Politique étrangère
I.F.R.I.

I.S.B.N.2200920547
232 pages

p. 61 à 72
doi: 10.3917/pe.051.0061

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Islams d'Occident et d'ailleurs

Printemps 2005/1

2005 Politique étrangère Islams d’Occident et d’ailleurs

L’islam politique en Iran

Yann Richard Yann Richard a vécu en Iran dans les années 1970, et notamment pendant la révolution islamique. Chercheur au laboratoire « Monde iranien » du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et professeur à la Sorbonne nouvelle où il dirige l’Institut d’études iraniennes, il se consacre à la sociologie religieuse du chiisme contemporain et à l’histoire de l’Iran au xxe siècle.
La longue opposition entre intellectuels libéraux et clercs chiites qu’a connue l’Iran se conclut en 1979 par la victoire de ces derniers. Le régime acquiert pendant la guerre contre l’Irak une légitimité nationale, et montre ses capacités d’adaptation politique. Mais la population s’éloigne progressivement de ses dirigeants, et l’environnement régional contraint le régime à normaliser sa politique étrangère. La question même du lien entre religieux et pouvoir politique semble ouverte.Mots-clés : Islam, Chiisme, Iran, Irak. Nothing, before 1978, could have led one to predict that the wealthy and strong regime of the Shah would collapse so quickly in 1979. One had expected that the liberal nationalist forces would have gotten the upper hand over the religious leaders whom nobody had suspected to be real outsiders. This article explains the historical roots of this religious revival, going back at least to the Constitutional Revolution of 1906. It analyzes the way in which the Islamic Republic consolidated its power thanks to the war with Iraq. Even after the loss of popular support – especially among the youth – the Islamic Republic of Iran has no real challengers today. It has helped foster the emergence of a new type of « Islamic secularism » among Iranian intellectuals, which corresponds to a new way of envisaging the future of Iran within the framework of Islam.
Beaucoup d’observateurs de l’Iran des années 1960 et 1970 décrivent une société sécularisée, tranquille, volontiers libre-penseuse. Aucun spécialiste, sauf deux islamologues, l’un français, l’autre américain, ne prêtait alors attention au discours insurrectionnel d’un prédicateur exilé à Nadjaf, Khomeyni, qui avait conduit une révolte contre les réformes du shah, contre la réforme agraire et contre les droits civiques conférés aux femmes iraniennes notamment.
Inutile de spéculer sur les causes de la révolution iranienne de 1979 : qu’il y ait eu, inconsciemment, de la part des États-Unis, le désir de prévoir et d’aider à constituer, contre toute menace communiste (cf. l’Afghanistan), une alternative islamique modérée à Téhéran, qui aurait soulagé après l’arrogance du shah… ou qu’il y ait eu tout simplement un aveuglement devant la tranquille assurance de ce monarque opulent et allié de l’Occident, il est certain que la venue des démocrates américains au pouvoir en 1977 ouvrait la voie à des formes nouvelles d’expression politique partout où s’exerçait l’influence américaine, notamment en Iran.
Libérer l’expression politique dans ce royaume où les espoirs nationalistes du mouvement mosaddeqiste, renversé par un coup d’État pro-américain en août 1953, avaient laissé beaucoup d’amertume, c’était apparemment appeler à l’expression idéologique des mouvements libéraux, laïcs, socialisants voire marxistes, mais tous nationalistes et volontiers xénophobes, que le régime Pahlavi avait étouffés depuis plus de 20 ans. La répression s’était accrue depuis le début des années 1970, pour juguler les premiers mouvements de type insurrectionnel et réduire le personnel politique à des rôles de flagorneurs ou sycophantes grassement rémunérés sur les immenses retombées du boom pétrolier. Le parti unique Rastakhiz (« Renouveau ») créé en 1975 mettait un terme à un bipartisme fictif : tout devait désormais être aux mains du shah et tendre avec lui vers ce qu’il appela la « Grande civilisation ».
Ainsi, la liberté d’expression aurait dû permettre aux revendications polies des nationalistes et des démocrates de se faire entendre, inaugurer au Parlement un espace de débat plus sain et plus critique, donner espoir aux partisans d’une participation politique élargie, sur le modèle des sociétés occidentales. D’où vient que cette ouverture, depuis le printemps 1977, n’ait pas plus profité aux laïcs iraniens ? D’où sont sortis les religieux qui menèrent bientôt les cortèges révolutionnaires et prirent le pouvoir en février 1979 ? Un regard historique éclairera la fausse surprise de la Révolution islamique.
 
