2005
Politique étrangère
Islams d’Occident et d’ailleurs
Acteurs internationaux et islam de France
Samir Amghar
Diplômé en science politique de l’Université de Paris 1, Samir Amghar achève une thèse de doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) sur les idéologies minoritaires de l’islam de France et notamment sur l’émergence du salafisme.
Trois acteurs extérieurs pèsent sur l’organisation de l’islam français : les États du Sud, qui s’efforcent de prolonger en France leur politique interne d’organisation du religieux ; l’Arabie Saoudite, qui voit depuis plusieurs décennies sa projection religieuse comme une ressource politique capitale ; les firmes multinationales du religieux, enfin. Sous ces influences croisées, les musulmans de France tentent de se réapproprier un islam à la mesure de l’Hexagone.
Mots-clés :
Islam, France, Arabie Saoudite, islamisme.
With roughly five million Muslims on its national territory, France has become a focal point for a certain number of international players who believe that exercising control over this population is a sure way to increase their power. This article attempts to construct a typology of the various international players vying for dominance over Islam in France. First, there are those countries from which most of the Muslims in France originate (Algeria, Morocco and Turkey). These States are making use of Islam in France as a way of controlling their expatriate populations. They also deploy their religion as a bastion against the rhetoric of Islamists who come from these same countries. Second, Saudi Arabia, via the intermediary of para-State structures such as the World Islamic League, or through its Islamic universities, is developing networks and agents in order to turn itself into an Islamic religious superpower. Finally, transnational Islamic movements such as the Union of Islamic Organizations in France, close to the Muslim Brotherhoods, are building a transnational network with the aim of becoming indispensable players in the re-islamization of France.
La présence d’environ 5 millions de musulmans sur le territoire national fait de la France un lieu-enjeu pour nombre d’acteurs internationaux qui voient dans le contrôle de ces populations la certitude d’une valeur ajoutée de puissance. Aborder la question à travers l’idée d’ingérence étrangère, ou d’islam importé, ne rendrait pas compte de la complexité du phénomène et de la multitude des acteurs étrangers Å“uvrant à la construction de l’islam de France. Les théories des relations internationales peuvent aider à comprendre quelles sont les différentes stratégies internationales des acteurs religieux de l’islam de France, à l’aide de leur distinction traditionnelle des acteurs de la scène mondiale : les États, les multinationales ou les organisations non gouvernementales. On peut appliquer cette typologie à l’islam de France, et retrouver ces acteurs. Il y a d’abord les États et leurs prolongements diplomatiques à travers les différents consulats installés en France. Puis les institutions infra-étatiques, sortes d’institutions internationales politico-religieuses. Enfin, les multinationales islamiques non-gouvernementales constituent le troisième acteur des relations internationales de l’islam de France.
Depuis les années 1960, la France est traversée par des flux internationaux et transnationaux islamiques
[1]. On tentera ici d’inventorier les acteurs principaux qui structurent le champ religieux islamique français, et participent au phénomène de réislamisation.
Les pays d’origine : logiques d’État
Produits de l’immigration économique du début des années 1960, les immigrés musulmans proviennent en majorité des pays du Maghreb et de la Turquie. Cette présence massive de musulmans a fait de l’islam la deuxième religion de France, avant le protestantisme et le judaïsme.
Symboliquement, cette immigration se concrétise par une projection de population de la part de pays en pleine explosion démographique. L’émigration permet d’orienter vers la France une population sans travail dans son pays d’origine et de fournir, grâce aux transferts de capitaux, des ressources financières non négligeables à ces pays en voie de développement et d’industrialisation
[2].
