2005
Politique étrangère
Libre propos
Peut-on importer la « Révolution dans les affaires militaires » ?
Pierre Garonne
Pierre Garonne a passé de nombreuses années aux États-Unis ; il consacre aujourd’hui une partie de ses activités à l’analyse des activités politiques et militaires de ce pays.
La Transformation est le nouvel habillage sémantique d’une Revolution in Military Affairs (RMA) qui organise depuis quinze ans le débat stratégique américain. Ces concepts renvoient à l’efficacité technique et tactique américaine, mais aussi à certaines ambiguïtés dans les rapports entre succès tactique, succès stratégique, et objectif politique de la guerre. Avant de décalquer les débats américains, les Européens devraient s’aviser de leurs déterminants culturels et de leurs implications politiques.Mots-clés :
Révolution dans les Affaires militaires (RMA), transformation des armées, États-Unis, Irak.
The Revolution in Military Affairs or RMA renamed Transformation a few years ago and pursued with perseverance in the United States, found in the Iraqi Freedom operation a tremendous demonstration of its technical effectiveness. Progress in the three fields of precision, detection and communication – combined with the faith in superiority supported by control of knowledge – demonstrated the remarkable capacities brought by the new possibilities of precise stand off destruction. However, this formidable tactical and professional victory did not achieve conditions of strategic success ; currently, the political result is nothing like what was envisioned. Close to two years after the official end of the initial campaign, the actual situation in Iraq, shows the ambiguity of Transformation with, at the same time, its remarkable success as an amplifier of tactical effectiveness and, on the opposite, its moderate results – at the very least – at the strategic level. Today, when the Atlantic convergence of the strategic interests and models of use of armed violence is no longer obvious, it is thus useful to question, in Europe, the necessity for adopting a vision of the armed forces deeply marked by a specific American strategic culture.
Au printemps 2003, la campagne américaine « des 21 jours » en Irak a constitué une remarquable démonstration du niveau d’efficacité technique atteint par les armées des États-Unis, en dépit du rapport de forces totalement déséquilibré qui la relativise. Pour autant, cette formidable victoire tactique et professionnelle n’a pas su créer les conditions du succès stratégique ; le résultat politique n’a rien à voir, à ce jour, avec ce qui était annoncé. Cette situation n’est pas sans rappeler la fameuse formule de Hegel – à propos de Napoléon et de sa conquête de l’Espagne – évoquant « l’impuissance de la victoire ».
On peut donc s’interroger sur les aptitudes d’une machine de guerre apte sans conteste à faire la démonstration de son bon fonctionnement, mais incapable d’atteindre les objectifs dont elle était censée être l’outil. La question n’est pas vaine : par effet d’entraînement, les armées européennes finissent toujours par se mettre au diapason de leur modèle américain. Or, à un moment où la convergence atlantique des intérêts stratégiques et des modèles d’emploi de la violence armée ne va plus de soi, il n’est pas sûr que les outils de défense du Vieux Continent gagneraient beaucoup à s’engager de manière irréversible sur des voies qui ne sont pas forcément, pour eux, les meilleures.
La RMA, processus et finalité
Durant l’opération Iraqi Freedom, c’est la Révolution dans les affaires militaires (RMA), poursuivie de manière volontariste aux États-Unis depuis plus de dix ans, qui a déployé toute son efficacité technique. Conjuguant en stand off (à distance de sécurité) les progrès de la précision et de l’information, structurée par la culture de l’attrition, la RMA entend en quelque sorte réconcilier la nécessité de la guerre et l’aversion qu’en a le peuple américain. La préférence qui y est donnée dans les modes d’action au bombardement lointain de précision, la prédominance du style « tire et oublie » (fire and forget), montre bien sa filiation directe avec la culture stratégique américaine. Elle affirme le modèle préférentiel d’une Amérique rêvant d’une invulnérabilité insulaire, dotée des moyens de frapper tout adversaire au cÅ“ur, en toute impunité et sans enlisement, de coups punitifs rapides au-delà des océans. Décliné en boucle du stratégique au tactique, le modèle RMA se construit ainsi autour de deux idées maîtresses – celles du tir à distance de sécurité et de la protection – dans un retour surprenant au modèle médiéval de la « motte féodale », forteresse imprenable d’où se projette la violence policière.