Les racines islamiques du mouvement national
 
 
L’islam a joué un rôle majeur dans la prise de conscience politique des Iraniens depuis la fin du xixe siècle. Face aux ingérences européennes, notamment russe et britannique, islam et nationalisme se sont confondus. Or les oulémas iraniens, impliqués dans le processus politique, y jouent un rôle plus visible et plus critique qu’ailleurs, à égalité avec les intellectuels et les libéraux, parce que, dans le chiisme, ils constituent un corps social très autonome, largement indépendant économiquement de l’appareil étatique. Dans la Révolution constitutionnaliste de 1906-1909, ce sont les clercs qui ont d’abord pris la tête du mouvement par des manifestations spectaculaires. Les premières divergences sont venues lorsqu’il a fallu définir des droits démocratiques : certains théologiens du début du xxe siècle n’étaient pas prêts à accepter le suffrage universel et l’égalité des citoyens devant la loi votée par un Parlement. Le divorce a été prononcé en 1909 lorsque les révolutionnaires constitutionnalistes, définitivement revenus au pouvoir, font exécuter Fazlollah Nuri sur la place publique – un grand théologien (on dirait aujourd’hui ayatollah) qui s’était retourné contre la légitimité démocratique et avait fait alliance avec le despote Mohammad-Ali shah.
La distance entre modernisateurs libéraux et clercs chiites n’a depuis cessé de se creuser. Lorsque, dans les années 1920, se met en place le régime modernisateur et résolument laïc de Reza Pahlavi (père du dernier shah), le clergé chiite se recompose à l’écart de la société civile dans une sorte de contre-État, à Qom, ville de pèlerinage au sud de Téhéran. Tous les désirs de revanche sur l’Occident et sur l’impiété libérale s’y renforcent en vase clos pendant 50 ans, subissant les vexations des mesures anti-islamiques de Reza shah (dévoilement des femmes, laïcisation avancée de l’enseignement et de la justice, rétrécissement symbolique de la place de l’islam dans la vie publique), mais aussi les humiliations de la Seconde Guerre mondiale (occupation soviéto-britannique) et la montée d’un fort mouvement communiste chez les intellectuels et dans les couches populaires urbaines.
Une réconciliation historique a failli ressouder les deux forces de changement qu’avaient été depuis 1906 les libéraux nationalistes et les religieux ouverts à la modernité : le Front national du docteur Mosaddeq a répondu entre 1949 et 1953 aux aspirations profondes des Iraniens de recouvrer la souveraineté sur leur richesse nationale, le pétrole. Le mouvement était clairement anti-colonial (ou anti-impérialiste), avec une teinte d’internationalisme non-aligné, une réplique iranienne du gandhisme. Certains oulémas, derrière l’ayatollah Kashani, défendirent ardemment Mosaddeq quand il fut nommé Premier ministre en mars 1951. D’autres, moins nombreux mais virulents (parmi lesquels, semble-t-il, le jeune Khomeyni) se retrouvaient autour des « Dévoués de l’islam » (Feda’iyan-e eslam), réplique iranienne chiite des Frères musulmans. Mais le « haut clergé », derrière l’ayatollah Borujerdi, se retira de l’arène politique, attitude qualifiée par l’historienne Nikki Keddie de « quiétiste » [1]. Finalement la première tendance éclata lorsque Kashani fit défection, reprochant à Mosaddeq de n’en faire qu’à sa tête. De l’été 1952 au coup d’État du 19 août 1953, les Américains n’ont eu cesse d’attiser le ressentiment des religieux contre les « nationalistes » et celui des « nationalistes » contre les religieux.
On devrait parler plutôt ici non de « nationalisme » mais de « populisme » ou d’action populaire : les nationalistes voulaient d’abord rendre au peuple iranien ce qui lui appartenait. Leur échec les a pour longtemps discrédités : s’ils ne pouvaient efficacement contrer les ingérences étrangères, c’est peut-être parce qu’ils avaient, au fond, les mêmes références politiques et idéologiques que les Européens qu’ils combattaient : droits de l’homme, démocratie, souveraineté nationale, etc.