À la fin des années 1960, l’immigration paraissait encore temporaire. Enfermé dans le mythe du retour, l’immigré turc ou algérien espérait ne rester en France que le temps de son contrat de travail, puis retourner au pays. Pour les pays d’émigration, il fallait empêcher ces populations de s’intégrer à la France, une trop grande intégration rendant difficile, voire impossible, le retour. L’islam constituait donc, pour la France et pour ces pays, une barrière à l’assimilation et le moyen de maintenir une proximité culturelle avec le pays d’origine. À ce constat vient se joindre, à l’adresse des jeunes scolarisés en France, et dans l’optique d’une préparation au retour, le développement de l’Enseignement des langues et cultures d’origines (ELCO). Grâce à des conventions bilatérales entre la France et ces différents pays, un professeur mandaté par le pays d’origine pouvait venir enseigner la culture et la langue d’origine dans les écoles où se trouvaient des enfants d’origine turque, marocaine ou algérienne.
Au même moment, ces États d’origine instituaient, chez eux, une sorte de nationalisation, de monopolisation de leurs champs religieux respectifs. Il s’agissait de contrôler, de maîtriser l’expression religieuse et d’édicter la norme islamique par l’intermédiaire d’institutions religieuses d’État. L’objectif était d’une part d’éviter toute utilisation de la religion par des groupes oppositionnels politiques et sociaux, comme les mouvements islamistes, et d’autre part de donner une légitimité religieuse à des régimes autoritaires
[3]. Ces États poursuivirent une politique identique en France, à l’exception notable de la Tunisie. Ainsi, les politiques publiques de gestion du religieux en Algérie, au Maroc ou en Turquie se prolongeaient-elles en France à travers une politique étrangère de domestication de l’expression islamique française naissante.
Il s’agissait donc, tout en satisfaisant la demande d’islam des immigrés musulmans, de maintenir l’influence du gouvernement auprès de populations tendant à échapper de plus en plus au contrôle des instances habituelles d’encadrement, de se cautionner religieusement, et de se prémunir contre toute forme de dérive islamiste susceptible de toucher l’immigration. Pour un pays comme l’Algérie, qui se présentait dans les années 1970 comme l’avant-garde du tiers-mondisme et des pays non-alignés, il s’agissait aussi d’accumuler de nouvelles cartes diplomatiques, utilisables dans d’éventuelles négociations avec l’ancien colonisateur
[4].
Les États marocain, algérien et turc développèrent ainsi, à l’aide de leurs réseaux consulaires, un tissu d’associations islamiques gérant des mosquées dont l’imam était directement envoyé par ces pays. Celui-ci était considéré comme fonctionnaire de son État. Représentant religieux de son pays auprès de sa communauté installée en France, il était lié directement à sa représentation diplomatique. La mosquée devenait une enclave, un sanctuaire national.
Ces politiques se développèrent dans un consensus généralisé. Les pouvoirs publics français se satisfaisaient d’une telle situation, voyant dans cette gestion religieuse un moyen d’assurer la paix sociale pour une population exclue, et un moyen efficace de lutter contre son installation définitive. La France sous-traitait ainsi la gestion et le contrôle de la population musulmane aux mosquées et centres islamiques de ces pays, parmi lesquels l’Algérie, par l’intermédiaire de la mosquée de Paris et des associations de son sillage, a constitué un pôle majeur de structuration du champ islamique. Une telle délégation de compétence avait aussi pour avantage de fournir à l’État français des partenaires identifiables pour gérer les affaires musulmanes
[5]. Dès lors, l’islam de France pouvait se lire en terme d’extraterritorialité.
D’autres États s’affirmaient internationalement (l’Iran, la Libye), mais ils n’avaient que peu de nationaux en France. Leurs politiques religieuses à l’adresse de la population musulmane de France suivaient d’autres logiques, visaient d’autres objectifs. Ces derniers étaient de contrôler l’espace islamique mondial
via l’islam de France, de gagner le leadership religieux en constituant un pôle d’influence idéologique, et de proposer un modèle politique alternatif à ceux de l’Occident libéral et du bloc soviétique. Car il s’agissait aussi d’affronter, par population interposée, l’Occident. Pour l’Iran par exemple, il s’agissait de rejouer la révolution islamique de 1979 hors de ses frontières. Certains milieux estudiantins musulmans qui comptaient notamment des étudiants chiites libanais venus en France pour y poursuivre des études supérieures, aidés par l’ambassade iranienne, formèrent une courroie de transmission de l’utopie révolutionnaire iranienne. Pour beaucoup d’étudiants musulmans venus étudier en France, même sunnites, l’Iran était un modèle politique à imiter. Le discours était révolutionnaire, les actions devaient être violentes, l’objectif étant de dupliquer les événements iraniens dans les pays musulmans
[6].