Une idée permanente
En fait, aux États-Unis, la transformation des forces, sous différentes appellations, est une tendance permanente, l’énergie créatrice semblant toujours tendue vers des horizons nouveaux. Dans le domaine particulier de la technique militaire, toute solution devient nécessaire dès lors qu’elle a été envisagée, même si l’étape précédente n’a pas encore été atteinte. Historiquement, les capacités budgétaires ayant généralement dispensé de véritables choix entre les nécessités du présent et les possibilités du futur, les armées n’ont jamais cessé d’expérimenter de nouveaux concepts, de nouvelles structures de forces, de nouvelles technologies. En revanche, les raisons en sont rarement opérationnelles ; elles relèvent le plus souvent de la rivalité permanente entre les armées, l’une après l’autre prêchant le concept qui lui permettra de s’attribuer la plus grosse part du gâteau budgétaire.
Ainsi le nouveau discours de la précision et de la révolution de l’information est-il instrumentalisé de différentes manières. Il est promu par l’Air Force, qui y voit un avantage comparatif considérable, repris par la Navy, qui s’estime plutôt bien située dans ce nouvel environnement, mais au contraire adopté avec réticence par l’US Army, qui peine toujours à y trouver sa place et pourrait bien en être la grande victime, rejeté enfin – sauf dans le discours officiel bien sûr – par le Marine Corps, qui estime pouvoir mieux survivre en se battant sur ses spécificités qu’en ramant dans le courant dominant comme l’armée de terre.
Une résonance conjoncturelle particulière
Aujourd’hui, le phénomène de
Transformation
[1] a acquis une dynamique particulière pour deux raisons essentielles. La première est la centralité accrue des États-Unis ; nul ne peut rester indifférent à ce que fait l’Amérique, et c’est particulièrement vrai en termes militaires puisqu’elle dépense pour sa défense presque autant que le reste du monde réuni. La deuxième raison est la personnalité exceptionnelle du secrétaire à la Défense. Les observateurs avertis considèrent qu’il est le seul depuis Robert McNamara à avoir réussi à prendre – et à conserver jusqu’à ce jour – le pouvoir sur les armées, ce qui lui permet d’imposer les modèles de la
Transformation les plus aptes, selon lui, à assurer la prééminence définitive de l’Amérique.
Si la Transformation fait à ce point fureur, c’est qu’elle apparaît à Donald Rumsfeld comme un formidable outil de pouvoir et de contrôle, tant vis-à-vis des armées américaines pour les plier à sa propre vision de l’efficacité militaire, que vis-à-vis des armées alliées – dont on doit pouvoir éventuellement utiliser les capacités rendues interopérables –, voire de l’Europe de la défense, qu’il s’agit de contrôler.
L’historique en raccourci
La
Transformation est aujourd’hui devenue aux États-Unis un
buzz word, un ramassé synthétique de la
Joint Vision 2020
[2] qui doit diriger l’évolution des armées, bref une rengaine encadrant le « militairement correct ». Le mot lui-même a été inventé en 1999 par le général Shinseki, chef d’état-major de l’armée de terre, pour remettre l’US Army dans la course, après les critiques existentielles auxquelles avait conduit l’opération – entièrement aérienne –
Allied Force au Kosovo. L’idée et le terme ont été saisis au vol par les néo-conservateurs, et particulièrement l’équipe du secrétaire à la Défense, pour succéder au concept vieillissant de Révolution dans les affaires militaires. Pendant la première campagne électorale du président Bush en 2000, l’idée de
Transformation a été utilisée comme arme politique contre les démocrates, sur le thème de la « halte au déclin militaire » (on se souvient du fameux
Help is on the way, inlassablement répété à l’adresse de l’électorat militaire), puis reprise par la nouvelle Administration, avec la volonté de marquer une rupture avec l’Administration précédente en bâtissant la démarche de puissance américaine autour des idées du directeur de l’
Office of Net Assessment, Andrew Marshall, et de ses conceptions réseau-centrées de l’innovation militaire.
Au lendemain du succès républicain aux élections de novembre 2004, et au-delà des nécessités tactiques de la situation irakienne, le maintien de Donald Rumsfeld (pour une durée de deux ans, dit-on ?) à son poste pour la deuxième Administration Bush constitue un signe clair non seulement de la puissance et de la capacité d’influence de l’intéressé, mais également d’une volonté politique forte de mener à son terme, ou du moins jusqu’au point de non retour, le mouvement de transformation des armées.
