberate distortions.
Huit années d’inspections et de contrôle des Nations unies et du Groupe de surveillance sur l’Irak (Iraq Survey Group, ISG) de la Central Intelligence Agency (CIA) américaine ont permis de rassembler nombre d’informations sur les programmes biologiques de l’Irak.
Contrairement aux programmes soviétiques ou sud-africains, les programmes irakiens ont beaucoup dépendu de l’influence personnelle, et dominante, de Saddam Hussein. Saddam a été l’archétype du « proliférateur déterminé », pour qui les avantages de l’acquisition d’armes de destruction massive (ADM) en surpassent les inconvénients. Il considérait les armes biologiques comme un atout de réserve, lui permettant de dissuader ses ennemis et d’assurer la survie de son régime. Le caractère dual des technologies en question a aussi permis à Saddam Hussein de maintenir une capacité en matière d’armes biologiques, bien après que ses autres programmes d’ADM ont été mis à jour et démantelés.
Le programme irakien d’armes biologiques a débuté en 1974, sous l’influence de deux grands facteurs : la perception d’une menace venant d’Israël et d’Iran – voire celle d’opposants de l’intérieur, kurdes ou chiites – ; et les ambitions propres de Saddam Hussein : sa volonté d’affirmer son image dans le pays, et sa quête d’hégémonie au niveau régional.
 
