2005
Politique étrangère
Islams d’Occident et d’ailleurs
Maroc : l’émergence de l’islamisme sur la scène politique
[*]
Khadija Mohsen-Finan
Docteur en science politique, Khadija Mohsen-Finan est chargée de recherches à l’Ifri. Elle est également enseignante à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’Université de Venise.
L’entrée du Parti de la justice et du développement (PJD) dans le système politique marocain est un des éléments les plus spectaculaires de l’ouverture qui se traduit par l’alternance de 1998. Les attentats de mai 2003 entraînent cependant la marginalisation du parti, qui tente dès lors de revenir au centre du système, en adoptant un discours moins religieux, et en donnant des gages à l’unité nationale et au régime monarchique.Mots-clés :
Maroc, Parti de la Justice et du développement, islamisme.
In Morocco, the emergence of Islamism in the political sphere questions the monopoly of Royalty over the religious sphere. It is through the 1997 elections that the PJD breaks into the system and becomes a mainstream political party. After the Casablanca events of May, 16th 2003, it was put under scrutiny, as if it embraced the whole Islamic movement. Following this ostracism, two events have been used to show its integration in the local political life and its close relationships with the Monarchy : the local elections of September 2003 (in spite of the great caution displayed by limiting the candidatures running for districts, the PJD had good results wherever it was present) ; the organization of the 5th Congress where the PJD discussed political issues only and preempt values dear to the Monarchy. In two years time, the party’s references started to change together with its political positioning as it doesn’t refuse anymore to participate to a new government. Nevertheless, by becoming a party like others, the PJD takes the risks of losing its identity, and therefore, losing some electors.
Voici une dizaine d’années, il paraissait incongru d’évoquer l’islamisme marocain, tant était ferme la conviction que la fonction religieuse du roi mettait le pays à l’abri de ce phénomène. Les attentats de Casablanca (2003) ou de Madrid (2004), impliquant nombre de Marocains, ont brisé cette croyance longtemps cultivée par le pouvoir marocain. Au-delà de cette actualité, un parti islamiste s’est progressivement imposé sur la scène politique marocaine en l’espace de huit ans, représentant aujourd’hui la première force de l’opposition reconnue.
Le Parti de la justice et du développement (PJD) s’est réellement imposé par le biais des élections législatives. La présence remarquée de ses députés contribua à sortir le Parlement de sa longue léthargie. Mis à l’index pour sa « responsabilité morale » dans les attentats de Casablanca par une société traumatisée et hantée par le spectre algérien, les cadres du PJD réussirent à braver les stigmates, en affichant une attitude consensuelle sur nombre de questions. Progressivement, le PJD semblait perdre son caractère particulier de parti d’opposition, supposé tiède dans son attachement à la monarchie. Quel est donc le sens de cette entrée de l’islamisme dans l’espace politique marocain ? Et dans quelle mesure l’existence d’une composante islamiste dans le jeu politique influe-t-elle sur le jeu international du Maroc ?
Un islam ancré dans l’espace politique
Plus que dans tout autre pays de la région, au Maroc, islam et politique sont intrinsèquement liés. L’histoire de la monarchie marocaine ne saurait être dissociée de la sacralité qui lui a été octroyée. Avant l’indépendance, le sultan était déjà considéré comme chérif — descendant du prophète Mohamed par sa fille Fatima. L’origine chérifienne de la dynastie, revendiquée par le monarque, est intériorisée par la majorité de la population
[1]. Cette filiation supposée de la dynastie alaouite, s’accompagne d’une piété affichée. La monarchie, qui entretenait de bonnes relations avec les confréries ou
Zaouias, s’est également entourée des oulémas, ces fameux docteurs de la foi. Ce n’est qu’en 1962 que le roi se voit attribuer le statut de commandeur des croyants. Progressivement, la monarchie marocaine s’est approprié la sphère religieuse, par un travail minutieux, entamé par Mohamed V et consolidé par Hassan II. Ce dernier réforme les institutions religieuses en profondeur avec un double souci : la religion lui est nécessaire pour légitimer son pouvoir, mais la sphère religieuse ne doit en aucun cas devenir une tribune concurrente
[2], incontrôlable par la monarchie.