Nouvel habillage sémantique de la RMA, la
Transformation se veut à son tour le moteur d’une évolution en profondeur des mentalités, et se construit des mêmes éléments essentiels : les récents et considérables progrès dans les trois domaines de la précision, de la détection et de la communication, conjugués à la foi dans la supériorité par la maîtrise de la connaissance. Les performances des plateformes – aériennes, maritimes ou terrestres – s’estompent derrière celles des systèmes d’armes interconnectés, dont elles sont le support dans une mise en
Å“uvre globale de l’arme désormais considérée comme la plus puissante : l’information. Dans cette nouvelle vision, la guerre « réseau-centrée » – pour l’américain
Network Centric Warfare – doit permettre aux armées américaines de passer de l’âge industriel à « l’âge de l’information », et de mettre en
Å“uvre ce qu’il est convenu d’appeler, outre-Atlantique, les « opérations basées sur les effets » (
Effects Based Operations
[3]).
L’idée politiquement correcte aux États-Unis est que la saturation tend à devenir inutile. On doit remarquer que cette vue n’est pas partagée par tous, et que l’US Army, directement au contact des feux directs lors des actions d’assaut, n’est pas persuadée de pouvoir en toutes occasions se passer d’un feu saturant. Elle n’est pas encore prête à brader ses propres feux d’appui contre un feu interarmées dont elle n’aurait plus la maîtrise, et ce, d’autant moins que sa longue guerre irakienne (prise de Fallouja par exemple, en novembre 2004) a bien montré que, dès lors qu’il n’était plus question d’échapper à la guerre au sol, le feu de masse qui assomme et submerge redevenait indispensable. Il n’en reste pas moins que l’idée se concrétise, pas à pas. Si moins de 10 % des munitions disposaient d’un guidage précis pendant la Guerre du Golfe, la proportion est passée à 35 % au Kosovo, à 60 % en Afghanistan, avec un nouveau saut en Irak en 2003 : 70 % de munitions « intelligentes » utilisées.
Sous-tendus par la « culture du ciblage », expression particulièrement parlante d’Étienne de Durand
[4], les progrès en matière de détection doivent, pour leur part, procurer une vision globale, sans cesse améliorée, des cibles à traiter. Cette démarche suppose l’existence de ces dernières et conduit donc progressivement à percevoir l’ennemi comme un ensemble de cibles. En aval, la
Transformation ne s’avère pertinente que s’il s’agit de traiter un ennemi de type conventionnel, constitué d’objectifs matériels, détectables et destructibles – ce qui n’est plus, désormais, qu’un cas parmi d’autres.
Cette vision reflète bien, pourtant, un esprit américain qui n’entend régler au fond que le problème de la Grande Guerre (The Nation Wars), et n’envisage pas vraiment d’intervenir sur un ennemi qui ne soit pas, peu ou prou, symétrique. Dans la culture stratégique américaine, la seule guerre est la Grande Guerre, le reste étant constitué des « opérations autres que la guerre » (les OOTW, ou Other Operations than War), à confier aux nations subsidiaires, afin de préserver la puissance pour des engagements où elle peut exprimer tous ses avantages technologiques. Il est clair que le complexe militaro-industriel (pour reprendre une expression du président Eisenhower), qui influe très directement aux États-Unis sur les orientations opérationnelles, a d’énormes intérêts financiers à encourager cette distinction.
De telles tendances reflètent et créent des cultures. Le concept de Transformation est porteur de culture militaire, ce dont les Américains ont d’ailleurs clairement conscience quand ils cherchent à l’exporter. Ainsi, la subordination intellectuelle du grand commandement de la Transformation de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) (ACT pour Allied Command Transformation, installé à Norfolk, Virginie) au commandement américain, et sa juxtaposition au grand commandement interarmées chargé de la Transformation des forces américaines ne sont évidemment pas sans conséquence sur la défense du Vieux Continent. L’influence américaine ne peut manquer d’y conduire à une évolution des outils militaires, suivant des critères et des logiques dont il n’est pas acquis qu’ils soient les mieux adaptés à la culture stratégique et aux intérêts européens.