L’évolution doctrinale en matière d’utilisation des armes biologiques
 
 
La doctrine irakienne a évolué avec les crises. Durant la guerre Iran-Irak (1980-1988), les stratèges irakiens considéraient ces armes comme des « démultiplicateurs de force », pouvant compenser l’avantage numérique iranien. Deux manuels de terrain publiés durant la guerre en éclairent la doctrine d’emploi tactique. Le premier, publié en 1984, traite de l’usage d’agents biologiques « sur la zone de combat ou sur l’arrière immédiat de l’ennemi », afin d’infliger à l’ennemi des coups, fatals ou non, en surchargeant son poste médical et en affectant son moral [1]. Dans le second, le ministère de la Défense irakien traite, en 1987, d’opérations secrètes utilisant les armes biologiques à l’arrière des lignes ennemies, ou dans « des attaques d’ampleur limitée, et des opérations de sabotage utilisant des véhicules ou de petites embarcations dans les régions côtières », pour affaiblir l’adversaire avant une offensive générale [2].
La foi quasi mystique de Saddam Hussein dans le pouvoir des armes non-conventionnelles fut renforcée lors de la guerre Iran-Irak, avec l’utilisation à grande échelle d’armes chimiques, qui joua, de fait, un rôle majeur contre les « vagues humaines » iraniennes. Dans la dernière phase du conflit, lors de la « guerre des villes », la menace d’attaque contre Téhéran et d’autres centres urbains par des missiles à têtes chimiques incita l’ayatollah Khomeyni à rechercher la paix. L’utilisation par l’Irak de gaz moutarde et d’agents neurotoxiques contre Halabja et d’autres villes kurdes s’est aussi avérée efficace en 1988 pour mater le soulèvement kurde dans le nord du pays. En dépit de ce large usage des armes chimiques, aucun élément sûr ne vient étayer l’hypothèse d’attaques biologiques contre l’Iran ou contre les Kurdes.
Après la guerre Iran-Irak, l’armée et les services de sécurité se sont focalisés sur d’autres menaces régionales, en particulier celle que représente Israël. Les objectifs principaux de Saddam Hussein étaient ici de contrebalancer l’arsenal non-conventionnel israélien, et de prévenir une éventuelle frappe contre les installations nucléaires irakiennes. Son ambition d’établir un leadership panarabe poussa Saddam Hussein à offrir à des États amis « une dissuasion élargie » contre Israël. Ces objectifs culminèrent avec le projet « Coup de tonnerre », qui visait à acquérir la capacité de frapper massivement les villes israéliennes avec des missiles Al-Hussein (des Scuds soviétiques à portée allongée), armés de têtes chimiques ou biologiques.
Le projet « Coup de tonnerre » prévoyait un total de 60 lanceurs fixes, déployés dans une configuration prenant en compte l’écart circulaire probable du système de guidage. Un groupe de six à huit lanceurs devait ainsi tirer ses missiles en salve, assurant une frappe multiple sur un objectif urbain. À l’été 1990, 28 des 60 lanceurs fixes prévus avaient été mis en place [3]. L’armée irakienne était néanmoins opposée à ces lanceurs fixes, en raison de leur vulnérabilité. Durant la crise qui suivit l’invasion du Koweït d’août 1990, cet avis prévalut : dès lors, l’Irak commença à produire les lanceurs mobiles Al-Nida, en empruntant des pièces aux précédents lanceurs fixes.
À la fin de 1990, alors que les États-Unis et la coalition d’alliés regroupaient leurs forces en Arabie Saoudite, l’Irak lança une production intensive de trois agents biologiques : des spores bactériennes de l’anthrax, de la toxine botulique et de l’aflatoxine fongique. Les deux premiers sont des agents déjà utilisés pour la production d’armes dans d’autres pays ; le dernier pose problème. L’aflatoxine est en effet un puissant activateur du cancer du foie, mais elle n’est pas réputée avoir une toxicité aiguë significative. Les déclarations irakiennes indiquant que cette toxine a été largement produite et militarisée méritent donc d’être encore explicitées. Diverses hypothèses ont été avancées : (1) l’aflatoxine aurait une toxicité aiguë si elle est inhalée sous forme d’aérosol concentré au lieu d’être ingérée ; (2) Saddam Hussein avait l’intention d’utiliser l’aflatoxine comme arme d’un génocide kurde, en provoquant des cancers du foie à développement long ; (3) la production déclarée d’aflatoxine était une couverture pour la fabrication d’un agent plus efficace, telle la toxine Clostridium perfingens (« gaz gangrène ») ; (4) sans trop considérer son utilité militaire, les spécialistes irakiens ont tout simplement fabriqué l’aflatoxine en quantités considérables parce qu’elle était facile à produire, et qu’elle pouvait satisfaire les demandes pressantes de Saddam Hussein d’une production massive d’agents biologiques. L’Irak a fabriqué ces trois agents sous la forme d’une pâte liquide, techniquement plus facile à produire qu’une poudre sèche mais plus difficile à convertir en un aérosol infectieux.
Avant la guerre de 1991, l’Irak chargea d’agents biologiques au moins 25 têtes destinées aux missiles Al-Hussein, ou à des bombes R-400 largables d’avion, pour les déployer dans des sites de stockage temporaires dans un rayon de 100 km autour de Bagdad. Les lanceurs mobiles Al-Nida furent déployés plus loin, le long d’un axe de lancement dans le désert de l’Ouest. Lors d’une réunion de la direction irakienne, peu de temps avant le début de la guerre, Saddam Hussein donna son aval à l’utilisation d’armes biologiques contre Israël, l’Arabie Saoudite et les forces américaines [4]. Bien qu’il n’ait pas explicité les circonstances d’emploi éventuel de ces armes, celles-ci incluaient sans doute la menace directe du régime irakien ou la prime utilisation par les États-Unis d’armes non-conventionnelles [5].
 
Leçon 1 : les armes biologiques ont de multiples objectifs stratégiques
 
 
Saddam Hussein concevait donc les armes biologiques comme ayant diverses missions, de la manÅ“uvre tactique à la dissuasion stratégique. Avant et pendant la guerre du Golfe de 1991, il semble avoir considéré ces armes en fonction des objectifs suivants :
  • dissuasion préconflit : en menaçant d’attaquer Israël avec des armes non-conventionnelles en cas de frappes américaines sur l’Irak, Saddam Hussein cherchait à dissuader les États-Unis de l’envahir ;
  • dissuasion durant le conflit : il avait déclaré avoir délégué la décision de lancement d’une frappe de représailles non-conventionnelles, au cas où une attaque des États-Unis ou d’Israël contre Bagdad balaierait la chaîne de commandement irakienne ;
  • maîtrise de l’escalade : il croyait pouvoir affaiblir le moral de la coalition en lui infligeant les lourdes pertes d’une longue campagne classique. Cette stratégie supposait que les États-Unis ne franchissent pas le cap de l’utilisation d’armes nucléaires. Saddam Hussein voulait enlever à son ennemi cette option d’escalade par la menace de l’utilisation de son propre arsenal.
La motivation principale des Irakiens était donc la dissuasion à l’extérieur et l’intimidation à l’intérieur ; mais la menace était simplement suggérée, jamais explicitée. Paradoxalement, le secret qui entourait le programme biologique irakien limita son efficacité dissuasive, alors même que l’incertitude des services de renseignements occidentaux jouait un rôle déstabilisant en entretenant l’hypothèse du pire.
 