Mohamed Tozy note que « le roi, dont la légitimité est essentiellement religieuse, ne peut, de par son statut de commandeur des croyants (
Amir al-mouminin), accepter de reconnaître explicitement les expressions concurrentes de l’islam, car cela équivaudrait à reconnaître un schisme dans la communauté, qui entamerait sa vocation monopolistique et affaiblirait la légitimité chérifienne »
[3]. En dépit de la centralité du religieux dans le système politique marocain, il serait vain de croire que ce religieux se limite à une institution homogène. Malika Zeghal explique que Hassan II a beaucoup
Å“uvré à la « fragmenter » pour mieux l’affaiblir, et que la véritable institution religieuse reste au final la monarchie. Mais « celle-ci ne peut fonctionner autour d’un seul homme – le roi –, ou de sa lignée : il lui faut l’apport de ces hommes de religion éparpillés dans l’espace que la monarchie a fragmenté »
[4].
L’émergence de l’islamisme politique remet en cause le monopole de la monarchie sur le religieux. Les islamistes tentent de dissocier l’islam de la monarchie marocaine. Dès le début des années 1990, Hassan II tentera de contrôler l’islamisme marocain, en isolant sa composante radicale et en intégrant au système politique ceux qui lui paraissent les plus respectables et susceptibles d’être l’interface entre le mouvement islamiste et le palais. La reconnaissance du primat de la monarchie étant bien sûr la condition d’entrée dans l’espace politique à la faveur d’une alternance.
Alternance et insertion dans le jeu politique
L’alternance de 1998 découle d’une idée soufflée à Hassan II par ses conseillers, à la fin des années 1970, pour résoudre les difficultés économiques et sociales du royaume. L’implication de l’opposition dans la gestion de la vie publique présentait pour le roi de multiples avantages. Elle mettait l’institution monarchique à l’abri d’une crise de succession, en donnant au Maroc l’image d’un pays optant pour l’ouverture démocratique. Elle permettait aussi de réinsérer dans le jeu politique les socialistes précédemment marginalisés. Si les socialistes voyaient d’un bon Å“il de se trouver associés au pouvoir au moment de la succession de Hassan II, ils mirent cependant du temps à accepter l’idée de diriger le gouvernement. Les négociations furent longues ; d’autant plus longues que le roi, qui percevait clairement les avantages de l’alternance, se montrait très prudent dans la mise en application. En mars 1998, l’alternance voulue par le roi devient réalité, et le socialiste Abderrahman Youssoufi est appelé à diriger le gouvernement.
Si ce changement donnait un aspect plus moderne à une monarchie dont l’image était ternie par sa gestion des droits de l’homme, l’alternance maintenait l’ambiguïté sur le rôle précis de la monarchie et du gouvernement sur des dossiers sensibles. En fait, l’association de l’opposition socialiste au pouvoir n’isolait pas le roi, qui conservait de facto la gestion des principaux dossiers. L’alternance lui permettait simplement de redéfinir la fonction monarchique et son rôle dans un jeu politique dont Hassan II continuait de fixer étroitement les règles. Pour une grande partie de la classe politique, l’ouverture se limitait à la multiplication des consultations électorales. Les partis traditionnels du mouvement national (Istiqlal et Union socialiste des forces populaires, USFP) limitèrent alors leurs revendications aux garanties juridiques et institutionnelles de déroulement des élections, s’attachant plus aux procédures qu’aux programmes.
Ces rendez-vous électoraux, affichés comme les signes d’une ouverture politique réelle, furent aussi l’occasion de réorganiser l’espace politique et de l’élargir au-delà des partis nationalistes : les islamistes du PJD bénéficient de cet élargissement. Dès qu’Hassan II annonce la possibilité de l’ouverture politique, les islamistes modérés se lancent dans une stratégie entriste, se montrant prêts à entrer dans l’action politique légale. La légalisation d’un parti islamiste constitue une première, qui bouleverse la vie politique marocaine, même si elle s’inscrit dans le cadre d’un multipartisme déjà existant
[5].