L’esprit de la Transformation – exporté aujourd’hui par le discours, les modèles, les équipements et les méthodes –, c’est celui de la centralité de la destruction. C’est aussi une logique d’action policière chirurgicale, dont – au regard des opérations en Bosnie, au Kosovo, en Irak ou en Côte-d’Ivoire – on peut interroger la pertinence universelle. Cette vision, qui s’en tient aux victoires tactiques, ne souhaite pas s’encombrer des complications de la présence au sol, et tend à ignorer le nécessaire contrôle des espaces.
Ces logiques sont bien adaptées aux nations vivant dans la situation particulière de l’insularité. On peut dire, en ce sens, que la
Transformation est le reflet de la psychologie de l’immunité
[5] qui demeure profondément ancrée dans les esprits américains, même si le 11 septembre l’a provisoirement transformée en une poursuite acharnée de sa reconstruction. Les tendances de la
Transformation reflètent à nouveau la recherche du
silver bullet – cette arme capable de résoudre par elle-même, depuis une bulle protégée, tous les problèmes techniques de l’affrontement armé – qu’ont inlassablement poursuivie les Américains.
La démarche est donc conforme à la tradition américaine. Elle cherche résolument dans le technologique un refuge à l’incertitude, une réponse aux angoisses stratégiques. Comme l’écrivait Henry Kissinger : « aux États-Unis, la haute maîtrise technologique laisse accroire que la stratégie s’identifie à l’analyse technique des systèmes d’armes, en faisant oublier que la conception et l’usage de ces derniers supposent une doctrine stratégique »
[6]. La
Transformation, c’est le primat du technique sur le politique, avec une inversion typiquement américaine : le deuxième devient outil du premier, auquel est confié le règlement des crises par application d’une violence de précision. S’appuyant sur l’exemple éclairant de l’opération
Allied Force (Kosovo, 1999) qu’il a commandée, le général W. K. Clark considère dans son ouvrage
Waging Modern War
[7] que ce phénomène se traduit, pour les armées des États-Unis, par une difficulté certaine à s’adapter aux conditions spécifiques de la guerre moderne (intrusion des acteurs traditionnellement extérieurs à l’action strictement militaire : opinion publique nationale et mondiale, populations civiles…) – conditions qui contredisent la logique militaire pure et la tradition américaine.
Pour résumer de manière quelque peu schématique, la Transformation reflète la rupture culturelle traditionnelle outre-Atlantique entre l’action politique et l’action militaire. Si la RMA peut apparaître comme un outil de « la poursuite des objectifs politiques par d’autres moyens », ces objectifs seraient plutôt d’ordre interne. Pour l’Exécutif, grâce à la capacité à s’imposer d’emblée – ou mieux à contrôler à distance –, il s’agirait de maintenir la légitimité politique interne de « l’outil guerre » en démontrant à son opinion publique que l’on peut user de la puissance militaire à la poursuite des intérêts américains à coût et risque limités, sans enlisement. Les deux grands concepts opérativo-techniques prônés aujourd’hui (Sea Basing et Rapid Decisive Operations, RDO) vont exactement dans ce sens, tout comme le développement d’une nouvelle arme hypersonique – Prompt Global Strike – capable d’emmener partout dans le monde (dans des délais extrêmement brefs, à partir du territoire des États-Unis), une charge explosive très puissante.
La Transformation correspond à la vision initiale du candidat, puis de la première Administration Bush, dont on se souvient que les huit premiers mois ont été ceux du désengagement. Elle reflète une vision plutôt isolationniste de l’Amérique : être capable de frapper sans s’engluer dans des « alliances empétrantes », selon le conseil de George Washington. Elle s’avère être par ailleurs, vis-à-vis du monde extérieur, autant un outil de supériorité qu’un outil de contrôle.
Outil de supériorité, la Transformation constitue l’une des modalités majeures d’application de la première Stratégie nationale de sécurité de l’Administration Bush (septembre 2002), dont l’esprit ne devrait guère évoluer au cours du second mandat de ce dernier. Cette stratégie fait de l’hégémonie des États-Unis le meilleur gage de la paix internationale. Elle estime qu’en aval les forces armées doivent rester à l’avenir les plus puissantes sur tout le spectre de l’action militaire (full spectrum dominance), contre toutes les menaces connues ou à venir, afin de pouvoir protéger tant le territoire que la population et les intérêts américains partout dans le monde et, par effet retour, décourager tout adversaire de se lancer à la poursuite d’une parité militaire.