Cette cartographie des forces en présence ne vaut que jusqu’au milieu des années 1980-1990. Les transformations de l’islam de France liées à la sédentarisation des populations, l’émergence des deuxième et troisième générations de Français nés de parents immigrés et en demande d’islam, et la montée de l’islamisme au Maghreb et en Turquie, vont modifier la donne stratégique. Certains États disparaissent du jeu : c’est le cas de l’Iran et de la Libye qui ont échoué à greffer leur idéologie et à capter les aspirations des musulmans de France. Quant aux États d’origine, leur rôle se modifie.
La recherche du leadership religieux et la lutte contre l’islamisme
Fuyant leurs différents pays en raison de la répression policière et politique, nombre d’islamistes s’installent en France. C’est le cas des responsables et militants du Front islamique du salut (FIS) algérien, ou des sympathisants du Mouvement de la tendance islamique (MTI) – parti islamiste tunisien. Certains vont utiliser la France comme base arrière, et comme tribune politique en direction de leurs pays. Dans ce contexte, les enjeux du contrôle des populations changent pour les autorités de ces pays. Il ne s’agit plus de maintenir le lien avec leurs populations à travers le prisme de l’islam, mais de se prémunir de tout retour des islamistes indésirables, et d’étouffer ces expressions oppositionnelles. Les politiques intérieures de lutte contre les islamistes vont donc s’étendre à la France, à travers une politique étrangère. Le territoire français devient un terrain d’affrontement entre ces pays – d’abord la Tunisie et l’Algérie –, et les islamistes réfugiés en France. L’objectif est une véritable politique de containment, endiguant une menace islamiste susceptible de trouver une assise sociale auprès des immigrés.
La présence d’islamistes dans l’Hexagone n’inquiète pas seulement les pays d’origine ; elle touche aussi la France. Face à la montée de l’islamisme, les pouvoirs publics français souhaitent mettre en place une instance représentative des musulmans. Initié par le ministre de l’Intérieur Pierre Joxe en 1989 et parachevé par Nicolas Sarkozy en 2003, le processus d’institutionnalisation de l’islam de France vise à l’enserrer dans une structure organisationnelle nationale, relativisant les influences étrangères. Paradoxalement, cette politique va attiser les appétits diplomatico-stratégiques de la Turquie, de l’Algérie et du Maroc. Ces trois pays vont voir dans l’organisation de la communauté musulmane de France le moyen d’officialiser, d’institutionnaliser leur emprise, et d’obtenir le leadership religieux par le contrôle de la direction de l’institution représentative. L’enjeu est de taille puisque ce leadership permettrait à ces pays du Sud d’acquérir une certaine centralité face à une grande puissance industrielle du Nord. Aux yeux de ces États du Sud, le contrôle de la future instance constituerait donc une ressource stratégique de premier ordre
[7].