Le PJD est atypique sur la scène politique marocaine. Sa naissance remonte à la rencontre d’Abdelkrim al-Khatib – un commis de l’État proche du palais et en perte d’influence – et d’anciens révolutionnaires du mouvement de la Chabiba al-Islamiya – un groupe qui s’est inspiré de l’action islamiste de l’Orient arabe et qui s’était durement opposé aux socialistes marocains dans les années 1970. On attribue à ce dernier le meurtre d’un syndicaliste socialiste en 1975 : Omar Ben Jelloun. Son chef, Abdelkrim Mouti’ s’exile alors en Libye ; les autres membres du groupe hésitent entre action clandestine et intégration au système. La seconde option est portée par l’un d’entre eux, Abdelilah Benkirane, qui entend saisir l’occasion de l’alternance pour entrer dans le jeu politique. Il sait aussi que le roi désire avoir une formation islamiste reconnue et domestiquée pour faire barrage à l’islamisme radical. Mais une caution lui paraît nécessaire, qu’il trouve en la personne d’A. al-Khatib, médecin et serviteur du roi durant de longues années, connu pour son loyalisme. Alors qu’il présidait l’Assemblée nationale, ce dernier s’était pourtant opposé en 1965 à l’état d’exception, d’où sa marginalisation dans le jeu politique. En 1992, lorsque les anciens de la Chabiba al-Islamiya lui proposent de fusionner avec son parti – le Mouvement populaire démocratique et constitutionnel (MPDC), véritable coquille vide – il y voit la chance de réintégrer la scène politique tout en répondant au vÅ“u de la monarchie : intégrer des forces politiques nouvelles dans l’espace politique en en encadrant l’influence. En 1997, neuf membres du PJD sont élus au Parlement.
Cette entrée des islamistes dans la vie politique allait modifier un certain nombre de choses : tout en étant à l’intérieur du système politique, le PJD se réservait le droit de s’opposer au gouvernement, ce qu’il fit d’ailleurs sur des questions comme le microcrédit
[6] ou encore le projet de modification du code de statut personnel (
Moudawana
[7]). Cette posture, critique sans être franchement en opposition avec le gouvernement, la direction du PJD l’a appelée « soutien critique au gouvernement ». Tout en essayant de conserver son identité, la formation va donc se différencier sensiblement des autres groupes islamistes du pays.
Deux grandes structures occupent au Maroc le champ de l’islamisme : le PJD et Justice et bienfaisance (
al-Adl Wal Ihssan). D’autres groupuscules existent, défendant des modèles divers de société obéissant à l’islam
[8]. Leur stratégie, comme leur idéologie, oppose le PJD et la formation d’Abdessalem Yassine. Le groupe de ce dernier, qui n’est pas un parti, se situe volontairement hors du système. Idéologiquement, il serait plus mystique que salafiste. Sa structure est centrée sur la figure du leader charismatique. Le PJD se présente plus comme un parti de masses usant des moyens d’un parti moderne : presse, cellules locales, organisations de femmes, de jeunes… Il pourrait être considéré comme « un parti du refus », mais d’un refus qui se formule dans une institution reconnue : le Parlement.
Au plan interne, le PJD est bicéphale, structure qui renvoie à l’alliance d’hommes aux parcours divers et aux idées parfois différentes, et lui permet de jouer comme interface entre le système et les islamistes. Cette diversité se retrouve dans la bipolarité PJD/MUR (Mouvement unité et réforme), ce dernier fédérant de nombreuses associations. Chacun des deux pôles dispose de son organe de presse, al-Asr pour le PJD et Attajdid pour le MUR. La frontière entre les deux est loin d’être étanche : la plupart des dirigeants du PJD appartiennent au MUR, mais adoptent néanmoins des rôles qui peuvent différer selon qu’ils se trouvent dans l’une ou l’autre structure. Globalement, le PJD épouse ouvertement les thèses du palais tandis que le MUR permet au parti de garder ses liens avec sa base à partir d’un travail associatif bien structuré et de la da’wa (« prédication »).