Outil de contrôle, la Transformation fournit un levier d’action remarquable aux responsables politico-militaires, leur offrant un quadruple résultat. Le premier est l’amélioration de forces alliées qui deviendront ainsi techniquement utilisables à la périphérie de leurs opérations majeures : si l’apport capacitaire est marginal, il est politiquement utile, comme l’ont bien montré, en Irak, le cas britannique et celui des participants presque virtuels de la coalition.
Le deuxième résultat pourrait être, en Europe, la perte de cohérence des efforts de défense ; compte tenu des investissements nécessaires aux Alliés pour « suivre » dans le processus de Transformation, on pourrait voir les armées européennes perdre progressivement leur cohérence opérationnelle au fur et à mesure qu’elles se réfugieraient dans les rares niches interopérables qu’elles pourraient financer. Il n’échappe à personne que, par le biais d’une Transformation imposée, toute cohérence opérationnelle européenne pourrait un jour supposer l’intégration de modules de cohérence, et donc de contrôle, américains.
Le troisième résultat est d’ordre normatif ; on sait que le contrôle se fait aisément par la norme (il n’y a pas de meilleur exemple que Microsoft) : en ce sens, la
Transformation est un formidable outil normatif, donc un formidable outil de contrôle
[8].
Enfin, quatrième résultat, la menace du Pacte de Varsovie disparue, et la meilleure Europe de la défense étant, pour les Américains, une Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) en perpétuel devenir, la Transformation est un excellent outil de contrôle, puisqu’elle constitue un frein – dans les faits, par obligation de choix – à la progression de cette défense européenne. Dans les années 1990, l’OTAN avait pour intérêt principal, aux yeux des Américains, d’être un appareil de contrôle de l’Europe : la Transformation est peut-être aujourd’hui en voie de la remplacer dans ce rôle. On aurait tort d’oublier la logique de la Strategic Defense Initiative de Ronald Reagan : contrôler l’Union soviétique en l’épuisant dans une course à la ressemblance.
Vers une évolution du modèle ?
Le maintien à son poste du secrétaire à la Défense D. Rumsfeld pourrait laisser croire à l’accentuation autiste du modèle de la Transformation. Ce serait pourtant méconnaître le caractère pragmatique de l’esprit américain, et sa grande adaptabilité. À ce stade, deux courants de pensée se font jour. Les puristes de la Transformation, probablement minoritaires, considèrent que les difficultés rencontrées en Irak proviennent précisément du caractère inachevé de la Transformation au moment d’Iraqi Freedom. Ils prêchent donc pour une accentuation et une accélération du mouvement, persuadés qu’une force armée totalement transformée aurait remporté en trois semaines non seulement la campagne mais encore la guerre.
D’un autre côté, la confrontation avec la réalité de la guerre longue, au sol, renforce le courant réaliste et son approche plus modeste de la Transformation. L’idée que la vitesse peut suppléer à la masse perd pour ce courant de sa pertinence, lorsque les menées adverses sont imprévisibles et que l’ennemi n’est plus réductible à un ensemble de cibles justiciables du seul targeting. Si la guerre n’est plus, comme dans la grande tradition américaine, un « désordre aberrant », une parenthèse que la mission des forces armées est de refermer sans délai, si le volet militaire des crises le cède aux dimensions politiques, économiques et judiciaires, alors la Transformation n’est plus une réponse parfaite à la vérité du monde. Ce courant perçoit donc progressivement que l’aboutissement du modèle américain se condamne de lui-même à la vanité, en empêchant toute puissance adverse de le défier sur un mode symétrique. Il comprend également que la réalité des crises de demain exigera – au minimum – compromis, partage budgétaire et renforcement des capacités conventionnelles de combat au sol et de gestion politique des crises dans toutes leurs composantes.