Leçon 2 : le système de commandement et de contrôle des armes biologiques dépend des menaces extérieures et de facteurs internes
 
 
Le système de commandement et de contrôle des capacités biologiques mis en place par l’Irak doit beaucoup aux craintes de Saddam Hussein d’une attaque préemptive ennemie, ou d’un coup d’État militaire. Pendant la guerre de 1991, une unité spéciale équipée de lanceurs mobiles et de sept missiles Al-Hussein à têtes chimiques ou biologiques servait apparemment de réserve stratégique. Cette unité n’était pas intégrée aux forces de missiles irakiennes, mais dépendait directement du service de sécurité le plus éprouvé : l’Organisation spéciale de sécurité (OSS).
Saddam Hussein avait décidé de se reposer sur les missiles balistiques plutôt que sur les avions, en raison des faiblesses opérationnelles de l’aviation irakienne et parce que des avions ainsi armés auraient pu constituer une menace contre le régime. Au cas où Américains ou Israéliens « décapiteraient » la chaîne de commandement, il avait délégué l’ordre de lancement au commandant d’unité dépendant de l’OSS.
Rien ne permet de penser que Saddam Hussein souhaitait transférer des agents biologiques, ou des armes, à des organisations terroristes telles que le Hezbollah, le Hamas ou Al-Qaïda. Un tel choix aurait contredit les efforts de contrôle des armes non-conventionnelles, et aurait impliqué de graves risques pour la survie du régime – si le patronage irakien venait à être découvert. Saddam Hussein a pu accorder un soutien financier, voire un refuge, à certaines organisations terroristes ; il ne leur a jamais donné accès à des armes ou des matériaux non-conventionnels [6].
 
Leçon 3 : les agents biologiques peuvent être produits dans des usines à usage dual, sans autre mesure élaborée de dissimulation
 