Idéologiquement, le PJD se définit comme un « parti politique au référentiel islamique, qui s’inscrit pleinement dans le projet national d’une société moderniste et démocratique », définition commune à ses deux pôles, PJD et MUR. S’ils s’accordent sur le respect de la démocratie, du pluralisme politique, le MUR formule des revendications de démocratisation institutionnelle, tout en rejetant la démocratie occidentale, censée être une perversion de la choura (« délibération ») – une consultation qui existait déjà à l’époque du prophète. On peut repérer dans l’idéologie du MUR le rejet d’un Occident tenu pour responsable de la « désislamisation » de nombre de pays, au nombre desquels le Maroc : les effets pervers de la colonisation du Maroc ne se sont pas dissipés avec l’indépendance et ont survécu dans des attitudes individuelles ou collectives (corruption, exercice du prêt à intérêt, consommation d’alcool, mixité, marginalisation de l’arabe…) Cette déculturation serait entretenue par les politiques d’enseignement qui auraient failli à leur mission : lier enseignement et morale, comme dans l’enseignement traditionnel. Ce rejet d’un Occident responsable de l’acculturation des sociétés colonisées et allié d’Israël, s’inscrit au cÅ“ur de l’idéologie islamiste dès le début des années 1990, comme discours mobilisant les musulmans pour défendre une Oumma menacée et victime en Palestine, en Afghanistan, en Bosnie, en Algérie, en Tchétchénie, aujourd’hui en Irak.
La focalisation sur des thèmes culturels et les valeurs morales se retrouve dans le discours du PJD dans son ensemble. Jusqu’en 2003, la moralisation des mÅ“urs et de la société constitua son cheval de bataille. Cette manière d’aborder le politique par la morale lui permet de s’annexer le discours religieux, d’éviter de remettre en cause frontalement le système politique, et de toucher de larges couches sociales soucieuses de leur « authenticité » marocaine. En mettant l’accent sur la moralisation des mÅ“urs, le discours du PJD s’ancre dans les grands principes de l’islamisme en épargnant le système politique dans son ensemble.
Les attentats du 16 mai 2003 : stigmatisation et marginalisation du PJD
Dans la nuit du 16 mai 2003, cinq attentats suicides font 43 morts à Casablanca, frappant des lieux symboliques : restaurants tenus par des Européens, cercle de l’Alliance israélite, ancien cimetière juif… Alors qu’est évoquée la responsabilité de réseaux étrangers, l’enquête se concentre sur un petit groupe islamiste radical : al-Sirat al-Moustaquim (« le droit chemin »). Les kamikazes sont marocains, et la plupart d’entre eux originaires de Sidi Moumen, un bidonville de la périphérie de la capitale économique.
Dans les jours qui suivent, l’ensemble de la classe dirigeante stigmatise les islamistes marocains et en particulier le PJD ; des membres du gouvernement – comme le ministre de la Justice – demandent sa dissolution. Bien avant les attentats, des divergences importantes opposaient déjà, dans les cercles du pouvoir, ceux qui voulaient intégrer les islamistes dans le jeu politique au nom de la démocratie, et ceux qui entendaient les marginaliser. L’épreuve du 16 mai posait une double question, fondamentale pour l’avenir du PJD. Quels liens existaient entre un parti reconnu, intégré dans le système politique, et l’islamisme radical ; et donc pouvait-on maintenir le PJD dans un espace politique que la monarchie voulait ouvert et concurrentiel ?
Au lendemain des attentats, le PJD était réellement mis à l’index, comme s’il fédérait ou représentait l’ensemble de la mouvance islamiste du pays. La stigmatisation était au premier chef l’Å“uvre des formations de gauche, l’USFP, le Parti du progrès et du socialisme (PPS), qui mettaient en avant sa « dangerosité » en se référant à l’époque de la Chabiba, quand ses membres n’hésitaient pas à utiliser la violence contre leurs adversaires.