Le processus engagé donne finalement naissance au Conseil français du culte musulman (CFCM), chargé de gérer les affaires religieuses et de servir d’interface entre l’administration française et les musulmans de France. Les élections au CFCM ont mis en scène en 2003 une rivalité entre Maroc (par l’intermédiaire de la Fédération nationale des musulmans de France), Algérie (via la Grande mosquée de Paris) et accessoirement Turquie (avec le Diyanet). À cette occasion, les réseaux consulaires de ces différents pays se sont mobilisés et des réunions se sont multipliées entre les différents responsables. Pressions, négociations, mini-campagnes faisant prévaloir le caractère patriotique des élections se sont mises en place. Les élections au CFCM ont consacré la victoire la Fédération nationale des musulmans de France, d’obédience marocaine, qui obtenait 16 sièges sur 41 alors que la Grande mosquée de Paris et les Turcs ne recueillaient que 6 sièges chacun. Ce résultat stratégico-diplomatique favorable au Maroc s’explique en grande partie par le nombre important de mosquées relevant de l’influence marocaine : un réseau de lieux de culte beaucoup plus important que celui développé par l’Algérie ou par la Turquie.
Pendant cette période, un autre État, qui jusqu’alors n’avait pas de rôle dans l’islam de France, va émerger : la Syrie, par l’intermédiaire de l’Association des projets de bienfaisance islamique en France (APBIF). Fondée au Liban au début des années 1980 par Abdallah al-Habachi, elle est présente en France depuis 1991. Ce mouvement, plus communément appelé du nom de son fondateur, constitue un acteur incontournable de la scène politique libanaise. Pro-syriens, les Habaches affichent des thèses qui vont à l’encontre de celles des Frères musulmans et des Wahhabites ; leur développement a donc été soutenu par la Syrie, qui y voyait un contrepoids idéologique à la montée au Liban de l’islamisme des Frères musulmans et des salafistes, tous deux soutenus par l’Arabie Saoudite.
Les structures infra-étatiques pro-saoudiennes
Un autre acteur étatique a joué un rôle important dans l’islam de France : l’Arabie Saoudite. Mais à la différence des pays précédemment cités, celle-ci n’a pas agi par l’intermédiaire de sa représentation diplomatique, ou à travers mosquées et imams, mais par des relais infra-étatiques.
La constitution d’une hyperpuissance religieuse
Dans les années 1960, l’Arabie Saoudite décida de se constituer en une « superpuissance religieuse » pour lutter contre l’influence, de plus en plus grande dans le monde arabe, du nationalisme laïque mené par le président égyptien Gamal Abdel Nasser
[8]. Dans ce contexte, le roi Fayçal entendait faire de l’islam wahhabite un instrument de la politique étrangère du royaume saoudien
[9] afin que ce dernier apparaisse comme un pôle de rayonnement religieux et idéologique contrebalançant l’influence socialisante de l’Égypte ; plus tard, à partir des années 1980, il s’agira de gagner le leadership islamique contre l’hégémonie iranienne. Ainsi, ce pays désirait contrôler l’espace de sens islamique du monde musulman
[10]. L’Arabie Saoudite ne disposait cependant pas à l’époque des infrastructures et de l’encadrement bureaucratique nécessaires à une telle politique. Forte de la légitimité que lui conférait le contrôle des Lieux saints, elle se dota de moyens institutionnels et organisationnels basés sur les importants moyens financiers liés à sa manne pétrolière
[11]. N’ayant que très peu de cadres religieux (à cette époque, l’Arabie était encore une société bédouine), elle dut mener une politique d’accueil et de formation de théologiens et cadres étrangers fuyant la répression de leur pays (Syrie, Égypte, Albanie…). Ce sont pour la plupart des Frères musulmans égyptiens et syriens qui formeront, quelques années plus tard, l’encadrement des institutions internationales saoudiennes. Sur le même modèle du système onusien, la monarchie saoudienne s’équipa d’organisations internationales pouvant servir de relais à la politique étrangère du royaume, toujours pour créer un contre-espace islamique, concurrent de celui de Nasser. En 1969, voit ainsi le jour à Rabat l’Organisation de la conférence islamique (OCI). En 1973, la Banque islamique de développement – équivalent islamique de la Banque mondiale – est créée par l’OCI, et patronnée par l’Arabie Saoudite. En 1975, sous l’impulsion de la monarchie des Saoud est fondé le Conseil supérieur des mosquées.