Cette prise de conscience est naturellement plus marquée au sein des forces terrestres, US Army et Marine Corps, confrontées depuis un an et demi aux difficultés concrètes d’une « sale guerre ». Pour elles au moins, le modèle des forces létales et manÅ“uvrières fondant leur foudroyante capacité de destruction sur la supériorité de l’information a fait long feu et la Transformation n’a pas permis, d’évidence, comme elle l’entendait, d’éviter les pièges du milieu terrestre. Les matériels directement nés de la Transformation se sont révélés mal adaptés tant aux nouvelles missions qu’à l’ennemi réel : il a fallu les modifier dans un esprit très différent, revoir progressivement toute la structure des forces, et se résigner à intégrer dans les savoir-faire des troupes déployées les tâches liées à la stabilisation, soigneusement ignorées jusqu’alors parce qu’on pensait les confier aux forces supplétives, en particulier européennes. L’évolution théorique est, en revanche, beaucoup plus marginale pour la Navy et l’Air Force. Très peu concernées par les opérations qui ont suivi la prise de Bagdad, elles ne les intègrent guère dans leurs « leçons apprises ». Elles retiennent au contraire qu’elles ont parfaitement gagné leur propre guerre, celle du ciblage, où a été justement démontrée l’importance majeure de la maîtrise de l’information et de la synergie des feux.
Malgré ces différences d’approche, des évolutions apparaissent déjà nettement dans les ajustements budgétaires en cours, comme dans les arbitrages réalisés pour le budget de l’année fiscale 2006. En outre, Donald Rumsfeld a lui-même imposé, dans le Guide pour la planification stratégique pour les années 2006-2011, une série de mesures améliorant les capacités des forces américaines à conduire des opérations consécutives à un conflit majeur, le curseur se plaçant à nouveau sur la nécessité du nombre de soldats au sol et l’accroissement sensible des moyens humains de renseignement. Parallèlement, ce nouvel état d’esprit apparaît dans le dernier grand texte officiel pour la conception et l’emploi des forces armées, la
National Military Strategy de juin 2004
[9].
Si cette stratégie de temps de guerre entend bien faire de la « guerre totale contre le terrorisme » un catalyseur de la Transformation, et continue à insister sur l’intégration interarmées, les exigences expéditionnaires, les réseaux, la supériorité dans le cycle décisionnel et la précision des feux, elle prend aussi en compte les opérations de stabilisation, et affiche une volonté d’approche globale, multidimensionnelle et non plus essentiellement militaire, des crises. Enfin, les directives confidentielles qui viennent d’initier la troisième Quadrennial Defense Rewiew (QDR), lancée officiellement le 4 novembre et supposée rendre ses conclusions au cours de l’été 2005, accordent, d’après des sources informées, une place majeure aux menaces non conventionnelles pouvant affecter la puissance américaine.
Reste à savoir quelle sera la portée réelle de ces souhaits d’évolution. De nature adaptative et de portée réduite, engendrés directement par les difficultés irakiennes, ils pourraient bien ne pas survivre à ces dernières. Leurs effets seraient alors seulement passagers, à la fois parce qu’ils s’opposent à un rêve essentiel, à une culture stratégique robuste, constitutifs de l’Amérique, et parce qu’existe désormais, pour bien des esprits, de l’autre côté du Pacifique, une puissance majeure contre laquelle on devra se prémunir, quelles que soient les alliances tactiques du jour.
***
Les avancées technologiques initiées par la RMA, puis mises en Å“uvre par le processus de Transformation, permettent encore pour l’instant aux stratèges américains d’envisager de concrétiser leur rêve ultime : l’action de précision intercontinentale, délivrée des complexités et incertitudes de la guerre au sol, depuis un sanctuaire national aux frontières terrestres, maritimes, aériennes et spatiales enfin sécurisées. Ce rêve éprouve quelque difficulté à cohabiter avec des cultures stratégiques européennes construites sur les champs de guerre nationaux, ou ceux de voisins qui, dans les renversements permanents d’alliance, se muaient vite en nouveaux alliés.