 
Toutes les productions d’agents biologiques ont été réalisées dans des usines engagées dans la fabrication de produits tels que le biopesticide Bt (Bacillus thuringiensis), le complément alimentaire pour animaux SCP (protéines mono-cellulaires), et plusieurs vaccins pour humains ou animaux. Seuls les plus hauts officiels avaient une connaissance globale du programme ; les scientifiques ne connaissaient que leur domaine d’expertise. L’objectif de cette stricte séparation des tâches était d’empêcher que le programme ne puisse être compromis par des défections ou des infiltrations.
Après 1991, la résolution 687 du Conseil de sécurité de l’organisation des Nations unies (ONU) interdit à l’Irak toute arme chimique, biologique ou nucléaire ainsi que les missiles à longue portée, et chargea une Commission spéciale des Nations unies sur l’Irak (UNSCOM) de superviser la destruction des armes prohibées. Le désarmement de l’Irak devait, à l’origine, durer un an ; l’absence de coopération de la part de Saddam Hussein prolongea les inspections de l’UNSCOM sur sept années, celles-ci devenant plus intrusives et conflictuelles.
Peu après la résolution 687, l’Irak décida de ne pas déclarer son programme d’armes biologiques offensives, et de dissimuler ses activités passées. En 1991 et 1992, les personnels du programme irakien détruisirent la plupart des stocks d’armes et d’agents militarisables, et effacèrent des usines toute preuve d’une activité illicite [7]. En vue d’une possible reconstitution, l’Irak tentait de préserver ce qui pouvait l’être de son infrastructure et de ses équipes, et continuait clandestinement recherche et développement. Bagdad utilisait par exemple le biopesticide licite Bt comme agent modèle de production et de militarisation de l’anthrax, dont le développement nécessite des conditions similaires.
L’Irak déclara à l’UNSCOM l’usine Al-Hakam, supposée être l’usine phare de la production d’aliments pour animaux à base de protéines mono-cellulaires. Terminée peu avant l’invasion irakienne du Koweït et construite secrètement sur un site désertique de 18 km2, nul n’en avait jamais entendu parler. Ce site était « excessivement » protégé pour une installation commerciale : barbelés, défense aérienne, et dix postes de garde. Les inspecteurs de l’UNSCOM notèrent après leur visite d’octobre 1991 qu’il serait « idéal » pour produire des agents biologiques à grande échelle. Sans preuve formelle d’une production illicite, l’UNSCOM n’avait pourtant pas de mandat pour détruire l’usine. Les inspecteurs recommandèrent donc une fréquente surveillance, et y interdirent la culture de pathogènes humains ou animaliers [8].
Entre 1992 et 1994, l’Irak augmenta les capacités de production d’Al-Hakam en y installant des vaisseaux de fermentation produits dans le pays de 5 m3, en étendant les installations d’eau et d’électricité, et en construisant des bâtiments de grande taille destinés à abriter des fermenteurs de 50 m3, au final jamais installés. Alors qu’il cachait ses capacités de production biologique dans des usines connues de tous, le régime irakien mit en place un système de dissimulation impliquant des milliers de personnes du Service général de renseignement, de la Commission industrielle militaire, et de l’OSS. L’Irak dispersa, en les dupliquant, nombre d’éléments de son programme biologique, mit au point des désignations codées fréquemment modifiées, et déplaça de nuit les parties d’équipements les plus importantes. Les services de sécurité irakiens surveillaient dans le même temps les inspecteurs afin de déterminer les cibles d’inspections « surprises ».
Les informations transmises par l’Irak à l’UNSCOM ne concernaient que du matériel ou des équipements sans importance, ou obsolètes. Chaque fois que l’UNSCOM confrontait les Irakiens aux preuves des manques ou des mensonges des déclarations « complètes, finales et exhaustives », ceux-ci reconnaissaient les erreurs, publiaient une nouvelle déclaration qui admettait seulement ce qu’ils pensaient déjà connu des inspecteurs.
 
Leçon 4 : une enquête usant de diverses méthodes (surveillance aérienne, contrôles commerciaux, inspections, entretiens, tests, analyses) peut donner de bons résultats
 
 
Les inspecteurs n’ont jamais découvert la moindre munition biologique en Irak mais ils ont réussi à déduire l’existence d’un programme biologique de grande ampleur d’une variété d’éléments circonstanciels. Le travail d’enquête impliquait de rassembler des informations parcellaires, de provenance multiple, pour former une mosaïque convaincante [9].
L’UNSCOM put, par exemple, obtenir les factures d’entreprises britanniques ayant vendu à l’Irak 39 tonnes de moyens de culture entre 1986 et 1988. S’ils étaient censés être destinés au système hospitalier, cette justification ne tenait pas debout. Les hôpitaux utilisent des quantités limitées de cultures, conditionnées en petits paquets, pour éviter leur détérioration ; or l’Irak avait commandé des conditionnements de 25 à 100 kg. En outre, si le type de moyens de culture importés n’était pas totalement compatible avec les objectifs médicaux, il était idéal pour la production d’agents biologiques, voire de l’anthrax.
En comparant les importations aux consommations licites et identifiées, l’UNSCOM mit au jour une différence de 17 tonnes, pour laquelle les officiels irakiens avaient une explication peu convaincante. Bagdad déclara que les éléments manquants avaient été détruits durant des émeutes après la guerre du Golfe, mais l’explication s’effrita progressivement [10]. Le 1er juillet 1995, des officiels finirent par admettre qu’Al-Hakam était engagée dans une production de masse des bactéries d’anthrax et de toxine botulique, tout en continuant à démentir leur militarisation ou celle d’autres agents [11].
De même, l’analyse par l’UNSCOM, au milieu de 1995, du Bt en poudre sèche produit à Al-Hakam révéla deux anomalies. Alors que l’on était théoriquement en présence d’un pesticide, la bactérie ne contenait pas les inclusions cristallines nécessaires pour s’attaquer aux chenilles, et la particule de poudre était trop petite pour toucher rapidement les récoltes. Les particules semblaient plus proches de celles d’agents secs d’armes biologiques, assez petites et légères pour dériver sur de longues distances selon le vent, et s’infiltrer dans les poumons des populations visées.
Le cas irakien suggère que l’accès intrusif aux usines suspectes est nécessaire mais pas suffisant pour obtenir des preuves. Les inspections in situ sont rarement concluantes, mais elles peuvent faire naître des soupçons, eux-mêmes vérifiables par d’autres techniques de contrôle. De plus, une vérification efficace ne peut se contenter d’inspections ponctuelles, elle suppose un processus de long terme. Elle exige un considérable travail d’analyse de la part de spécialistes maîtrisant les techniques nécessaires.
Afin d’empêcher l’Irak de reconstituer ses programmes, la résolution 715 du Conseil de sécurité autorisa les contrôles et vérifications continus (Ongoing Monitoring and verification, OMV) dans les usines chimiques, biologiques et nucléaires pour prévenir le détournement de matériels ou d’équipements pouvant servir à la production d’ADM. Le 26 novembre 1993, après avoir critiqué cette résolution comme une violation injustifiée de sa souveraineté, Bagdad accepta finalement les vérifications, y compris l’installation d’un circuit de caméras et autres systèmes de télédétection sur les sites à haut risque [12].
 