L’entreprise de marginalisation dépassait la gauche marocaine pour gagner la classe politique dans son ensemble. Le 25 mai, une marche était organisée par les différentes formations politiques, pour « dire non au terrorisme ». Officiellement, le PJD ne fut pas autorisé à y participer pour des raisons de sécurité. Indirectement, le roi cautionna la mise à l’écart, se félicitant dans un discours du succès rencontré par cette manifestation sans mentionner la mise à l’écart du PJD. Les reproches qui imputaient à ce dernier une responsabilité morale pointaient l’incitation à la violence véhiculée par un discours moralisateur et populiste. On dénonçait aussi la démagogie de cadres du parti faisant écho au discours salafiste ; et plus généralement un amalgame entre religion et morale qui exacerbait les passions.
Dès avant les attentats, des propos de certains responsables du PJD avaient irrité la classe politique. En mars 2003, Ahmed Raissouni, qui présidait alors le MUR, déclarait à un journal marocain que la commanderie des croyants pouvait être représentée indifféremment par le roi ou le Premier ministre, et que Mohamed VI n’avait pas les qualifications requises pour assurer cette fonction. Réputé pour son radicalisme, A. Raissouni désacralisait la fonction de commandeur des croyants, et fragilisait la monarchie en remettant en cause sa légitimité religieuse. Parallèlement les déclarations du docteur al-Khatib, peu avant le 16 mai, sur les risques d’attentats, furent aussi préjudiciables au parti.
En dépit d’une défense très articulée et politique de la part de ses responsables, les attentats de Casablanca ont considérablement isolé le PJD. Marginalisé par les salafistes qui lui reprochaient de cautionner le système politique, il était désormais mis à l’index par la gauche, et contraint à rendre des comptes à la monarchie. Sa marge de manÅ“uvre se restreignait jusqu’à le contraindre à accepter la loi contre le terrorisme, ou le Code du travail, en mettant à l’écart les éléments les plus radicaux, comme A. Raissouni, pour garder quelque légitimité sur la scène politique.
Réinsertion et « banalisation » des islamistes reconnus
Deux événements allaient pourtant donner au PJD l’occasion de démontrer son intégration à la vie politique marocaine, et même sa proximité du Palais : les municipales de septembre 2003, et le ve congrès du parti en avril 2004.
Les élections municipales sont organisées le 12 septembre 2003, avec trois mois de retard, le pouvoir craignant de ne pouvoir maîtriser un scrutin aux multiples enjeux. Dans le premier scrutin municipal du règne, Mohamed VI entend en effet consolider l’ouverture politique de 1998, et limiter le succès des islamistes après les événements du 16 mai. Avant les attentats, nombre d’islamistes du PJD se targuaient de pouvoir remporter plusieurs villes, et non des moindres. Si les attentats n’avaient pas changé la donne, Tanger ou Casablanca auraient sans doute été à la portée du PJD, sans préjudice des bons scores qui pouvaient être réalisés à Fès, Agadir ou Rabat. Face aux accusations dont elles étaient l’objet, les instances dirigeantes du PJD décidaient de jouer la modération, en « s’autorégulant » selon leur propre expression. Répondant aux v
Å“ux du pouvoir, la première force d’opposition décidait d’être présente dans seulement 18 % des circonscriptions. Les responsables du parti ne faisant pas mystère d’avoir engagé des négociations préélectorales avec le Palais, et d’avoir privilégié l’intérêt du pays sur celui du parti, pour ne pas effrayer des Marocains redoutant un scénario à l’algérienne
[9].
Une sagesse qui n’est sans doute pas approuvée par tous : à Casablanca, deux cadres du PJD démissionnent et se présentent comme candidats indépendants. Choix délibéré ou injonction du Palais, le PJD n’a donc pas présenté de candidat dans des villes qui semblaient acquises ; il n’était pas présent non plus dans les zones rurales, ne concourant que dans certains secteurs des grandes villes, et avec un programme très différent de celui des législatives de 2002, où il s’était imposé comme la première force d’opposition. Mais là où il s’est présenté, il a réalisé de bons résultats, et son classement en onzième position au plan national ne traduit pas son audience réelle ni le rapport des forces dans le pays. On peut penser que l’attitude du parti était le prix à payer pour éviter une dissolution, dont on le menaçait.