Prenant la relève de ce populisme, l’islamisme iranien n’était certes pas uni en 1979 : des Moudjahidines du Peuple, fortement influencés par le marxisme et séduits par un autoritarisme révolutionnaire de type stalinien, aux intégristes nourris de théologie médiévale et attirés par les théories de Khomeyni, le chemin était immense. Un jeune idéologue islamique, Ali Shari’ati, formé en France à la fin de la guerre d’Algérie, et mort en 1977, a réussi à mobiliser les grandes figures mythiques du chiisme dans une pensée de type progressiste, l’islam permettant de donner corps à la fin de l’hégémonie idéologique occidentale. Il reprenait certains thèmes du tiers-mondisme, la conquête de l’indépendance, la lutte contre l’impérialisme, le conflit des travailleurs contre le capitalisme, en y mettant une inspiration nouvelle qui mobilisait les jeunes intellectuels des années 1970. Shari’ati, lui-même issu d’un milieu clérical, s’opposait au clergé chiite qu’il accusait de trahison, de corruption et de sclérose mentale. Il aurait certainement souffert, s’il avait vécu, de voir le champ politique envahi par les turbans. Sur un point cependant sa pensée rejoignait celle de Khomeyni : la nécessité d’une avant-garde politico-religieuse pour conduire le peuple à sa victoire. Chez Khomeyni, cette avant-garde, c’est le clergé instruit de la tradition religieuse. Chez Shari’ati, ce sont les intellectuels conscientisés et croyants.
La grande force des clercs iraniens, c’est leur autonomie par rapport à l’État. Ils refusent l’adhésion légitimante au pouvoir, puisque pour eux le seul pouvoir absolu ne pourrait être que celui du Douzième Imam, occulté depuis 874 et dont le retour à la fin des temps inaugurera enfin le règne de la Justice [2]. L’absence de pouvoir reconnu religieusement conduit à ne pas verser les taxes islamiques rituelles aux fonctionnaires de l’État mais, à la manière d’un « denier du culte », directement au clergé. À cette source aléatoire mais abondante de richesse, le clergé peut ajouter les revenus des fondations de biens de mainmorte opulentes qui se sont constituées depuis le Moyen-Âge et dont il est désigné gérant au profit des institutions qui leur servent de base corporatiste pour se reproduire (écoles théologiques) ou diffuser leur enseignement et leur action (mosquées, hosseyniehs [3], hôpitaux, etc.).
L’institution chiite, dont la direction fut longtemps basée à Nadjaf, s’est réorganisée en 1922 dans la ville religieuse de Qom : un monde séparé où le pouvoir Pahlavi ne put jamais faire ouvrir un débit de boisson, où le seul cinéma fut dynamité, où les femmes – bien avant la révolution – n’osaient pas se montrer sans voile. Pour assurer la collecte des dons, les grands dignitaires religieux y concentrent une véritable administration parallèle, avec ses réseaux et ses émissaires et envoient, pour les grandes fêtes, des prédicateurs vers les villages les plus reculés. Le territoire et les quartiers des villes sont quadrillés par des mosquées qui sont chacune rattachées à l’influence de tel ou tel ayatollah désigné comme « guide à imiter ». Un tel « guide » est intouchable. Même Mohammad-Reza shah, en 1962, ne put rien faire contre Khomeyni lorsque les ayatollahs, pour le sauver, le reconnurent comme l’un d’entre eux. Bénéficiant d’une organisation souple et indépendante, de revenus confortables et d’un soutien populaire indéfectible, le clerc chiite avait, on le voit, un grand avantage sur son rival, l’intellectuel occidentalisé, qui prêchait la liberté et l’égalité au nom de notions abstraites, déguisé en Européen et étroitement dépendant de l’État dont il était la plupart du temps le fonctionnaire.