Mais la pierre angulaire de la politique hégémonique de l’Arabie Saoudite sur l’islam mondial est la création, en 1962, de la Ligue islamique mondiale (Rabitat al-Alamiyya al-Islamiyya), sous l’impulsion du prince héritier Fayçal Ibn Abdel Aziz. La Ligue sera divisée en plusieurs départements (formation d’imams, gestion de bourses pour les étudiants, lutte contre la christianisation et les principes destructeurs). Longtemps, les efforts saoudiens ont été concentrés sur l’Afrique, pour être progressivement redéployés sur l’Amérique du Nord et l’Europe Occidentale au fur et à mesure que s’y sédentarisait une population immigrée musulmane. En Europe, l’action de la Ligue est aujourd’hui à la fois territoriale et spécialisée. La Ligue a ouvert un centre dans toutes les capitales européennes : Madrid, Londres, Copenhague, Lisbonne, Genève, Rome, Vienne et enfin Paris, en 1977. En 20 ans, cette institution a joué un rôle central dans l’islam de France par son mécénat. Elle s’est essentiellement constituée comme pour voyeur de fonds des associations musulmanes pour la construction de mosquées. En France, elle a financé de nombreux projets de mosquées et de centres islamiques, distribué nombre d’ouvrages et d’exemplaires gratuits du Coran.
Par ces différentes aides financières, il ne s’agissait pas tant d’infléchir l’islam de France dans un sens wahhabite que d’asseoir une forme d’autorité financière et matérielle auprès des populations musulmanes de France, en constituant des réseaux d’allégeances et de clientèles.
Les universités islamiques et le Dar el Ifta
À partir des années 1990, et grâce à la prédication d’anciens étudiants de l’Université islamique de Médine et à l’influence des théologiens de l’institution officielle saoudienne (
Dar el Ifta), présents en France notamment par le biais d’Internet, un nouvel acteur de la réislamisation apparaît dans le champ islamique français : le salafisme
[12].
Pour être perçue comme un pôle d’influence religieuse et un centre de régulation normatif, l’Arabie Saoudite fonde en 1965 une série d’universités islamiques : Ibn Saûd à Riyad, al-Munawwara à Médine, al-Mukkarama à la Mecque. Elles dotent l’Arabie Saoudite d’instruments de formation religieuse à l’instar des universités islamiques comme la Karaouyne au Maroc, al-Azhar en Égypte ou la Zitouna en Tunisie. Ces dernières, très influentes dans le monde arabo-musulman perdent progressivement leur centralité normative en raison des transformations qu’elles subissent sous Nasser ou Bourguiba. La création des universités saoudiennes et le déclin des universités marocaine, tunisienne et égyptienne permettent à la monarchie des Saoud de se constituer en pôle d’influence mondiale concurrençant les centres traditionnels de transmission du savoir. Grâce à des bourses allouées à des étudiants étrangers, ces universités richement dotées attirent des musulmans du monde entier : près de 160 nationalités se côtoient à l’Université de Médine. En France, même des bourses sont proposées pour y étudier. En 2002, six bourses ont été allouées en France par les services saoudiens après examen de nombreuses candidatures de jeunes musulmans de France. L’étudiant, une fois son cursus terminé, revient auréolé de son diplôme ; il devient surtout un vecteur de propagation de l’islam wahhabite. En France, ces diplômés deviennent des autorités religieuses écoutées par les jeunes salafistes, qui voient en l’Arabie Saoudite le centre par excellence du savoir islamique. Cheik Abdelkader Bouziane, expulsé en octobre 2004 pour trouble à l’ordre public, a été formé à l’Université de Médine. Très respecté par les jeunes salafistes, il a implanté le salafisme dans la région lyonnaise.