Après huit années d’existence légale et l’épreuve du 16 mai, le
ve congrès du PJD, en avril 2004, avait valeur de test. Attachés à normaliser son image, ses responsables réunissent donc les assises d’un parti « comme les autres » dans l’immense complexe sportif Moulay Abdallah à Rabat, lieu de réunion traditionnel des grands partis politiques marocains. D’entrée, le nouveau secrétaire général, Saadeddine Othmani, déclare : « le PJD reste fidèle à la voie qu’il a suivie dès le début, en demeurant attaché aux fondements et aux valeurs sacrées de la nation, à savoir l’islam, l’unité nationale et la monarchie constitutionnelle »
[10].
Les journaux marocains et les journalistes étrangers ont pu constater l’efficacité de l’organisation : en une journée et demie, toutes les instances ont été renouvelées, par des votes publics et transparents. Le public présent se distinguait par sa jeunesse (plus de 90 % des participants avaient moins de 50 ans), tranchant considérablement avec les autres partis marocains. L’ancien secrétaire général, A. al-Khatib (84 ans), démissionnait, mais après avoir pris soin d’écarter les représentants de l’aile radicale du parti, Mustapha Ramid
[11] et Ahmed Raissouni, le premier réclamant une réforme constitutionnelle et le second remettant en question le cumul par le roi de la commanderie des croyants et de la présidence de l’exécutif. Ces deux grandes figures, très populaires au sein du parti, n’en étaient pourtant pas exclues, mais seulement privées de responsabilité.
La tâche du nouveau secrétaire général n’est pas simple. Si l’heure est à l’apaisement et à la normalisation, il ne peut se désolidariser de la branche « dure », très populaire à la base. Il se contentera donc de dire : pour nous, la réforme de la Constitution n’est pas à l’ordre du jour. Il s’agit donc plus d’un ajournement que d’un désaveu. Déchargés de responsabilités, les leaders radicaux gardent leur liberté de parole, tandis que les gages d’intégration du parti au système politique ont été donnés.
L’intégration des islamistes du PJD au système politique marocain n’est pas un phénomène nouveau. On a dit comme son entrée même sur la scène politique avait dépendu de négociations avec le Palais. Mais cette insertion s’était progressivement effritée et quelque distance avait été prise avec le régime. Après les législatives de 1997, le parti connut une phase de « soutien critique au gouvernement » — selon l’expression de ses dirigeants. Par la suite, il se mobilisa contre le plan d’intégration de la femme au développement. En janvier 2004, il est contraint de ravaler ses objections et d’accepter le nouveau code de la famille agréé par l’arbitrage royal. Après le 16 mai, il ne peut échapper à une « mise en cause morale ». Au V
e congrès, l’heure est à la réaffirmation de son intégration au système. A. Benkirane, nouveau président du conseil national, affirme : « le PJD est un parti royaliste […] nous avons réalisé de manière précoce, que la monarchie au Maroc était une donnée historique et positive qu’il fallait sauvegarder ». Devant des invités venus de l’ensemble de la classe politique et de l’étranger, les responsables du parti mettent en avant des thèmes exclusivement politiques, récupérant des valeurs chères à la monarchie et au
Makhzen
[12].