La victoire du clerc sur l’intellectuel peut être datée. Dernier défenseur de l’héritage « nationaliste » et libéral de Mosaddeq, après la débâcle du gouvernement Bazargan lors de la crise des otages américains (4 novembre 1979), Abolhassan Bani Sadr semblait prendre la tête de la résistance contre ce qu’il appela la « mollarchie ». Élu président de la République en janvier 1980, cet humaniste non violent, devenu khomeyniste par aveuglement en croyant pouvoir manipuler le vieil ayatollah, se trouva confronté au puissant parti clérical fondé par l’ayatollah Beheshti, le Parti de la République islamique. Éditorialiste d’un journal d’opinion qu’il fonda lui-même, A. Bani Sadr commit la même faute que Mosaddeq : il refusa de fonder un parti, croyant que sa popularité valait mieux qu’un appareil composé d’intermédiaires et de relais politiques. Ses premiers meetings attiraient de grandes foules. Il avait soin de se présenter à la fois comme le favori de l’imam Khomeyni et comme un intellectuel libéral, formé en France et résolument mosaddeqiste. Après le début de la guerre avec l’Irak, Bani Sadr devint fanfaron, envoyant à son journal des éditoriaux rédigés depuis le front, désertant les tâches politiques pour un spectacle où il ne voyait plus de rôle que pour lui. La procédure de destitution dont il fut l’objet au printemps 1981 marqua le recul d’influence définitif des « nationalistes ». Le jour même où, pour défendre le président, Bazargan et ses amis annonçaient une grande manifestation populaire à Téhéran, Khomeyni condamna clairement le nationalisme comme une impiété. Il n’y eut de manifestation que celle qui conspua Bani Sadr, obligé désormais de se terrer jusqu’à son piteux exil en France (juillet 1981).
Au même moment, les cléricaux, attaqués de toute part à l’intérieur par les intellectuels, dénigrés à l’étranger par ceux qui avaient d’abord été fascinés par leur révolution (Michel Foucault), confrontés à une guerre civile larvée à l’intérieur (terrorisme des Moudjahidines du Peuple) et à la révolte sporadique des provinces allophones (Kurdistan, Turkménistan, Gilan) trouvèrent une légitimité inespérée. Grâce à l’attaque irakienne du 20 septembre 1980, la conduite de la première guerre de l’histoire iranienne depuis 1828 leur donna l’autorité morale de défenseurs de la patrie. Khomeyni lui-même employa l’expression « la patrie plus chère que la vie ». Ceux qui ne vinrent pas s’enrôler dans les troupes de la République et cherchèrent l’exil par tous les moyens cédaient en réalité devant la victoire du parti clérical : des masses de jeunes, de moins jeunes, d’hommes et de femmes se portaient volontaires, prêts au « martyre ». Le fiasco militaire que prédisaient les mauvais conseillers de Saddam Hussein tournait pour les Iraniens à une lourde épreuve de huit années de combats : pertes relativement faibles en hommes [4], mais effort de guerre démesuré, au détriment des investissements d’infrastructure, sans aucune aide extérieure. L’erreur iranienne de ne pas négocier en position de force au printemps 1982, alors que les troupes de la République islamique avaient repoussé l’ennemi et occupaient une partie stratégique de l’Irak, fit payer cher une guerre qui aurait pu finir plus rapidement par une victoire. Mais l’état de guerre permettait toutes les mesures politiques, les répressions, et surtout donnait au régime encore incertain la figure de défenseur des frontières et de l’intégrité nationale face à l’ennemi, aux Arabes, aux Occidentaux. À plusieurs autres reprises le régime islamique allait jouer de la corde patriotique, pour la défense de l’appellation « persique » du Golfe, pour le maintien sous la souveraineté iranienne des trois îlots de Tomb et Abu Musa (dont le rôle stratégique n’est plus d’actualité avec les missiles à longue portée), pour la défense de la langue persane, etc.
 