Leçon 5 : contrairement à une croyance répandue, les transfuges irakiens n’ont fourni que peu d’informations inédites
 
 
En août 1995, le général Hussein Kamel Hassan al-Majid, gendre de Saddam Hussein et responsable de la gestion du programme d’armes biologiques, s’enfuit à Amman. Lors d’un entretien avec le président de l’UNSCOM Rolf Ekeus, il confirma qu’avant la guerre du Golfe, l’Irak avait massivement produit de l’anthrax, de la toxine botulique et de l’aflatoxine, et en avait équipé des bombes largables par avion et des têtes de missiles. Il déclara aussi que l’Irak avait détruit son arsenal d’armes biologiques à l’été 1991, mais préservé des cultures, des recettes, et des équipements à double usage pour faciliter la reconstitution future de son arsenal, une fois les sanctions de l’ONU levées. Une telle stratégie « d’évasion » est cohérente avec les efforts de l’Irak pour maintenir ses équipes scientifiques, poursuivre les études de recherche et développement (R&D) (y compris les techniques de séchage des agents biologiques), et importer, voire même fabriquer, des équipements à double usage.
Contrairement aux déclarations de George W. Bush et autres officiels américains, sa fuite ne fournit que peu de nouvelles informations, mise à part la confirmation que la militarisation avait bien eu lieu. Mais elle paniqua le régime irakien qui tenta de discréditer Hussein Kamel en amenant des officiels de l’UNSCOM dans une ferme des environs de Bagdad dont il était le soi-disant propriétaire. Dans un poulailler de cette ferme, les inspecteurs trouvèrent 40 tonnes de documents, cassettes vidéo, photographies, disquettes informatiques, et composants liés aux programmes d’armes biologiques, qui apportèrent à l’UNSCOM une masse considérable d’informations [13].
Après que l’UNSCOM ait obligé le gouvernement irakien à admettre la production massive et la militarisation d’agents biologiques, celui-ci publia une déclaration rectifiée, dans laquelle il reconnaissait avoir équipé 157 bombes aériennes et 25 têtes de missiles d’agents biologiques. Ayant la preuve que Al-Hakam avait été conçue pour développer des agents biologiques, l’UNSCOM fit sauter l’usine en juillet 1996. De même, 60 pièces d’équipement de trois autres usines, ainsi que 22 tonnes de moyens de culture provenant de quatre autres sites furent détruites [14]. L’UNSCOM n’a pu répondre à toutes les questions, mais son action dans le domaine du désarmement a été incontestablement couronnée de succès.
 