Le deuxième facteur qui a permis à ce mouvement de s’établir en France est le Dar el Ifta, organe religieux officiel d’Arabie Saoudite. Dirigé jusqu’à sa mort, en 1999, par Ibn Baz, il est désormais placé sous l’autorité d’un descendant du fondateur du wahhabisme – Mohammed Ibn‘ Abdel Wahhab –, le grand mufti cheik Abdulaziz al-Cheik. Celui-ci est épaulé par toute une équipe de théologiens et de professeurs des universités islamiques saoudiennes, dont les numéros de téléphone sont disponibles sur différents sites Internet. On peut citer cheik Fawzan, ou Rabi’ al-Madkhali. Grâce aux sites Internet, ou par conférences téléphoniques, ces derniers dispensent leurs conseils et leurs avis religieux aux jeunes musulmans. Jusqu’en 2001, des théologiens saoudiens se rendaient en France pour y donner des conférences à l’invitation de jeunes salafistes. Ces théologiens, comme Ibn Baz, sont considérés comme d’éminents spécialistes en sciences islamiques, et les religieux wahhabites sont ainsi devenus des références mondiales pour les musulmans, y compris pour le Tabligh et les Frères musulmans. Cette politique a fait entrer le wahhabisme dans le patrimoine religieux islamique mondial.
Pour l’Arabie Saoudite, les jeunes réislamisés de France représentent une ressource politique non négligeable. En même temps qu’ils « s’islamisent-salafisent » sur le registre religieux, ils deviennent pro-saoudiens dans le registre politique, voyant dans la monarchie et la société saoudiennes l’incarnation de la société mythique de l’islam. L’institution religieuse officielle d’Arabie Saoudite et ses cheiks saoudiens voient s’effriter leur monopole sur la production de norme islamique, en faveur d’islamistes « indépendants » accrédités en autorités religieuses. Les jeunes Français permettent donc aux théologiens de Dar el ifta d’élargir leur influence à l’étranger, aidant à inverser le rapport de force à priori défavorable qui les oppose à la monarchie saoudienne et aux islamistes.
Les firmes multinationales religieuses
Le troisième acteur international qui participe à l’architecture de l’islam de France est le mouvement transnational. En effet, des partis islamistes, des mouvements de prédication originaires de certains pays musulmans se déterritorialisent et s’internationalisent, s’installant notamment en Occident. En France, ils deviennent des vecteurs de réis lamisation, au même titre que le salafisme. Ils sont au nombre de quatre : l’Union des organisations islamiques de France (UOIF)
[13], proche des Frères musulmans, l’APBIF, les Habaches de l’association Participation et spiritualité musulmane (PSM), et le mouvement Tabligh
[14]. Concernant l’UOIF, ce sont dans un premier temps des sympathisants du MTI venus de Tunisie pour poursuivre des études, puis des étudiants marocains, qui ont participé à sa création en 1983. Concernant l’APBIF, ce sont des étudiants en provenance du Liban qui sont à l’origine de sa création, en 1991. Le courant PSM a été implanté par des étudiants originaires du Maroc, sympathisants et militants du Parti islamiste marocain (
Jama’a Al-Adl wal Ihsan d’Abdessalam Yassine
[15]). Enfin, le Tabligh s’est installé en 1968, suite à une mission de prédicateurs pakistanais. Un nouvel acteur de la transnationalisation islamique émerge ainsi : aux côtés du missionnaire ou de l’immigré, figure dorénavant l’étudiant musulman venu en Occident poursuivre des études supérieures.
Défendant un islam politique dans leurs pays d’origine (sauf le Tabligh), ces associations deviennent en France les acteurs premiers de la réislamisation. Nombre d’immigrés de première génération sont touchés par le prosélytisme du Tabligh, et la majorité des jeunes Français de confession musulmane renouent avec l’islam à travers la prédication de l’une de ces quatre structures.