L’effritement de l’autorité islamique
 
 
La conquête de légitimité nationale fut moins difficile avec des ennemis intérieurs réduits au silence : journaux interdits, partis dissous, leaders tabassés. Mais les libertés d’expression ne furent pas autant réprimées par le régime islamique qu’elles l’avaient été sous l’ancien régime. C’est un des paradoxes de la République islamique d’avoir fait, très souvent, le contraire de ce qu’elle avait annoncé. La constitution élaborée et plébiscitée dans la foulée de la Révolution contient de nombreux éléments de recours et de représentation démocratiques où le suffrage universel inclut non seulement hommes et femmes à égalité, mais aussi les non musulmans. (Les seules discriminations significatives concernent les législatives qui mettent les « minorités religieuses » à part pour leur rappeler leur statut de « protégées ».) C’est le contraire de ce que Khomeyni avait annoncé dans ses écrits théologiques et idéologiques de Nadjaf entre 1965 et 1971, où il définissait un pouvoir dont la seule légitimité était religieuse, couronnée par le velâyat-e faqih (gouvernorat du juriste-théologien). Les principes fondateurs furent à nouveau reniés lorsqu’on dut, après la mort de l’imam en 1989, replâtrer la constitution pour qu’elle permette l’élection comme guide suprême de Ali Khamene’i, que Khomeyni lui-même n’avait jamais appelé « ayatollah ». Le principe central du régime était rabaissé par pragmatisme.
Ce régime, outre sa survie qui contredit tous les pronostics des opposants, a surpris par sa capacité – certes limitée – de renouvellement et d’alternance. L’élection, en juin 1997, d’un clerc moderne, de la génération de ceux qui ont appris à parler anglais et à lire ce qui se passe dans le monde en cherchant à s’y faire entendre également, Mohammad Khatami, a étonné les observateurs. Khatami était encore un mollah certes, mais le premier qui osait sourire en public, parler en direct à CNN, voyager dans le monde, annoncer des réformes libérales. Huit ans plus tard, le bilan est mitigé. La fameuse loi sur la presse a été bloquée par les « gardiens de la constitution » fidèles à la ligne khomeyniste rigide du guide Khamene’i. Les relations avec les États-Unis n’ont pas été rétablies, malgré l’intérêt évident des deux parties, et des élections législatives manipulées par les conservateurs ont ramené au Parlement une majorité hostile au président (février 2004). Mais un profond changement a eu lieu dans la société et dans les mÅ“urs des Iraniens. Et de grandes transformations ont complètement changé le paysage international de la région.
La société iranienne s’est éloignée de ses dirigeants auxquels elle semble tourner le dos. Les plus âgés, partagés entre la nostalgie des paillettes impériales et le souci d’assurer le lendemain, se sont remis de la fièvre révolutionnaire et de l’agitation politique. Satisfaits d’une relative paix sociale, ils ne supportent plus les sermons religieux de leurs dirigeants et cherchent sans peine les occasions d’échapper au carcan moral : de la cassette vidéo à l’antenne satellitaire, de l’Internet à la lecture de livres souvent traduits ou importés de l’étranger, l’Iranien mécontent boit aujourd’hui plus d’alcool qu’on en a jamais bu en Iran, fume de l’opium, écoute des musiques maudites et vaque par ailleurs de manière parfaitement schizophrénique à ses occupations. Les mesures apaisantes prises après l’élection de Khatami sur la tenue vestimentaire des femmes et le respect de la vie privée ont permis de supporter plus facilement le blocage des institutions.