Leçon 6 : le désarmement biologique requiert des efforts et une volonté politique permanents, ainsi qu’un Conseil de sécurité uni
 
 
Les inspecteurs de l’UNSCOM n’étaient pas armés ; ils tenaient leur autorité du Conseil de sécurité, et de la menace implicite de sanctions économiques, voire d’une action militaire si l’Irak refusait de coopérer. Saddam Hussein ne cessa de mettre à l’épreuve la volonté de la communauté internationale, provoquant la confrontation par exemple sur l’accès aux sites sensibles, ou « présidentiels » – tels ses palais. Si le Conseil de sécurité était uni pour soutenir ses inspecteurs, il faisait généralement marche arrière. Mais le dirigeant irakien n’avait que mépris pour les Nations unies, qu’il prenait pour un « tigre de papier » depuis leur absence de représailles à son utilisation d’armes chimiques contre l’Iran, en violation flagrante du Protocole de Genève. Saddam Hussein était également persuadé de pouvoir semer la discorde parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, en jouant la France et la Russie contre la Grande-Bretagne et les États-Unis.
Ainsi que Stephen Black l’a indiqué, « le désarmement forcé […] nécessite un effort constant, car il ne peut pas être obtenu sans pression sur l’État visé. Si la partie inspectée oppose de la résistance, alors le soutien permanent du Conseil de sécurité devient nécessaire. À défaut de ce soutien, l’État inspecté pourra toujours triompher dans une lutte qui oppose quelques centaines d’inspecteurs à des dizaines de milliers de tricheurs. » [15]
 
Leçon 7 : les proliférateurs sont généralement rationnels ; ils peuvent donc être influencés par un changement de l’équilibre coûts/profits
 
 
Après la destruction d’Al-Hakam en juillet 1996, l’Irak abandonna son ambition de garder une capacité de rapide retour à la production d’armes biologiques. Saddam Hussein considérait désormais le programme clandestin comme un handicap : sa découverte pouvait mettre en péril l’objectif principal, à savoir la levée des sanctions. Après 1996, l’Irak n’a poursuivi aucune R&D biologique à des fins militaires. Selon le rapport final de l’ISG de la CIA : « contrairement à son intérêt persistant pour les armes nucléaires et chimiques, le régime irakien semble avoir abandonné toute discussion ou même tout intérêt pour les armes biologiques. » [16]
L’Irak détenait certes toujours un savoir-faire scientifique et une capacité de production duale. Mais tout effort de reconstitution après 1996 se serait heurté à une série d’obstacles majeurs, dont la difficulté à importer des équipements, ou de faire appel à une assistance technique étrangère, du fait de l’embargo des Nations unies. Le contrôle exercé par l’UNSCOM sur les sites à double usage – caméras vidéo, visites surprises – rendait leur détournement risqué et problématique. Les contrôles de l’UNSCOM continuèrent jusqu’à la fin de 1998 ; les inspecteurs quittèrent alors le pays pour ne pas y revenir. La Commission de contrôle, de vérification et d’inspection des Nations unies (UNMOVIC), qui succéda à l’UNSCOM, retourna en Irak à l’automne 2002 et y mena à nouveau des inspections pendant trois mois et demi avant l’invasion américaine.
Après 1996, la stratégie de Saddam Hussein devint incohérente. Malgré l’élimination par l’Irak, dans les années 1990, de ses armes biologiques restantes, le dirigeant irakien continua de « bluffer » sur ses réserves pour dissuader ses ennemis extérieurs et intérieurs. Comme le disait Hans Blix, il n’avait pas de chien mais il n’en affichait pas moins son panneau « Chien méchant » pour éloigner les voleurs. Du coup, les deux objectifs étaient contradictoires : d’une part tenter de persuader les Nations unies que le désarmement était effectif, pour obtenir la levée des sanctions ; d’autre part, tenter de convaincre ses adversaires régionaux qu’il possédait toujours des armes biologiques pour les tenir en respect. Ces buts irréconciliables envoyaient des signaux contradictoires aux services de renseignements occidentaux.
 