Deux arguments apparemment contradictoires sont exprimés par les quadras du parti. D’un côté, il s’agit de montrer que le PJD s’inscrit dans une dynamique de changement, de rénovation, du système politique, voire des modes de gouvernance. Le secrétaire général S. Othmani ne martèle-t-il pas au congrès : nous sommes trop seuls à l’Assemblée, il faut que ça bouge, faisant ainsi référence aux autres groupes parlementaires qu’il accuse implicitement de mutisme et d’immobilisme ? La commission préparatoire au congrès a répertorié les actions les plus urgentes : la lutte contre la corruption, les passe-droits, l’opacité des marchés publics, la politisation de l’administration, ainsi que la refonte de l’impôt sur le revenu… Plus largement, il s’agit de redonner confiance aux Marocains, en prouvant que les hommes politiques sont capables d’agir de manière désintéressée, et que la chose publique peut être assimilée à la morale. Soucieux de montrer que la démocratie commence au sein même de la vie partisane, les responsables du PJD souhaitent une loi sur le financement des partis politiques avant les prochaines élections. En formulant ces thèmes d’action, le PJD s’éloigne de sa réputation de formation au référent religieux.
Parallèlement à cette volonté d’initier une vraie démocratie, sans corruption, les cadres du parti affichent un attachement sans faille à la monarchie, se réclamant de thèmes chers au palais, comme l’intégrité territoriale. Une dimension particulièrement intéressante, dans la mesure où il s’agit d’une valeur commune à l’ensemble des Marocains, et où la monarchie et l’
Istiqlal (le plus ancien parti politique marocain), se la sont âprement disputée. Dans le contexte actuel, cela revient bien sûr à défendre les thèses de la monarchie sur le Sahara occidental, « provinces du sud ». Sur cette question traditionnellement gérée par le Palais seul, le PJD a dépassé le déclaratoire et a tenté de s’impliquer dans l’intégration des provinces « sahariennes ». En juin 2004, il a ainsi symboliquement organisé son premier congrès régional à Laayoun, « capitale » du Sahara, en concluant : « le PJD est favorable à une solution politique à la question du Sahara marocain qui préserve la souveraineté et l’unité territoriale du Royaume »
[13].
Dans un contexte marqué par la recherche d’une solution politique, le PJD tente de s’attirer la confiance du pouvoir en abondant dans le sens de la protection de l’intégrité territoriale, essayant ainsi de se démarquer des autres formations. En Å“uvrant sur le terrain, en proposant des solutions, le PJD tente de réussir là où les autres ont échoué : s’associer à la monarchie dans la recherche d’une sortie.
***
En l’espace de deux années, les références du parti ont beaucoup évolué. En septembre 2002, son cheval de bataille est d’ordre religieux et moral ; deux ans plus tard, les thèmes sont essentiellement politiques, réaffirmant haut et fort l’attachement à la monarchie. Alors qu’elle disait ne pas vouloir participer au gouvernement, la direction du parti se dit, depuis l’été 2004, prête à étudier toute proposition qui pourrait lui être faite
[14].
Les exigences du parti ont changé : il ne s’agit plus d’un parti du refus, mais d’un parti banalisé, « makhzénisé », qui entend influer sur le système. Le 22 mai 2004, le PJD se rapproche d’une formation très implantée dans la société civile, les Forces citoyennes, dont le président Lahjouji est fort respecté. Les deux formations organisent une conférence sur l’accord de libre-échange conclu entre le Maroc et les États-Unis
[15]. Interrogé sur cette alliance jugée surprenante par la presse, Lahjouji dira « le PJD est un parti comme les autres ».
Si sa banalisation peut être considérée comme un succès, sa « makhzénization » lui permettra-t-elle de conserver durablement ses électeurs voire certains de ses élus ? Pour une partie de la base et pour nombre d’observateurs, le comportement des responsables du PJD qui s’approprient le message du Palais et des autres partis est difficile à déchiffrer. De même, si les compromis avec le pouvoir permettent de demeurer sur la scène politique, ils brouillent aussi l’identité du parti. Contrairement aux partis installés dans le système, le PJD a une identité et une image spécifiques à préserver : sa raison d’être est sa capacité à prendre en charge des problèmes de société non gérés par le pouvoir. En intégrant fidèlement le système, le PJD se prive peut-être, à moyen terme, d’une partie de son électorat, de même qu’il prive l’alternance d’une pièce maîtresse du jeu politique, celle de la contestation et du rajeunissement du pouvoir.