L’enseignement a été « islamisé », à tous les niveaux. Pratiquement, cela ne veut pas dire grand-chose, et les professeurs de théologie islamique, en dehors des écoles strictement religieuses, se heurtent à l’indifférence des élèves. Les jeunes se tournent massivement vers tout ce qui n’est pas l’islam, y compris vers les autres religions, alors que l’apostasie est théoriquement punissable de la peine capitale. De multiples reportages ont montré ces groupes de garçons et filles qui, une fois réunis chez eux ou dans les montagnes, à l’abri des miliciens et de la police des mÅ“urs, rêvent de reproduire les mêmes formes « libérées » de loisir que celles qu’ils voient sur les télévisions occidentales ou sur l’internet. Ce n’est pas la mobilisation politique sans intérêt qui arrêterait leur fuite. Ni parti communiste, ni mouvement nationaliste laïc : l’inefficacité de la présidence de Khatami a emporté les derniers espoirs de changement. Les plus chanceux, les plus fortunés, partiront vers l’étranger rêvant de revenir un jour, riches, distribuer à leurs parents les cadeaux de la société de consommation occidentale. Les autres se lanceront dans les affaires. Tant que le prix du pétrole est élevé, les retombées permettent en effet de spéculer, de négocier, d’importer. Les émirats du Golfe persique servent de plateforme d’approvisionnement pour tout ce que l’embargo américain empêche encore de se procurer directement à Téhéran.
Il est loin, le temps où les ayatollahs voulaient exporter leur révolution. Le dernier défi lancé par Khomeyni peu avant sa mort, la condamnation à mort de l’écrivain britannique Salman Rushdie, s’est lourdement retourné contre la République islamique et aujourd’hui personne n’en parle plus. Aucun responsable actuel de la République islamique n’aime qu’on lui rappelle ces heures d’hostilité généralisée avec les pays occidentaux. L’heure est au sourire et à la diplomatie. Depuis le 11 septembre 2001, les Iraniens sont cernés de tous côtés par la puissance qu’ils avaient le plus narguée : les États-Unis. Il est significatif que le renversement des Talibans à Kaboul et celui de Saddam Hussein à Bagdad aient mis fin à deux régimes honnis des ayatollahs…
Déjà, en 1991, lors de la guerre du Koweït, l’Iran aurait pu se réconcilier avec Washington, et des négociations auraient pu s’ouvrir pour recomposer les frontières de cette région. Mais c’est justement un redécoupage de la région que redoute l’Iran avant tout, comme la Turquie voisine. Plusieurs traumatismes territoriaux ont instruit les Iraniens dans un passé récent : en 1946 les Soviétiques, avant de retirer formellement leurs troupes du nord de l’Iran, avaient installé à Tabriz et à Mahabad deux gouvernements autonomistes azerbaïdjanais (province iranienne d’Azerbaïdjan) et kurde, dans lesquels Téhéran avait vu des entreprises de démantèlement de son territoire national. Une forte réaction iranienne et l’habile négociation de Ghavam Saltaneh – grand homme politique – auprès de Staline, ainsi qu’une crise ouverte par les États-Unis à l’ONU nouvellement créée, avaient eu raison de l’expansionnisme soviétique. Sans parler des nombreuses révoltes qui se sont succédé au Kurdistan jusque dans les années 1980, la guerre Iran-Irak est elle-même le résultat d’un conflit frontalier datant du xixe siècle et de la revendication par l’Irak de la province arabophone du Khuzistan, dans la plaine mésopotamienne, une région dont les richesses pétrolières pouvaient bien justifier la falsification des cartes baasistes.
Une entente irano-américaine en 1991 aurait pu éviter de laisser Saddam Hussein réprimer sauvagement la révolte chiite du sud irakien. Les Iraniens savaient qu’en la soutenant pour forcer l’établissement d’une république chiite d’Irak détachée de Bagdad, ils détruisaient un équilibre fragile sans avoir les moyens d’imposer un nouveau découpage. Il aurait fallu tout redéfinir, la question kurde aurait suivi, et les nouvelles républiques indépendantes du Caucase et d’Asie centrale, fraîchement émancipées, auraient également généré un nombre infini de disputes frontalières (voir le cas toujours non résolu de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan). Aucune stabilité ne mérite qu’on la détruise pour une solution précaire et conflictuelle : sortant de huit ans de guerre, l’Iran aurait été incapable d’assumer un nouvel engagement militaire et de défendre ses intérêts. On vit donc l’Iran abandonner ses voisins chiites d’Irak…