Au départ inscrits dans une optique nationale, ces différents mouvements décident à partir des années 1980 (au milieu des années 1960 pour le Tabligh) de se donner une dimension internationale, en s’exportant hors de leurs frontières originelles, hors de la Tunisie, du Liban, du Maroc ou du Pakistan. Ils deviennent ainsi des « multinationales du religieux », se transnationalisent. Le Tabligh est par exemple présent dans plus de 100 pays, et les Habaches dans plus d’une quarantaine. À travers ces types de structure, l’Oumma s’incarne de façon transnationale
[16].
Cette transnationalisation renvoie à plusieurs types d’explications. Il s’agit d’abord d’assurer le développement de ces courants dans un contexte de forte concurrence politico-religieuse. La pérennité de ces mouvements est, de plus, souvent mise en péril par les régimes des pays dont ils sont originaires : c’est le cas du MTI (
en Nahda) en Tunisie, interdit par le régime de Zine al-Abidine Ben Ali ; leur développement peut être freiné par d’autres mouvements islamistes, comme pour les Habaches au Liban. La transnationalisation est donc aussi une stratégie de contournement de son propre État
[17]. Dans ce contexte, la dispersion est donc elle-même une ressource. Elle permet enfin à ces mouvements de constituer en France un stock idéologique, utilisable dans de futures négociations avec les régimes hier fuis.
***
La France est devenue un maillon de la globalisation du religieux musulman, et constitue une plaque tournante pour de nombreux flux transnationaux islamiques. Dans un tel contexte, comment concevoir le contrôle de l’État, qu’il soit français ou qu’il s’agisse de l’État d’origine ? La transnationalisation provoque une transformation des relations entre l’islam et l’État, en de nouvelles formes d’autonomie et de concurrence. La transnationalisation et la déterritorialisation des mouvements islamiques donnent le primat aux leaders religieux et aux chefs charismatiques, comme nous l’avons vu avec les théologiens salafistes. Ces derniers obtiennent une sorte de surpouvoir, qui vient compenser l’effet de désinstitutionnalisation qui accompagne l’effet de transnationalisation. Ce phénomène entraîne la montée en puissance des allégeances religieuses au détriment des allégeances politiques
[18]. Ainsi, l’ensemble de ces acteurs construit un nouveau rapport au politique, plus moderne, qui se situe dans le transnational.
L’importance du réseau (consulats, leaders charismatiques…) dans la constitution de flux internationaux islamiques qui traversent la France, doit être mise en avant. Ce concept permet de comprendre comment des mouvements faiblement institutionnalisés réunissent individus et groupes dans une association dont les termes sont variables et sujets à interprétation en fonction des contraintes qui pèsent sur leurs actions
[19]. Par exemple, le religieux islamique se développe de plus en plus en réseaux, à partir des besoins et demandes de groupes sociaux, ou d’individus.
Enfin, le poids des acteurs internationaux ne doit pas être surévalué, et les processus à l’
Å“uvre à un niveau macro-sociologique ne doivent pas cacher les phénomènes de niveau local et micro-sociologique
[20]. L’international détermine en partie le discours qui sera repris à un niveau local, mais il faut examiner les comportements des musulmans de France à l’aune de l’individualisation du religieux et du « bricolage » qui s’ensuit. La réappropriation des modèles importés par les acteurs musulmans nationaux remodèle l’héritage islamique auquel ils se réfèrent
[21].
[1]
B. Badie et M.-Cl. Smouts,
Le Retournement du monde. Sociologie de la scène internationale, Paris, Dalloz/Presses de Sciences po, 1992, p. 69.
[2]
S. Naïr,
Le Différend méditerranéen, Paris, Kimé, 1992, p. 75. L’auteur montre qu’entre 1967 et 1973, le capital national algérien provient pour 20 % de l’émigration.
[3]
M. Zeghal, « État et marché des biens religieux. Les voies égyptienne et tunisienne »,
Critique internationale, n° 5, automne 1999, p. 75-96.