Leçon 8 : les lacunes de l’information humaine et la dépendance excessive vis-à-vis de transfuges d’une crédibilité douteuse mènent à des erreurs de perception de la menace
 
 
Les renseignements américains et britanniques avant la guerre d’Irak indiquaient que Bagdad possédait un stock limité d’armes biologiques, avec une capacité de montée en puissance représentée par des unités mobiles de production, pouvant produire des agents de guerre biologique très rapidement et en quantités significatives. Le secrétaire d’État Powell affirma dans son discours au Conseil de sécurité du 5 février 2003, que les États-Unis détenaient des « descriptions de première main d’usines d’armes biologiques mobiles, sur roues ou sur rail », dont l’Irak aurait possédé sept exemplaires. Powell ajouta que « Saddam avait mené des recherches sur des douzaines d’agents biologiques provoquant des maladies telles que la gangrène, la peste, le typhus, le tétanos, le choléra, la variole du chameau, et la fièvre hémorragique. Il détenait également les moyens de développer la variole… Il n’y a aucun doute quant au fait que Saddam Hussein possède des armes biologiques, et peut en produire rapidement plus, beaucoup plus. » [17]
Le témoignage de Powell aux Nations unies s’avéra en définitive fondé sur les informations fournies par des transfuges du Congrès national irakien, et probablement délibérément mensongères. En dépit de rumeurs persistantes, aucune preuve sûre n’est venue corroborer les allégations selon lesquelles l’Irak possédait ou développait ces systèmes mobiles. Après la guerre, les troupes américaines ont découvert deux remorques dont la CIA a initialement pensé qu’il pouvait s’agir de laboratoires mobiles ; mais celles-ci ne contenaient aucune trace d’agents biologiques et les experts extérieurs jetèrent le doute sur ces suspicions. Le rapport final de l’ISG conclut que les Irakiens « avaient très certainement conçu et construit cet équipement exclusivement pour produire de l’hydrogène », et qu’il serait impossible d’utiliser ces remorques pour la production et la militarisation d’agents biologiques [18].
 
Leçon 9 : l’action militaire contre un proliférateur biologique peut accroître le risque de diffusion de matériels et de savoir-faire vers d’autres États ou des groupes terroristes, si elle ne s’accompagne pas d’un effort systématique de sécurisation des sites et personnels liés aux armes biologiques
 
 
Les raisons invoquées pour l’invasion de l’Irak s’appuyaient sur la supposée possession par l’Irak d’armes de destruction massive, y compris d’armes biologiques ; mais nulle réserve d’armes biologiques ou chimiques ne fut découverte après la guerre. Pillages et violences ont probablement augmenté, et non réduit, le risque de prolifération des armes biologiques vers des terroristes. Pendant et après l’opération, les forces de la Coalition ont échoué à sécuriser les dépôts d’armes et les collections de pathogènes. Les programmes censés prévenir la fuite des cerveaux scientifiques irakiens spécialistes des armes biologiques ne débutèrent que plus d’un an après la fin des combats. Dans le chaos de l’après-guerre, des savoir-faire et des cultures pathogènes ont pu passer à d’autres proliférants de la région, peut-être même à des groupes terroristes. Tous les reliquats du programme, et en particulier ce qui reste des pathogènes, doivent être, de façon urgente, retrouvés et détruits.
***
La volonté d’acquérir des armes biologiques, leur doctrine d’utilisation, et les dispositifs de commandement et de contrôle correspondants ont été déterminés à la fois par des calculs géostratégiques et par la définition particulière de l’Irak de Saddam Hussein, par ses objectifs et ses schémas de pensée propres, ainsi que par les structures du régime. La capacité irakienne en matière d’armes biologiques était bien « un arsenal de Saddam et pour Saddam », conçu pour assurer sa survie personnelle et réaliser ses ambitions.
L’exemple de l’Irak démontre l’efficacité d’une approche systématique, complexe, du contrôle et de la vérification. En dépit d’une non-coopération délibérée et même d’un sabotage actif de la part du régime irakien, les inspections se sont en définitive avérées efficaces pour mettre au jour le programme clandestin, et limiter les ambitions biologiques de Saddam – même si le travail d’investigation a exigé plus de quatre années. Les inspections de l’UNSCOM ayant été imposées à un État vaincu, elles se sont avérées plus intrusives que si elles avaient été fondées sur un traité négocié. L’efficacité des inspections et du contrôle pour prévenir la reconstitution du programme d’armes biologiques irakien suggère que ces méthodes ont un grand avenir.
Malgré la chute de Saddam Hussein le 9 avril 2003, et son arrestation ultérieure, un environnement menaçant pourrait bien pousser un futur gouvernement irakien à relancer ces programmes. Il est donc essentiel de poursuivre le contrôle des installations industrielles duales, susceptibles d’être reconverties vers la production d’armes biologiques. Les inspecteurs de l’UNMOVIC pourraient retourner en Irak pour y reprendre des inspections continues, ainsi que l’autorise la résolution 715 de 1993. Un tel contrôle serait nécessaire au moins jusqu’à ce que la transition du pays vers un gouvernement stable soit achevée, et que la nouvelle administration irakienne ait démontré son engagement en matière de non-prolifération. Il est aussi essentiel de prévenir toute diffusion d’expertise en matière d’armes biologiques, en empêchant le recrutement, par des proliférants ou des groupes terroristes, de scientifiques et de techniciens qui auraient été impliqués dans les programmes irakiens.
 