L’approbation par l’Iran de l’établissement en Afghanistan d’un gouvernement pro-américain dirigé par Hamid Karzaï ressemble également à une trahison : Téhéran n’avait-il pas soutenu des moudjahidines pro-chiites, puis les tadjikophones du Panjshir ? L’absence d’engagement réel de l’Iran en Afghanistan a une histoire. Pendant l’occupation soviétique, la République islamique avait un ennemi majeur, les Américains, et un ennemi concret et proche, l’Irak. On fit donc silence dans les médias et dans les prônes du vendredi sur l’occupation soviétique. Seul le journal Mizân (de Bazargan), tant qu’il fut toléré, y consacra éditoriaux et reportages. Le régime des Talibans qui s’installa à partir de 1994, intolérant vis-à-vis des chiites, responsable de l’assassinat d’une quinzaine de diplomates iraniens à Mazar-i Sharif, représentait pour les ayatollahs iraniens la caricature de l’islam politique modéré dont ils se faisaient désormais les défenseurs. Ils ne purent donc que se réjouir de sa chute, et le président M. Khatami rendit visite à H. Karzaï à Kaboul sous la protection des soldats américains…
La guerre américano-britannique contre l’Irak en 2003 apportait un nouvel espoir. L’internationalisme chiite traditionnel pouvait désormais mobiliser ses troupes de théologiens souvent issus des mêmes écoles de Nadjaf ou de Qom, et préparer l’accès au pouvoir des chiites d’Irak, majoritaires mais toujours écartés (sous les Ottomans, sous la monarchie, puis sous la république baasiste). C’est pourquoi la révolte de Moqtada al-Sadr, à Nadjaf, fut abandonnée sous la pression de l’ayatollah Sistani. Elle n’avait chez les chiites qu’un soutien limité. Téhéran souhaite, sans pouvoir le dire à haute voix, la réussite de la pacification américaine pour que la victoire politique des chiites se fasse sans partition de l’Irak, sans déstabiliser le Kurdistan. Le soutien iranien ne peut ici être crédible que si Téhéran maintient son hostilité de façade à la politique américaine. On ne verra donc pas la reprise des relations politiques entre les deux pays avant une normalisation en Irak. L’instabilité et la violence, entretenues principalement par les Arabes sunnites, font douter de la réussite prochaine de ce projet.
Les trahisons virtuelles du régime iranien sont la conséquence de ses efforts de normalisation. Affaibli par la guerre avec l’Irak, l’Iran a manqué certaines opportunités. Fragilisé par l’effritement de sa base politique intérieure, l’État islamique maintient la pression extérieure en se présentant comme le seul bloc de résistance à la pénétration américaine. Le paradoxe est que les États-Unis et leur culture n’ont jamais été si populaires en Iran – sentiment qui s’inverserait immédiatement en cas d’attaque américaine contre le territoire iranien. Dans l’après-11 septembre, face à la dégradation des relations de l’Arabie Saoudite avec l’Occident et à la méfiance américaine pour l’islam wahhabite dont est issu Oussama Ben Laden, l’Iran offre un gage de stabilité. Ses immenses réserves de pétrole et de gaz naturel en font un interlocuteur d’avenir pour l’économie des pays industrialisés.
La question de l’énergie nucléaire et de ses prolongements militaires n’est ici qu’un élément du marchandage : les experts disent volontiers qu’on serait moins inquiet si une arme nucléaire ne risquait, dans la République islamique d’Iran, de tomber un jour aux mains de fanatiques, de va-t-en-guerre forcenés qui pourraient en menacer Israël. L’exemple du Pakistan ne suffit-il pas ? La seule question qu’on ne pose pas est de savoir si un pays immensément riche en hydrocarbures, en énergie solaire inexploitée et en énergie hydraulique, a vraiment besoin de centrales nucléaires. Les Français, qui vendirent une partie de la technologie nucléaire au régime du shah, ne voulaient pas répondre à cette question.
 