Comme le résume Dominique David
[10], contrairement aux pays européens, « les États-Unis sont dans le monde quand ils s’y projettent, de manière discontinue, selon une dynamique d’allers et retours qui privilégie le critère de l’efficacité ponctuelle, et non celui de l’organisation et de la gestion d’espace […] Concernant les stratégies militaires, on sait comme cette culture de la projection et de la discontinuité organise les concepts tactiques, la structure des forces et les matériels eux-mêmes […]. Les mouvements stratégiques s’organisent sur un mode discontinu de prise de gage, d’administration ponctuelle de la force : un mode prédateur. »
L’exemple de l’Irak est particulièrement fascinant, parce qu’il reflète cette tendance américaine à ignorer la nature fondamentalement politique de la guerre. Il constitue un exemple emblématique de toute l’ambiguïté de la Transformation avec, à la fois, son succès remarquable comme multiplicateur de l’efficacité tactique et, à l’inverse, son ambiguïté – pour le moins – au niveau stratégique. Il conduit évidemment à se poser la question de l’intérêt d’un succès tactique – et, au-delà, de capacités technologiques – qui n’est pas réellement capable de produire les conditions du succès stratégique, à s’interroger sur une conception des systèmes de forces qui feint d’ignorer « le jour d’après ». Cela ne va pas également sans poser la question de la pertinence d’une philosophie qui cherche à toujours accélérer le rythme de l’acte technique quand l’ennemi le plus probable semble au contraire vouloir conduire dans la durée un duel asymétrique, et jouer ainsi sur les impatiences occidentales, en échangeant des pertes contre du temps.
À se concentrer sur la Transformation – la technologie et ses possibilités devenant fascination, puis l’outil devenant finalité, suivant une dérive typiquement américaine –, le risque est donc, pour les rêveurs de la guerre « transformée », d’éprouver des difficultés à penser stratégie générale, puis – l’englobé faisant oublier l’englobant – de se placer dans la situation de remporter brillamment des victoires en perdant les campagnes.
Dans sa dimension transatlantique, la problématique de la Transformation reflète bien le paradigme général qui structure les rapports États-Unis/Europe : celui de la tension entre la performance et le contrôle. La problématique est claire : pas de performance si pas de Transformation, mais risque de contrôle accru si trop de Transformation. La voie idéale n’est pas aisée à définir, mais il serait à coup sûr dangereux pour l’Europe d’adopter des modèles sans se soucier ni de l’éventualité de leur future obsolescence, ni de la culture qu’ils véhiculent, ni du projet politique dont ils sont porteurs, ni de leur pertinence au regard des intérêts européens et du profil de l’adversaire le plus probable pour les décennies à venir.
[1]
Le terme de
Transformation est entendu ici dans son sens américain de transformation des forces armées ; en traversant l’Atlantique, il a en effet pris un sens plus large, pour être généralement entendu comme le processus de modernisation de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), dans ses deux dimensions organisationnelle et opérationnelle.
[2]
Général H.H. Shelton, président du Joint Chiefs of Staff,
Joint Vision 2020, Washington, DC, Presses du gouvernement américain, juin 2000, disponible sur <
www. dtic. mil/ jointvision/ jv2020. doc>.
[3]
Opérations visant la réalisation d’un « effet global recherché » à partir d’un engagement interarmées, basé sur la parfaite maîtrise de l’information, dans tous les champs d’action et d’influence physiques et virtuels.
[4]
E. de Durand, « RMA : la résistance au changement est-elle raisonnable ? »,
in P. Venesson (dir.),
Innovations et conduite du changement dans les armées, Paris, Ministère de la Défense/C2SD, 2002.
[5]
Clairement décrite par Alain Joxe dans :
L’Amérique mercenaire, Paris, Payot, 1995.
[6]
H. Kissinger,
Nuclear Weapons and Foreign Policy, New York, Harper & Brothers, 1957, p. 18.
[7]
W.K. Clark,
Waging Modern War, Cambridge, Public Affairs, 2001.
[8]
Dans cet ordre d’idées, Alain Joxe évoquait « la fidélisation infra-politique par la gestion d’accoutumances techniques », voir A. Joxe,
op. cit. [4].
[9]
R. B. Myers, président du Joint Chiefs of Staff,
National Military Strategy of the United States of America 2004, A strategy for Today, A Vision for Tomorow, Washington, DC, Presses du gouvernement américain, juin 2004, disponible sur <
www. bits. de/ NRANEU/ docs/ NMS2004. pdf>.
[10]
D. David,
Puissance dominante, puissance référente, hyperpuissance ?, intervention faite le 4 juin 2002 à l’Université de Québec à Montréal.