NOTES
 
[1]Colonel S. Jalal Abdul Latif, Manual: Chemical, Biological and Nuclear Operations, Iraqi Chemical Corps, Training Department, septembre 1984 (traduit par U.S. Armed Forces Medical Intelligence Center, Fort Detrick, MD, Foreign Armies Studies Series, n° 21, 1992, AFMIC-HT-101-92, p. 6.)
[2]Iraqi Army General Staff, Mobilization Use of Arms of Mass Destruction. Principles of Using Chemical and Biological Agents in Warfare, manuel n° 469, vol. 2, partie 1, Iraqi Army General Staff 1987.
[3]T.V. McCarthy et J.B. Tucker, « Saddam’s Toxic Arsenal: Chemical and Biological Weapons in the Gulf Wars », in P.R. Lavoy, Scott D. Sagan et J.J. Wirtz (dir.), Planning the Unthinkable: How New Powers Will Use Nuclear, Biological, and Chemical Weapons, Ithaca (NY), Cornell University Press, 2000, p. 65-67.
[4]Iraq Survey Group, Comprehensive Report of the Special Advisor to the DCI on Iraq’s Weapons of Mass Destruction, 30 septembre 2004, « Key Findings: Biological Weapons ».
[5]Ibid.
[6]W. Pincus, « CIA Finds No Evidence Hussein Sought to Arm Terrorists », Washington Post, 16 novembre 2003, p. A20.
[7]Iraq Survey Group, op. cit., [4].
[8]J.B. Tucker, « Lessons of Iraq’s Biological Warfare Programme », Arms Control/Contemporary Security Policy, vol. 14, n° 3, décembre 1993, p. 255-257.
[9]S. Black, « UNSCOM and the Iraqi Biological Weapons Program : Technical Success, Political Failure », in S. Wright (dir.), Biological Warfare and Disarmament: New Problems/New Perspectives, New York, Rowman & Littlefield Publishers, 2002, p. 285-309.
[10]Ibid., p. 291-292
[11]Ibid., p. 294
[12]J.B. Tucker, « Remote Monitoring of Dual-Capable Biological Facilities in Iraq », Politics and the Life Sciences, vol. 14, août 1995, p. 19-26.
[13]J.B. Tucker, « Monitoring and Verification in a Noncooperative Environment: Lessons From the U.N. Experience in Iraq », The Nonproliferation Review, Printemps-été 1996, p. 11.
[14]Iraq Survey Group, Comprehensive Report of the Special Advisor to the DCI on Iraq’s Weapons of Mass Destruction, « Key Findings: Biological Weapons ».
[15]S. Black, « UNSCOM and the Iraq Biological Weapons Program », p. 306.
[16]Iraq Survey Group, Comprehensive Report of the Special Advisor to the DCI on Iraq’s Weapons of Mass Destruction, « Key Findings: Biological Weapons ».
[17]J. Cirincione, J.T. Mathews et G. Perkovich, WMD in Iraq : Evidence and Implications, Washington, DC, Carnegie Endowment for International Peace, janvier 2004, p. 33.
[18]Iraq Survey Group, Comprehensive Report of the Special Advisor to the DCI on Iraq’s Weapons of Mass Destruction, « Key Findings: Biological Weapons ».
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