[4]
Dans tout le Tiers-Monde, l’Algérie jouissait d’une grande réputation en matière diplomatique. Intermédiaire dans les négociations des otages américains à Téhéran ou encore dans la libération des otages français à Beyrouth, les Algériens ont la réputation d’être fins négociateurs.
[5]
Cl. de Galembert, « La régulation étatique du religieux à l’épreuve de la globalisation »,
in J.-P. Bastian, F. Champion et K. Rousselet (dir.),
La Globalisation du religieux, Paris, L’Harmattan, 2002, p. 227.
[6]
G. Kepel,
Les Banlieues de l’islam, naissance d’une religion en France, Paris, Seuil, 1987, p. 227-311.
[7]
Ph. Moreau Defarges,
Relations internationales, questions mondiales, Paris, Seuil, 2000. Cet auteur entend par « ressource stratégique » une ressource regardée comme un avantage par un État dans ses rapports à d’autres États.
[8]
G. Kepel,
Jihad, expansion et déclin de l’islamisme, Paris, Seuil, 2000, p. 45.
[9]
P. Ménoret, « Pouvoirs et oppositions en Arabie Saoudite : de la contestation armée à l’institutionnalisation de l’islamisme ? »,
Maghreb-Machrek, automne 2003, n° 177, p. 25. L’auteur estime que l’instrumentalisation de l’islam par la monarchie saoudienne ne se traduit pas par une islamisation totale de sa politique étrangère, qui demeure aussi soumise à des logiques relevant de l’intérêt national et stratégique.
[10]
Cette expression est apparue dans Zaki Laïdi, (dir.),
Géopolitique du sens, Paris, Desclée de Brouwer, 1998.
[11]
G. Kepel,
op. cit. [8]., p. 211-213.
[12]
S. Amghar, « La prédication salafiste en France »,
Maghreb-Machrek, n° 182, hiver 2005.
[13]
S. Amghar,
Acteurs et pratiques associatives à l’Union des organisations islamiques de France, mémoire de DEA, École des hautes études en sciences sociales (EHESS), septembre 2001.
[14]
M. Khédiméllah,
De l’obscurité à la lumière. Da’wa, subjectivisation et resocialisation : le cas des jeunes hommes engagés dans la Tablighi Jama’a en Lorraine, mémoire de DEA, École des hautes études en sciences sociales (EHESS), septembre 1999.
[15]
M. Tozy,
Islam et monarchie au Maroc, Paris, Presses de Sciences Po, 1999.
Jama’a Al-’Adl wal Ihsan est présent au Canada, en Belgique, au Pays-Bas et en France.
[16]
Ce concept d’Oumma transnationale a été emprunté à Farhad Khosrokhavar dans
Les Nouveaux Martyrs d’Allah, Paris, Champs/Flammarion, 2003, p. 233.
[17]
B. Badie et M.-Cl. Smouts,
op. cit. [1], p. 70-84.
[18]
B. Badie, « Nouvelles approches des relations internationales et du fait religieux »,
La Globalisation du religieux, in J.-P. Bastian, F. Champion et K. Rousselet (dir.),
op. cit. [5], p. 268.
[19]
A. Colonomos, « Sociologie et science politique : les réseaux, théorie et objet d’études »,
Revue française de science politique, n° 1, février 1995, p. 165-178. A. Degenne et M. Forsé,
Les Réseaux sociaux, une analyse structurale en sociologie, Paris, Armand Colin, 1994. Voir également A. Boubekeur, « La société du spectacle islamique : nouvelle forme de mobilisation religieuse ? »,
Maghreb-Machrek, n° 182, hiver 2005.
[20]
V. Amiraux, « Les limites du transnational comme espace de mobilisation »,
Cultures et conflits, Les anonymes de la mondialisation, numéro sous la direction de J. Césari, n° 33-34, printemps-été 1999, p. 25-50.
[21]
J.-L. Domenach et Z. Laïdi, « Le marché idéologique international, les relations cardinales »,
Esprit, n° 33-34, printemps-été 1999, p. 61.