Vers le désenchantement du régime ?
 
 
L’islam iranien fascina le monde lorsqu’en 1978 tout un peuple uni descendit dans la rue pour rejeter l’ancien régime au nom de slogans fortement marqués par l’islam. Le régime impérial avait pourtant semblé bien ancré dans la modernité et la prospérité, même si de nombreux dysfonctionnements et la permanence de la violence politique venaient ternir son bilan. Alliés des religieux dans les grands cortèges révolutionnaires et les grèves de l’hiver 1978-1979, les nationalistes libéraux pensaient les reléguer dans les mosquées, une fois la victoire obtenue. Mais les réseaux cléricaux chiites mieux implantés que les partis libéraux, eurent vite le dessus, et organisèrent la République islamique dans certaines provinces avant même que l’ancien régime n’ait encore basculé. Ce modèle de prise du pouvoir est inexportable : il fallait l’opulence des grands négociants du bazar, qui donnèrent à Khomeyni d’immenses moyens matériels ; il fallait l’intégration, particulière à l’Iran, de la culture chiite à la culture persane ; il fallait enfin l’usure d’un pouvoir monarchique qui ne reposait plus que sur la santé fragile d’une personne, sans solution immédiate en cas de vacance du pouvoir. Toutes ces circonstances favorables, l’Iran ne pouvait évidemment les exporter dans les pays sunnites, et encore moins dans les régions chiites du monde musulman. Restait donc le projet, insensé à la fin du xxe siècle, de réislamiser une société déjà très marquée par la modernité, par l’urbanisation et le désir de participation politique.
Contrairement aux apparences, l’échec de la révolution n’est pas un échec de l’islam. D’une part la montée de l’islam vers le politique n’est pas liée exclusivement à la crise révolutionnaire. Conséquence de l’exode rural et d’une crise des valeurs démocratiques et humanistes, cette montée de l’islam a été observée dans la plupart des pays musulmans où sont réapparus, en même temps qu’en Iran, en formes et couleurs variées, les voiles que les réformateurs laïcs avaient voulu interdire. Si la croyance en la pérennité de la République islamique s’est effritée, si son personnel politique échoue à se renouveler, c’est que son idéologie n’est plus porteuse. Ni la répression ni le miroitement d’un paradis de justice islamique où tout méchant serait puni ne font plus recette : cela ne marche plus que par inertie et par la rente pétrolière, non par l’enthousiasme populaire. Mais si les jeunes refusent de suivre, nul ne peut dire aujourd’hui vers quel type de régime s’oriente l’Iran.
L’islam gardera certainement un rôle majeur. La culture iranienne, qu’elle le veuille ou non, en est profondément pénétrée, et s’en inspire même quand elle le récuse, comme dans la littérature libertine qui sert aux mystiques de langage paradoxal. Jamais soumise à une colonisation ou à la domination prolongée d’une puissance occidentale, la société iranienne a gardé son attachement pour les pèlerinages chiites, pour la dévotion aux imams, qui peut servir à récuser la légitimité du pouvoir clérical lui-même. Le clergé a beaucoup évolué : il sait l’anglais, a pris des cours de sociologie et d’économie pour mieux répondre aux tâches politiques où il s’est investi. Les écoles théologiques sont plus prospères que jamais, elles ouvrent à des carrières variées, non seulement dans les mosquées et l’enseignement, mais également dans l’administration et la politique. Désormais très impopulaire, le cléricalisme est en recul. Des théologiens patentés et des penseurs non enturbannés, comme Mohsen Kadivar, Hasan Yusefi-Eshkevari, Mohammad Mojtahed Shabestari ou Abdolkarim Sorush, s’interrogent au grand jour, s’exposant parfois à des tabassages et arrestations, sur l’opportunité de lier l’institution religieuse au pouvoir politique. Ils posent la question – que les catholiques n’ont osé aborder qu’au Concile Vatican II – du pluralisme religieux. Ils préparent la voie à une définition de l’islam comme cadre extérieur d’une politique laïcisée. Suivis par des intellectuels qui ne remettent pas en question l’ordre public, ces bousculeurs de certitudes établies nous font comprendre pourquoi, pour les prochaines présidentielles, la République islamique cherche un candidat qui, pour la première fois depuis 1981 ne serait pas habillé du turban et du manteau des mollahs.
Cette victoire tardive de l’esprit moderne n’effacera jamais la grande expérience que fut la révolution : une sorte de psychodrame vécu en dimension de crise internationale, où le peuple iranien, ancré dans sa tradition religieuse, a rejoué victorieusement le drame de l’imam Hosseyn, injustement massacré par les troupes du calife omeyyade en 680 à Karbala. Le retour triomphal de l’imam Khomeyni à Téhéran le 1er février 1979 n’était pas seulement la revanche sur 1 299 ans de dolorisme ; c’était aussi, symboliquement, l’anticipation du retour eschatologique du Douzième imam à la fin des temps. Tous les pieds de nez aux États-Unis et au reste du monde ne sont que la conséquence de cette immense mystification, jouée par tout un peuple. À l’issue de ce drame onirique, l’Iran aura au moins compris qu’on ne vit pas dans ses rêves. Dans cette douloureuse conquête de la modernité, les Iraniens auront appris à participer à leur propre histoire, avec l’ouverture d’une société que les orientalistes nous avaient toujours décrite jusqu’alors comme hermétiquement fermée.
 
NOTES
 
[1]N.R. Keddie (dir.), Religion and Politics in Iran : Shi’ism from Quietism to Revolution, New Haven/Londres, Yale University Press, 1983, p. 9.
[2]L’islam chiite duodécimain repose sur la croyance au Douzième Imam, successeur d’Ali, disparu en 874 mais encore vivant pour guider la communauté – il est considéré comme le seul souverain légitime. À cause de cela, les chiites ont longtemps adopté des attitudes politiques passives ou d’opposition envers le pouvoir temporel (NDLR).
[3]Les hosseyniehs sont des institutions où l’on commémore chaque année le martyre du Troisième Imam chiite (Hosseyn) et qui servent de lieu d’enseignement et de prédication en plus des mosquées.
[4]Environ 350 000 victimes iraniennes selon les estimations, pour une population estimée alors à environ 60 millions d’habitants, à comparer aux pertes françaises de la Grande Guerre (1,4 millions), qui ne dura que quatre ans, pour une population inférieure de moitié.
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