[*]
Cet article s’appuie sur une étude réalisée en étroite collaboration avec Malika Zeghal, à paraître en 2005.
[1]
M. Tozy,
Monarchie et islam politique au Maroc, Paris, Presses de Sciences po, 1999, p. 81.
[2]
M. Zeghal, « Religion et politique dans le Maroc d’aujourd’hui », Paris, Ifri,
Policy Paper, n° 11, disponible sur <
www. ifri. org>.
[3]
M. Tozy,
op. cit. [1], p. 19
[4]
M. Zeghal,
op. cit. [2].
[5]
Au Maroc le multipartisme est le choix d’une monarchie qui prend ses distances avec le parti nationaliste
Istiqlal. Jusqu’à l’indépendance, Mohamed V est étroitement lié à cette formation et ne dispose pas réellement des moyens de coercition nécessaires à son autonomie. Il décide alors d’adopter une posture d’arbitre entre les différentes formations politiques, encourageant les rivalités pour contrer toute hégémonie. C’est donc en tant qu’arbitre que le roi se place en dehors des partis et au-dessus des institutions. Cette conception du multipartisme s’inscrit dans ce que certains observateurs ont appelé « la logique du pluripartisme autoritaire ».
[6]
En avril 1998, le groupe parlementaire PJD demande l’annulation progressive du
riba (« intérêt ») de l’économie et du système bancaire marocain, sous prétexte que « le prêt à intérêt est un péché capital que le Coran a clairement interdit ». Il s’oppose aussi au projet de loi sur le microcrédit, en proposant des microcrédits sans intérêt « pour que l’intérêt économique des gens ne remette pas en cause leur identité ».
[7]
Le PJD s’est opposé à la réforme du code de statut personnel proposée par la monarchie. Pour les islamistes, la
Moudawana est la dernière citadelle du droit islamique.
[8]
En dehors des grandes formations, légale pour le PJD, et avec pignon sur rue pour al-Adl Wal Ihssan, existent aussi des réseaux associatifs qui pratiquent le prosélytisme, mais aussi des djihadistes internationaux qu’on a pu voir à l’
Å“uvre dans les attentats de Madrid, comme le Groupe islamique combattant marocain (GICM), et des groupuscules nationaux et radicaux qui s’inspirent les modes d’action d’Al-Qaida, comme
al-Sirat al-Moustaqim, et furent à l’origine des attentats de Casablanca en 2003.
[9]
En référence au succès des islamistes du Front islamique du Salut (FIS) algérien aux élections municipales de janvier 1992. L’armée avait alors décidé d’interrompre l’élection, et l’Algérie entra dans un cycle de violence de près d’une décennie.
[10]
Discours prononcé à l’ouverture du V
e Congrès, documents du PJD.
[11]
Il reste membre du secrétariat général du parti.
[12]
Le
Makhzen est considéré comme une forme de gouvernement traditionnelle, centrée sur l’appropriation, la renaissance et la rénovation du sultanat chérifien. Il avait déjà, du temps du sultanat, trois fonctions essentielles : contrôler les principaux centres de production, servir d’arbitre dans les conflits entre tribus et groupes, et défendre le territoire face aux visées étrangères. Après l’indépendance, il continue d’exister, reprenant des signes et des symboles anciens comme la
Ba’ya, qui signifie à la fois l’étiquette, l’arbitrage du roi, la cérémonie d’allégeance… Aujourd’hui, est considéré « makhzénien » un homme ou un mouvement qui se réapproprie les valeurs de la monarchie mais aussi ses modes de gouvernement, manière d’adhérer au système monarchique dans son ensemble.
[13]
Aujourd’hui le Maroc, 29 juin 2004.
[14]
S. Othnami, Radio France Internationale, interview du 19 août 2004.
[15]
Dans un communiqué, les deux formations confirment sans équivoque leur soutien au libéralisme solidaire et à l’initiative privée. Elles appellent à la mise en place de mécanismes permettant l’intégration de l’économie marocaine dans l’économie internationale. Voir
La Tribune, 25 août 2004.